ANNALES MED1C0-PSYCH0L0GIQUES.
JOIJRKfAL
de Mnatomie, de la Physiologie et de la Pathologie
SYSTEME NERVEUX,
DESTINE PARTICULIEREMENT
A reoueillir tous les documents relatifs
A LA SCIENCE DES RAPPORTS DU PHYSIQUE ET DU MORAL ,
A LA PATHOLOGIE MENTALE , A LA MEDECINE
LEGALE DES ALIENAS ,
ET A LA CLINIQUE DES NEV ROSES ;
3AIUARGEH, MMocin (lea olienOos do la Solpdtrlerr, CERISE ET LONGET.
AU BUREAU DES ANNALES MEDICO-PSYCHOLOGIQUES ,
CHEZ FORTIN, MASSON ET ©«,
1863.
ANNALES MED1C0-PSYCH0L0GIQUES.
JOURML
de rAnatomie, de la Physiologia et de la PatMogie
DD
SYSTEME NERYEUX.
INTRODUCTION.
Si la creation des Annales mddico-psychologiques dtait le
rdsultat d’une pensee qui nous fAt propre, et en quelque
sorte personnelle , on pourrait nous accuser de tdm6ritd
et d’orgueilleux aveuglement; raais cette pensde ne vient
point de nous : elle fait partie de l’h6ritage de Pinel ; elle
est depuis plusieurs anndes la propriety de tous les ei£-
ves de cet illustre maitre. II appartenait sans doute aux
principaux d’entre ces dleves de la recueillir pieuse-
ment, et de la rdaliser au nom de l’dcole francaise :
aussi devons-nous a la v^ritd de dire qu’ils en avaient
concu le dessein , et que les moyens d’execution avaient
ete l’objet de leurs sdrieuses meditations. Si nous sommes
assez heureux pour rdaliser nous -monies une pensde si
religieusement conservde par eux , c’est moins a noire
initiative qu’a leur bienveillante confiance que nous en
sommes redevables. D’ailleurs nous ne nous aventurons
pas seuls dans la carriere qui nous est ainsi ouverte ; nous
y marchons escorts de guides surs et experiments qui
veulent bien se dire modeslement nos collaboraleurs.
Tandis qu’ils abandonnent a nos noms ignores les hon-
neurs de la premiere place , ils consentent a rester aux
premiers rangs pour nous conduire et nous diriger.
L’oenvre indiquee par Pinel devait 6tre surtout consa-
axn. mkiwsvc. t. i. Janvier 1813. «
INTRODUCTION.
cr6e ala pathologie mentale; peul-Stre m6me cette bran-
che des etudes medico-psychologiques devait-elle y Irou-
ver place exclusivement a toutes les autres. La folie, cette
cruelle maladie si longtemps negligee par la plupart des
mMecins , et si souvent assimilde au crime paries gouver-
nements les plus polices de l’Europe, mdritait bien cette
haute marque d’interet de la part de ceux qui, au com¬
mencement de ce siecle, avaient fixe sur elle les medita¬
tions de la science et les sollicitudes de la charite publi-
que. Ce fut un beau jour, en effet, que celui ou, a la voix
de Pinel , se manifesta en France le reveil des intelli¬
gences medicales , ou elles furent appeiees a inlerVenir
desormais, non seulement dans le traitement physique et
moral des malheureux abends, mais encore dans l’organi-
sation et la direction des asiles qui leur sont consacrds.
A ce reveil tardif , mais energique , une reaction generale
eut lieu , et a la faveur de cette reaction , la pensee d’un
journal uniquement consacre a la pathologie mentale de-
vaitetre partout accueillie et partout encouragee.
Nous croyons qu’il en seraitautrement aujourd’hui. La
creation d’un journal tout-a-fait special, qui edt ete une
ceuvre immense en 1800, nous semble insufiisante en
1843. Medecins, legislateurs, gouvernants , tous, dans la
sphere de leurs attributions, apportent a l’etude, au trai¬
tement et a la protection des alidnes un concours qu’il
n’est plus necessaire de sans cesse provoquer. L’aliena-
lion mentale a pris , dans la clinique raedicale et dans les
conseilsadministratifs.le rang qui appartient aux grandes
infortunes. Des travaux considerables ont ete faits ; ces
travaux sont des elements acquis a l’esprit d’observation
et d’ experience : a ce litre , ils servent de point de depart
aux travaux a accomplir. La voie des reformes et des ame-
INTRODUCTION.
Ill
lioralinns est ouverle ; il suffit d’y marcher. II faut, a noire
epoque , s’enquerir des progres indispensables a rdaliser,
des lacunes nombreuses a combler ; quantaux bases monies
de la science, celles qui en ont dl6 posees par Pinel etpar
Esquirol sout inattaquables. Nous n’avons plus liesoin
de concentrer Louies nos forces sur un seul point , comnie
s’il s’agissait de fonder une doctrine ou une institution
nouvelle. La science de Validation mentale existe au-
jourd’hui sans contestation; tous les jours elle s’enrichit
de nouveaux documents ; jamais elle ne fut plus etudide
avec plus d’ardeur ni par un plus grand nombre de me-
decins. Nos efforts peuvent done se ddployer plus a l’aise ;
le domaine de nos investigations peut s’etendre , et au
lieude nous borner a fixer l’altention des lecteurs sur la
pathologie mentale, nous pourrons, dlargissant le cadre
de notre recueil, y faire entrer tous les travaux relatifs au
systeme nerveux, et n’accepler d’autres limites que celles
dans lesquelles se renferme le systeme nerveux lui-mdme.
Les exigences de la logique mddicale seront ainsi satis-
faites ;'car les dtudes sur la folie, au lieu d’dtre poursuivies
isoldment, comme elles l’ont dtd jusqu’ici, se trouveront
assocides a celles qui doivent contribuer le plus efficace-
ment a en assurer le succes. La pathologie mentale est
dtroitement lide a la physiologie morale et intellectuelle ,
qui est elle-meme dtroilement liee a l’anatomie , a la phy¬
siologie et a la pathologie du systeme nerveux. Le mo¬
ment nous semble venu ou ces divers dldments de la
science de l’homme doivent se rapprocher, se rdunir, et
se preter un mutuel appui. Les maintenir plus longtemps
sdpards, e’est, sous beaucoup de rapports, frapper de
sterility les travaux partiels dont le systeme nerveux peut
filre l’objet; e’est nuire a l’avancement de la science des
XV INTRODUCTION,
rapports dn physique et du moral ; c’csl paralyser les plus
energiques tendances de la palhologie mentale. Tout
s’enchaine et se coordonne dans les phdnornenes du sys¬
teme nerveux; il importe d’introduire, dans l’appreciation
de ces phdnomenes une nnithode gdndrale qui nous per-
mette de les examiner sous tous leurs aspects et dans
leurs plus eti'oites relations : or cetle mdthode consisle a
faire converger toutes les recherches spdciales vers la so¬
lution des pi’oblemes inedico-psychologiques. Cetle me-
thode sera la notre; nous t&cherons d’y reslcr lideles.
Ainsi s’expliquent, d’unepart, le litre que nous avons
donnd a ce recueil, et, de 1’ a litre, la varidle des travaux
que nous avons l’inlentiou d’y rdunir. Tous les travaux de
quelque portee surla structure, les fonctions et les ma¬
ladies du systeme nerveux, y trouveront une place. Si
parmi ces travaux il s’en. pi’esentait de tellementspiiciaux
qu’ils ne parussent avoir aucune connexion avec la solu¬
tion des problemes m^dico-psychologiques , nous ne les
repousserions pas pour cela. Dans l’dtat actuel de la
science, en presence des inexli’icables complications dont
les ph^nomenes nei’veux nous offrent le spectacle, pou vons-
nous decider que ces m6mes recherches, auxquelles , dans
notre ignorance , nous n’accorderions aujourd’hui qu’une
valeur isol^e, ne servironl pas un jour a eclairer une des
graves et difficiles questions qui seront abordees dans ces
Annales ? Ainsi, point d’exception fondde sur uneprdsomp-
tiondecelte nature. Nous poursuivonsun but g^ndral : l’a-
• vancement tbiorique et pratique, physiologique et patho-
logique, de la science des rapports du physique et dumoral ;
nous acceplons comme moyens de ce but toutes les recher-
ohesayanl pour objet la structure, les fonctions et les ma¬
ladies du systeme nerveux; nous adoptons pour maxime
INTRODUCTION.
fondamentale la solidarity de Lous les documents relalifs
a ces trois ordres de recherches.
II nous dtait difficile , entoures coniine nous l’etions
d’elements en apparence si divers, d’opdrer une coordi¬
nation methodique qui nous permit a la fois de les dtu-
dier isolement, et d’en fairc ressortir les communes ten¬
dances. Nous pouvions, il est vrai, regardant la science
des rapports du physique et du moral comme apparle-
nant a la physiologie du systeme nerveux, former trois
classes qui correspondraient .a l’anatomie, a la physio¬
logie et a la pathologie ; mais nous avons 6t6 arrdtds
par la pensde que cette division susciterait de legitimes
objections et aurait de graves inconvdnienls. En effet, la
science des rapports du physique el du moral n’appar-
tient pas seulement a la physiologie proprement dite ; elle
fait irruption dans le domaine de la pathologie, dans l’<5-
tude des ndvroses , de l’idiolie , de l’alidnation men-
tale,etc. ; elle souleve d’ailleurs un certain nombre de
problemes philosophiques que l’on peut , jusqu’a un cer¬
tain point , regarder comme elrangers aux sciences medi¬
cates. Nous avons done etd dans la necessity , par dgard
pour le caractere complexe de la science des rapports du
physique et du moral , d’assigner a cette science une
place specialc sous le tilre de (jmcrcilitds mddico -psycho-
logiques. Nous consacrerons une seconde place a Vanato-
mie et a la physiologie. La troisieme sera rdservde a la
pathologie.
II est peul-dlre utile de donner a nos lecteurs un ra-
pide apercu de la direction que nous croyons devoir im-
primer aux trois classes de travaux que nous venons de
mcnlionner. Nos vues gdnerales sur la science des rap¬
ports du physique et du moral, sur la pathologie menlale
INTRODUCTION.
et sur l’dtude des n^vroses, ressorliront des considerations
que nous allons presenter.
GENERA LITES MEDICO-PSTCHOLOGIQUES.
« Le medecin pourra-t-il tracer toutes les alterations
» ou les perversions de l’entendement humain , s’il n'a
» profonddment medite les ecrits de Locke et de Condil-
» lac, et s’il ne s’est rendu familiere leur doctrine? » Telle
est la question que Pinel s’est adressee dans son admira¬
tion pour la doctrine alors triomphante. Gendralisant da-
vantage cette question, nous disons : Le medecin pourra-
t-il tracer toutes les alterations ou les perversions de
l’entendement humain , s’il neglige d’en etudier les con¬
ditions physiologiques , s’il ne s’attache point a en con-
uaitre les lois , s’il neglige surtout d’en saisir les rapports
avec les besoins etles impulsions de l’organisme , avec les
dispositions hereditaires, avec les influences educatrices ,
avec les circonstances diverses, morales et physiques, qui
nous entourent, etc.? II ne s’agit done pas d’accepter ser-
vilement les enseignements , toujours fort imparfaits ,
d’une dcole de psychologistes ou d’ideologues auxquels
les phdnomenes moraux et intellectuels se presentent
sous un aspect tres limits ; il s’agit plut6t de se livrer li-
brement a l’observalion complete de toutes les formes
que peut rev^tir notre intelligence sous l’empire des
Gauses qu’elle subit. II s’agit , en d’autres lermes , de re-
chercber les lois en vertit desquelles se produisent , a
l’dtat normal, nos id6es , nos sentiments , nos sensations
et nos mouvements , afin de ddcouvrir les lois pathog^ni-
ques en vertu desquelles ces iddes, ces sentiments, ces
INTRODUCTION. VII
sensations et ces mouvements se troubleut dans l’aliena-
tion nienlale et clans les n^vroses. C’est ainsi que nous
croyons nous montrer fideles a la pensde de Pinel, tout en
ne nous montrant pas tres satisfaits des tenues dans les-
quels il l’a exprimee.
L’intervention de la philosophie dans les recherches
scientifiques est d’autant plus n^cessaire , que les faits a
etudier sont plus complexes et pr^sentent de plus nom-
breuses relations. Or ce caractere est precisdment celui
qui distingue les faits dont se compose la science de
l’homme moral et intellectuel. Enlre tous ceux qui se
pressent dans le vaste domaine de nos connaissances , il
n’en est point de plus compliques ; il n’en est point qui
piisentent des connexions plus diverses et plus multi¬
plies. En vain l'extrchne division des Etudes modernes a-
t-elle piitendu imposer des limites infrancbissables aux
dilferentes branches de la science de l’homme; elle n’est
point encore parvenue a demontrer que ces branches peu-
vent exister et grandir par elles-nimes, sans recevoir du
tronc dont elles sortent la seve qui les alimenle et les d6-
veloppe. L’homme est un , malgre les elements distincts
dont il est forme. En lui se combinent d’une maniere
merveilleuse les forces brutes, les forces organiques et les
lorces spiriluelles qui , hors de lui, dans l’infinie variate
desires, peuvent etre concues isolees. Le mutiler, le
decomposer , en s6parer les elements afin de mieux le
connaitre, c’est faillir a toutes les regies de la logique ;
c’est proceder par l’analyse, qui disperse , sans avoir pre-
sente a la pensee la synthese, qui reunit; c’est en quel-
que sorte reproduire le chaos pour comprendre la crea¬
tion. Divisons, analysons 1’homme , pour mieux saisir des
details qui dchapperaient a nos vues d’ensemble ; ne re-
INTRODUCTION.
V1U
doulous point la division , l’analyse , puisque noire esprit
a des liniiles qu’il fautbien subir ; mais sachons faire nos
reserves ; sachons nous rappeler a propos , dans l’obser-
vation exacte des plninomenes , les lois generates qui les
dominent et qui en marquent le veritable rang; lachons,
cn un mot, de maintenir etroitement unis dans nos etu-
des, comme ils le sont dans la rdalitd , les fails partiels
et les faits gdn^raux dont la connaissance est dgalement
nticessaire aux medecins et aux philosophes.
Nous n’avons point l’intention de faire intervenir dans
cette partie des Annales des discussions dtrangeres a la
science de l’organisme. Toutes les questions de pure phi¬
losophic en seront rigoureusernent exclues. II ne s’agit
point ici de soulever desproblemes gdnerauxde morale,
d’ontologie ou de logique ; nous aurons garde de nous
dlever vers les hautes regions de la metaphysique , ou le
verlige atteint les plus forts esprits ; nous n'invoquerons
les donndes de la philosophic que dans leurs plus saisis-
sables rapports avec la science de l’organisme liumain.
Nos regards resteront fixes sur cet organisme , et si nous
les en ddtournons quelques instants , ce sera uniquemcnt
pour interroger les forces morales qui le meuvenl et sur
lesquelles il rdagit; ce sera pour explorer le mode d’ action
des iddes qui l’impressionnent et le modifient. Le sysleme
nerveux est l’instrument special des phdnomenes de la
vie de relation ; par lui l’organisme est mis en rapport
avec les influences du raonde intellectuel , avec celles du
monde sensorial , et avec celles dont il est lui-mdme la
source. G’est done sur les operations gdndrales et par-
lielles du systemc nerveux que doitse porter toule notre
attention, afiu de decouvrir la part qui apparlient a ces
operations dans la production des phenomenes de la vie
INTRODUCTION.
IX
morale cl iulellecluelle de l’homme. II importe de faire
converger vers la clinique des nevroses et de l’alienation
meutale un ensemble de doundes physiologiques et pallio-
gcniques qui puissent en eclairer les difficiles tatonne-
ments. II faut, a nos gemiraliles rnddico- psychologies
un but pratique, un but mddical, positif etnettement dd-
termind, Toute thdorie des rapports du physique et du
moral doit etre concue de maniere a y conduire direclc-
ment, logiquement.
La science des rapports du physique et du moral n’a
conquis une existence a peu pres distincte que depuis les
travaux de Cabanis. Jusque la elle se trouvait mdlee aux
enseignemenls des dcoles de philosophie et de mddecine ;
les problemes qu’elle souleve s’agitaient confusement
dans le domaine de la melaphysique et de l’analomie. II
manquait a la discussion une direction pratique , un but
qui en marquat les limites, qui en prdcis&t les lermes.
L’histoire de cette science est encore a faire. Nous rduni-
rons tous les documents propres a en faire connaitre la
marclje, si longtemps enveloppde dans la sphere des
affirmations dogmaliques. G’est une bistoire dont les ele¬
ments, encore disperses, doivent 6lre soigneusement re-
cueillis. II en r<5 suiter a pour cette science nouvelle une
tradition qui lui permettra de s’(51ancer dans l’avenir, en
dvitant les dcueils qui, dans le passd, en ont relarde le
developpement.
Ici se presente une grave et ddlicate question. Enlre
tous les problemes les plus dlevds de la philosophie , il en
est un qui dominc la science de l’liomme moral el intel-
lectuel , et dont l’intervcntion , conlenue dans de justes
limites, ne saurait etre ecartde de cette parlie des An¬
nates mtidico-psycholog iques. Ce probleme, qu’agitent deux
INTRODUCTION.
grandes dcoles, l’ecole spiritualiste et l’ycole matyrialiste,
a une importance trop grande dans la direction des re-
cherches physiologiques et pathologiques sur le systeme
nerveux , pour que nous nous abstenions d’en faire men¬
tion. En presence des dybats qu’il suscite, non seulement
dans les ycoles de pbilosophie, mais encore dans les ycoles
de mydecine , il est impossible d’imposer a nos collabo-
rateurs une neutrality absolue. Les convictions les plus
oppos6es sont appel^es a se faire jour dans ce recueil.
Dans l’ytat actuel des intelligences, il y aurait pu^rilite
et faiblesse d’esprit a ne pas accueillir avecempressement
le concours de tous les amis sinceres de la science. Nous
reconnaissons d’ailleurs que la diversity des doctrines ,
en variant les aspects d’un probleme et en multipliant les
points de vue de l’observation , sert a faire surgir des \&-
ritys partielles qui eussent ychappy aux disciples d’une
myme ycole. Gelui d’entre nous qui est plus particuliere-
ment chargy de la rydaclion des gynyralitys mydico-psy-
chologiques est convaincu que ces gynyralitys ne peuvenl
ytre largement concues qu’au point de vue du principe
de la duality bumaine ; mais cette conviction ne l’empy-
chera point de remplir conscieucieusement et loyalement
son r61e de collecteur detravaux. Si nous ynoncons ici sa
conviction personnelle , c’estparce qu’il veut rester fidele
a ce r61e sans 6tre suspecty d’ydectisme.
En admettant des travaux ayant pour point de ddpart
des principes divers, souvent opposys, nous admettons
nycessairement la discussion. Cette discussion a des li-
mites que nous devons pryciser. Les idyes qui sont su-
sceptibles d’ytre controversyes avec le plus d’ardeur
sont prycisyment celles qu’il convient d’exprimer avec le
plus de ryserve etde convenance. Il fautyviter d’apporter
INTRODUCTION.
XI
dans Ie debat cette amertume qui irrite et s^pare les per-
sonnes sans combler 1’abiaie des doctrines dissidentes.
Les subtilitds abstraites, la declamation et l’ironie ne
doivent point tenir la place d’une discussion Tranche ,
grave et sdrieuse. Exprimdes convenablement, les iddes
dmandes des dcoles les plus opposees seront egalement
accueillies par nous ; elles serontpubliees sans mutilation
et discutdes sans aigreur. Ce n’est done point aux iddes,
mais plutot a la forme dont les iddes sont revdtues , que
nous croyons devoir imposer des limiles. Ce qui inspire
la forme, e’est le sentiment: or, le sentiment qui doit
nous animer les uns et les autres, e’est celui d’une bien-
veillanle fraternitd. La diversite des points de depart ne
doit point faire oublier l’identitd du but.
II.
ANATOJ1IE ET l’HYSIOLOGIE DU SYSTEME NERVEUX.
Nous reunissons sous ce titre toutes les recberches qui
ont pour objet de rdpandre quelques lumieres sur la
structure du systeme nerveux et sur les fonctions spe-
ciales des divers organes ou appareils dont ce systeme se
compose. Nous n’avons point la pretention d’ajouter a
l’impulsion qui a did donnee a ces reeherches il y a en¬
viron un demi-siecle. Cette impulsion dure encore, mais
elle a dtd trop vive pour qu’elle ne tende pas indvilable-
ment a un prochain dpuisement. Ddja le champ a par-
courir se trouve considdrablement rdtrdci. II en rdsulte
que nous n’osons promettre a nos lecteurs un grand
nombre de travaux de cet ordre. Comme nous y atta-
ehons une tres grande importance, nous ne ndgligerons
point de les enregistrer a mesure qu’ils se produiront.
Nous negligerons moms encore d’enregistrer les travaux
qui apparliennenL plus particulierement a notre dpoque,
ct qui ontpourobjet 1’anatomie microscopique, l’anatomie,
la physiologie etl’embryogenie comparees du systeme ner-
veux. Nous donnerons une grande place a l’exposd histo-
rique des travaux accomplis, afin de faire ressortir les
bonnes eL les mauvaises mdthodes qui les ont diriges, afiu
de faire ressortir les lacunes qui restent a remplir. Dans
l’accomplissement de cette tache nous serons surtout
prdoccupds de l’avenir de la science; car notre attention
ne se porte pas seulement sur les rdsultats immddiats,
dont, sans doute, il faut savoir tenir compte , mais elle
se porte encore sur les consequences plus ou moins
eloigndes dont pourronts’enrichir les g<5neralites mddico-
psychologiques , la pathologie mentale et la clinique des
ndvroses.
Pour imprimer plus particulierement cette direction
pratique a l’analomie et a la physiologie du systeme ner-
veux, il faut se placer au point de vue des services
qu’elles sont appeldes a rendre a la science des rapports
du physique et du moral , et des services que cette
science pent en recevoir. Comme les rapports du physique
et du moral sont l’expression du concours apportd par
plusieurs parties a la production d’un certain nombre de
phenomenes complexes, la methode des localisations, qui a
prevalu , se trouve rdduite a ses justes limites , pour faire
place a une radlhode qui a aussi son importance et qui
doit prdvaloir a son tour. D’apres cette methode , il s’agit
moins de circonscrire un organe que d’en montrer les
connexions fonclionnelles ; il s’agit moins d’indiquer les
fails de nutrition, de mouvement ou de sensibility aux-
quels preside un nerf ou un ganglion , que de montrer les
INTRODUCTION.
XIII
divers appareils dont le conconrs est necessaire a la pro¬
duction des phdnomenes de la vie morale etintellecluelle.
L’horizon des investigations scientiliques varie avec Ie
point de vue oil l’on se place; et l’on peut dire, sans
craindre de se tromper, que l’on approche d’autant plus
de la verite que les divers aspects d’un probleme sont
rnoins ndgligds.
Les recherches sur la structure des diverses parties du
systeme nerveux peuventfitre distinguds en deux grandes
categories. La premiere comprend tous les travaux d’a-
natomiehumaineet comparee, qui sont poursuivis en de¬
hors des preoccupations physiologiques, dans l’ignorance
meme des fonclions propres aux organes soumis a nos
investigations. La seconde comprend tous les travaux d’a-
natomie humaine et comparee, qui sont poursuivis sous
l'influence de donnees physiologiques, avec la connais-
sance plus ou moins exacte des fonctions propres aux or¬
ganes etudies. II etait impossible que l’anatomie du sys¬
teme nerveux', celle surtout de l’encephale, ne reslat pas
longtemps engagee dans la premiere voie; de la les noms
bizarre s qui ont ete donnes aux parties soumises a son
aveugle scalpel, noms qui en rappellent les formes, les
couleurs, les saillies, les asp^ritds, les sinuositds, les
renflements , les contours, les cavites, etc. , sans en de¬
signer jamais les mysterieuses operations. Les progres
de l’anatomie du systeme nerveux consistent dans les
pas qu’elle fait dans une voie plus rationnelle. Les essais
tentds par les anatomistes de notre siecle pour l’y faire
entrer sont deja tres remarquables par leur nombre et
par leur hardiesse. S’ils ne sont pas souvent parvenus a
demontrer , par la disposition des parties , le role fonc-
lionnel qu’ils leur assignnient, ils ont au moins eule md-
XIV
INTRODUCTION.
rile tie les montrer sous un nouvel aspect, de signaler et
de d^crire des connexions longtemps inapercues. Les
hypotheses physiologiques , fondles sur ties analogies ou
sur l’ohservation exacte des phenomenes, ont au moins cet
ayantage d’ouvrir aux etudes anatomiques des issues nou-
velles qui peuvent conduire a de prticieuses d^couvertes.
Si vous dcartez impitoyablement ces hypotheses , si vous
ntigligez l’observation complete des phenomenes , l’ana-
tomie, abandonee a son inexorable silence, restera a la
fois stationnaire et sterile. Par la coordination metho-
dique des fails qui se pr^sentenl a noire examen, nous
pouvons nous dlever a des inductions sur le role des or-
ganes qui en sont les agents ; et en nous laissant guider
par ces inductions , nous pouvons vivifier cetle lettre
morte que l’anatomiste se condanme a contempler sans
jamais la lire. Non seulement la structure, la forme, les
connexions des diverses parties du systeme nerveux ne re-
velent rieu par elles-m6mes, mais encore les descriptions
les plus minutieuses en seront toujours inexactes tanl
qu’on en ignorera les operations speciales et les relations
sympalhiques ou fonctionnelles. On a dit assez souven t que
l’anatomie du cerveau dtait noire guide le plus sur dans
les recherches psychologiques; il est peut-6tre utile de
rappeler aujourd’hui que l’observation des phenomenes
moraux et intellectuels, en nous fournissant des induc¬
tions positives sur l’engendrement, la succession et la com¬
plication de ces phenomenes, esl un guide excellent dans
nos recherches anatomiques et physiologiques, non pas
seulement sur le cerveau, mais encore sur les autres par¬
ties du systeme nerveux. Les phdnomenes de la vie de rela¬
tion ne sont pas aussi ais6s a circonscrire qu’on semble
le croire aujourd’hui. Le joug des localisations ne doit
INTRODUCTION.
XV
pas s’appesantir sur eux a ce point que les actes les plus
compliques de la vie morale et inlellectuelle soient assi-
miles aux operations les plus simples de la vie organique,
et que le concours de plusieurs parties a la production
d’un deces actes soit completement oublid. Nous accep-
tons I’impulsion heureuse qui a ete donnde a l’etude des
operations partielles et isoldesdes divers organes nerveux,
mais nous croyons qu’il serait daugereux de s’y aban¬
don ner sans rdserve. Dans cette conviction, nous appele-
rons quelquefois l’attention de nos lecteurs sur les fonc-
tions generates et communes, en insistant sur le tribul
apporte parchaque parlie, soit aux operations de l’en-
semble, soit a celles d’un appareil particulier. Nous agi-
ronsainsi, parce que nous tenons a nous rapprocher, dans
nos recherches physiologiques , du point de vue ou se
trouve place le medecin , lorsqu’il veut se rendre compte
des troubles de la nutrition , des ddsordres de la sensibi-
lite et du mouvement, du delire affectif el intellectuel,
dont l’alienation mentale et les ndvroses nous offrent
successivement et quelquefois simultanement le trisle
spectacle.
III.
PATHOLOGIE DU SYSTEME NERVEUX.
L’alienalion mentale et la rnddecine legale des alie-
nes, lesnevroses etles diverses alterations organiques du
systeme nerveux, lels sont les sujets auxquels est consa-
cree cette troisieme partie des Annales.
Alienation mentale. Plusieurs theories ont ete emises
sur la folie chez les anciens et chez les modernes. Mais
ces theories, nees sous l’empire des doctrines regnantes,
INTRODUCTION.
XVI
sont surlout remarquables par leur insuffisance, quand
elles ue le sont par d’extravagantes conceptions. Nous y
trouvons ndanmoins exposes quelques faits dpars , quel-
ques prdceptes utiles, dont nous devons lenir compte;
mais cela ne suffit pas aux besoins de la pathologie men-
tale. Cette science , qui a eu , dans plusieurs pays , des
disciples rares.mais zdlds, ne date rdellement, en France
surtout, que des premieres anndes de ce siecle. La
meilleure prcuve qu’on en puisse donner , c’esl l’dtat
dans lequel vivaient les rnalheureux aliends, nous ne di-
sons pas dans nos provinces les plus dloigndes, mais a
Paris mdme. On sait l’affligeant spectacle que Bicdtre
offrit a Pinel , lorsqu’il y parut pour la premiere fois. On
se rappelle ces cabanons infects et obscurs oil les ma-
lades dtaienl retenus par des chaines , et confids, comme
des prisonniers, ala surveillance d’impitoyables gardiens.
Soustraits a la bienfaisante sollicitude des mddecins, ils
ne pouvaient dtre l’objet d’aucune observation mdlho-
dique. La confusion qui se montrait dans les asiles peu
nombreux oil ils dtaient recus, lemoigne de la confu¬
sion des iddes qu’on s’en faisait. La stupidity dtait con-
fondue avec l’idiolie , la manie avec les diverses mono-
manies; les hallucinations dtaient a peine remarqudes ,
la paralysie gdndrale dtait inapercue;le ddlire aigu dtait
loin encore d’etre discernd ou decrit. II n’y avait point eu
de veritable observation ; car les formes diverses de la
folie n’eussent point etd confondues , et les principaux
symptomeseussentdtd mieuxconnus. Si l’observation me-
thodique avait prdexisld a l’dpoque dont nous parlons,
ce disaccord entre l’dtat de la science el celui des ma-
lades eiit die impossible.
Les rdsultats successivement conquis par une bonne
INTRODUCTION.
XVII
ntethode d’observation sont importants sans donte ,
puisqu’ils constituent aujourd’hui les bases de la science;
mais ces resultats en appellent de nouveaux, qu’il faut
savoir poursuivre avec ardeur et perseverance. De nom-
breuses lacunes restent encore a combler dans la coor¬
dination et le diagnostic differentiel des diverses formes
de la folie; nous ne parlons pas de celles que laissent et
que laisserontlongtemps encore la pathogdnie et la the,
rapeutique. Combien de questions non encore soulevees,
combien de troubles intellectuels qui figurent dans la no-
sologie mentale sous une mfime denomination, et qui prd-
sentent ndanmoins les caracleres les plus different !
S’il en est. ainsi des faits de pure observation, que dirons-
nous des theories qui ont pour but de les coordonner et
d’en exposer, soit le mode de production, soit l’ordre de
succession? C’est surtout en vue d’une doctrine generate
de 1’ alienation mentale que la necessite d’etudes nouvelles,
fortes et constantes , se fait le plus vivement sentir.
II est des medecins qui , disciples laborieux de ltecole
anatomo-palhologique , ne voyant dans la folie , dans la
monomanie la plus simple , qu’une alteration organique
plus ou moinsprofonde, proclament 1’ excellence tlu trai-
tement physique et recourent avec predilection aux medi¬
caments les plus energiques , dans le but d’obtenir d’utiles
revulsions. lien est d’autres qui, disciples fervenls del’ecole
psychologique , ne voyant dans la folie qu’une maladie de
l’ame, ou, pour parler le langage de plusieurs d’entre eux,
un trouble general ou partiel de ses facultes , proclament
l’excellence du traitement moral et recourent avec predi¬
lection aux moyens appetes psycbiques , dans le but de
provoquer d’uliles reflexions. II en est d’autres enfin qui,
disciples fideles de l’ecole vilalisle, s’attachent amoderer
XVIII INTRODUCTION.
les symptomes plutot qu’a combattre energiquement la
maladie, et recourent alternalivement aux moyens moraux
et aux moyeus physiques , dans le but de diriger et de
seconder les salntaires tendances de la force vitaje.
En presence de ces theories ,di verses* qui sont dgalemept
appuyees siir des faits , el que soutiennent des raddecins
egaleinent distingnes, le seul parti a prendre consiste a
revenir a l’obsjervation , dontil faut coordonner les efforts ,
etendre et multiplier les aspects. La mdlhode qui dirige le
regard incertain de 1’observateur est aujourd’hui preferable
a la theorie , qui , precipitant les inductions , ouvre un
trop difficile acces aux fails rigoureusement observes.
Quand il s’agit (Tune science aussi peu avancee que la pa¬
thologic mentale, il ne faut pas craindre de penetrer dans
les details. Sachons nous servir des donnees generales
qui nous sont acquises pour nous mettre sur ia voie des
faits encore inexplores , et lorsque ces faits commenceront
a etre entrevus , soumettons-les a une analyse severe*
seul raoyen d’en faire surgir des inductions reellement
fecondes.
On a dit souvent que la science est encombree de faits
dont la coordination est devenue impossible; mais cet en-
combrement porle sur des faits mal observes, sur des des¬
criptions confuses, sur des details incoherents. Nous ne
croyons pas que l’on pujsse jamais accuser la palhologie
mentale de se laisser envahir par un trop grand nombre
^observations bien faites. Pour bien observer, il faut avoir
l’intention de decouvrir quelque chose ; il faut meme, jus-
qu’a un certain point, entrevoir la generalite des faits sur
lesquels va se fixer l’atlention. Si, en presence d’une serie
tres variable de phenomenes complexes, notre regard est
abandonne a lui-meme, s’il n’est dirige par la pensee d’un
INTRODUCTION.
XIX
resultat a obtenir, il floLle longtemps incertain et irre-
solu, el les phduomenes a peine diseernds se succedent
confusdment. G’est par l’hypothese , c’esl-a-dire par la
conception d’un resultat possible , que 1’ observation doit
procdder ; c’est par l’observation que l’hypothese doit dire
vdrifiee, el que la conception doit dire demontrde vraie
ou fausse. L’hypothese , lorsqu’elle n’est pas trop arnbi-
lieuse, lorsqu’elle est circonscrite dans de justes limites,
ouvre a nos investigations unevoie neltementdeterminde ;
elle nous y soutient dans nos luttes contre les obstacles ,
elle slimule notre activite , elle provoque des recherches
hardies, et elle fait surgir des aspects imprdvus; elle
nous place ainsi dans des conditions favorables pour nous
dlever a des inductions positives et fdcondes. A l’observa-
tion doivent done prdsider les notions gdndrales qui , en
rdvelant les lacunes de la science, nous conduisent aux
conceptions les plus propres a les faire successivement
disparaitre. Si l’observaleur n’a point pour but la demon¬
stration d’une idde , s’il n’a point en vue la coordination
d’un certain nombre de phdnomenes , il ne fera qu’enre-
gistrer des faits mal apprdcids , ceux-Ia mdmes dont on
deplore avec raison le stdrile encombrement.
L’observation, dans l’alidnation men tale, est hdrissde
de diflicultes ; elle differe de l’observation clinique ordi¬
naire par le nombre, la duree, l’obscurite et la complexite
des phdnomenes qu’elle doit embrasser. Il faut d’abord
s’enquerir des dispositions morales et intellecluelles qui
se sont fait jour dans le cours de la vie du malade, et les
recliercbes les plus minutieuses a cet dgard restenl sou-
vent sans succes. Il faut l’examiner, l’etudier tous les
jours , a toutes les heures , dpier sa conduite , ses actes ,
ses discours, sa physionomie , son attitude et jusqu’a son
XX INTRODUCTION.
silence ; rien ne doit elre soustrait a 1’altention dn mdde-
cin , quand il s’agit d’une affection dont les symplomes
peuvent varier a chaque instant. Et s’il arrive qu’apres un
exarnen pers<5v6rant, le symptome predominant, celui qui
doit servir a caracteriser la forme du delire , echappe au
regard de 1’observateur, il ne doit pas pour cela ceder au
ddcouragement qui le saisit; ne pouvant classer la mala-
die dans les cadres recus, il doit la decrire avec soin , en
indiquer tous les aspects observes ; et afin de porter une
methode severe, rndme dans les tatonnements du diagnos¬
tic , il agira sagement en la faisant figurer dans un cadre
provisoire ou seraient rdunies toules les formes encore
indeterminees. Si, plus heureux ensuite, il vient a saisir
un symptome dominant ou un groupe caracteristique de
symptomes successifs, il fera sortir du cadre provisoire la
maladie , cetle fois mieux observee, pour la faire enlrer
dans la categorie a laquelle elle apparlient reellement.
Si cette categorie n’existe pas dans la science, il la creera,
et toules les observations qu’il aura recueilliesseront pro-
duites a l’appui de cette creation. Si cette categorie existe,
mais imparfaitement decrite, il la reformera, et ses obser¬
vations viendront encore appuyer cette reforme. Ainsi ,
malgre l’absence de toute thdorie generate , les progres
de la pathologie mentale seront longtemps encore possi¬
bles, et ces progres, dus a l’observation clinique, sont au-
jourd’hui les seuls que nous devions immediatement rea-
liser. La theorie generale aura son jour ; mais auparavant
il faut en preparer les elements. En vain voudrions-nous
la voir briller avant l’heure du plus vif eclat ; cet eclat
serait ephemere, et nous aurions ete dupes d’une illusion.
D’apres ce qui precede, il est aisd de pressentir que les
monographies seront surtout l’objel de noire predilec-
INTRODUCTION.
XXI
lion. Dans les monographies, les fails el les idees sonl in¬
separables, el l’hypothese, r6serv6e dans son esSor, ne s’y
montre jamais sans une lenlative de verification. Nous
rechercherons avec empressement loutes celles on I’ob-
servalion clinique sera appeiee, soil a repandre quelques
lumieres nouvelles sur une des formes ddja connues de la
folie, soit a diriger 1’attention des medecins sur une des
formes qui n’ont pas encore ete discernees. Cel ordre de
rechercbes , en apparence si modeste , est, a notre avis ,
celui qui conduit aux plus legitimes et aux plus honora-
bles succes. C’est aussi celui qui exige le plus d’abn^ga-
lion et de perseverance. Nous t&cherons de rendre plus
faciles les Iravaux de ce genre, en reunissant un grand
nombre de documents : ceux que fournit l’histoire de la
science , et ceux que mulliplie chaque jour l’impulsion
donnee a la pathologie mentale. Jamais les circonstances
ne furent plus favorables. Nous voyons partout, en Alle-
magne, en Angleterre, en Italie, en Belgique, en Hollande,
en Amerique , etc. , un grand nombre de medecins se li-
vrer avec ardeur a l’dtude de la folie. Tant et de si remar-
quables travaux ne sauraient etre strides ; puisse ce re-
cueil m6riter l’honneur d’en etre regards un jour comme
le digne interprele !
Medecine legale des alienes. Les pr ogres de la mddecine
ldgale des alidn^s sont li6s dtroitement a ceux de la
science des rapports du physique et du moral , a ceux
surtout de la pathologie mentale. Elle souleve des ques¬
tions graves et difficiles que la soci^td nous commande de
rtjsoudre immediatement. A ce double litre elle doit oc-
cuper une grande place dans les annales mddico-psycho-
logiques.
La science de l’ali6nation mentale est riche d’enseigne-
XXII INTRODUCTION,
ments pratiques qui nous aident a apprdcier avec exacti¬
tude et precision un grand nombre d’actes auxquels dans
le monde on n’accorde qu’une legere attention , et qui y
recoivent, en g^n6ral> les interpretations les plus erro¬
rs. C’est surtout dans la solution des questions medico-
ldgales que ces enseignements doivent intervenir pour
combattre de graves erreurs et d’opiniatres prejuges.
Nous savons que la medecine legale des alienes est un
terrain glissant sur lequel la morale et la science sont
exposees quelquefois a des luttes dangereuses. Quand, au
nom de la justice, on agite sur la tete d’un accuse le pro-
bleme de la liberte humaine , la mission du medecin est
pleine de perils et d’angoisses. II ne s’agit pas alors d’ou-
vrir une discussion calme et paisible sur des questions
generales qui peuvent attendre longtemps encore leur
solution ; c’est une solution prompte et definitive qu’il
faut donner a une question determinee. Aux prises avec
une situation exceptionnelle , il importe surtout d’eviter
l’exageration des systemes opposes. Ferme dans son res¬
pect pour les doctrines sans lesquelles la societe ne sau-
rait exister, le medecin ne doit pas craindre , lorsque la
verite l’y oblige, de signaler les cas particulars que ces
doctrines ne sauraient atteindre. Malbeureusement il est
impossible de tracer a cet egard des regies generales dont
1’appHcation soit aisde et infallible. Ici, plus que partout
ailleurs , il est des nuances qu’il faut renoncer a fixer a
jamais , meine apres les travaux d’Esquirol sur la mono-
manie, et les ecrits de Georget, Hoffbauer, Fodere , Marc,
Pritchard , etc. Dans l’impossibilite de tracer des regies
generales, c’est, a notre avis, par 1’analyse des fails parli-
culiers qu’it est permis de rdpandre quelques lumieres sur
un grand nombre de questions medico-iegales. Dans celte
INTRODUCTION.
XXIII
pensfie , nous soumettrons a la discussion tous les rap¬
ports judiciaires qui nous paraitront renfermer des ensei-
gnements utiles.
Nevroses. Parmi les maladies du systeme nerveux , il
en est qui ont avec I’alifination mentale de nombreuses
connexions , et sur lesquelles se portera plus particulie-
rement notre attention : ce sont les nfivroses. On y voit
prfidominer, connne dans les diverses formes <Je l’alifina-
tion mentale, le trouble des fonctions de la vie de relation.
Ce trouble se manifesto de mille manieres dans l’hypo-
chondrie, dans 1’hystdrie, dans la catalepsie, dans l’fipi-
lepsie, dans le soinnamb.ulisme, dans les nfivralgies, dans
l’hystfiricisme , etc. Toutes ces affections , bien qu’elles
different de la folie , ont nfianmoins avec celte maladie
une incontestable affinite , au point d’en constiluer soil
une cause hfirfidilaire , soit une condition prfidisposante ,
soit mfime un symptome prficurseur. Les mfimes causes
morales et physiques peuvent les produire ; les mfimes
moyens thfirapeuliques peuvent leur fit re opposfis. Les
affections nerveuses ont d’ailleurs avec les phfinomenes
de la vie morale et inlellectuelle des relations qu’il im¬
ports. d’fitudier et de counaitre. Dans un grand nombre de
cas, il suffit d’un bruit lfiger, d un spectacle inattendu ,
d’une seule idfie mfime pour les faire ficlater ; dans d’au-
tres cas elles ficlatent spontanfiment, entrainant avec elles
des soupirs, des sanglots, de la stupeur, des mouvemenls
convulsifs , du dfilire, des ballucinations, etc. L’hystfirie,
qui est l’affeclion nerveuse le plus frfiquemment observee,
offre souvent elle seule 1’enchainement successif de tous
ces symptomes rfiunis ; quelquefois toutes les nevroses ,
et la folie elle-nifime, s’y trouvent representees.
Les affections nerveuses sont empreinles d’un double
XXIV INTRODUCTION.
caractere : intermediates en quelque sorte entre les trou¬
bles de la vie de nutrition et les maladies menlales, elles
semblent parliciper des deux natures. Ici c’est un trouble
fonctionnel de la vie organique qui preside aux acces; la
c’est uu trouble intellectuel qui domine les paroxysmes.
Quelquefois elles ressemblent aux phenomenes d’expres-
sion sentimentale qui accompagnent une violente Emo¬
tion ; elles ont mthne avec les conditions physiologiques
qui constituent les phenomenes affectifs d’incontestables
analogies. Evidemment la pathog^nie des ndvroses doit
puiser ses principaux elements , non seulement dans l’a-
natomie et la physiologie du systeme nerveux, mais en¬
core et surtout dans la science des rapports du physique
et du moral. C’est au point de vue de ces rapports que le
nnSdecin doit fitre place pour pouvoir se rendre comple
des troubles divers, a-la fois organiques, affectifs etintel-
lectuels , qui caractdrisent les maladies nerveuses.
Ce que nous avons dit de la mScessitd de bonnes obser¬
vations en pathologic men tale s’applique parfaitement a
l’dtude des ndvroses. Chose remarquable ! les affections
nerveuses, qui ont ete, dans tous les temps , de la part
des medecins l’objel d’une attention rarement accordde
a 1’ alienation mentale, sontloin d’etre mieux connues et
plus exactement definies que les diverses formes de cette
derniere maladie. On doit , sans doute , en accuser les
difficullds de tout genre qui s’opposent aux succes des
meilleures observations ; mais Ton peut aussi , tel est au
moins noire avis, en accuser les methodes gdneralement
adoptees par les medecins. Les nevroses echappenl aux
doctrines de l’ecole vilalisle, a ses theories de la fievre et
de l’inflammation; elles echappenl egalement aux doc¬
trines de l’ecole dite organiciste , et a ses theories ana-
INTRODUCTION.
XXV
tomo-palhologiques. Les troubles de la vie de nutrition
y sont plus remarquables sans doule que dans la folie ;
mais ces troubles ont un caractere plus obscur , moins
ais£ a saisir que ceux dont on peut , dans les aulres ma¬
ladies, rattacher l’origine a des alterations cellulo-vascu-
laires. II faut 6viter egalement les deux Gcueils : celui
contre lequel viennent se briser les medecins qui, renon-
<jant a la solution d’uu probleme trop difficile , abandon-
nent les nevroses aux ressources de l’empirisme ; et celui
contre lequel viennent echouer les medecins qui , trop
r<5soIus et trop prompts dans leurs assertions, eiudent les
difficulty du probleme en croyant le resoudre. G’est a
l’observation mieux dirigcie qu’il appartient de faire suc-
cessivement disparailre l’ignorance des uns et l’erreur
des autres. Pour les n<5vroses comme pour l’alienalion
mentale, l’observation doit s’attacher surtout a coordon-
ner les phenomenes , a en remarquer la succession , a en
saisir les rapports et les caracteres dominants. Combien
de troubles nerveux qui occupent une grande place dans
la vie des malades , et qui n’ont pas mfirne un uom dans
la science du mMecin ! Parce que ces troubles sont fugi-
tifs, varies, proteiformes, exceptionnels , difficiles a ana¬
lyser et a comprendre, on les bannit de l’observation , on
les en eloigne comme on 6carte de la mdmoire des souve¬
nirs importuns. On ne veut tenir compte que des troubles
fixes , permanents , je dirai presque grossiers , qui frap-
pent les sens de l’observateur, que le medecin, s’il ne les
comprend pas davantage , peut au moins voir et toucher.
Or, rien ne doit etre neglige dans l’dtude des ndvroses ;
car tous les plus variables symptomes y jouent un role dont
1’ appreciation importe a la fois a la clinique de ces mala¬
dies et ala science des rapports du physique etdu moral.
XXVI
INTRODUCTION.
Affections organiques du systeme nerveux. Ges maladies
different des nevroses, non seulement par leur nature et
par leurs symp tomes , mais encore dans leurs rapports
avec la physiologie du systeme nerveux. Dans les nevroses
les (roubles sont plus comp liquids , ils prAsenlent des as¬
pects plus multiplies et plus divers, ils embrassent un
plus grand nornbre d’organes et d’appareils ; c’est urt en¬
semble de phenomenes auquel toules les parties semblent
concourir. La mdthode des localisations qui a did adoptee
dans la physiologie experimental , et qui a et6 heureu-
sement appliquee a 1’ appreciation des alterations organi¬
ques, reste, quant a ces troubles, sans application pos¬
sible. Les lumieres que les nevroses attendent encore de
la science des rapports du physique et du moral , les
affections organiques les ont deja recues de la physiologie
experimental el de l’anatomie palhologique : aussi le dia¬
gnostic de ces affections a-t-il acquis un degrd de precision
vraiment remarquable. II y a eu sous ce rapport, entre la
clinique et la physiologie, un echange de nombreux el
importants services. Get dchange de services etait rendu
facile par la simplicite et la Constance des rapports qui
existent entre les phenomenes observes et les lesions
constatees. Ces services seront apprecms avec soin ; ils
appartiennent a l’histoire de la science dont les precieux
enseignements doivent etre recueillis.
Telles sont , exposdes tres rapidetnent , les considera¬
tions generales que nous avions a presenter sur l’ensem-
ble des travaux destines a etre reciieillis dans les Annales
mMico-psychologiques. Nous devious en indiquer les etroites
relations, afin de faire ressortir le but a la realisation du-
INTRODUCTION.
XXVII
quel ils doivent lous concourir. Nous avons 6le surtout
dominos par cette conviction trop peu repandue , que Ies
recherches sur la structure , les fonctions et les maladies
du systeme nerveux doivent etre dirig^es vers un ordre
de solutions qui int6resse a la fois la science des rapports
du physique et du moral, la pathologie men tale et la Cli¬
nique des mivroses. Si noire conviction est partag^e par
nos lecteurs, ils s’associeront a nos efforts pour faire pr<5-
valoir la melhode d’observation complete que reclame
l’^tude des ph6nomenes psycho -organiques, et a laquelle
les m^decins de notre temps se montrent trop g^n^rale-
rnent infideles, trop souvent hostiles.
ANNALES BED1C0-PSYCII010GIQUES,
JOURML
DU
SYSTEME NERVEUX.
GENERALITES
QEE FAUT-IR ENTENDRE , EN PHYSIOLOGIE ET EN PATHOLOGIE ,
PAR CES MOTS :
INFLUENCE DU MORAL SUR LE PHYSIQUE ,
INFLUENCE DU PHYSIQUE SUR LE MORAL?
Telle est la question que je dus me poser, lorsque jc resolus
d’entreprendre unc serie de recherehes pliysiologiqucs et patho-
logiques sur les rapports du physique et du-moral. Les definitions
quc je cherchais dans les ecrits les plus estimes ne m’offraient
que vague, incertitude, confusion. Or, les definitions doivent ex¬
primer les principes generaux qui dominent une science et qui
servent de point de depart aux discussions calmes el fecondes. 11
importe done qu’elles soient precises , nettes , affirmatives.
L’influencc du moral sur lc physique signifie a mes yeux l’ae-
ann. jnin.-rsYcii. r. i. Janvier 1843. i.
GENERALITIES
lion exercee par les idfies sur 1’organisme, par celles surtout d’enlro
les idees qui, ayant pour objet une satisfaction it rechercher, sont
en relation plus immediate avec les penchants , les besoins et les
emotions. On peut appeler innervation cerebro-ganglionnaire
1’ irradiation nerveuse au moyen de laquelle cette influence s’exerce.
L’influence du physique sur le moral signific it mes yeux Tac¬
tion exercee sur les idees par les conditions generalcs de l’orga-
nisme , par celles surtout d’entre ces conditions qui , s’exprimant
paries penchants, les besoins et les emotions, sont en relation
plus immediate avec l’idfie d’une satisfaction h rechercher. On peut
appeler impression ganglio-cerebrale T irradiation nerveuse au
moyen de laquelle cette influence s’exerce.
Ces deux definitions sont etroitement liees ; elles se competent
reciproquement. Les faits qui demontrent l’exactitude de Tune
servent en memo temps a demontrer l’exactitude de l’autre. Ex¬
poser sommairement ces faits , enoncer les inductions physiolo-
giques et pathogeniques auxquelles ils nous permettent de nous
clever, telle est la double tache que je me propose de remplir dans
ce memoire. L’importance et la complication du sujet , les difli-
cultes d’une courte et rapide exposition , tels sont mes titres a la
bienveillante attention des lecteurs.
Les idies excrcent sur l’brganisme trois ordres d’influences
qu’il importe de distinguer dans la science des rapports du phy¬
sique et du moral. Au premier ordre appartiennent les enseigne-
ments qui , en presidant a Tentree en exercice des facultes intel-
lectuelles , et en creant les premieres habitudes logiques , sollicitent
et coordonnent les operations cerebrates de 1’enfant. Au second
ordre appartiennent les actes r6petes de l’intelligencc qui , en pro-
voquant habituellement des faits de circulation et de nutrition
cerebrales , donnent lieu , d’une part , au developpement du cer-
veau , et de 1’autre , au developpement des organes qui sont en
relation fonctionnelle ou sympathique avec le cervcau. Au troi-
MI'DJCO-PSYCIIOLOGIQUES. 3
sieme ordre appartiennent les preoccupations qui, ayant pour
objet une satisfaction sensuelle ou sentimentale, sont accompagnees
ou suiyies de phenomenes affectifs, demotions viscerales, d’expres-
sions generates par la pbysionomie , le regard , l’accentuation ,
l’attitude , etc. C’est ce dernier ordre d’influences qui doit parti-
culierement nous arreter dans l’appreciation physiologique de Tac¬
tion du moral sur le physique.
L’organisme exerce sur les idees trois ordres d’influences qu’il
importe egalement de distinguer dans la science des rapports du
physique et du moral. Au premier ordre appartiennent les condi¬
tions de structure et d'aptitudes propres & l’appareil special de
l’intelligencc, et que nous appellerons psycho-cerebral. Au deuxieme
ordre appartiennent les reactions sympathiques qui ont lieu obscu-
rement et sans conscience , et qui , dans les maladies surtout ,
troublent et modifient les operations de l’entendement. Au troi-
sienie ordre appartiennent les conditions g6nerales de l’organisme
dans lesquelles ont leur origine nos besoins et nos penchants, et
qui s’expriment par les emotions sensuelles et sentimentales. C’est
ce dernier ordre d’influences qui doit particulierement nous ar¬
reter dans l’appr6ciation physiologique de Taction du physique sur
le moral.
Les desirs , les sentiments , les passions sont le resultat du con-
coiu’s de deux elements , de l’eMment intellectuel represent6 par
Tappareil psycho-cerebral , et de Tetement affectif represente par
l’appareil ganglionnaire visceral. En d’autres termes , ils sont le
resultat de l’etroite association d’une idee et d’une emotion. Une
emotion isoMe ne saurait produire autre chose qu’une agitation
sterile et sans issue ; une idee isol6e ne saurait avoir aucun carac-
thre affectif. L’emotion sans I’idee , c’est le trouble d’un homme
qui ne sait encore ni ce qu’il veut ni ce qui lui manque. L’idee
sans emotion , c’est la connaissance plus ou inoins exacte d’une
satisfaction indifferente. Voyez une jeune personne qui est sous le
joug d’une 6motion dent elle ne connait pas la nature ; examinez
son trouble , son auxi6t6 , ses bizarreries : elle s’ignore elle-meme ,
elle desire et repousse tour & tour les memes objets j rien ne la
GENEKAtTTES
satisfait ; elle s’epuisc en larmes et en sanglyts , die gemit et sou-
pire. L’idee de ce qui Ini manque n’a pas encore surgi dans son
esprit ; tout autour d’elle a ele silencieux a cet egard. Yous aurez
dans cette jeune fdle l’exemple de l’element affectif isole de l’de-
ment intellectuel. G’est 1’ emotion sans 1’htee correspondante ; ce
n’est pas encore le ddsir, ce n’est pas encore le sentiment, ce n’est
pas encore la passion. Voyez ensuite une femme qui est devenue
indifferente aux douces seductions du cceur : die connait toutes
les Emotions de l’amour, elle en a penetr6 tous les mysteres , elle
veut encore etre adoree , mais elle n’aime plus. Elle vous offrira
l’exemple de ltetement intellectuel isole de l’etement affectif. Ce
sera, si vous le voulez, une femme d’esprit, une coquette, une
comedienne , mais ce ne sera plus une femme aimantc. On pourra
dire d’elle ce que l’on a dit d’un auteur cdfcbrc, qu’elle porte son
cceur dans sa cervelle. C’est l’idee sans 1’emotion correspondante ;
ce n’est plus un desir, ce n’est plus un sentiment , ce n’est plus
une passion.
Or, que discnt les physiologistes qui out aborde serieusement
l’etude des rapports du physique et du moral ? Divises en deux
camps, apres etre partis d’une erreur commune, ils s’y sont
bientot retrancMs pour se livrer un combat opinialre , et qui du-
rerait encore si le problfeme n’avait succombe dans la lutte.
N’appreciant point le concours des deux dements qui sc rdmissent
pour constituer les passions, n’apercevant dans la vie morale de
l’homme qu’une serie d’impulsions automatiques, les uns ont ex-
pbque le sentiment par l’excitation des visceres , les autres l’ont
explique par l’excitation de l’encephale , comme si le sentiment
6tait produit d’un seul jet par une simple excitation viscerale ou
encephalique ! Cabanis et Gall sont les illustres representants de
ces deux systemes , a mon avis , egalcment errones. Le premier,
prdoccupe sans doute de l’d^ment affectif, rapporte tout le moral
de 1’homme aux conditions generates de l’organisme ; le second ,
preoccupy sans doute de I’d&nent intellectuel , rapporte tout le
moral de l’homme aux conditions spy ci ales de l’encephate. Cabanis
ne vit dans l’id6e sentimentale que le retentissement sympathiquc
MEDICO-PSYCIIOLOGIQUES. 5
du cerveau ; Gall ne vit dans 1’emotion seutimentale que le relcn-
tisseinent sympathique des visceres. L’un subordonna a I’impulsion
ganglionnaire l’idee d’une satisfaction k rechercher, l’autrc su¬
bordonna a l’impulsion cerebrale 1’emotion qui correspond a cette
idee. Erreur de part et d’autre ; erreur dont voici les principales
consequences.
Cabanis , faisant surgir des regions obscures de la vie de nutri¬
tion les dfeirs , les sentiments et les passions , devait les placer plus
particulierement sous l’empire des influences physiques, sous
l’empire du climat, du regime, des ages, du temperament, etc.,
qui agissent puissamment sur 1’organisme en general. C’est cc
qu’il fit avec un remarquable talent d’exposition. 11 s’engagea si
avant dans cette voie qu’il perdit completement de vue la part
reservee aux id6es dans la production des phenomenes afiectifs.
A peine rencontre-t-on dans les nombreuses pages de son livre
quelques lignes ou le probleme de l’influence du moral sur le phy¬
sique soit aborde franchement. II 61ude la difficulte , croyant sans
doute la r6soudre , en attribuant les emotions qui compliquent unc
idee sensuelle ou sentimentale aux effets d’une reaction sympa¬
thique du cerveau sur les visckres. II n’est pas plus heureux lorsque,
voulant resoudre le probleme de l’influence du physique sur le moral
auquel il avait accorde toute sa predilection, il attribue a une reaction
sympathique des visceres sur le cerveau les iddes sensuelles ou sen-
timentales qui compliquent une emotion. II y a pourtant bien loin
d’une emotion penible , oppressive , qui souleve le Hot des id6es
tristes et sombrcs , a une indigestion qui provoquc la cephalalgie
ou a une peritonite qui engendre le delire. Mais tout cela devait
Stre confondu : ainsi l’exigeait l’inflexible logique.
Gall, accordant au cerveau le caractkrc affectif que ne saurait
avoir l’appareil special de l’entendement , devait rejeter sur le se¬
cond plan l’appareil des emotions , qui a ses ratines dans les pro-
fondeurs de 1’organisme , et qui joue un role si important dans la
production des sentiments hutnains. On alia jusqu’a contcsteraux
appareils spetiaux des appdtits conservateurs de l’individu et de
l’cspece , le rang que lent’ avait assignd le consentemcnt universel
GENIiRALITiiS
du genre humain. IIs furent det rones successivemcnt par quelques
organes encephaliques , par ceux de l’ainativitd physique, de la
philogfiniture , de l’alimentivite , de la respirabilitfi. L’appareil des
emotions sentimentales subit naturellement la merae destinee ; il
fut detronfi par l’appareil logique des idfies ; l’impulsion affective
fut confondue avec la conception tout intellectuelle de la satisfac¬
tion reclamee. Le role des idfies dans la production des sentiments
ne fut pas mieux apprecie pour cela. La passion, que Cabanis avait
fait surgir des regions obscures de la vie de nutrition , fut , il est
vrai , proclamie de meme origine que la pcnsde; mais les emotions
qui compliquent les idees sensuelles ou sentimentales furent assi-
milfies aux effets d’une reaction sympatbique du cerveau sur les
visceres. Il y a pourtant bien loin d’une pensie triste qui fait
pleurer, gemir et soupirer, a une affection cfirebrale qui provoque
le vomisscment ou la diarrhde. Mais tout cela devait etre con-
fondu : ainsi l’exigeait encore l’impitoyable logique.
Voila comment, apres etre partis d’une erreur commune, Ca¬
banis et Gall ont ete conduits a une consequence identique , a la
negation de toute science qui aurait pour objet les rapports du
physique et du moral. La difference entre le physique et le moral ,
que les uiaitres et les disciples veulent bien admettre dans leur lan-
gage, ils ne l’admettent plus dans leur pensee; leurs theories sont
concues comme si la difference , tolerae dans les tcrmes , n’existait
pas reellement dans les faits. Pour les inities du sanctuaire , 1’in-
fluence du moral sur le physique , c’est l’influence du physique
represente par le cerveau sur le physique represente par tous les
organes , y compris le cerveau lui-meme. Pour eux , l’influence du
physique sur le moral , c’est l’influence du cerveau sur lui-mfime
et de tous les organes sur le cerveau. Ces definitions ont cte don-
nees textuellement par Georget , le plus ardent propagateur de la
doctrine qui proclame la confusion systematique du physique et du
moral.
On sait que Bichat , adoptant les donn6es de Cabanis , renferma
les passions et le caractere de l’homme dans le domaiue de la vie
organique. 11 alia plus loin : il enseigna que les passions et le ca-
J1EDIC0-PSYCH0L0GIQUES. 7
raetere sont inacccssibles a l’action des influences sociales , h ’ac¬
tion de 1’dducation morale. Cabanis avail mdconnu le moral de
1’homme en le confondant avec une obscure rdaclion sympathique
des viscdres et du cerveau ; Bichat le mdconnut en le divisant
d’avec lui-meme. Creusant un abime profond entre la vie de nu¬
trition et la vie de relation, Bichat isola, en effet, les deux elements
inseparables du sentiment; il dleva une barrierc infranchissable
entre l’dldment affectif et l’dldment intcllectuel , ne paraissant pas
s’apercevoir que celte barrierc imaginaire est a chaque instant
brisee parle double courant des impressions ganglio-cdrdbrales qui
resultent de l’dmotion et de l’innervation cerdbro-ganglionnaire
qui rdsulte de l’idee sensuelle ou sentimentale.
Broussais adopta successivement la doctrine de Cabanis et celle
de Gall. Dans l’un et dans l’autre camp, il employa son immense
talent ii soumettre a la loi des obscures reactions sympathiques les
relations moins obscures qui existent entre les iddes et les emo¬
tions.
C’est ainsi que , places au point de vue d’une philosophie rdac-
tionnaire , les plus celdbres physiologistes se sont reunis pour op-
poser au principe de la dualitd humaine le principe de l’unite au-
tomatique. Les impressions qui ont lieu avec conscience, que
l’homme peut provoquer, prdvenir, moddrer, ou au moins con-
damner ou approuver, ont ete confondues avec les sympathies,
dont le caractere consiste prdcisement a avoir lieu sans conscience,
obscurement, auxquelles par consequent l’homme ne peut ni rd-
sister ni consentir. Et cette confusion des choses les plus dissem-
blables fut adoptde avec acclamation. La science des rapports du
physique et du moral dut ndcessairement en souffrir, s’araoindrir
et s’effacer ; elle fmit par se perdre entidrement dans la physio-
logie gdndrale , oil nous avons beaucoup de peine h la retrouver
aujourd’hui.
Telle est , sans ddguisement , la doctrine ndgative qui a obtentt
l’assentiment plus ou moins refldchi des mddecins de notre dpoque.
Si elle ne regne pas dans la pensde de tous , elle rdgne dans le
langage qu’on leur a fait, et qu’ils acceptent. Les mots reaction
8 GfiNERALITES
cerebrate, reaction du centre reflechi, reaction des centres ner -
veux, reaction de I’encephale, etc., mots sonores et creux, sonl
employes a chaque instant pour exprimer Taction des causes mo¬
rales sur 1’organisme. Cette doctrine proclame le n<5ant de la
science des rapports du physique et du moral ; elle est a la fois
hostile au sens commun, sterile dans la pratique mfidicale, nui-
sible aux progres ulterieurs de la physiologie. Si elle triomphe au-
jourd’hui, e’est grtice h la negligence generalement apportee dans
l’analyse des phenomenes complexes de la vie morale et intellec-
tuelle, dans l’analyse surtout des desirs, des sentiments et des pas¬
sions.
Cette analyse est indispensable. En voici rapidement les donnSes
principales.
Parmi les phenomenes aflectifs , il en est qui disposent d’appa-
reils speciaux : ce sont les appetits, conservateurs de l’individu et
de l’espfece. II en est d’autres qui sont depourvus d’appareils spe¬
ciaux : ce sont les sentiments. Les uns et les autres ont leur source
dans les conditions generales de l’organisme ; mais les appetits ,
gr^ce aux appareils dont ils disposent , peuvent impressionner la
centralite sensorio-motrice, et se manifester par des mouvements
independants jusqu’a un certain point du monde ext6rienr, inde-
pendants surtout des influences sociales et de l’appareil cerebral
par consequent. C’est ce qui arrive , par exemple , a l’enfant nou-
veau-ne; c’est ce qui arrive meme chez 1’enfant ne anencephale.
II n’en est pas de m6me des sentiments. Ceux-ci , destines a four-
nir de nombreux elements aux vicissitudes de la vie sociale , et ne
disposant point naturellement d’appareils speciaux, n’existent reel-
lement qu’au moment ou une impression exterieure , nous ayant
plus ou moins vivement emus, il s’est produit une association
etroite entre 1 'idee de cette impression et V emotion qui en est r6-
sultee, entre l’eiement intellectuel ou psycho-cerebral et 1’eiement
affeclif ou ganglionnaire. Cette association une fois 6tablie , consti-
luera la plus puissante des solidarites physiologiques. L’idee ram6-
nera l’emotion ; l’emotion tendra a rappeler l’id6e. J usqu’au mo¬
ment ou cette 6troite association s’est etablie , il existe des pen-
MliDIOO-PSYCHOLOGIQUliS. 9
chants, il existe une predisposition qu’on appelle morale; mais
ces penchants, cette predisposition, sont le resultat de conditions
obscures et mystfirieuses de tout noire organisme. Us ne se reve-
lent que lorsque l’idee de la satisfaction , aveuglemeut rdclamee
par eux , vient les transformer en un sentiment determine , dis¬
tinct. La naissance d’un sentiment , c’est l’idde dissipant les tfin&-
bres du chaos visceral , c’est le contact de la pensee faisant jaillir
le feu contenu dans les profondeurs de l’organisme , c'est l’esprit
fecondant la matiere dans laquelle sommeillent les elements con-
fus de la passion.
. Cette association de l’idde et de T emotion doit etre serieusement
mfiditfie. L’influence du milieu social et celle des dispositions indi-
viduelles se trouvent ainsi reprdsentdes dans la science des rapports
du physique et du moral : la premiere par T element intellectuel ,
element mobile , transmissible dans le temps et dans l’espace , par
voie de generation spirituelle, comme disaientles ancicns philo-
sophes, c’est-a-dire au moyen des enseignements et des traditions
orales ou ecrites ; la seconde par T element affectif, element Gxe,
transmissible dans le temps et dans l’espace , par voie de genera¬
tion materielle. Ainsi se concilient les doctrines opposees , celle
qui rapporte tout a l’action des influences morales, representdes par
la civilisation , les institutions religieuses et politiques , l’education
jrolitique et privee , etc. , et celle qui rapporte tout a l’action des
influences physiques, represe'ntees par le climat, le regime, le tem¬
perament, Th6r6dite, les races, etc. On comprend ainsi que, plus
Tindividu aura d’idees, plus le domaine de ses desirs sera etendu ,
et plus les nuances de ses sentiments seront ddlicates et nom-
breuses ; on comprend ainsi que , moins Tindividu aura d’idees ,
plus le domaine de ses sentiments sera limite , et plus ses appetits
tendront a prevaloir ; car, ainsi que je viens de le dire , les app6-
lits, grace aux appareils speciaux dont ils disposent, affectent une
certaine independance du monde sensorial , du monde intellectuel
surtout, de Tappareil psycho-c6rebral par consequent. Get appareil
intervient neaninoins dans les representations iddales que l’homme
so fait des jouissances de la sensualite , et en vertu desquellcs les
1 0 GEN fill AL ITES
appdtits, qui sont intermittents chez les anhnaux, se rcvcillent chez
lui en tout temps , comme l’a (lit Beaumarchais par la bouche de
Figaro. II ne fait alors qu’user de la faculld qu’il possede d’evo-
quer ses propres emotions sensuelles au inoyen des iddes dont il
dispose. Poursuivons notre analyse.
Les sentiments , ai-je dit , n’ont pas leur element effcctif dans
des appareils speciaux ; c’est cc qui les place plus directemcnt sous
la cldpendance de i’idde, sous l’empire de l’intelligence, reprdsentee
par 1’appareil psycho-cdrdbral. Une sorte de sensorium commune,
un appareil dmotif, doue d’une sensibilite vague ct confuse , leur a
dtd ndanmoins consacre dans le pldxus solaire, foyer 0C1 viennent
retentir a la fois les idecs et les penchants avant de s’irradier sous
forme d’expressions sentimentales. Mais pour que cettc Emotion con¬
fuse et vague, pour que ceretentissement tumullueux se transforme
en un sentiment determine , il faut que nous ayons prdsente l’idde
de la cause qui l’a produite et qui la renouvelle. C’est au "moven
de cettc klde qu’un grand nombre de phenomenes affectifs parfai-
tement semblables prennent une forme sentimentale distincte , et
qu’ils se nuancent exactement. A ne considdrer que l’dmotion ou
le trouble qui la constitue , comment distinguerions-nous l’envie
de la jalousie, la pudeur de la honte ou de la modestie , la haine
de l’antipathie , la pitid de la tendresse, etc. L’idde est dvidemment
la luinidre qui dissipe l’obscurite dans laquelle se meut l’dldment
aflectif ; par clle , les vagues et confuses emotions prennent dans
la tradition ct dans le langage un rang distinct, une signification
positive. Ainsi , en envisageant la question sous tous ses aspects ,
nous voyons toujours, d’une part l’idee, et de l’autre 1’dmotion,
concouiir ii la production et h la manifestation du sentiment.
II.
Ces donndes gdndrales do l’analyse dtant connues , nous pour-
rons nous dlever aux inductions physiologiques et pathogeniques ,
qui , si je ne me trompe , sout le veritable point de depart de la
science des rapports du physique et du moral. Il nous suffira, pour
MliDICO-PSYCHOLOGIQUES. 11
cela , tie voir les conditions generates de l’organisme se transfor¬
mant en emotions sensuelles et sentimentales pour agir sur les
idees, au moyen de l’impressionnabilite ganglio-cerebrale , ct de
voir la pensee de l’homme intervenant , sous la forme d’ktees sen¬
suelles ou sentimentales , pour produire les emotions , au moyen
de l’innervation c^rebro-ganglionnaire.
Quelques mots d’abord sur la transformation des conditions
generates de l’organisme en emotions sensuelles ou sentimentales.
Les physiologistes qui ont etudie avec quelque attention les rap¬
ports du physique et du moral de l’homme , rnalgre la diversity de
leurs doctrines, sont tous tombes d’accord sur ce point, h savoir,
qu’il est des individus predisposes a manifester un penchant plutbt
qu’un autre , h etre aux prises avec une passion plutot qu’avec une
autre. IIs sont altes plus loin : ils ont reconnu qu’il est des condi¬
tions generates do l’organisme auxquelles se rattache cette predis¬
position, Ils ont meme pris un soin infini ii les mettre en saillie, a
les decrire , a en determiner les relations avec le caractere et la
nature morale de chacun. La doctrine des temperaments est nee
de ce genre d’observations , et elles sont aussi anciennes que la
science. Si les propagateurs de cette doctrine ont ddpassd le but; si
la plupart d’entre eux ont cru pouvoir expliquer les diversites mo¬
rales des hommes par les diversites organiques ou hutnorales qui
caractdrisent les temperaments des anciens ; si quelques uns sont
alies jusqu’a faire dependre la predominance d’un penchant de la
predominance d’un des elements ou d’une des qualites de l’orga-
nisme ; si , en un mot , il en est qui ont meme livre une trop libre
carriere a leur imagination ou a leurs prejuges , est-ce une raison
pour rejeter les donnees fondamentales que nul ne peut contester,
et en dehors desquelles il est impossible de concevoir l’influence
cxercee sur le caractere, les raoeurs et les passions des hommes,
par le climat , le regime , les temperaments , les ages , les habita¬
tions , etc. ? Les conditions generates de l’organisme sont done le
point de depart des penchants comme ils sont le point de ddpart
des besoins qui se manifestent par l’anxiete respiratoire , par la
fains , la soif , l’appdtit sexuel , etc.
GENliRALITliS
12
Blais comment reconnoitre ces penchants qui sommeillcut dans
les profondeurs de la vie organique ? Comment en apprecier la na¬
ture et 1’energie ?. . . lls restent inconnus a tous , a celui-la memo
qui doit en subir le joug , jusqu’au moment ou une impression
exterieure aura provoque une emotion. Ce sera 1 'emotion qui re-
velera le penchant j usque la ignore; ce sera l’intensite de cette
emotion qui servira a mesurer l’energie du penchant enfin revelc.
II ne faut pas oublier que I’organisme est porte par une aveugle
tendance, a correspondrc affectivement h certaines impressions
extfirieures ; il y tend , dans certaines circonstances , avec une vio¬
lence et une opiniatrete merveilleuses. Cela devait etre , afin que
l’homme, puissamment attire ou puissamment detourne, salisfit
aux necessity de la vie sociale , aux necessity de la vie de relation.
C’est en vertu du rapport preetabli entre les conditions generates
de l’organisme et les impressions ext6rieures que l’emotion prend
naissance, comme pour reveler aux yeux de tous ce rapport myste-
rieux. Or, l’emotion varie de nature et d’intensite avec les tempe¬
raments, avec les penchants, e’est-h-dire avec les conditions
propres a chaque organisme; elle doit done etre consideree
comme la rfisultante generate des excitations partielles de l’apparcil
ganglionnaire visceral. Ce qui le prouve , c’est la remarquable et
naturelle predominance d’un ordre d’emotions tristes ou gaies ,
oppressives ou expansives , que l’on remarque chez quelques per-
sonnes, chez celles par exemple qui sont disposees h l’hypochondrie,
it des inquietudes exagerees , a la nte fiance , et chez celles qui sont
disposees a se complaire dans les plus heureuses illusions , a mie
inalterable vauite , a une invariable admiration d’eUes-niemes , a
une expansive et irresistible confiance dans les autres. Ce qui le
prouve encore , c’est la presence soudaine ou permanente d’une
emotion qu’aucune cause exterieure n’a provoquee, et que Ton
observe dans certaines affections nerveuses. « J’ai peur, disait un
malade a M. Esquirol. - — De quoi? — Je nensais rien •, maisj'ai
peur. » Les faits de ce genre sont nombreux , et il est inutile de
rappeler ces acces de tristesse , d’ ennui , d’auxiete , de terreur, de
degout , d’antipathie ; ces accfesde contentement , de joie , de bea-
13
MEDICO-PSTCHOtOGIQUES.
titude , de ddlicieux abandon qu’aucune cause cxterieure h l’orga-
nisme n’expliquc , meme aux yeux dcs personnes qui , cn posses¬
sion de lcur complete intelligence , les confient a leur medecin , et
leur en demandent la raison.
Je dis que 1’emotion doit etre regardee comme une resultante
generate des excitations partielles de l’apparcil ganglionnaire -vis¬
ceral. En effet , cet appareil se compose d’une serie de foyers
partiels , formant chacun un instrument de relation entre les tissus
les plus profonds de l’organisme , avec lesquels ils communiqnent
directement , et les foyers collateraux qui communiquent avec eux.
Ceux-ci , a leur tour, ne se rdunissent pas seulement entre eux ,
mais ils sont encore en relation avec certains foyers gcnfiraux , et
l’on peut rdpdter, avec un grand nombre do physiologistes , que
cette relation s’eteud bierarchiquement jusqu’au grand foyer
commun, appele traditionnellcment centre epigastrique , et qui
remplit le role de centralite affective. Gela etant , il est aise de con-
cevoir que toutes les excitations qui ont lieu d’une maniere plus
ou moins anormale dans les divers points de la trame viscerale ,
s’irradiant et se rdpetant dans le reseau ganglionnaire, prennenl
au foyer central le caractere d’une resultante. generale. Or, c’est
cette resultante qui constitue 1’emotion. Ainsi , les modifications
generates de l’organisine sc revelent par une emotion sensuelle ,
lorsque de nouvelles fonctions sont rdclamees par la puberte ; ainsi
les besoins generaux de l’organismc se revelent par une emotion
sensuelle , lorsque la nutrition exige le retour d’un chyle repara-
teur. 11 en est de meme dcs penchants cnfouis dans les profondeurs
de la vie de nutrition : c’est par les emotions sentimentales qu’ils
se trahisscnt. Gcs emotions , par elles-memes , vagucs et confuses ,
prennent , en s’associant a l’idee d’une satisfaction h obtenir, le ca-
ractere d’un desir, d’un sentiment , d’unc passion.
L’emotion represente done l’element exclusivement organique
du sentiment. Par elle , par l’impression ganglio-cerebralc qu’ellc
fait naltre , I’appareil de l’intelligeuce est cn quelque sorte sollicite
a correspondre aux appels les plus obscurs de la vie viscerale , a
faire prddomincr les pensees tristes ou gaies , calmes ou inquires ,
GJtNl'RALITiJS
\k
qui correspondent a ces appels , a intervenir meme, par les ope¬
rations le plus compliquees de l’entendement , pour leur donner
satisfaction. Qui ne connait l’influence excrcce par notre etat alfcc-
tif sur la direction de nos idees et de nos raisonnements ? L’art de
convertir les autres a nos opinions consiste souvent it faire nattre
en eux d’agreables emotions. G’est pour cela , sans doute , que
l’on a cree l’exorde dans 1’art oratoire , et que l’on a inlroduit la
courtoisie dans l’art diplomatique. Les hommes et les choses que
nous avons jug6s avec le plus de severite sous l’influcnce d’un
etat oppressif , sous I’influence , par exemple , du malaise que fait
eprouver a certaines personnes 1’approche d’un orage , prennent
subitement, sous l’influence d’un etat expansif , sous l’induence ,
par exemple , d’une emotion agreable causee par une deiicieuse
musique , un caractere d’amenite et d’opportunite qui nous sur-
prend. II y a dans ce phenomene quelquc chose d’analogue ii ce
qui a lieu dans 1’ emotion sensuelle , lorsqu’un 6nergiquc et imp6-
rieux appel des sens nous fait trouver les meilleures raisons en
faveur de l'objet destine a les satisfaire. Get objet , dedaigne et
honni quelques instants auparavant , acquiert alors , aux yeux de
notre esprit , des qualites merveilleuses qui ne tarderont pas it se
convertir de nouveau , lorsque la satisfaction sera obtenue , en pi-
toyables defauts.
Get empire exerc6 sur nos jugements par l’etat affectif dans
lequel nous nous trouvons , doit servir a nous faire concevoir com¬
ment l’intelligence est sollicitee a correspondre aux tendances ge¬
nerates de 1’organisme en associant aux emotions qui les trahissent
l’idde nettement defmie et toujours presente de la satisfaction a
rechercher.
Quelques mots maintenant sur l’intervenlion de la pensee , sous
forme d’idees sensuelles et sentimentales , dans la production des
emotions.
L’emotion est l’intermediaire oblige entre les ph6nomenes obs-
curs de la vie de nutrition et les actes lumineux de l’inlelligence.
Non sculement elle sollicite la pensee it correspondre aux penchants
et aux besoins gdneraux de l’organisme; mais encore elle porle
M12DIC0-PSTCH0L0GIQUES. 15
jusqu’a l’extreme limite de nos tissus lcs modifications qui corres¬
pondent aux idees sensuelles ou sentimentalcs. Sans 1’emotion ,
sans le coeur , coniine dit le vulgaire , il n’y a pas de yie morale.
Exclucz l’emotion, vous aurezd’un cote 1’obscure, l’interstitielle nu¬
trition, et vousaurez del’autre la froide, l’impassibleconnaissance.
La notion exactc d’une sensation indifferente, voila la part de l’cn-
tendemcnt , image fidele de l’insensibilite qui caractfirise les he¬
mispheres c6rebraux.
Or, c’est en general par le contact d’une cause exterieure h l’or-
ganisme que l’emotioii vient reveler nos penchants; c’est par la
pensfie toujours presente de cette cause que les penchants et les
Emotions prennent l’aspect determine d’un desir et d’une passion.
11 ne faut pas perdre de vuc ces fails importants et incontestables.
L’idfie de la cause qui nous a emus est 1’elemcnt indispensable
du sentiment qui nous anime. On doit meme ii la nficessaire in¬
tervention de cette idee I’opiniatrete avec laquelle on regarde le
sentiment comme un produit spontanfi d’une excitation cerubrale.
Je le rfipfete : ii 1’appareil psycho-cerebral , la conception tout in-
tellectuelle , l’idee plus ou moins precise d’une satisfaction a re-
chercher ; a l’appareil ganglionnaire visceral , l’cmotion tout affec¬
tive qui vient donner a la conception , it l’idee , le caractere senti¬
mental.
L’idee est la forme la plus elementaire de la pensee ; elle con-
siste dans la conception ou dans I’affinnation d’un etre qui sou vent
est etranger a notre sphere sensoriale , dans la conception ou dans
l’affirmation de rapports que nos sens n’apercoivent point et qui
neanmoins ont le privilege de nous emouvoir. II est impossible de
considerer cet acte qui place l’homme ii la tete de la creation ter-
restre , comme un acte entierement organique. G’est dans cet acte
elementaire qu’apparait a nos yeux la double nature de l’homme.
L’idee n’est point un acte exclusivement spirituel , puisqu’elle subit
les conditions de structure et d’aptitudcs cerebralcs ; elle n’est
point un phenomtue exclusivement materiel , puisqu’elle atteint
les spheres inaccessibles a notre impressionnabilite sensoriale. G’est
cette consideration qui m’a fait appeler psycho-cerebralcs les
GENERALITIES
impressions qui prennent naissance sous forme d’idees , et psycho¬
cerebral l’appareil special de l’entendement. Mais je me hate d’a-
bandonner cette question delicate a la physiologie idEogEnique, qui
doit rester etrangere & ce travail. Je me bornerai , et c’est la ,
comme medecin , ma seule pretention , a envisager 1’idEe dans ses
rapports avec les phEnomEnes organiques , et en particular avec
les Emotions.
J’ai ditplushaut qu’il existe , entre notre organisme et certaines
impressions extErieures, une secrete et mystErieuse relation prEEta-
blie afin quo la vie affective de l’homme fut possible. En vei tu de
cette relation , une jeune fille s’arrete avecplaisir devant une brillante
parure, un adolescent s’Emeut en voyant une jolie personne; en
vertu de cette relation , nous sommes douloureusement affectEs a
1’aspectd’une physionoinie qui exprime la souffrance ; nous sommes
agrEablcment affectEs par un regard affectueux ou par un hommage
flatteur. Or , il existe entre notre organisme et nos idEes une re¬
lation de meme nature. Ainsi 1’idEe d’uue parure brillante , celle
d’une jeune et jolie personne, celle d’une physionoinie exprimant
la douleur , etc. , produisentles memes effets que la prEsence rEelle
de ces sources diverses de nos emotions : c’est cette relation qui
doit etre examinEe ici.
Soit que Ton considerc 1’idEe comme l’image intErieure , fidele
et toujours prEsente d’un objet ou d’un EvEnement dont l’aspect
nous a Emus , soit qu’on la cousidere comme une conception moins
dEpendante des impressions extErieures, il fautreconnaitre qu’clle
exerce sur l’organisme une influence puissante et aussi accessible
a l’obscrvation du- physiologiste que l’influence exercEe par les
causes physiques. Par 1’idEe , les choses du monde matEriel con-
servent le pouvoir de nous affecter , alors meme qu’elles ont dis-
paru de notre sphEre sensoriale , en s’asseyant , avec nos propres
conceptions , au foyer de notre intelligence. L’Emotion qui a EtE
une fois produile par le spectacle des choses exterieures est repro-
duite par la seule idfie de ce spectacle. Nous pouvons ainsi appeler
ou Eloigner l’Emotion , en appelant ou en Eloignant 1’idEe. Bien
plus ! nous pouvons , au moyen de nos conceptions , au moyen des
MEDICO-PSYCHOEOGIQOES. 17
notions qui nous sont transmises par la tradition orale ou ecrite ,
par l’dducation , au moyen des creations capricieuses ou fantasli-
ques de notre esprit , faire surgir des spectacles qui n’ont etd aper-
cus nulle part , affirmer des rapports qui echappent a nos sens ,
nous Clever a des idees sublimes , descendre a des iddes infames.
Nous pouvons ainsi nous crder des images qui echappent au cercle
fatal dans lequel se meut le monde materiel et qui deviennent une
source intarissable demotions. Nous pouvons ainsi porter dans la
profondeur de notre organisme l’influence d’une force physiologi-
que qu’il nous est donne de mouvoir , d’arreter , de combattre, de
moddrer a notre grd. A l’aide d’une idde noble et gendreuse ,
l’homme peut se laisser volontairement mourir ; il peut subir
toutcs les tortures de la faint et de la soif ; il peut im poser h sa chair
les plus cruels sacrifices. A l’aide d’une idde abjecte et dgoiste, il
peut depraver ses instincts , leur commander d’abominables exi¬
gences et en obtenir les plus hideuses voluptds.
Sachons done le reconnaitre : l’idde est un levier a 1’aide duquel
l’homme peut mouvoir son organisme , en provoquant les emotions
sensuelles ou sentimentales qui correspondent aux satisfactions
dont elle presente 1’image ; sachons y voir une force physiologique
analogue , quoique infiniment plus variee , a celle que nous aper-
cevons dans les influences physiques , dans les objets et dans les
evdnements dont le spectacle a le privildge incontestable de nous
entouvoir. Ne nous enquerons point des precedes il l’aide desquels
l’homme est mis en possession de cette force physiologique qu’on
appelle l’idee. Qu’il la puise dans l’enseignement, qu’elle soit innde,
qu’elle surgisse au moyen de ses sensations transformdes , qu’elle
soit le produit d’une excitation ou d’une seerdtion cerebrale , peu
importe. Constatons le fait : l’idde existe , quelle qu’en soit l’ori-
gine , quel qu’en soit le mode de formation. Cette existence est
aussi certaine que celle de la lumidre , de l’dlectricitd , du calori-
que , dont le mode de production est tout aussi difficile a expliquer.
A quoi bon faire intervenir les theories iddogdniques dans l’dnoncd
d’une force spdeiale dont il nous importe de connaitre surtout les
effels? Les iddes existent, faction distincte de chacune d’elles sur
ANN. mkd.-psyc. t. i. Janvier MZ. 2
48 GENfiHALLTitS
l’organisme est positive. Cette action varie avec la nature de l’idee,
avec la satisfaction dont elle offre l’itnage ; voila le fait , le fait in¬
contestable , le fait qu’il faut exprimer nettement et sans preten¬
tion. Appelez reaction sympathique du cerveau l’emotion provoquee
par l’idee d’une personne aim6e, j’acquerrai logiquement le droit
d’appeler reaction sympathique de la retine l’fimotion provoqufie
par la vue d’une personne abhorree. Nous aurons ainsi pris un soin
infmi it envelopper des tfinebres les plus profondes ce qu’il impor-
tait le plus de faire connaitre, c’est-h-dire la cause spCciale de
l’gmotion , l’idee ou l’objet qui nous a affectfis. Pretendre indiquer
l’action speciale d’une idee avec les termes qui servent it indiquer
une action gfinerale du cerveau , n’est-ce pas imiter celui qui ,
voulant exprimer l’action spCciale d’un aliment ou d’un poison ,
se contenterait d’enoncer Taction g6n6rale de l’estomac ou des
vaisseaux absorbants ?
Le cerveau est l’appareil specialement appele it fonctionner dans
la conception, le developpement et la coordination des idtSes. Per¬
sonne aujourd’hui ne s’avisera de mettre en doute ce fait irrecu¬
sable : aussi les idees sUbissent-elles a un tr£s haut degrd les con¬
ditions de structure et d’aptitudes cerebrates. II existe dans la
disposition des elements dont se compose le cerveau , je n’hesite
pas a le reconnaitre , des causes mystdrieuses sans doute , difficiles
h apprdcier, mais incontestables , qui font predominer un ordre
d’idees plutOt qu’un autre , qui concourent a en expliquer la fixite
OU la mobility, l’ampleur oU l’etroitesse, Tdldvation ou la vulgarite,
la vigueur ou la faiblesse. Or, comme les passions diverses re-
clament le concours des hides , il est aisfi de concevoir la part qUi
appartient aux aptitudes cdrebrales dans la production des pheno-
utenes affectifs; Cette part est d’autant plus grande dans les sen¬
timents, que 1’idee a pour objet une satisfaction moins impatiein-
ment reclamCe par les penchants ; elle est d’autant plus grande
dans les appdtits , que 1’idee a pour objet une satisfaction moins
impatiemment reclamee par les besoins.
Mais les aptitudes cdrdbrales subissent ii leur tour 1’empire ino-
dificateur des iddes dont Tensemble constitue Tatmosphdre morale
MtiDICCHPSYGHOLOGIQOES. 19
et intellectuelle qui nous entoure. Si Ces aptitudes sont hetireuses ,
si elles sont convenablement developpfies par les influences educa-
trices , les Emotions s’alimenteront a la source des idees nobles et
genereuses , elles interesseront tout l’organisme au triomphe de
ces idees pour leur communiquer l’ardeur et l’dnergie qui carac-
terisent la passion. Si ces aptitudes sont malheureuses , si elles sont
livnSes a elles-m6mes , les Emotions s’alimenteront a la source des
idees basses et Ogoistes ; elles interesseront l’organisme au triomphe
de ces idees pour leur communiquer cette impdtuosite qui ca-
racterise les aveugles emportements. C’est ainsi que les id£es re-
pandues, les traditions orales ou ecrites, les institutions religieuses
et politiques , exercent une si grande influence sur le caractere
et les mceurs des peuples , sur les sentiments et les passions des
individus.
Resume et conclusions :
1° II existe dans les conditions generates de 1’organisme Uhe
disposition preOtablie pour corresponds affectivement aux in¬
fluences du monde exterieur, moral et physique. Les penchants et
les besoins sont l’expression de cette disposition apportfie ert nais-
sant. Les penchants se manifestent par les emotions sentimentales ;
les besoins se manifestent par les emotions sensuelles.
2° Les emotions sensuelles disposent d’appareils speCiaux,
charges d’impressionner la centralite sensorio-motrice , et d’y pro-
vOquer, sans que l’intervention de l’ihtelligence sOlt toujOUrs nC-
cessaire , les faits d’innervation propres a les exprimer OU k les
satisfaire. Les Emotions sentimentales ne disposent naturellement
que d’un appareil sensorial common , vague et confus , capable
sans doute d’impressionner la centralite sensorio-motrice f et d’y
provoquer des faits tumultUeux et desordonnes d’innervation ,
mais incapables d’y determiner, sans l’intervention de l’intelli-
genCe , les faits rGguliers d’innervation propres it les exprimer et a
leS satisfaire.
3° L'emotion sentimentale cesse d’etre' un phenomene vague et
confus, si 1’idCe de la satisfaction qui y correspond et qu’elle re-.
20 GtiNtiRAIITES MEDICO-PSYCOLOGIQUES.
clame vient s’y associer et , en s’y associant , lui imprinter un ca-
ractere defini et distinct. G’est a cause de I’absence de tout appareil
d’impressionnabilite speciale pour les sentiments que les passions
rEclament , pour se manifester, I’action d’une cause extErieure ,
toujours presenle sous forme de l’idee.
k° Le moral de l’homme existe par le concours de deux Ele¬
ments : l’elfiment intellectuel et 1’ElEment affectif. II doit etre
considEre b la fois comme l’ensemble des idees qui se compli-
quent d’une emotion , et comme l’ensemble des Emotions aux-
quelles s’associe une idEe. Les idEes qui ne se compliquent pas
d’une Emotion appartiennent plus particuliErement a la vie intel-
lectuelle ou psycho-cErEbrale. Les Emotions auxquelles ne s’associe
pas une idEe appartiennent plus particuliErement h la vie orga-
nique ou ganglionnaire.
5° Le physique de l’homme consiste dans l’intervention d’un
seul ElEment, 1’elEment affectif. II doit etre considErE comme Ten-
semble des conditions gEnErales de l’organisme , qui , constituant
les besoins et les penchants, se manifestent , soit spontanEment ,
soit sous l’empirc des influences extErieures , par les Emotions sen-
suelles et sentimentales.
6° L’influence du moral sur le physique ne doit point Etre con-
fondue avec une action obscure , inaccessible b la conscience du
cerveau sur lui-meme et sur les autres organes ; c’est plutot Tac¬
tion , accessible b la conscience , exercEe par les idEes sur les Emo¬
tions correspondantes , au moven de l’innervation cErEbro-gan-
glionnaire.
7° C’est par l’intervention de 1’idEe dans la production des Emo¬
tions sensuelles ou sentimentales, que les passions subissent, d’une
part , ^’influence des conditions de structure et d’aptitudes cErE-
brales , et de l’autre , l’influence de la civilisation , des institutions
religieuses et politiques , des traditions orales ou Ecrites , etc.
8° L’influence du physique sur le moral ne doit point etre con-
fondue avec une action inaccessible a la conscience des viscEres
sur le cerveau ou du cerveau sur lui-meme ; c’est plutot Taction ,
accessible a la conscience , exercEe par les Emotions sur les idees
DU si£ge de l’ame suivant jles anciens. 21
correspondantes , au moyen de Fimpressionnabilite ganglio-cere-
brale.
9° C’est par l’intervention des conditions generates de l’orga-
nisme dans la production des Emotions sensuclles ou sentimenlales
que les passions subissent , d’une part l’influence des ages , des
temperaments , des maladies , etc. , et de l’autre l’influence des
climats , des saisons , des habitations , des conditions atmosphe-
riques , etc.
L. CERISE.
DU
SIEGE DE L’AME SUIVANT LES ANCIENS,
OU EXPOSE mSTORinUE
DES RAPPORTS liTABLIS PAR LA PHILOSOPHIE ANCIENNE
ENTRE L’ORGANISATION DE L’HOMME ET LES ACTES
DE LA PENSJJE 1 ;
PAR F. LELVT,
Rechercher quelles ont ete les opinions de la philosophic an-
cienne sur la part que preud notre organisation aux actes de l’in-
telligence , c’est rechercher , en d’autres termes , quel siege ces
opinions assignaient a l’ame , car tel 6tait le langage du temps. Mais
si dans ce langage l’anatomie n’a pas de meprises a craindre , si
(1) Ce Mfimoire, qui fait partie d’un ouvrage inedit sur la Physiologie de
la Pensie , a tli lu ii 1’Academie des sciences morales et politiques , dans
scs stances du 27 aout et du^ septembre 1842.
22
DU SlfiGE DE L’AME
elle est toujours sure de retrouver , sous leurs denominations an¬
tiques , des organes qui ne changent point avec les siecles , la psy¬
chologic est loin d’etre aussi certaine de reconnaitre, sous ses noms
divers et sous ses attrihuts plus changeants encore, cette ame, a la-
quelle on avaitdonne pour demeure certaines parties de notre corps.
Hommes du present, derniers-venus de l’huinanite et de la phi¬
losophic , riches des decouvertes des generations qui nous ont pre¬
cedes dans la recherche de la verit6 , et trouvant , dans ces decou¬
vertes mSmes , les movens de nous garantir de leurs erreurs , nous
ne prenons pas toujours assez garde , dans l’appreciation de ces
assertions antiques , si les deux termes du rapport qu’elles expri-
ment ont conserve , dans notre esprit et dans notre langue , une
identit6 qui permettc , sans plus de precaution , de les comparer a
nos assertions sur la meme matiere. Aiusi , apres etre arrives par
suite de toutes les epurations du spiritualisme, depuis Platon jus-
qu’a Descartes , a ne voir , sous la denomination actuelle d’ame ,
qu’une substance absolument simple , uniquement et essentielle-
ment pensante, nous sommes portes & croire qu’il y avait , dans la
philosophic ancienne, une denomination de tous points equivalente
a ce nom d’ame des modernes , et repondant identiquernent a la
meme id6e. Or, il n’en etait pas, il ne pouvait pas en etre ainsi.
11 n’est peut-etre pas un point de science sur lequel entre nous et
les anciens put s’etablir un pareil accord. Plus pres que nous de
l’origine des societes humaines , leurs opinions sur toutes choses
participaient de la grossiferete et en quelque sorte de la materialite
de l’epoque ou ils vivaient , et ce caract&re de leurs idees est d’au-
tant plus sensible, qu’elles s’appliquent & des sujets dont la nature
se montre maintenant a nous sous un aspect bien different.
Je ne veux faire que rappeler ici ce qu’a del etre primitivement
la notion d’ame , sa nature et son origine , et ce que montrerait de
la manure la plus <5vidente 1’ etude psychologique comparee de
l’antiquite la plus grossiere et des races sauvages actuellement
existantes. Par cette notion, il s’agissait de se rendre compte de la
vie presente, que sernble essentiellement constituer quelque
substance , abandonnant , avec le dernier souffle , ce cadavre d6-
SUIVANT LES ANCIENS.
23
sormais immobile , et bientot en dissolution. 11 s’agissait d’assu-
rer la vie a veijir , de repondre substantiellement encore a cette
id6e , ii ce desir ,. a cette croyance de tous Ies temps , de toutes
les nations , de tous les homines , de se survivre a soi-meme , idee,
desir , croyance, necessitant un sujet dont la substance ctla pensee
ne perissent point avec le corps qu’elles onl anime. Enfin , et en
quelque sorte sur les limites de ces deux vies , il s’agissait d’expli-
quer le fait des songes , celui des apparitions , des visions , et tous
les d6tails de cette antique demonologie a laquelle les ames des
morts et celles meme des vivants prenaient une part si importante.
Or, cette promifere notion de Fame , destinee avant tout a repre¬
sentor des croymces dont quelques unes etaient des erreurs, n’a-
vait rien de veritablement philosophique, bien qu’assurement elle
impliquat la pensee , et qu’elle eut dte tout d’abord celle des phi-
lo-ophes , aussi bien quo celle des poetes et du vulgaire. Maislors-
qu’au sein de la civilisation grecque la philosophic eut pris un deve-
loppement et un caractere reellement scientifique , lorsqu’a defaut
de decouvertes et de connaissances qui ne peuvent etre que le fruit
patient du travail et l’ceuvre lente des siecles , elle fut entree dans
cette voie d’ explications et d’hypotheses, destinees a Iui rendre
comptede tous ces mouvements divers qui composent, en definitive,
le vaste domaine des sciences , la theorie de l’ame vint prendre
une grande place dans ces explications et ces hypotheses , et sou-
vent les constituer li elle seule. C’etait la notion de vie et d’intelli-
gence , precedant celle de puissance et de cause , et etendue , par
des hommes pleins eux-memes de vie et d’intelligence , a presque
tous les faitsde la nature exterieure, aussi bien qu’a ceux de noire
propre nature. II y avait l’ame du monde, l’ame de l’homme,
celle des animaux , celle des plantes , et , a part la premiere peut-
etre , chacuue de ces ames n’etait qu’un genre, qui comprenait
plusieurs especes. Ces ames tout d’abord etaient bien des sub¬
stances, distinctes des corps auxquels elles donnaient le mouve-
ment et la vie , des substances dont on discutait , inais dont on
ne contestait point encore la nature materielle. La contestation
vint , et l’on se demanda alors ce que c’est que l’ame , ce que c’est
24
DC SIEGE DE L’AME
qu’une ame, si , au lieu d’etre daus tous les cas une substance, ce
n’est point tout simplement une forme , une force , une puissance,
une faculty , l’acte esscntiel du mouvement specifique d’un corps ,
la notion meme de ce mouvement , de la faculte de le produire,
mais rien de substantiellement distinct du corps dans lequcl on le
considere. Je n’ai pas besoin de nommer le philosophe qui a posfi
ou qui nous a transmis ces questions de la philosophic ancienne.
Tout le monde a designe Aristote , et c’est en effet dans ses ou-
vrages, et en particulier dans seslivres sur Fame, quese trouvent,
avec ce qu’il a pense lui-meme sur cette question litigieuse , la
plus grande partie des opinions de 1’antiquite sur le meme sujet.
L’ame dont Aristote veut faire l’histoire, parce qu’elle est, dit-il,
le principe des animaux , cette ame qui n’est pour nous mainte-
nant que celui de la pensee , etait done alors bien loin d’etre dis-
tinguee du principe meme de la vie , et le terme le plus general et
le plus ordinaire sous lequel on la designait temoigne de cette con¬
fusion. qui 6tait l’ame (1) , n’etait pas meme exclusivement,
comme l’eut necessite son etymologie, l’aine qui fait respirer,
l’ame des animaux, de ceux au moins qui respirenl; c’ etait aussi
l’ame des plantes (2) , qui ne respirenl point , qui ne font que
vivre , et qui , suivant Aristote , n’ont pasde sensibilit6 (3). Yu^,
e’etait la vie (4) , mais une vie, une ame qui en comprenait, en
supposait un plus ou moins grand nombre d’autres , suivant qu’on
avait affaire a un vegetal, a un animal, et enfin a l’homme (5). L’ame
ainsi entendue , *|mj , comprenait 1’ame nutritive , to Qptnzimv ,
que ne pouvaient pas ne pas avoir aussi les plantes , et a laquelle ,
chez elles aussi, se rapportait l’ame generatrice , r, yemxtxit
Svvapts; elle comprenait l’ame motrice, to xi'vyjTixbv xara xon-ov,
(1 ) De animd, I, 2.
(2) Ibid., II, 2, 3.
(3) Ibid., Ill , 2, 12; III, 3, 12; De somno, cap.
cap. I.
(4) De animd, II, 1, 24.
(5) Ibid., II, 2,3, 4.
SUIVANT LES ANCIENS.
fame sensitive, rb aioGyjnxbv , l’ame appetitive , to bpsxTtxbv, enfin ,
pour ne parler ni de 1’imagination, wxvtaala , ni de l’intellect pas-
sif, vovv , elle comprenait fame intellectuelle active, l’ame
par excellence, Fame de la pensee proprement dite, le to Stavomixlv,
le vou? TroirjTix'oj , 7roioMv , <xir<x0v)s , a-fQ apro? (1), derniere espece
d’ame , dit Aristote , que semblent poss6der jusqu’it un certain
point quelques animaux (2). En operant toutcs ces divisons dans
l’ame , ce philosophe savait assur&nent bien & quoi s’en tenir sur
leur signification et leur valeur. Pour lui, toutes ces ames n’etaient
point des times, des substances distinctes (3). II ne les conside-
rait, et il leur donne indiffereminent ces divers norns (b) , que
comme des parties, des puissances, des facultes de l’arae et presque
de la vie (5), des points de vue, de plus en plus elevfis , de plus en
plus comprehensifs , de la puissance generate de vivre , de sentir
et de penser , points de vue dont le plus haut domine et coinprend
tous les autres, comme le carre comprend le triangle (6). Aristote
ne faisait d’exception ii cette maniere de voir, et d’exception
qui dans son esprit ne semblait presque qu’une conjecture,
que pour l’espSce la plus 61ev6e d’ame , pour le vouj , l’fune de la
pensfie (7). II la regardait jusqu’a un certain point comme une
substance s6parabledu corps, divine, indestructible, immortelle,
mais non point peut-etre de cette immortality individualistic et
pensante , dont le Ph6don avait consacWi le dogme.
Cette difficulty qu’yprouvait Aristote it distinguer ses ames
inferieures , non substantiates , pures puissances de 1’organisme ,
appliquyes a telle ou telle syrie d’actes nutritifs , sensitifs, appytitifs,
d’une autre ame , ame supyrieure , particulierement intellectuelle ,
(1) De animd, I, 9; II, 2-12; III, 1-12; De juv. el senect., cap. 2, 3,
(2) De animd, 11, 3; 111,11.
(3) Ibid. ,1,9; III, 10.
(4) Ibid., II, 12; III, 12; De juv.elsenecl., cap. 1, 3; Eihic. Nic., IV, 2, etc.
(5) De animd , 1, 1, 3, 9 ; II, 2, 3.
(6) Ibid. , II, 3.
0) Ibid., II, 2; III, 6; De gen. anirn., II, 3 ; Ethic. JYic:,X, 7.
26 DU SIEGE DE I/AME
elevee au rang de substance , de les en distinguer, et pourtant de
les v rattacher , cette difficulty , Pythagore , Anaxagore et entin
Platon 1’avaient dejii 6prouvee ; Platon , par exemple , qui , suivant
la remarque de Brucker (1) , tantot semble regarder comme
tout-a-fait distinctes l’une de l’autre les. trois ames qu’il admet ,
tantot, et le plus souvent , semble ne les consid^rer que comme
trois faculty , trois parties d’une meme ame , dont la partie supe-
rieure neanmoins , presque completement isolee des deux autres ,
n!a en outre ni la meme essence, ni le mfime avenir. Cette difficulty ,
je n’ai pas besoiri d’en faire remarquer la nature ; elle touche h la
plus grande question de la philosophic , la question de la substantia¬
tion de l’ame et de l’immortalM de la ponsee j question dont la so¬
lution , si grave pour les intertits dela religion et de la morale , est
au fond indifferente a celle de savoir comment la science ancienne
rattachait a l’organisation les phenomfines de l’intelligenee. Ces ph6-
nomenes , quel qu’en soit le principe , force ou substance , esprit ou
matiere, ne changent pas pour cela de nature. 11 no s’agit que de
les reconnaitre et de les classer sous les titres des diverses especes
d’ames admises par la philosophic ancienne , et de voir a quelles
parties de notre organisme elle avait rattache celles d’entre elles qui
ont quelque caractere sensitif ou intellectuel. II est Evident de prime
abord qu’on ne trouve aucun caractere de ce genre dans les
phenomenes du domaine des ames nutritive et gen6ratrice , lors-
qu’on considere ces ames comme communes aux animaux et aux
plantes, et qu’on les distingue l’une et l’autre des autres ames
inferieures , les ames sensitive , irascible et concupiscible. Cen’est
veritablement qu’a ces dernieres , ou aux faits qu 'elles representent ,
et dont elles sont la notion generale , que commence , avec le carac-
tfere sensitif, appetitif, intellectuel enfm , de ces memes faits, la
possibility de les rapporter, en vertu de leur nature , a telles ou telles
parties de notre organisation qui enseraient la condition mat6rielle.
II restera done & voir quels rapports de ce genre la science an-
(l) Hist, c rit. philos., part. It, lib, II, cap. VI, sect. I.
SUIVANT LES ANCIENS.
27
cienne avail etablis cntre nos organes et les times concupiscible ,
motile, sensitive, appetitive, intellectuelle d’Aristote, ou, plus
brievement , les ames concupiscible , irascible , et raisonnable de
Pytbagore et Platon.
Or, il faut bien le reconnaitre , en remontant aussi haut que le
permet l’histoire de la philosophie , ou mieux les documents sur les-
quels elle se fonde , l'opinion la plus ancienne surle siege del’ame ,
de 1’Ame qui fitait tout h la fois la vie , la sensation et la pcnsee ,
cette opinion est qu’elle a son siege , non point dans la tSte , mais
dans la poitrine , et plus particulierement dans le cceur. Voici , si
je lie me trompe , comment avait du se faire jour et s’etablir une
opinion qui nous parait maintenant si Strange.
11 en est de l’liumanitb comme des individus qui la composent ,
de ceux surtout dont l’entendement se dSveloppe par la culture. En
vieillissant elle s’intellectualise , et se cree en quelque sorte sa
raison aux depens de sa sensibility. Pour les auciens, et je nefais
ici que donner une forme logique aux temoignages formels de
l’histoire de la philosophie , pour les ancieus il y avait done bien
moins de distance de la vie a la sensibility , et de celle-ci h la raison ,
qu’il n’y en a maintenant pour nous entre ces trois termes de
notre nature. Or, cette vie , qui , pour ces homines primitifs , etait
surtout de la sensibilite , et une sensibility ou l’imagination jouait
un grand r61e , ils la transportaient a tous les objets de la nature
extyrieure, et, d’une manifere genSrale, a leur ensemble, a
ce monde , dont ils ne tarderent pas a faire un grand animal (1).
Concluant simultanyment de cet animal a eux-memes , et d’eux-
memes a cet animal , ils le virent respirer comme eux (2) , comme
(1) C’6lait comme un dogme de toute la philosophie ancienne. Cela a 616
dit nomm6ment par les pylhagoriciens (Diog. La6r„ VIII, 6 ), par Anaxa-
gore (Cic6ron, De ml. dear., I, 11), par Platon ( Timie, cd. Bip., IX,
p. 305, @06, et seq. 386 ; Polil., VI, 20), par Arislote ( Arist., De coelo, 1, 9 ;
Slob6e, Ed. pliys., I), par Z6non et ses disciples (Diog. Laer., VII, 139,
143, 147. — Cic6ron , De ml. dear., II, 8, 12; III, 8, 9, 12, 13, — Sext.
Empir., Adv. math., IX, 101, 102, 103, 104).
(2) Les pythagoriciens , par exemple , le disaienl. Oi ply d™ rvOayopou
28 _ DU SIEGE DE L’AME
eux prendre son principe de vie dans l’air qui entoure le globe (1),
et determine a sa surface des mouvements si impetueux et si re-
marquables. Les pythagoriciens parlerent de la creation comme
du rxisultat d’un acte de cette nature (2) , et Diogene d’Apollonie
alia jusqu’Ji voir dans les etoiles les organes respiratoires du grand
tout (3). L’air atmospherique , uni h l’616ment du feu (A) , con-
stituait ainsi l’ame du monde , et m^ritait d’autant plus ce titre
qu’il 6tait loin d’etre prive de sensibility et meme de pensee
proprement dite (5). Par une division presque infinie , qui n’allait
f xtO' tival too xoapov xevov, «t; a iJianvt! 5 xoapos xat 15 o5 ( Plut., Plac. pliil. ,
II, 9). Xenophane , cn rejetant cette opinion, prouvc, par ccla meme,
qu’elle avait cours de son temps et avant iui. tTlov Si opav xal olov axoiiav,
pr> (xevtoi avanvEiv (Diog. Lafir., IX, 19). On peutcn dire autantdu passage
snivant de Platon : Hveu.m Tt ovx b irrpnijTwj Jeojuvov avonrvovis ( Timde ,
Bip., IX, 310).
(1) Cela rdsulte , en definitive, des opinions gendtiques d’Anaximene
(Arist., Metuph., I, 3 ; Cicdron, De not. deor., I, 10; Acad, qucesl., It, 37;
Plutarque, Plac.phil.,1, 3 ; ap. Eusdb., Prepar. Evung., I, 8; Sext. Empir.,
Adv. math., X , 360 ; Pyrrl i. hypolh., Ill, 30; Diog. Laer., II, 3 ; Origene,
Philosoplium., 7; saint Augustin, De civil. Dei, VIII, 2 ; Simplicius, Phys.
I, coram. 28) , de Diogene d’Apollonie (■ Arist. , Mel. , I, 3 ; De animd, 1,2;
Cicdron, De ml. deor., 1, 12 ; Sext. Empir., Adv. math., X , 360 ; Pyrrh.
Iiypotli., Ill , 30 ; Diog. Laer., IX, 57 ; saint Augustin , De civil. Dei, VIII,
2; Simplic., Phys., I, comm. 28 ), d’Archdlalis (Diog. Laer., I, 3 ; Slobde ,
Eel. phys., I ), et meme d’Hdraclite ( Sext. Empir., Adv. mailt., X, 233).
(2) Arist., Phys.', IV, 6.
(3) Plutarque, Plac. pliil., II, 13 ; Slobde, Eel. phys., I.
(4) Le feu, le chaud, forme, soit en tout, soit en partie, le premier
principe admis par Pythagore ( Diog. Laer., VIII, 28), par Hdraclite (Arist.,
Met., I, 3; Cicdrori , Acad, qucesl., II, 37; Cldm. Alexand., Stromal., V;
Orig., Philos., 4), par Anaximene ( Orig., Philos., 7 ; Simplic., Phys., I,
comm. 4, 28), par Diogene d’Apollonie (Diog. Laer, IX, 57 ), par Archd-
latts (Diog. Laer., I, 3 ; Stobdc, Eel. pliys., I ), par Zdnon (Cicdr., De not.
deor., Ill, 14.; Diog. Laer., VII, 156, 157), par Epicure Diog. Laer.,
X , 63 ).
(5) Opinion de Diogdne d’Apollonie ( Arist., De animd, I, 2; saint Au¬
gustin , De civ. Dei, VIII, 2 ; Simpl., Phys., fol. 33, a ; fol. 33, b ).
Opinion d’Hdraclite ( Sext. Emp., Adv. maili., VIII, 286 ).
SUIVANT LES ANCIENS.
point pourtant , et ne pouvait point aller jusqu’a une separation
complete , l’air, le souffle , l’esprit du grand tout , s’introduisant
dans chaque animal et dans l’homme en particulier, par l’acte de
la respiration (1) , penetrait dans la poitrine et jusque dans le
ventricule gauche , ou pneumatique , du coeur (2) , oil , se melant
au sang pour l’echauffer, il donnait tout a la fois a la creature sa
vie, sa' sensibilite et sa pensee. Voila comment Fame, Fame
vivante , sentante et pensante , avait paru aux plus anciens philo-
sophes de la Grece , aux philosophes ioniens, successeurs, mais
non point, sous ce rapport , continuateurs de Thalfes , avoir pour
si6ge la poitrine , et en particulier le coeur ; comment Anaximene
disait que notre ame , qui n’est que de l’air, nous gouverne ,
comrae le souffle et l’air entourent et gouvernent le monde (3) ;
comment Diogenc d’Apollonie , pour qui l’air extfirieur general
etaitdoue de tout pouvoir, de toute connaissance , de toute pensee ,
soutenait que , dans l’homme comme dans les animaux , cet air
qu’ils respirent et par lequel ils vivent est leur ame et leur pensee ,
ame et pensfie qui les quittent quand cesse leur respiration ,
et donl le siege est dans le coeur, puisque e’est dans ce viscere
que le sang se forme par l’introduction rapide de Fair (h). Yoila
enfin comment Heraclite, aux yeux de qui Fame du monde, le prin-
cipe de toutes choses , etait un lluide epure et chaud, comparable h
une sorte d’air (5) , disait que Fame humaine est une etincelle de
ce feu , de ce fluide universel, ou de la raison geniirale, qui penetre
dans l’homme par la voie de la respiration , et qui est en meme
(1) Aristote tail remonicr ccllc opinion a Orphte ( De animd, I, 7 ; Slo-
b6e, Ertog. phgs., I). Heraclite la dfiveloppe longuement ( Sext. Empir.,
Adv. math., YI1, 127 A 131).
(2) C’est la ce que disait Diogene d’Apollonic (Plut., Plac. pliil., IV, 5 ).
(3) Plat., Plac. pliil., I, 3 ; Stobdc , Eel. phys., 1.
(4) Arist., De resp., 2 ; Plut., Plac. pliil., IV, 5 ; Slob6e , Eel. phys., I ;
Simplic., Phys., fol. 32, A; 33, a.
(5) Arist., Met., I, 3; Plut., Plac. pliil., I, 3; Sext. Emp., Ails, mailt.,
X , 233, 360; Diog. Laer., IV, 7,8; Clem. Alex., Strom., V.
30 DD SlfcGE DE 1,’AME
temps comme la racine de la Tie (1). Quant a Anaxagore , s’il eut
une idee plus relevee de la pensec toute-puissante (2), s’il ne
la confondit point arcc la respiration du monde , s’il la degagea
mieux de la mature que ne l’avait fait Diogfene d’ApolIonie , qui
pourtant Iui avait ouvert la voie ( il ne parait pas avoir ete aussi
heureux dans sa distinction de la peilsee de l’homme et de ses
faculty's purement vitales. Pour lui comme pour DiogOne et
Hdraclite , le voOf et le se confondirent (3) , et n’eurent
d’autre nature que l’air de la respiration (4) , et , suivant toutc
apparence , d’autre siege que la poitrine et le cceur.
Au reste, que les plus anciens philosophes grecs aient ainsi
regard^ l’air atmosphdrique, Pair epure, subtilise, 6chauff<§, comme
Fume du monde , et ce monde comme un animal vivant par une
sorte de respiration ; qu’ils aient cru que 1’ame humaine est formic
d’une portion de cet air introduit dans la poitrine par Facte inspi-
ratoire, et allant se mfiler au sang dans le cceur pour le vivifier et
l’echau(Ter ; qu’ils aient ainsi regards cette cavil6 et ce viscere
comme le siege de Fame , de Fame vivante, sentante et pensante,
fortifies peut-etre dans cette opinion par FespSce de retentissement
qu’impriment au cceur les appetits, les passions, et meme quel-
quefois les idees ; c’est la ce que prouveraient presque seules les
denominations grecques qui designent Fair , le souffle , l’esprit ,
Fame du monde , le souffle , l’esprit , Fame de Phomme , dip ,
irveSpa , iJnjjpj , trois termes qui , par leur racine , impliqiient
l’idfie de souffle ou de respiration. Telle est , en definitive , Fopi-
nion de Platon dans le Cratyle (5) , et 4 cet egard, en effet, il ne
(1) Sent. Emp., Adv. math., VII, 127 a 131.
(2) Plalon, Cratyle, Bip., Ill, p. 203; Arist., De attimd, I, 3; Phys.,
Vlfl, l;Cic6r., Acad, quccsl., II, 37; Plutarque, Pericles ; Placil. phil., 1,3;
Diog. Lacr., II, 0 ; saint Augustin, De civ. Dei, VIII, 2.
(3) Arist., De auim., I, 3 ; Plut., Plac. phil., V, 25.
(4) Arist., De respir., 2 ; Plut., Plac. phil., IV, 3 ; Stob6c , Eel. phys., I.
(5) Platon , dans ce dialogue , donne du mot|i/Xw deux etymologies. La
premiere , toule mat6ricllc , et en quelquc sorle extrinseque, revient a cclle
SOIVANT LES ANCXENS.
81
saurait y avoir deux manieres de voir. La filiation est ici trop evi-
dente. Ce n’est pas le fait interieur qui a noinmd le fait exterieur;
ce n’est pas la pensee * fame , qui a donne son nom a la vie , et
celie-ci le sien a la respiration. G’est le contraire qui a eu lieu ;
et r&me , dans sa designation la plus generale , est encore restee
le souffle inspirateur.
Tandis que les philosophes de la Grece, conduits par les gros-
sieres idfies de leur epoque, employaient leur science naissante et
leur logique de mdtaphores a etablir une erreur, ses physiologistes,
ses medecins , homines du meme temps et des memes idees ,
elaienl amends , par la nature de ieurs etudes et les necessites de
leur profession, ii y opposer une verite. Sans nier que la respiration
ne fdt I’acte le plus apparent, et en quelque sorte comme la condition
la plus necessaire de la vie, et qu’a ce titre quelque chose de fame
nedutyetre rattache, 1’dtude des sensations, soit dans les animaux,
soit dans l’homme , 1’observatiou surtoutdes maladies , les avaient ,
des les temps les plus recules , mis sur la voie du role important
que joue le cerveau dans les manifestations intellectuelles , et leur
avait appris et fait dire que c’est lui qui est le veritable siege de
fame par excellence , ou de l’ame de la pensee. Un mddecin , un
Crotoniate, qui ne fut peut-etre pas le disciple de Pythagore, mais
qui fut son contcmporain , et en quelque sorte son compatriote ,
Alcmeon, etait d’avis, it ce que rapporte Plutarque (1), que la rai¬
son, la principale partie de l’ame , a son siege dans le cerveau , et
que c’est par cet organe que nous percevons les odeurs; et il
avancait cette opinion a peu pres a l’dpoque ou Anaximene et Dio-
quc je donne ici. Elle fait de I’ilme , , la force respiratoire et vafrai-
chissante, ava^ux^u> Aont l’abandon determine la morl. Platon I’appelle
grossiere , ipoprixov , et nfianmoins on voit qu’il la prfifere a la secondc ,
qu’il nomme reclierclifie et ridicule , r^norcpo-i , jilmoy , et ou l’Ame est
considers comme une force qui mainlient el voiture la nature, le corps ;
<fuViv byj\ , xat fyl\ ; — rS<J!Xy ; — $vXri-
( Cralijle, 6dit. bip., 1. Ill, p.318. )
(I) Placil. philos., V, 17.
32 DU SIEGE DE L’AME
gfine d’Apollonie emettaient sur le siege de l’ame meme pensante
l’erreur que j’ai rapportee. II est probable que ce qu’a dit la
Alcmeon, beaucoup d’autres physiologistes l’ont dit et pense
comme lui. Mais l’histoire , si elle a retenu les noms de quelques
uns d’entre eux , n’a pas conserve leurs doctrines , et il faut ar-
river jusqu’a Hippocrate pour voir cette assignation du si6ge de
l’ame proclam6e en des termes qui ne peruiettent pas de douter
qu’elle ne fut tout a la fois le resultat de sa science propre et de
celle qui est resumGe dans ses ecrits.
La critique n’a plus pour tache de demontrer l’existence d’Hip-
pocrate et 1’anc.iennete des ouvrages qu’on lui attribue ; mais elle
est arrivee a distinguer d’une maniere assuree, parmi ces ouvrages,
ceux qui sont dus au mddecin de Cos lui-meme , ou qui ont et6
composes sous ses yeux, et en quelque sorte sous son inspiration,
par ses enfants et par ses disciples, de ceux, au contraire, qui sont
fividemment et de beaucoup postfirieurs a l’epoque oil il vivait.
Aux preuves qui ont ete donnees de cette distinction vient s’a-
jouter d’une maniere remarquable la difference des rapports 6la-
blis , dans ces deux ordres de traites , entre les actes sensitifs et
intellectuels , et une partie determinee de notre organisation.
Ainsi , dans les livres hippocratiques qui ne sont pas d’Hippocrate ,
et qui ont manifestement ete ecrits au temps d’Aristote et de
Praxagorc, dont ils reproduisenl les opinions, sont ineconnus,
comme je le dirai plus tard, les rapports de la pensee au cerveau ,
et le siege du centre de perception y est place dans un tout
autre organe. A s’en tenir, au contraire , aux traitds qui , sous le
noin d’Hippocrate , portent le cachet evident et de sa science et
de sa maniere , et lui sont irrefragablement attribues , on voit que
pour lui le cerveau n’est pas seulement le siege de l’ame , mais
qu’il est son interprete , son organe , Sla.yydo<; (1) , ou plutot
celui de la pensee. Cette partie, suivant Hippocrate, est pour
rhomme la source , la condition necessaire de toute sensation , de
(1) De morbo snero.
SUIVANT LES ANCIENS.
33
toute connaissance , de tout plaisir, de toute douleur (1). C’est
par elle que nous raisonnons , que nous deraisonnons , en sante ,
dans les maladies, dans la fievre , la phrenesie, la folie (2). Sa
bonne conformation , son bon temperament, importent au caractere
et a la rectitude de 1’intelligence (3) , que troublent et dcnaturent
les affections el les lesions de cet organe (4). Les preuves de cette
doctrine eclatent dans toutes les parlies des ouvrages d’Hippocrate
dont la nature les comporte, et sa medecine, son hygifene, n’y sont
pas plus ctrangeres que son anatomie et sa physiologic.
Aprbs des dires aussi formels que ceux d’ Hippocrate sur lc role du
cerveau dans les actes de la pensee, et en presence de faits identiques
& ceux qui lui avaient fait , h lui et a ses predficesseurs , emeltre ces
opinions , il n’etait pas possible qu’elles ne fussent pas partagees par
ses successeurs en medecine et en physiologic , et c’est cequi cut lieu
en effet. II ne nous est parvenu qu’un tres petit nombre de doctrines
medicales surce sujet ; mais toutes, pour le peu qu’on en connaisse,
reviennenl au fond a celle d’Hippocrate. Ainsi Herophile placait
le siege de la principale partie de Fame dans les ventricules du
cerveau (5) ; ainsi Erasistrate , apres 1’avoir mis dans les enve-
loppes de cet organe (6) , lorsqu’il croyait que les nerfs en pro-
viennent, avait fmi par le placer dans sa substance memo , lorsqu’il
eut reconnu que c’est elle qui leur donne naissance (7) ; ainsi ,
enfin , la connaissance de cette origine avait porte Eudfeme et M -
rinus a se ranger a cette derniere opinion (8).
(1) De morbo sacro.
(2) Ibitl., et De morb. vulg., passim.
(3) De aer., aq. et loc. — De homin. struct.
(4) De capil. vuln. — De morb. vulg., etc.
(5) Piutarque, Placit. phiL, IV, 5.
(6) Id., Ibid.
(7) Galien , De Uippocr. et Plat. Placit., VII, 3; VIII, 1.
(8) De Uippocr. el Plat. Placit., VIII , 1. — II y a eu pourtant, dans
l’antiquite , et apres Hippocrate , des mddecins qui ont donn6 a i’Ame de la
pensee un autre sitSge que le cerveau. Leur opinion , a cet (Sgard , se liait ,
en giineral , a cellc de la sccte ptiilosophique a laquellc ils se raltachaicnt
ASX, mkd.-i'syc, t. i. Janvier 1843. 3
3/l DU SlfiGE DE L’AME
Mais c’est surtout dans Ies ouvrages de Galien , dans ces ouvrages
si remarquables par la science physiologique dont ils sont pleins ,
que se trouvent , avec surabondance , et les preuves de l’affectation
du cerveau a l’exercice de 1’intelligence , et une determination ,
bonne ou mauvaise , des conditions de cette affectation ; en un
mot , une physiologie de la pensee . qui , en la debarrassant des
hypotheses et des erreurs que Galien et son epoque y ont mfilees ,
orrne encore , a peu de chose pres , tout l’actif de la science sur ce
sujet.
Galien est a la fois un des philosophes et un des pbysiologistes
qui ont le plus longuement discute et le plus raisonnablement ap-
precie la nature de l’ame, celle surtout de ses parties ou de ses facul¬
ties inferieures. II ne nie point les rapports etablis par la science ,
sa devauciere ou sa contemporaine, entre les principales parties ou
les principaux organes du tronc , le foie et le coeur, et les ames
inferieures, ou les parties, les forces, les notions en quelque sorte
inferieures de l’ame , les ames concupiscible et irascible. Ces ames ,
il les recommit, les adopte (1) ; il leur est, pour ainsi dire, re-
connaissant de ce qu’elles font, chacune dans son officine, pour
sa theoric de l’csprit animal , produit et elabore par elks dans le
foie et dans le cceur, et envoye , dans le cerveau , h 1’ame par ex¬
cellence , pour y etre converti en esprit en quelque sorte intellec-
tuel , instrument plus special de cette espece d’ame , et comme le
vehicule de la pensee (2). Cette pensee, en effet, cette sorte d’ame,
Parmi ces medecins, on peut citer Praxagoras , Ascliipiade dc Bithynie ,
Archigenc , qui placerent, avec Aristote, Epicure et les slo'icicns , le siege
de la principale parlie de l’irae dans le coeur. Toulefois , on voit , par le
passage mcfne de Galien relatif a cetle opinion chez Archigenc (De loc. aff.,
I, 1 ), que ce mfidecin et ses disciples ne savaient trop comment la soulenir,
qu’ils n’lHaient pas bien stirs de sa v6rit6 , et qn’elle leur paraissaita eux-
memes en contradiction avec la nature et le traitement de la plirfinfisie et
de la Ifilhargie , deux maladies cerfibrales qui entrainent essenlicllement
un dfisordre de l’intelligencc.
(1) De Hippocr. el Plat. Placilis, VI, 3 ; VII, 3 ; VIII, 1. — Lib. Quod
animi mores corpor. temp, sequuntur, 3. — De humor., comm. II.
(2) De Hippocr. et Plat. Placit., VII, 3.
SUIVANT LES ANCIENS.
35
c’est le cerveau qui est sa demeure , son organe (1). Citer des
preuves de cette affectation , telle que l’enseigne Galien , ce serait
citer, non des pages , mais des volumes entiers de ses ouvrages. II
faut voir comment il se rit des philosophes qui sont alles chercher
dans les poetes , dans Homere et dans Ilesiode , des preuves de
l’opinion qui fait du cceur le si«Sge de Fame raisonnable (2) ; com¬
ment a cct egard il combat et Aristote et Chrysippe (3) , et s’ap-
proprie , en les appuyant de toute sa science anatomique , physio-
logique et mddicale , les idecs de ses deux maitres en philosophic
et en medecine, Platon et Hippocrate (4) . 11 faut voir comment, rec-
tifiant l’opinion mal a propos attribute a ce dernier, il se demande
i> quoi servirait dans i’hypothese oil le cerveau , independamment
de ses fonctions psychologiques , aurait pour usage le rafraichisse-
ment du cceur , a quoi servirait toute cette multiplicite de formes
qu’on y remarque (5).
Je n’ai point a parler ici de cette theorie de l’esprit animal ,
base de la physiologie cerebralc suivant Galien , theorie que ce me-
decin a empruntee a Hippocrate et 4 Aristote, et dont le gerrne re¬
monte aux opinions ioniennes sur 1’ entree de Fair dans le poumon ,
et par lepouinon dans les cavites gauchesdu cceur. J’ai du me bor-
ner a montrer ou plutot a rappeler combien etait formelle, fondee et
appuyee de preuves detaillees , 1’opinion du second des princes de
la physiologie , sur Faffectation de l’encephale aux manifestations
intellectuelles.
Apreslui les physiologistes n’ont gufere fait que reproduire la memo
opinion , non point par un esprit d’imitatiou servile , mais parcc
(1) De usu pari., IX, 4 ; Desympt. caus., I; Liber, Quod animi mor :
corporis lemp,tseq., 2, 3, 4; De Hippocr. el Plot. Placit., Ill , S; VIT , 3 ;
VIII, i.
(2) De Hippocr. el Plat. Placit., II, 2, 3.
(3) Ibid., T, 6 ; II, 2, 3, 4, 5, 0, 7, 8.
(4) Ibid., passim , mais surtout livres III, V, VI, VII, VIII.
(5) De usu pari., VIII, 3.
3f>
DU SIIiGE DE t’AME
que , du point de vue de Ieurs Etudes , il ne leur fitait pas possible
d’cn avoir une autre ; et ce serai t. vraiment peine perdue que de
rappeler, en descendant la chaine des temps , comme ayant tous
soutenu ct developpe cette maniere de voir, les noms d’Oribase,
deVesale, de Vieussens, de "Willis , de Malpighi, de Colombo,
de Ridley, de Haller, cn un mot de tous les anatomistes anciens
et modernes , sans exception. Qu’un grand anatomiste , Varole ,
ait blSme Platon et Galien d’avoir donn6 le ccrveau pour siege a
la pensee proprement dite , et ait ajoute que Fame ne sc sert de
cet organe que pour ses facultes inferieures, et comme d’une sorte
de sensorium commune (1), cette opinion , <5mise , du reste , bien
anterieurement par saint Augustin (2) et par d’autres philosophes
chretiens , n’en rattache pas moins le cerveau a la pensee , et elle
ne saurait, en aucune facon, justifier cette orgueilleuse assertion
de Gall, qu’avant lui, les anatomistes, et meme Igs anatomistes
modernes, parrni lesquels il cite quelques noms, etaient presqu’a
I’unanimite d’avis que le cerveau , sorte de pulpe inorganique , n’a
aucune part aux fonctions de Fame (3). Cette assertion est d’autant
plus mal fondle , que tous les auteurs que cite Gall sont d’une
opinion precisfiment contraire a celle qu’il leur attribue ; et si par
hasard quelque anatomiste, incapable de voir plus loin que le
bout de son couteau , avait emis une assertion aussi fausse , il ne
faudrait pas le combattre , on ne devrait pas meme le citer.
Somme toute, que ce soit aux physiologistes , aux mfidecins ,
que la science antique doive la connaissance du veritable siege de
Fame pensante , ou , pour parler plus exactement , de l’affectation
du cerveau a l’exercice de la pensee , c’est la ce qui me paralt ne
pas pouvoir etre mis en doute , et ce qui aurait pu etre etabli a
priori. Que si, d’apres ce que j’aurai a dire tout-'a-l’heure ,
on objecte que les pythagoriciens avaient precede les m<5decins ,
ou tout au moins avaient marche de front avec eux dans la con-
(1) Const. Varol., An at., 1,3.
(2) De a:imd et ejus origine, IV.
(3) 6'ur les fond, intellect, du cerveau , t. II, p. G2, G3.
SUIVANT LES ANCIENS.
37
naissance de cette verite, je repondrai.d’abord que les dcrits qui
nous restent de ce venerable institut philosophique sont dus
a des homines venus apres les pins anciens des physiologistes
dont j’ai relate les determinations sur ce sujet , apres Alcmeon ,
par exemple , et assez peu de temps .ivant Hippocrate ; que ces
philosophes ont bien pu, par consequent, meler aux doctrines de
leur maitre des opinions qui n’etaient ni de lui ni de son epoque.
Je repondrai ensuite que , dans le cas memo ou Ton voudrait faire
remonter jusqu’a Pythagore lui-meme l’opinion du siege de la
pensee dans le cerveau , il ne faudrait pas oublicr deux choses : la
premiere, c’est qu’il pouvait la tenir d’ Alcmeon, qui habitait
comme lui Crotone , tout aussi bien quo la lui avoir cnseignee ; la
seconde , c’est qu’h 1’exemple de beaucoup de philosophes qui
n’6taient philosophes qu’a condition de savoir tout ce qu’on pou¬
vait savoir a cette epoque , Pythagore etait inedecin (1), anato-
miste , et avait pu par consequent, mieux que ceux des philosophes
qui n’avaient pas joint I’etude de la physiologic a celle des autres
parties de la science , se faire une idee exacte du veritable siege de
la pensee. Plus tard, on voit de meine Democrite, qui, pour des
raisons que j’aurai a exposer bientot, se rangeait sur le siege
de Fame a l’opinion des philosophes ioniens (2), etre conduit,
par ses connaissances anatomiques, a l’abandonner pour celle
d’Hippocrate (3). De meme, on voit un des successeurs d’Aris-
tote, Straton le physicien , le physiologiste , amcne par des etudes
analogues a rompre avec les doctrines de son maitre , admettre
dans le cerveau un organe particulier pour l’entcndement (A),
(1) Diog. Lacr., VIII, 12 ; Celse, De re medic., pni'f. , in init.; Pline , Hist,
nat., II, 8.-
(2) Avist., Dc anim., I, 2; De respir., 4 ; Plut., Plac. phil., I, 2; Diog.
I,a<jr., IX, 44.
(3) Plut., Plac. phil., IV, 5. — Diimocr., flip poor. Dpisi. Cet dcrit , tout
apocryphe qu’il est , monlre que ce n’est pas seulement le faux Plutarque
qui a altribud a Democrite cette autre opinion sur le siege de I'Ame.
(4) Plut., Plac. phil., IV, 5.
nu SIEGE DE l’aME
ayant pour instrument lcs sens (1) , et dire que les sensations ct
les affections ont leur siege dans cet organe, et non point dans les
surfaces sensitives elles-mfimes (2). De memo enfin, on voit les
Arabes, modernes disciples d’Aristote, mais disciples aussi de Galien,
rejetant la doctrine du Lycee sur le siege du sensorium commune
dans le cceur, y substituer l’opinion physiologique que c’eslle cer-
veau qui est l’organe de Fame, et pretendre meme que certaines de
scs parties sont affectees aux principales facultes intellectuelles (3).
Dans toute recherche scientifique , il y a tel point de vue d’oii il
n’est pas possible de ne pas voir la virile, et il y en a tel autre
d’ou il est impossible de la decouvrir.
Au reste , s’il n’est pas sur que Pythagore ait cru de lui-mSmc
qu’il faut placer dans le cerveau le siege de Fame raisonnable ,
si , cette maniere de voir, il pouvait la tenir d’Alcmion aussi bien
que la lui avoir communiquee , il n’est pas douteux qu’elle n’ait
ite plus tard celle de son ecole , et qu’elle ne s’y soit melee aux
autres points de sa doct ine.
Il existe un fragment de Philolaiis (4) , tire de son livre de la
Mature , et on il est dit qu’il y a dans l’animal raisonnable , dans
(1) Seit. Empir., Adv. math., VII, 350.
(2) Plut.. Plac. phil., IV, 23.
(3) Avicenne , Fenic., I ; Doct. , G , cap. 5. — Averroes , Epist. de collect,
intellect, abstract, citm homine. Cette derniere opinion rcmonte plus liaut. On
la trouvc cxprimdc au chapitrc XIII du livre de Nemesius, De JYaturd
(4) On saiten quelle estime itail dans la philosophie pythagoriciennc le
nombre qualrc , la tetrade. «13c meme , est-il dit immddiatement avant le
fragment qu’on va lire , de meme que le corps de l’homme se divise en quatrc
parties , la tete , le tronc, lcs cxtrcmitcs supdrieures et les extrimitSs in-
terieures , de memo ses facultes sont au nombre de quatre. Ka! xt'tr traps?
apx*' xov 5<oou tov Xoyexov Samp xai $'AsIao« Iv x5 irfpi ipvcrsM; Xeyte, ijxeepetXtti,
xapita, bpxpoiXif, alSoTov’ xeepexXa psv via, xapSlex Se \lv/DC' xai alcrflrjtrio; ,
xe xai ynJLf bxir* le xiv ivOp.iL apX\v , xapila S\ lev &U , SW«FoS
(5! xav ip vx5, aliotov is rkv fapnavTav.
( Thcologum. aritlimet., Tetrad., p. 22.)
SUIT ANT LES ANCIENS.
39
l’homme , quatre puissances , Ap^ai. Les deux dernieres , ou les
infiSrieures , placees aussi dans les appareiis organiques de la partie
infdrieure du corps, ou»«X'oj «i5oiov, sont relatives auxfonctions
de la nutrition et de la reproduction. Les deux autrcs , ou les plus
Glevfies , sont le cceur, xapSla, qui est consacre a l’ame sensitive ,
xai a'i'aGricic? , Fencephale , tywtysX op, qui est consacre h la
pensee, vo£;. II resulte de la, ajoute Philolaiis, que tandisque les
appareiis de la reproduction et de 1’ alimentation sont le siege des
parties inferieures de l’ame , de celles que l’homme a en commun
avec les plantes , et memc avec tout le reste de la creation , le coeur
est le siege de celle qui lui est commune avec tout animal , et Fen-
cAphale enfin est celui de la partie de Fame qui est tout-a-fait par-
ticuliere it l’homme , ou de Fame de la pensee.
A ce temoignage d’un pythagoricien , l’histoire de la phi¬
losophic permet d’en aj outer quelques autres qui s’y rapportent
entiferement, et qui montrent que la doctrine qu’il renferme fitait
bien celle de Fecole italique sur le sidge de Fame , ou sur les rap¬
ports it etablir entre ses diverses especes , ou ses diverses facultAs ,
et certaines parties principales de notre organisation.
Cicdron, dans un passage, du reste assez peu concluant, parle
du cerveau et du coeur comme du sifige qu’auraient assignd h Fame
les disciples de Pythagore (l).
D’apres Plutarque , ce philosophe placait dans le coeur, irzp\ z'nv
xapSiav, la partie animale de Fame, to fa-nxbv, et dans la tete,
ncp'i rr,v xstpaXriv, sa partie raisonnable et plus spficialement pen-
sante, hytxbv xac voepbv (2).
Au dire de Diogene de Laerte, les pythagoriciens divisaient Fame
de l’homme en trois parties , la pensee , vouj, la raison, <pphc;, le
courage , ou la partie irascible , 0v[x6;. L’ame irascible et Fame pen-
sante, 0ufib? et voOf, existent dans les animaux comme dansl’homme.
La raison , <pphe^, existe dans l’homme seul. Le siege de Fame s’Atend
(1) Tuscul. quaesl., I, 17.
(2) Plut., Plac. ptiil., 1Y, b.
DU SIEGE DE L’AME
It 0
du coeur a la lete. Dans le coeur reside seule sapartie irascible ou
leOufioj; dans l’encephale reside sa partie pensante et raisonnable,
le vou? et le fpiveg (1).
Le resultat de tous ces temoignages est formel. Pythagore et son
ecole , regardant l’ame conime le principe qui fait a la fois vivre ,
sentir et penser, la divisaient en ames ou fjcultes secondaires,
qu’ils placaient dans les principales parties du corps. Si, dans cette
sorte de distribution , ils avaient fait du tronc le siege des ames
inferieures, et, a 1’exemple des Ioniens, regarde le coeur comme
celui de Fame sensitive et passionnee , ils avaient donne un siege ,
et en quelque sorte un trone tout-a-fait separe, a Fame par excel¬
lence, a Fame de la pensee et de la raison, vou; et ipptng, et ce siege
c’etait le cerveau, iyxcfdXog. Et ce qu’il y a de tout-a-fait remarquable
dans cette antique affectation de Fencephale a Fexercice de la pensee,
c’est que les pythagoriciens avaient bien vu que les animaux, inde-
pendamment des sensations qu’ils ont en commun avec l’homme ,
partagent encore, jusqu’a un certain point, avec lui le privilege
de la pensee, du voZg, dont leur cerveau est l’organe, comme le
cerveau de l’homme est a la fois celui de la pensee, voZg, et de la
raison , 'ypm?, son apanage exclusif. Que Fon compare cette doc¬
trine pythagoricienne de psychologie et d’organologie appliquee
aux animaux, avec l’automatisme qui, de nos jours, niait aux brutes
leur sentiment et en quelque sorte aussi leur cerveau , et qu’on se
demande lequel l’emporte ici , de Fancien ou du moderne , de Py¬
thagore ou de Descartes.
Dans F expose que je viens de faire des opinions de la secte ita-
lique, sur Faffectation du cerveau a Fexercice de la pensee, je n’ai
point parle du livre de Tim<5e de Locres , ni des verites qu’il ren-
ferme sur ce sujet. La critique moderne a desormais invinci-
blement demontre l’inauthenticite de cet ecrit , tjui, loin de con-
stituer le theme du fameux dialogue de Platon , semble n’en etre
que l’analyse. Ce n’est done pas dans cet ouvrage que le chef de
(1) Diog. Laert. , VII, 30.
SUIVANT LES ANCIENS.
id
l’Academie a pu prendre sur le siege de l’ame les idees que je dois
maintenant faire connaitre. Mais le fragment de Philolaiis, quej’ai
rapporte tout-a-l’heure , suffirait seul pour prouver que Platon a
du puiser a d’autres sources egalement pythagoriciennes le germe
que contient son Timfie sur la physiologie de la pensee. D’un autre
c6te , il n’a pu manquer de mettre a profit a cet egard les determi¬
nations des medecins ses devanciers, et en particulier celles que
renferment les ouvrages d’Hippocrate, dont il connaissait tout le
merite (1). Mais c’est de main de maitre qu’il a fait usage de ces
divers materiaux , et peut-etre ne lira-t-on pas sans etonnement ce
que disait , il y a plus de deux mille ans , le plus grand philosophe
spiritualiste de l’antiquite sur le role que joue le system e cer6bro-
spinal, car c’est icile mot propre, dans la manifestation des diffe-
rcntes facultes de 1’intelligence , depuis les plus basses etles plus
sensitives, jusqu’aux plus elevees et aux plus intellectuelles.
« Ainsi que nous l’avons dit en commencant, toutes cboses etaient
d’abord sans ordre, et c’est Dieu qui fit naitre en chacune et intro-
duisit entre toutes des rapports harmonieux, autant que leur na¬
ture admettait de la proportion et de la mesure ; car alors aucune
d’elles n’en avait la moindre trace , et il n’eut pas 6te raisonnable
de leur donner les noms qu’elles portent aujourd'hui, et de les ap-
peler du feu , de l’eau , ou tout autre Element. Dieu comment a par
constituer tous ces corps, puis il en composa cet univers, dont il
fit un seul animal , qui comprend en soi tous les animaux mortels
et immortels. Il fut lui-meme l’ouvrier des animaux divins, et il
cbargea les dicux qu’il avait formes du soin de former k leur
tour les animaux mortels. Ces dieux, imitant l’exemple de leur pfere,
et recevant de ses mains le principe immortel de l’ame , ap^r,v
(1) Platon, dans deux de ses dialogues, le Phbdre et le Protagoras, parle
d’Hippocrate de Cos comme d’un mfidecin cfilebre, et pour ainsi dire comme
d’un professeur en mMecine. Galien d’ailleurs a longuemcnt 6numfir£ tous
les emprunts faits au prince des medecins par le prince des philosophes.
{De Hipp. el Plat, placit. , passim , mais surtout livre VIII ; De usu par-
&2
DU SIEGE
aQavatrlv, formferent ensuite le corps mortel, qu’ils donnfe-
rent a Fame comme un char, et dans lequel ils placerent unc autre
espece d’fime, amc inortelle, siege d’affections
violentes et fatales : d’abord le plaisir, le plus grand appat du mal ,
puis la douleur, qui fait fuir le bien , I’audace et la peur, conseil-
lferes imprudentes , l’esperance, que tronipent ais6ment la sensation
depourvue de raison , et 1’ amour qui ose tout. Ils soumirent tout
cela a des lois necessaires , et ils en compos&rent l’esp&ce mortelle ,
to Ov/iTov yt'vo?. Mais, craignantde souiller par ce contact, et plus
que ne l’exigeait unc nficcssite absolue, 1’ame divine, ro&Tw* ils
assignment pour deme'ure a 1’ame mortelle, to Gvt.tgv, une autre
partie du corps , et construisirent entre la tetc et la poitrine unc
sorte d’isthme et d’intermediaire , mettant le con au milieu pour
separation. Ce fut done dans la poitrine et dans ce qu’on appellele
tronc qu’ils logferent Fame mortelle, to t-o? Owjrfcvyfvo*; et
comme il y avait encore dans cette ame une partie meilieure
et une pire , ils parlag&rent en deux l’intfirieur du tronc , le di-
viserent, comme on fait pour separer l’habitation des femmes
de celle des hommes, et mirent le diaphragme entre elles. Plus
prfes de la tetc , entre le diaphragme et le cou , ils placerent la partie
virile et courageuse de Fame, to {mr'xov t-o; mSpzio.q y.at
Qupou, sa partie belliqueuse , pour que, soumise a la raison,
et de concert avec elle , elle puisse dompter les revoltes des
passions et des d«5sirs , lorsque ceux-ci ne veulent pas obeir d’eux-
memes aux ordres que la raison leur envoie du haut de sa cita-
delle. Le cceur, le principe des veines et la source d’oii le sang se
repaod avec imp6tuosite dans tous les membres, fut place comme
une sentinelle; car il faut que, quand la partie courageuse de
Fame, to tou Gufiou yi-jo; , s’emeut, avertie par la raison, qu’il
se passe quelque chose de contraire a l’ordre , soit a l’exterieur,
soit au-dedans , de la part des passions , le cceur transmette sur-le-
champ, par tous les canaux , h toutes les parties du corps , les avis
et les menace^ de la raison ; de telle sorte que toutes ces parties
s’y souinettent et suivent exactement l’impulsion recue , et que ce
qu’il y a de meilleur en nous puisse ainsi gouverner tout le reste. . .
SHIV ANT LES ANCIENS.
li 3
Pour la partie de l’ame qui demande des aliments et des breuvages,
6 <5c o'o cTtcovte xai iroOwv £7n0up)Tixoy ty)c et tout Ce que la
nature de notre corps nous rend necessaire , elle a dte mise_ dans
l’intervalle qui separc le diaphragme du nombril ; et les dieux l’ont
etendue dans cette region comme dans un ratelier, ou le corps put
trouver sa nourriture. Ils l’y ont attachde comme une bdte fdroce ,
qu’il est pourtant ndeessaire de nourrir, pour que la race mortelle
subsiste. G’est done pour quo , sans cesse occupde a ce ratelier, et
aussi eloignee que cela sc pouvait du sidge du gouvernement ,
elle causat le moins de trouble , et fit le moins de bruit pos¬
sible , et laissat le maitre ddliberer en paix sur les interdts com-
muns , e’est pour cela que les dieux la reldgudrent ft cette place.
Et voyant qu’elle ne comprendrait jamais la raison, et que si elle
eprouvait quelque tentation, il n’etait pas de sa nature d’exdcuter
des conseils raisonnables , et qu’elle sc laisserait plutot sdduire le
jour et la nuit par des spectres et des fantomes , les dieux , pour
remeclier a ce mal , formerent le foie , et le placdrent dans la de-
meure dela passion. Ils le firent. Compacte, lisse et brillant, doux
etamer a la fois, a (in que la pensec qui jaillit de 1’intelligence soit
portde sur cette surface comme sur un miroir qui recoit les em-
preintes des objets , et sur lequel on peut voir 1’image. Tantot ter¬
rible et menacante , la pensde epouvante la passion par le moyen
de la partie amere que le foie contient; tantot une inspiration se-
reine , partie de l’intelligence , fait naitre des images toutes con-
traires . C’est aihsi que la partie de l'ame , uoTpav, qui ha-
bite pres du foie, devient paisible et tranquille, qu’elle jouit pendant
la nuit d’un repos convenable, et recoit en songe des avertissements,
parce qu’elle est privde de raison et de sagesse.
» Voila la nature de l’ame, voila ce qu’il y a en elle de mortel,
ce qu’il y a de divin, -ra ph oZv -rrcp'i ogov 3vvjtov ,
xat oaov Bitov. Voilii comment , par quels rnoyens et pour quelles
causes, ces deux parties out ete placees dans des lieux separes. Si
la divinite dficlarait par un oracle que tout ce que nous venous de
dire est confonne a la v6rite , alors seulem'ent nous pourrions l’af-
firmer; mais que cela soit conforme a la vraisemblaiice , et en y
DU SIEGE
l’ame
hh
reflechissant encore maintenant avec plus d’attention , jc crois que
nous pouvons l’admettre , et nous l’admeltons en effet (1 ). »
Dans le long et interessant passage qui precede , et oil je n’ai
fait que quelques legeres coupures, les parties de lame ne sont,
il est vrai , rapportfies qu’ii telles ou telles parties du corps , et sans
qu’il y soit question du systeme nerveux central. Mais il n’cn est
pas de meme de celui qui va suivre. Si le premier developpe Py-
thagore , le second resume Hippocrate , et Ton va voir avec quelle
verit6.
« Lcs choses semblables , les os , la chair , ont toutes la moellc
pour principe; car c’est pour etre attaches a la moellc que les
liens de la vie, qui unissent l’ame au corps, sont comme les ra-
cines qui soutiennent l’espece mortelle. Mais la moelle clle-meme
a une autre origine. Dieu prit les triangles primilifs , reguliers et
polis, qui etaient les plus propres a prod u ire avec exactitude le
feu , l’eau , l’air et la terre. Il separa chacun d’eux du genre au-
quel il appartient , il les mSla entre eux, en les combinant avec
harmonie , et de ce melange fit naitre la moelle , qui est le gcrme
de toute 1’espece mortelle. Puis il sema a la moelle et attacha a sa
substance tous les genres d’ames, t« tuv ytrn , et il la divisa
elle-meme, des le principe , en autant d’especes qu’il devait y avoir
d’especes d’ames, et il leur donna les memes qualitfis. Il fit par-
faitement ronde la partie qui devait contenir le germe divin , to
Suo v <77rfppa , comme un champ contient la semence , et il lui donua
le nom d’encephale, lyxiyAo; , parce qu’il devait etre contenu dans
la tete , xzvalr, , de chaque animal , quand il serait acheve. La par-
tie de la moelle qui devait contenir la partie mortelle de 1’ame , to
Xe <Vov xa\ 3vv)t'ov tr,; , recut a la fois des formes rondes et
des formes oblongues, etil luilaissa lenom general de moelle. Elle
lui servit comme d’ancre a laquelle il attacha les liens qui unissent
l’ame enti6re, Traoijj ; et autour de cet ensemble il construi-
(1) Timtie, t. XII, p. 196 et suiv., de la traduct. de M. Cousin ; p. 38S
a 393, du grec , 6dit. Bipont.
SUIVANT LES ANCIENS. 45
sit notre corps , auquel il donna pour premiere enveloppe la char-
pente osseuse (1). »
Qu’on fasse dans les deux morceaux qu’on vient de lire la part
du temps et de 1’imagination , qu’on en retranche les hypotheses
mises a la place de faits qui ne pouvaient etre connus alors , les
comparaisons , les images , qui alterent la verity , au lieu de l’ficlai-
rer, qu’on aille , en un mot , au fond dcs choses , tel , du reste , qu’il
nous estdonne de l’apercevoir maiutenant, et l’on verra combien
cst remarquable , dans son exactitude et dans son harmonic, cette
antique ebauche d’une physiologie de la pensec.
Et d’abord , ces trois ames , que reconnait Platon , a l’exemple
de Pythagore , comprennent et representent toute la psychologie ,
mais nc comprennent etne representent qu’elle , etlaissentde cote
tout ce qui , dans la vie de nutrition , et dans la vie de reproduc¬
tion , a lieu sans que la sensation ou lc fait de conscience y iuter-
vienne. C’est d’abord 1’ame vegetative ou nutritive, qui appete les
aliments et les boissons, et a Iaquelle se rapportent, dans la psycho¬
logie modernc , les instincts les plus grossicrs , relatifs aux besoins
de la conservation individuellc et de l’alimentation, et en particular
les sentiments de la faim et de la soif. C’cst ensuite 1’ame irascible ,
concupiscible, passionnec, qui a trait a toute la serie des senti¬
ments et des passions, ou desfacultes auxquelles cette rueme psy¬
chologie a essaye de les rattacher. G’est enfin 1’ame niisonnable ,
celle qui , dans sa suprematie , represente 1’ ensemble des hautes fa-
cultes intellectuelles , et est , dans son immortalite, le substratum
de la vie a venir.
Mais ces ames , principes ou notions generales des differents
ordres de faits psvchologiques, ces ames, que sont-elles pour Platon?
Quelle nature, et en quelque sorte quelle existence leur attri-
bue-t-il? Tantot, ainsi que je l’ai deja dit, il semble les consid6-
rer comme des antes distinctes et separecs l’une de 1’autre ; tantot,
(l) Timie , p. 204 ct 205 , du lome XII de la traduction de M. Cousin ;
p. 301, 395 du grcc , 6dil. Biponl.
46 DU SIEGE DE L’AME
et le plus souvent , il les appelle des espfeces, des genres , des forces,
des parties d’une mcme ante. Mais malgre cctte confusion appa-
rente, qui n’en avait point impose a Galien (1), il est evident qu’il
fait une grande difference entre l’ame superieure et divine , sub¬
stance veritable et immortelle , et les Arnes inferieures, appetitive et
irascible , simples forces de l’organisme , destinees a perir avec lui.
Les actes sensitifs qui sont du ressort de ces deux ames , l'Ame
superieure est loin d’y rester completement etrang&re , puisqu’elle
en prend connaissance , pour les coordonner et les rdgler ; et l’on
ne trouverait pas beaucoup a reprendre dans cette trisection pla-
tonicienne de l'ame, si Ton voulait ne considerer que comrne
une sorte d’hyperbole psychologique la conscience, attribute aux
antes nutritive et irascible, des faits instinctifs ou passionnes qu’elles
reprfisentent , et la, reporter .tout enti&re 4 fame superieure et sub-
stantialisee.
Toutefois, ce sur quoi je dois surtout insister ici , c’est la maniere
dontPlaton a rattache a l’organisation ses trois especes d’ames, c’est-
a-dire en definitive les faits psychologiques relatifs aux besoins , aux
passions, aux sensations et a la pensee. La moelle, la moelle qui est
renfermee dans la tete et dans la colonne de 1’epine , voila , dit
Platon , le champ des ames , le lien qui les unit entre elles et au
corps. La moelle epiniere est le siege des ames mortelles, des antes
de l’appetit et des passions. La moelle qui est contenue dans la Lete,
le cerveau , est celui de l’ame raisonnable et divine , la citadelle du
haut de laquelle elle commande aux ames inferieures, dont elle di-
rige et modere les mouvements. Traduit en langage physiologique
moderne, ceci reviendrait a dire que la moelle epinibre est 1’organe
de transmission et d’excitation des sensations et des mouvements re¬
latifs a la vie de nutrition , et meme a cette vie des passions qui de¬
termine dans la poitrine et le coeur de si remarquables mouvements,
tandis que le cerveau est particuliferement , sinon exclusivement ,
consacre a l’exercice de la pensee proprement dite ; et il n’y a rien de
(1) De Hippocr. et Platon. Placilis , VI, 2.
Sl'IVANT EES ANCIENS. hi
plus exact que cet <5nonce. La demidre partie surtout en est for-
melle ct ne presente aucune ambigui'te. Le cerveau est le siege de
Fame raisonnable, l’organe de l’intelligence , protege, dans ses
importantesfonctions, par la voute solide du crane. Cette determi¬
nation physiologique , qui remonte jusqu’a Pythagore, nousallons
la voir descendre toute la serie philosophique depuis Platon jus¬
qu’a Descartes , comme nous l’avons vue , depuis Alcmeon et Hip-
pocratc , descendre toute la sfirie physiologique jusqu’aux anato-
mistcs mod ernes.
L’hisloire de la philosophic ne donne pas les moyens de savoir
si , dans l’Academie mfime , et chez les successeurs plus ou moins
immediats de Platon , son opinion sur le role du cerveau dans
l’exercice de Ja pensee se continue avec les autres parties de sa
doctrine ; niais on peut sans crainte alfirmer que c’est ainsi que cela
cut lieu. On trouve , en eflet , plus tard cette opinion professee par
des philosophes qui ne se rattachaient guere aux id6es platoni-
ciennes qu’en s’en faisant les historiens. Ainsi 1’on voit Giceron
reconnaitre que Fame a son siege dans la tete (1) , et que ce
siege est lie aux organes des sens (2). On voit Plutarque, qui nous
a conserve tant d’opinions contradictoirns sur ce sujet , admettre
que le propre siege de l’entendement et de la raison , c’est le cer¬
veau (3). Mais on voit surtout la philosophic chretienne, qui a
tant fait d’emprunts a Platon , on la voit , des ses commencements,
admettre encore , avec lui, que l’encephale est le siege de Fame ,
l’organe de l’intelligence. Le cerveau , dit saint Augustin , le plu
savant , le plus platonicien de tous les Peres , le cerveau est l’or-
gane de Fame , du moins pour les sensations et les mouvements
volontaires (4). C’est dans la tete , dit saint Clement d’Alexandrie,
qu’est placee la principale faculte de Fame (5). Cette partie , sui-
(1) Tuscul. qucesl., I, 29.
(2) Ibid., I, 20.
(3) Comment il faul lire les poeles.
(4) De animd et ej us or.'gine , lib. IV.
(5) Stromal., lib. V.
DU SIEGE DE L’AME
vant saint Hilaire , est a la fois le siege de la vie , des sensations et
de la raison (1) ; et saint Justin , Lactance , saint Gregoire , saint
Athanase , tous les Peres , en un mot , qui ont eu a se prononcer
sur ce sujet, se rangent a la meine determination.
Cette doctrine , ainsi htablie dans les ecrits des premiers docteurs
de l’jiglisc , se continue dans les diverses phases de la philosophic
chretienne , et cela sans meme se refuser aux decouvertes ou aux
hypotheses qui vinrent plus tard s’y rattacher. On voit ainsi les
philosophes scolastiques , et parmi eux les plus celebres , Un¬
gues de Saint-Victor (2) , Albert-le- Grand , saint Thomas , Duns
Scott (3) , admettre non seulement que le ccrveau estl’organede
l’intelligence , mais encore qu’il offrc dans ses diverses parties des
organes affectes aux divers ordres de ses faculles , aux mouvements ,
aux sens , h la memoire , a l’imaginalion , a la raison. Et ce qu’il
y a en ceci de remarquable , c’est que cette polysection psycholo-
gique du cerveau, empruntee a la philosophic arabe par des doc¬
teurs del’Eglise , fut qualifiee de systfeme impie par un anatomiste,
par Vesale (4). De nos jours, on a formulc la meme accusation
contre urie pdysection analogue, dontje ne me constitue certai-
nement pas le.defenseur, celle de Gall. Mais ce ne sont pas des
anatomistes qui ont- prononce l’anatheme. Je n’ai point en ce
moment h en examiner la valeur, et'tout ce que je veux eh dire
ici, c’est que les raisons sur lesquelles il se fonde n’ont pas unc
incontestable Evidence , car Descartes , et c’est par lui que je ter-
minerai la serie des philosophes spiritualistes qui ont regards le
cerveau comme i’organe de l’ame pensante , Descartes , chez qui
cette opinion est des plus formelles , croyait en outre qu’il y a dans
ce viscere des parties affectees a quelques uns au moins des grands
ordres de facultes intellectuelles , au sens commun , a la memoire,
(1) Tract, in CXL psalm. — Comment, in Athanas >, cap. 5.
(2) De spirilu et aniintl.
(3) Vcisalc, Decorp. hum. fabr.,VU, i.
(4) De corp. hum. fabr., VII, 1.
SU1VANT LES ANCIENS.
1$
5 rimagination (1) ; et il allait plus loin , lorsqu’il ajoutait que de
ce que la memo cause ne produit pas les memes passions chez tous
les hommes , il faut conduce que tous les cerveaux ne sont pas
disposes de la meme facon (2). N’y a-t-il pas la , je le demande , et
le germe et la justification de l’organologie scolastique , de l’orga-
nologie phrenologiquc , et de toute tentative analogue d’une phy¬
siologic de la pens6e ?
Si je m’arretais ici; si, apres avoir montrd quel siege de Fame
avait reconnu chez les anciens Ioniens une philosophic commen-
cante et trop sensualiste , je me bornais a exposer, ainsi que je
viens de le faire, la verite que substitution t a cette erreur, d’une
part les physiologistes de l’anliquite , d’autre part la serie de ses
philosophes , de ses philosophes spiritualistes , les pythagoriciens
et les platonicicns , j’altCrerais moi-meme la v6rit6, dont la re¬
cherche est l’objet de ce travail , en laissant croire qu’ apres Hip-
pocrale , Pythagore et Platon , l’opinion de la philosophic a ete
unanime sur l’affeclation a faire de l’encephale ii l’exercice de la
pensee. Il est vrai de dire , en elfet , que des quatre grandes ecoles
dans lesquelles se divisa la philosophic grecque apres Socrale , trois
n’admirent point cette affectation , et revinrent a cet egard au
sentiment des Ioniens. Les chefs de ces trois <5coles , j’ai h peine
besoin de les nommer, ce sont Aristote , Zenon et Epicure. Avant
de rechercher pourquoi ils se sont trompes ainsi , je dois montrer
comment ils se sont trompes. G’est Aristote presque seul qui me
fournira les matCria ux de cette exposition , et c’est aussi par lui que
je la commeucerai.
J’ai dit plus haut que, pour ce philosophe, Fame; le ,
consideree de la maniere la plus gfinerale , n’est veritablement que
la vie , la force de la vie , et qu’elle est commune aux plantes , aux
animaux et a l’homme. J’ai dit aussi que cette ame ou cette force
vitale se divisait , suivant Aristote , en ame nutritive et gfin6ratrice ,
(1) Traci, de horn., pars V.
(2) Passion, anim., pars I.
ANNAI.. >iEi).-rsYC. t. i. Janvier 1843. 4
50 DU SIEGE DE L’AME
en ame motile , en ame sensitive , en ame app6titive , en ame in-
tellectuelle passive , enfin en ame inteliectuelle active. J’ai ajoute
que de ces ames , qu’Aristote , & l’exemple de Platon , appelle in-
differemment formes, esp&ces, genres, forces, principes , par¬
ties mfime de l’ame , les seules qui puissent etre consid6r6es comme
representant des series de phenomencs psychologiques it mettre
en rapport avec les conditions materielles de l’organisation, ce sont
les Smes sensitive, appetitive, inteliectuelle passive, intellec-
tuelle active , en y rattachant , si Ton veut , les phenomenes qui
dans le domaine des ames nutritive , g6n6ratrice et motile , ont
trait a la sensation ou au fait de conscience , ce qui au fond repro-
duit la division pythagoricienne et platonicienne en trois ames, les
ames nutritive , irascible et raisonnable. Or, dans cet etat d’ elimi¬
nation et de reduction des ames aristot61iques , Fame sensitive ,
Fame appetitive , Fame inteliectuelle , quel 6tait le si6ge qu’attri-
buait k chacune , ou a quclqu’une d’elles , ou a toutes les trois a
la fois , le chef de la philosophic sensualiste de l’antiquite ?
Tout d’abord , il est evident qu’Aristole , d’apres l’idee toute
virtuelle qu’il sefaisait de ses ames, mais surtout de ses ames in-
ferieures , ne les rapportait que comme de simples puissances ,
aux organes , aux appareils , de Faction desquelles elles ne sont
pour ainsi dire que la notion specifique. Quant a Fame meme de
la pensee , quant a cette particule divine , qui , toute petite qu’elle
est , offre , dit Aristote , une si grande importance (1)_, ce phi-
losophe ne parle nulle part du siege special qu’il eut semble n6-
cessaire de lui assigner. Mais il est une ame , une espfece d’ame ,
qui est pour lui le fondement de toutes les autres, la condition
de l’animalite (2) , de l’humanite mSine , a ce point qu’elle peut
dans certains homines exister seule , c’est-a-dire sans Fame de la
pensee (3). Cette ame , c’est Fame sensitive. La done ou elle sera
(1) Ethic. 2Vicom.,\, 7.
(2) De sent, el sensib., 1. — De juv. et sen., 1, 3. — De partib. animal.,
11,5; III, 4. — De animd, II, 2 ; HI, 12. — De gener . animal., II, 3.
(3) De animd , I, 2.
SUIVANT LES ANCIENS.
51
presente seront prfeentes toutes les autres ames ; la ou sera son
siege , la sera leur siege a toutes , ou celui de 1’ame tout entiere. Et
qu’est-ce que devra etre un pared siege ? evidemment un rendez¬
vous de sensations, un sensorium commune, a"aQrrrnpibv xoe/ov ;
et c’est 13 , en effet , tout ce qu’est pour Aristote le siege de fame ,
il ne lui donne pas d’autre nom.
Ou done se trouve ce sensorium commune , ce rendez-vous de
sensations , ce siege de l’ame sensitive , de l'ame intellectuelle , de
toutes les ames? II se trouve dans le milieu du corps (1) , dans la
poitrine , dans le cceur (2) , qui est la partie la plus importante de
toute l’economic , la premiere a naitre , la derniere a mourir (3).
Assurfiment le grand naturaliste Aristote, le savant disciple de
Platon , l’historien de la philosophic , qui nous a conserves les opi¬
nions de tant de philosophes , de tant de physiologistes, sur fame ,
pour les admettre , les modifier ou les combattre , Aristote ne pou-
vait pas ne pas soupconner, et meme au fond ne pas reconnattre le
role important que joue le cerveau dans l’exercice de la pensee. Il
savait bien et il a ecrit que l’homme, le maitre de la nature vivante,
celui de la femme en particulier , a un cerveau plus considerable
que celui de cette derniere (4) , plus considerable surtout que celui
des autres animaux (5). Il n’ignorait pas que les brutes elles-
memes ont d’autaut plus de cet organe qu’elles sont plus intelli-
gentes (6) ; car quelques unes d’entre elles , comme l’avait deja dit
Pythagore, peuvent avoir de rintelligence (7). Il connaissait enfin,
jusqu’a un certain point, les rapports de 1’encephale avec les or-
ganes et les nerfs des sensations (8). Mais tous ces faits , toutes ces
(1) De animal, mol., 9, 10. — De juv. et sen., 1,3. — Desomno, 1.
(2) De animal, mot., 10. — De gener. animal., II, 6. — De juv. et sen.,
3, 4. — Departib. animal., II, 10. — De animd, II, 7, 11. — De somno, 1,
(3) De gener. anim., II, 6. — De parlib. animal., Ill, 4, 6. — De juv. el
sen., 3, 4.
(4) Depart, anim., II, 7.
(5) De gener. anim., II, 6. — De part, anim., I, 16; II, 7.
(6) Hist, anim., I, 16.
(7) De animd, II, 2, 3.
'8) Hist, anim., I, Ifi ; IV, 8 ; De part, anim., II, 6, W.—Dejuv. et sen.,3.
52
DU SIEGE DE L’AME
opinions ne l’6clairaient point; souvent meme il les faisait servir a
l’arrangement de son systemc. Pour lui , le cerveau , partie excrfi-
mentitielle et presque inorganique , privde de sang , de chaleur et
de sensibility (1), n’avait d’autre usage , dans sa position a l’extre-
mite superieure du corps , que de condenser, par sa nature froide ,
les vapeurs chaudes qui s’filevent du cceur, pour les faire retomber
en rosee rafraichissante sur cetorgane (2), ainsi que detemperer,
de rafraichir d’une maniere analogue , pour mod6rer leur action ,
ceux des sens qui sont en rapport plus immSdiat avec lui , les sens
dela vue et de l’ou'ie (3). Plusieurs des ecrits , mal a propos attri-
bu6s ii Hippocrate , et de beaucoup post£rieurs ii son 6poque , con-
tenaient quelques unes de ces fausses idfies. Aristote s’en eraparc
pour les besoins de sa th£orie , et dans l’inL6ret de ses attaques
contre Platon , & l’occasion du role psychologique que ce dernier
philosophe attribuait avec vfirite a l’encephale. Le chef du Lycee ,
en effet, saisit toutes les occasions de combattre cette determi¬
nation. II n’est pas vrai , dit-il , qu’on sente par le cerveau , quo
l’homme l’ait recu pour cet usage, que les sensations v convergent ;
ceux qui le prfitendent se trompent (4). C’est le cceur qui est doue
de cette prerogative ; c’est lui qui est le sensorium commune (5) :
parce que le rendez-vous des sensations de tout le corps doit se
trouver au milieu du corps (6) ; parce que c’est de l’int6rieur du
cceur que partent tous les nerfs (7) ; parce que , si la sensibilite
(1) Hist, anim., Ill , 19. — De partib. anim., II, G, 7, 10. — De jttv. et
sen., 3.
(2) De gen. anim., II, G. — De partib. anim., IV, G, 10.
(3) De partib. anim., II, 10. — De gener. animal., II, G.
(4) De partib. anim., II, 7, 10. — De juv. el sen., 3. — Hist, animal.,
Ill, 19.
(5) De anim. mot., 10. — De gener. anim., II, G. — De juv. et sen., 3, 4.
— De partib. animal., II. 10.
(6) De animal, mol., 9. — Dejitv. et sen., 1 .
(7) Hist, anim., Ill, 5. — Sprcngel (Hist, de la midecine , trad, fr., t. I,
p. 384 ) a priitendu que cette opinion a 6 to mal a propos attribute a Aris-
totc , et que , dans le passage sur lequel on sc fonde a cel igard , ce philo-
SUIVANT LES ANCIENS. 53
n’est pas devolue au sang , elle l’est exclusivement aux parties qui
eii proviennent ou en contiennent (1) ; parce que Ies organes des
sens, deux d’entre eux au moins , sont en rapport intime avec le
coeur (2) ; parce que cet organe , le plus important de tous , est
aussi forme le premier de tous, et avant le cerveau lui-meme (3) ;
parce que , enfin , tous les mouvements de plaisir ou de peine , et
en general toutes les sensations, semblent en partir et y revenir (U) :
tous fails faux , ou toutes raisons nulles , mais qui , neanmoins ,
n’ont pas empech6 cette doctrine d’etre suivie par les partisans de
la philosophie d’Aristote, non seulement dans les temps anti¬
ques (5), mais meme a des epoques tres rapprocbees de nous (6).
A son exemple , et presque de son temps , les stoiciens et Epi¬
cure meconnurent aussi le role du cerveau dans les actes de l’in-
telligence , et regarderent le coeur comme le siege de Fame , de
Fame de la sensation et de la pens6e.
Les stoiciens, plus encore qu’Aristote et Epicure, avaient ra-
mene toutes les facultes de Fame a une unite dominante , de nature
a la fois sensitive et intellectuelle , mais avant tout sensitive (7),
leur Ilycfiovix'ov ou Aoyt up'oj ; et cette unite , qu’ils rattachaient a
sophe appellevsvpa les attaches lendineuses de l’interieur du coeur, et non
point les nerfs , que partout ailleurs il .nomine wopol too . II m’a
paru que Sprengel se trompe , et que Galien [De Hipp. el Plat. Plac., I, 8,
9, 10 ) a eu raison de blAmer Aristote d’une opinion qui dcpuis lui a lou-
jours 616 aliribude.
(1) Hist, anim., Ill, 19. — De part, attim., II, 7, 10 j III, 4. — De juv. tl
(2) De partib. anim., II, 10.
(3) De getter, animal., II, G. — De partib. anim., Ill, 4.
(4) De partib. anim., Ill, 4.
(5) Par exemple , par Theophrastc ( Galien , De Hippoer. et Plat. Plac. ,
VI, 1 )•
(6) Par C6salpin , Quasi, peripat., V, G.
(7) Plut., Plac. p hit., IV, 4 ; Galien , De Hippoer. el Plat. Plac., II, 2,
5, 8; Sext. Emp., Hdv. math., MU, 227 a 260; IX, 102;Diog. Lacr., VII,
49,etseq.; 156 a 159.
54 DU SIEGE DE L’AME
une ame essentiellement matfirielle et de la nature du feu (1), ils
la placaient dans la poitrine, dans le coeur (2), combattant 4 cet
£gard, et en connaissance de cause, la doctrine de Platon (3). Le
cceur, disaient-ils , est le veritable siege de l’Sme , parce qu’il est
le point de depart des sensations , des passions et des mouvements
auxquels donne lieu l’appStit (4). Et la preuve qu’il en est ainsi,
ajoutaient-ils , c’est que lorsque nous parlons de nous-metnes, de
notre individualite, ou lorsqu’il est question des sentiments qui s’y
rattachent, nous placons la main sur notre cceur, coulme pour
marquer que 14 est le veritable siege du moi. Cette singulierc espfcce
de preuve , dont se moque Galien (5) , rappelle une idee presque
identiquede Gall, etque ce physiologiste donnait aussi en preuve
de la verite de son organologie. La main , le doigt , disait-il , dans
1’exercice surtout habituel de telle ou telle faculty , se porte et va
s’appuyer sur l’endroit du crane qui correspond 4 son organe. Gall
attachait une grande importance 4 cette sorte d’apposition , qui
faisait partie de ce qu’il avait appele la mimique des facultes. Les
idecs fausses et ridicules , comme on le voit , n’ont pas de date.
Pour Epicure , comme pour Zenon , comme pour Democritc ,
le substratum de l’ame, de nature absolument materielle, etait ,
en definitive, un air subtil et chaud, repandu dans tout le corps (6);
et cette ame elle-meme, consideree au point de vue psycholo-
gique, inddpendamment d’une premiere division en ame irraison-
nable et en ame raisonnable (7), se distinguait plus particulifere-
(1) Cicer., De nal. deor.. Ill, 14 ; Tvscul. qucesl., I, 9; Plut. Plac.phil.,
IV, 3 ; Galien, De Hippocr. el Plat. Plac., II, 8 ; Diog. Laer., VII, 156,
157 ; Stobee, Eel. phys., I.
(2) Plat., Plac.phil., IV, 5. — Gal., 1. 1. II, 2, 3, 5; III, 1, 2; Diog. Lacr.,
VII, 159.
(3) Gal., 1.1. II, 5; III, 1.
(4) Gal., 1. 1. II, 7, 8 ; Diog. Laer., VII, 159.
(5) Gal., 1. 1. II, 2.
(6) Lucrece, De nal. rer., Ill , passim. ; Sext. Empir., Pyrr. hypoih .;
Diog. Laer., X. 63.
(7) Plut., Plac. phil., IV, 4 ; Diog. Laer., X, 66.
SUIVANT LKS ANCIENS.
55
meat encore eu quatre elements et en quatre facultes paralleles ,
le souffle pour le mouvement, l’air pour le repos, le feu pour la
chaleur , enlin une espfece d’atomes ronds , sans nom , extremement
subtils et motiles , pour la sensation (1). Or cette sensation , plus
encore pour Epicure que pour Zenon et que pour Arislote , cette
sensation , cette sensibility , c’etait l’essence de Fame (2) , de Fame
par excellence , de Fame raisonnable ; et tandis que Fame irraison-
nable etait repandue dans tout le corps (3) , Fame a la fois sen¬
sible et pensante avait son si6ge dans la poitrine , et plus particu-
lierement dans le coeur (A) , ou centre de la respiration et de la
vie , a l’endroit ou retentissent toutes les sensations (5).
Je ne crois pas devoir donner plus de developpement a ces
preuves de la maniere dont Epicure , Zfinon et Aristote avaient
rattach6 a Forganisation la pensee ou Fame pensante. 11 est hors de
doute que ces trois philosophes et leurs ecoles , en dypit des tra-
vaux et des opinions des physiologistes et des philosophes, leurs
devanciers et leurs contemporains , myconnurent sciemment et vo-
lontairement le role du cerveau dans l’exercice de la pensye , et
qu’ils donniirent pour siyge a Fame de la sensation et de la raison
la poitrine et en particulier le coeur. Comment expliquer un tel
aveuglement et une telle erreur ? quels motifs a de semblables
opinions?
Les mydecins de Fantiquite grecque , et parmi eux quelques con-
temporains de la philosophie ionienne , n’avaient pas tardy a voir
que l’opinion de cette philosophie sur le siege de Fame , qu’elle
plagait dans la poitrine , ytait a la fois le fait d’une mauvaise obser¬
vation et celui d'une mauvaise logique. L’ytude seule des maladies
du cerveau les etit presque inyvitablement conduits A voir , dans
(1) Lucr., De mil. rer., Ill, v. 142etseq.; 232 et seq. ; Vint., Plac.phil.,
IV, 3 ; Slobde , Eel. phys., I.
(2) Lucr., Ill, v. 118 ; Diog. Laer., X, 32.
(3) Lucr., Ill, v. 144 ; Plut. Plac., phil., IV, 4 ; Diog. Laer., X, G6.
(4) Lucr., Ill, v. 141; Plut. Plac. phil., IV, 5 ; Diog. Laer., X, 66.
(6) Lucr., Ill, v. 142, 143 ; Diog. Laer, X, 6G
56
'K L’AME
DU SIEGE D1
cet orgaue , le siege tie 1’ame raisonnable , ou l’instrument de l’in-
telligence. Ils proclamerent done cette verite , et tout eii y melant
quelque chose des erreurs d’Anaximene et de Diogene d’Apollonie,
quelques hypotheses , fruit de leur ignorance et de leur imagina¬
tion , et plus encore de l’ignorance et de l’imagination de leur
epoque , ils etablirent ainsi un point de science qui ne f u t plus perdu
de vue par la physiologie , et qui , deja aduiis par les pythagoriciens,
se prdsentait au controle et a l’adoption des ecoles philosophiques
qui leur succederent. On aurait pu croire que de ces ecoles celles
qui admettraient , avec les medecins , que e’est le cerveau qui est le
siege de la pensee , seraient celles aussi qui , par la nature de leurs
doctrines sur l’avenir de l’ame , se croiraient interessecs a voir
dans cet organe l’ame elle-meme , l’ame tout entidre , se dissolvant
tout entiere aussi h la mort , suivant une opinion qu’on a de tout
temps dtd porle i attribuer aux physiologistes ; tandis que les ecoles
d’une opinion opposite sur l’avenir de la pensee , rejetteraient au
contraire toute affectation psychologiquedu cerveau , afin de mieux
etablir par la l’independance ou doit etre du corps une ame , une
substance spirituelle , qui ne lui est unie pendant la vie que pour
le gouverner, et qui doit survivre a la separation de ses elements. Ce
fut pourtant le contraire qui eut lieu. Les spiritualistes placerent
dans le cerveau une ame qu’ils croyaient immortelle. Leurs adver-
saires ne songerent point a faire mourir avec cet organe la sensa¬
tion et la pensee ; et voici, ce me semble, les raisons qui firent
que la chose se passa ainsi.
Les systdmes de la philosophie grecque , comme de toutes les
philosophies , ramends a la grande question qui fait leur essence ,
se divisent en deux ordres , systemes spiritualistes ou rationa¬
lisms , systemes matdrialistes ou sensualistes , ou , pour que leur
opposition ressorte davantage , systemes de vie et systemes de mort
dternelle. La mort ou la vie, en effet, la perte ou la conservation,
par-delh le tombeau, de notre individualite pensantc, tel est le
probleme capital , j’allais presque dire le seul probleme , de toute
philosophie ; et toutes les autres questions , dans tout systeme ,- celle
mcme de la divinite , n’ont de valeur que par celle-la. Qu’importe
SUIVANT LES AJNCIENS. 57
a l’homme , eu eflet , l’eteruelle existence d’une substance dis-
tincte de la matiere , sa creatrice on son ordonnatrice , si la vie , sa
pensee a lui , doit cesser a la dissolution du corps , s’il ne peut avoir
de la cause premiere d’autre connaissancc que celle qui resulte
d’uue contemplation ephemere des oeuvres de sa supreme volont6 ?
C’est la ce qu’avaient bieu send Pythagore et Platon (1), et leurs
grandes ecoles , lorsqu’it des conceptions de plus en plus intellec-
tuelles de Fame du monde , ils avaient uni dans leurs doctrines le
dogme d’une ame humaine, divine , immortelle comme sa source,
mais immortelle dans sa mdmoire et sa pensee. Ils avaient bien vu
qu’une telle ame ne peut etre confondue avec cette force Vitale qui ,
sous les espfeces de l’air et du calorique inspires , semble s’intro-
duire , a la naissance , dans la poitrine et dans le coeur , et a Ja inort
s’exhaler avec le dernier souffle , ou s’ecouler avec le sang. Cette
pensee , qui, en eux-memes comme dans la philosophic, se dis-
tinguait de plus en plus de la matiere , de l’organisation , de la vie
mSrne , il lui fallait un siege special , qui fut la condition nficessaire
et comme lesigne de cette distinction. Mais d6jh les travaux des phy-
siologistes avaient montre que ce siege , c’est la moelle encepha-
lique; et les rapports de cette moelle avec les organes des sens ,
l’espece de sensation que force a y rapporter le travail meme de la
pensee , tout engageait les pbilosophes spiritualistes a accepter cette
determination. L’fune , l’ame raisonnable , Fame au germe divin ,
fut done placee dans la tete , dans le cerveau , h la partie superieure
du coi’ps , separ6e par une espfece d’isthme , le cou , du tronc ou
se trouvaient releguees les antes mortelles, les times a lois neces-
saires. Elle fut par cela meme preservee jusqu’a un certain point de
la souillure de leur contact , et n’eut de communication avec elles
que par l’intermediaire de la moelle epiniere , qui forme avec l’en-
cfiphale le champ des ames , le lien qui les unit au corps. Ainsi se
trouvait assuree , et en quelque sorte rendue evidente aux yeux
(1) Pour Platon, son nom (lit lout; pour Pythagore, voyez Cic6r.,
Tuscul. quwgl. , I, 16, 17, 21; Plut., Plncit. phil., IV, 7 ; Diog. I.aer.,
VIII , 28.
58
DU SIltGE DE L’AME
memes, 1’existence de Fame intelligente, de cette ame qui , du siege
sup6rieur qui lui 6tait assign^ , devait s’elancer , h la mort , vers les
celestes espaces , pour y continuer , a tout jamais , la vie et la per-
sonnalite humaine.
Au contraire , des philosophies qui , envisageant surtout le c6le
physique de notre nature , cOnfondaient a peu de chose prfcs la
pensee avec la sensation, et croyaient que l’ame , Mine raisonna-
ble , quelle que ftit son essence, ou mourait avec le reste du corps ,
ou ne conservait apres la dissolution de ce dernier , ni memoire ,
ni pensee , de telles philosophies , dis-je , bien loin de chcrcher
dans l’organisation un si6ge s6pare a l’Ame superieure , etaient au
contraire conduites cornme par la main <i rejeter syst6matiquement
celui que lui avaient assigne dans le cerveau les physiologistes et
les philosophes spiritualistes. Elies devaient , ii 1’exemple des an-
ciens Ioniens , la renfermer dans 1’endroit du corps , dans l’organe
ou leur semblaient siSger et se confondre le principe de la vie et
celui de la sensibility , afin qu’elle ne put manquer de partager
avec ces principes la mort de leurs conditions inatdrielles. C’est lb,
en effet , ce que firent successivement , et ett vertu de la mfime ne¬
cessity , Aristote , Zenon et Epicure.
Qu’Aristote ait regard6 Fame raisonnable, ou l’entendement
actif , comine une substance, une particule divine, distincte h la
fois du corps et des autres Smes , c’est ce dont il n’est guere permis
de douter (1). Mais il n’est guere moins certain, d’aprfcs l’en-
semble de sa doctrine , suivant l’opinion actuelle de la majority
des critiques (2) , plutot encore que d’aprys un certain nombre
de passages de ses ycrits (3) , il n’est gu&re moins certain que ce
philosophe ytait d’avis que cette ame divine , commune du reste
(1) Elhic. lYicom., X, 7 ; De gener. animal., II, 3 ; De animd, Il , 2 ; III ,
2, 5, 6.
(2) Moshern , Ad Cudwonlii sysl. inlell., pag. 66, 67, 1172; Brucker,
Hist. crit. pliilos. , t. I , p. 826 ; Wyltenbach, De immorl. animce, in opusc.,
t. II , p. 609 ; Ritter, Hist, de la phil. ane. , trad. Iran?. , t. Ill , p. 243.
(3) De animd, I, 5 ; II, 1 ; III , 5, 6; Ethic. JVicom., Ill, 4; De mem.
SUIVANT LES ANCIENS. 59
pendant la vie a toute l’espfice humaine, va, aprfes la dissolution
du corps, sans conscience et sans memoire du passe , se perdre
dans Fame du monde. Or, pour une ame, pour une ame pensante,
une telle fin assureinent equivaut bien 5 la mort eternelle.
L’opinion des stoiciens sur l’avenir de la pcnsee est pour le
tnoins equivalente. Pour la majorite d’entre eux, Fame materielle
comine le corps , bien que formee d’un element plus subtil, ne
devait lui survivre qu’un certain temps (1) , et le repos que les
stoiciens cherchaient dans la mort volontaire n’etait; pas celui de
Fimmortalite.
Quant a Epicure , sa doctrine sur Fame , sur sa nature mate¬
rielle, sur sa dissolution i) la dissolution du corps, a a peine besoin
d’etre rappelee. G’dtaitla mort, la mort instantanee (2); etpour
consacrer une telle doctrine , il lui etait nGcessaire , encore bien
plus qu’a Zenon et a Aristote, de donner a Fame raisonnablepour
siege la cavite de la poitrine , et pour terme de son existence les
derniers battements du cceur.
De tout cet expose des opinions de la philosophic et de lajihy-
siologie ancienne , sur la maniere dont la sensibility et la pensee
doivent fitre rattachfies a Forganisation, me semblent rfisultcr en
substance les points suivants, qui seront comme les conclusions
de ce travail.
A l’origine de la science , a une epoque oil les opinions qui fer¬
ment son domaine devaient participer du sensualisme d’uue civi¬
lisation au berceau , les premiers philosophes grecs , les philoso-
phes ioniens, placerent bien reellement le siege de Fame , de Fame
de la sensibility et de la raison , dans la poitrine et dans le coeur ,
la confondant ainsi avec la vie , et la condamnant a s’eteindre
avec elle.
(1) Cic6r., Tuscul. qucest., I, 31, 32; Plut., Plac. phil., IV, 7; Diog.
Laer., VII, 156, 157 ; Eus6b. , Prepar. evang., XV, 20.
(2) Lucr., Ill, 379, etseq.; Plut., Plac. phil., IV, 7; Diog. Lacr.,X,
65, 66.
60 DU SIEGE DE E’AME SU1VANT EES ANCIENS.
Mais bientot la science mddicale et physiologique, reprdsentee
surtout par Hippocrate , fut amende par la nature de ses dtudes a
reconnaitre quel role necessaire joue le cerveau dans l’exercice
de la pensde , et a offrir ainsi a la philosophie les moyens de
mieux distinguer Fame sentante et surtout pensante des autres
ames , ou des facultes , purement vitales , de la nutrition , de la
gendration , des mouveinents.
Pythagore et Platon s’emparerent de cette donnde , et le pre¬
mier , peut-dtre, fut pour quelque chose dans sa decouverte. lls
proclamdrent 1’un et l’autre que le cerveau est le siege de l’ame
raisonnable , ou l’organe de l’intelligence , et fircnt ainsi faire le
premier pas a la physiologie de la pensde.
Presque contemporaines de Platon , trois ecoles cdldbres de la
Grdce, le Lycee , le Portique , les Kpicuriens , rejetdrent sciem-
ment la doctrine que ce philosophe avait prise de Pythagore et
d’Hippocrate , ddpossdderent le cerveau de sesfonctions d’organc
intellectuel, et guidds peut-dtre par leurs iddes sur l’avenir de la
pensde, placferent dans le coeur, a l’exempledes Ioniens, le sidge
de Fame sentante et pensante , d’une ante qui leur paraissait de¬
voir mourir avec le corps.
Malgrdcette heresie, touta lafois philosophique, physiologique
et religieuse, la doctrine dePythagore, d’Hippocrate etde Platon,
assise sur des bases indbranlables par les travaux de Galien, de-
vint de plus en plus , et fiuit par demeurer sans conteste , celle
de la philosophie, de la physiologie et de la religion, parce qu’elle
est celle de la vdrite. Oribase et saint Augustin, "Willis et Descartes,
physiologistes et philosophes, lirent au cerveau la part qui lui re-
vient dans l’exercice de la pensde ; et si, en admettant que, dans
cet organe , des parties distinctes sont affectdes a telles ou telles
series de phdnomdnes sensitifs ou intellectuels , quelques uns
d’entre eux alldrent au-dela des faits , toujours tracdrent-ils ainsi
une premiere ebauche d’une physiologie de Fintclligence , que
jusqu’a present la science moderne n’a guere fait quereproduire,
mais qu’ii l’avenir elle devra faire oublier.
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE DU SYSTfeME NERVEUX. 61
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE
DU SYSTEME NERVEUX.
FAITS PATHOLOGIQUES
POUVANT SERYIR A DETERMINER I,E LIEU D’ORIGINE ET LE MODE
D’ENTRECROISEMENT DES NERFS OPTIQUES.
Puisque tout le monde admet que les nerfs optiqucs sont les
nerfs spficiaux de la vision , il serait a la fois inutile et fastidieux
de rapporter des faits pathologiques pour confirmer une verit6
que personne ne conteste : aussi me contenterai-je de citer ,
parmi ces faits , ceux qui peuvent repandre quelque lumiere sur
des points restes en litige , tels que l’origine , l’entrecroisement
des nerfs optiques, et j’aurai principalement recours aux cas cu-
rieux d’atrophie signales par les auteurs.
Examinant d’abord les cas qui se rapportent a la question de
l’entrecroisement , je les diviserai en trois categories. L’une ren-
fcrmera ceux oul’atrophie s’etait propagee, enarrieredu chiasma,
dans le meme cdte ; une autre comprendra les faits dans lesquels
cette alteration etait manifeste, en arriere de ce point, dans le
cdle oppose ; la derniere se composera des observations oil 1’on a
vu l’atrophie d’un seul nerf optique , au-devant du chiasma , se
faire sentir aussi , en arriere de lui , dans les nerfs obtiques des
deux cdtis. Je parlerai encore de nerfs optiques atrophies seule-
ment au-devant du chiasma , et des cas anormaux dans lesquels
ces nerfs n’offraient point de jonction mediane. Enfin, apres avoir
62
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE
relate diverses observations dans lesquelles l’atrophie etait deve-
nue appreciable jusqu’aux corps genouilles, ou m6mejusqu’aux
tubercules quadrijumeaux oubijumeaux, observations propres
a dclairer sur la vraic origiue des nerfs optiques , il faudra sur-
tout demontrer que tous ces faits pathologiques , en apparence
opposes, ne sont nullement contradicloires , et que tous s’expli-
quent a l’aide de l’entrecroisemeiH partiel que j’admets avec un
grand norabre d’anatomistes.
1° Cas d'atrophie d’ltn nerf optique propagee , en arriere du
chiasma , dans le mime c6te.
Ydsale (1), ayant dissdqud, & Padoue, une femme dont l’ceil
droit etait atrophid depuis longtemps, observa quele nerf optique
droit dtait , dans toute son it endue , plus mince que le gauche :
« Dexter visorius nerms toto progressu longs tenuior si-
nistro videbatur , non solum in ea sede qua jam ooulo inserl-
balur , verurn in exorlu quoque et in dextra sede congressus
nervorum. Ac prceterquam quod dexter tenuis erat, durior
quoque et rubicnndior cernebatur. »
Yalverda (2) dit que l’on avait de son temps , it Venise , de
frequentes occasions de s’assurer , par la dissection, du defaut
d’entrecroisement des nerfs optiques , parce que les voleurs y
dtaicnt punis , la premiere fois , par la perte d’un des deux yeux,
etqu’ilyen avait beaucoupqui, commettant de nouveaux crimes,
passaient ensuite par les mains du bourreau. II cite des obser¬
vations analogues a celle de Vesale.
Riolan (3) rapporte, d’aprds Cdsalpin, que l’on tronva a Pise ,
en 1590 , 1’un des deux nerfs optiques aminci , depuis son ori-
(1) Decorpor. hum.fabrica, lib. IV, cap., p. 324. Bftle, 1543.
(2) Analome corporis luimani, Venise, 1689.
(3) Amropographia, Paris , 1649, lib. 4, cap. 3.
DU SYSTfcME NERVEUX.
63
gine jusqu’h sa terminaison , et l’autre dans son etat naturel ,
sur le corps d’un homme qui servait aux demonstrations pu-
bliques. Get homme avait eu la vue faible du cote dont le nerf
etait malade , et il avait ete bless6 a la tete du meme cote.
L’auteur en conclut que les nerfs optiques ne s’entrecroisent
point.
Rolfinck (1) a repet6 la meme observation sur une femme.
Sanctorini (2) , ayant ete averti qu’un homme dont le corps
6tait a sa disposition , ne voyait rien de l’ceil droit durant sa vie,
examina les nerfs optiques avec attention. Celui du cote ma¬
lade etait plus mince et d’une couleur plus obscure que l’autre :
ce derangement d’organisation se faisait apercevoir au-delh de
son union avec celui du cote oppose, et jusqu’h son origine la
plus recul6e.
J.-F. Meckel (3), Galdani (4), Burns (5), etc., ont mentionn6
des cas semblables aux precedents.
2“ Cas d’atrophie d’un nerf optique propagee , en arri'ere
du chiasma , dans le cdte oppose.
Scemmerring (6) nous apprcnd qu’ayant rencontre, chez un
homme , le nerf optique droit presque gris et demi-transparent,
au niveau de la selle turcique, il trouva le gauche , en arriere
du chiasma , sensibiement plus grele : « Inveni, ad sellam tur-
cicam, dexlerum fere griseum., semique transparentum , et
scrupulosius ilium adspiciens , sinistro insigniter graciliorem.
(1) Disserl.de Gutia serena, lena, 1669, cap. 4.
(2) Ubsermt. anatom ., cap. 3, p. 63 et 64.
(3) Haller, Grandiss., p. 386.
(4) Opuscul. anal., p. 33 et 35. — Id., dans Mem. delie sociei. Hal.,
t. XII, p. 11, p. 27.
(5) Anatomy of the head and neck. Edimburgh, 1811, p. 359.
(6) De decussatione nervorum opticorum , dans Script, newel. , de
Ludwig., t. I, p. 139et seq.
64 ANA.TOMIE ET PHYSIOI.OGIE
Nudatis nervorum opticorum originibus , in sinistro lalere ,
opticus luculenter brevior debiliorque. Meis ipsemet difjisus
oculis, cerebrum ostendi discipulis , etc. »
Une autre fois Sceuamerring , en examinant l’encephale d’un
epileptique age de quarante ans , confirma sa precedente ob¬
servation : « Vidi inter alia , thalamum sic dictum nervi op-
tici dextri evidenter multo majorem sinistro, et origines nervi
optici dextri , turn ea parte qua pertinent ad thalamum, turn
qua crassitudine sensim sensimque aucta , circumducuntur
cruribus cerebri , multo majores sinistris , usque ad eum lo -
cum quo uniunlur. Ab unione autem ad bulbum oculi usque
non in dextrum , sed in sinistrum latus abeuntem , inveni ner-
vum opticum majorem. »
Un troisieme cas, avant une parfaite analogic avec ce dernier ,
est rapporte a peu pres dans les memes termes.
Ebel (1) eut occasion de demontrer la realite de l’entrecroise-
ment des nerfs optiques , a 1’ aide d’ une observation recueillie
sur le cheval, et Clossius (2) fut aussi teinoin d’un cas semblable :
« Oculi sinistri bulbus ulcere plane consumptus, nervus ilidem
contractus macilentusque crat, et luleo colore deturpatus :
hie e dexlro cerebri lalere orlus cum sano nervo sinistri la-
teris multas fibrarum conjunctions inivit , quern dein de de-
cussans ad sinistrum oculum proccssit. Quod singulare decus-
salionis nervorum opticorum exemplum , ea qua fieri potuit
diligentia, delineavi. »
Michaelis (3) , Caldani (4) , Walter (5) , Wenzel (6) , etc. , citent
(1) Observe/, nevroldg. ex anal, comp., dans Script, nevrol., de Lud¬
wig, t. m,p. 153.
(2) Baldingcrs Journ. ftir Acrzle , 23, Stuck.
(3) Von der Durchlireuzung der A'clmerven, Halle , 1790.
(4) Opuscula anatom., p. 35.
(5) Ucber die Einsdiigung wid die DUrehkreuzumj der Schncrvcn , Ber¬
lin, 1794, p. 97.
(6) De penitior. struct, carebr., etc., Tubingnc, 1812, p. 113, 217.
DU SYSTEME NERVEUX. 65
de nombreux cas d’atrophie d’un nerf optique devenue mani-
festp , derri&re le chiasma , dans le nerf du cotd opposd.
Cuvier, au rapport de Gall (1), conservait dans l’esprit-de-
vin un cerveau de cheval ou l’on. voyait l’atrophie d’un nerf
optique se continuer , sur le cote oppose , derriere le lieu d’en-
trecroisement.
3" Cas d’atrophie d’un seul nerf optique, au-devant du
chiasma , avec atrophic des deux nerfs opliques, en arriere
de ce point.
Les cas dans lesquels on a vu Patrophie d’un seul nerf op¬
tique , au-devant du chiasma , entrainer cede des deux nerfs
optiques en arriere de ce point, sont, au rapport de Meckel (2),
les plus frdquents. M. Cruveilkier (3) va meme plus loin et dit :
« Dans tons les cas d’atrophie d’un ceil , l’atrophie porte spd-
cialement sur un des nerfs optiques au-dela du chiasma; mais
l’autre nerf m’a paru presenter constamment une diminution
notable dans son volume. » Morgagni (h) , Michaelis (5) , Acker-
mann (6), Wenzel (7) , etc. , ont pu se convaincre de la realite
d’une pareille alteration.
4° Cas d'alrophie des nerfs optiques au-devant du chiasma
settlement.
Nous pensons que les cxemples dans lesquels on a occasion de
trouver les nerfs optiques atrophies seulement au-devant du
(1) Anal, elpliys. da stjsl. nerv., 1. I, p. 82. Paris , 1810, in-4".
(2) Manuel d’anal., 1. Ill, p. 113. Paris, 1825.
(3) Trail i d’anat. tlescripi., t. IV, p. 889. Paris , 1838.
(4) Epislol. anal., 18, no 40.
(5) Lac. oil.
(6) Jlltunenbach med. bibl., 1. III.
(7) Loc.cit.
r. i. Janvier 1843.
66 ANATOMIE ET PHYSIOLOGIC
chiasma , sont les exemples les plus nombreux. Pour nous , ils
sont les seuls que , jusqu’h present , nous ayons rencontres cbez
1’homme , et que nous ayolis pu reproduce a volontfi sur les
mammiferes. Cepeildant c’est bien a tort assurement que des
auteurs , n’ayant etc temoins que de cas semblables , ont revoque
en doute toutes les observations prec&lentes.
Morgagni (1) a dissequfi un chien qui depuis longtemps
avait perdu un des deux yeux a la suite d’une plaie. Le nerf op-
tique do ce cote etait plus dur et plus grelc que l’autre , depuis
le globe oculaire jusqu’au chiasma; mais lorsqu’on etait parvenu
a ce point , on ne pouvait apercevoir la moindre difference. La
couleur, la fonne et la consistance fitaient les memes que dans
l’dtat normal. Les couches optiques ne s’61oignaient en rien de
l’etat naturel ; il n’y avait au-dedans de l’ceil malade ni cris-
tallin , ni humeur vitree , ni retine; la choro'ide n’etait meme pas
dans son entier ; il Atait rempli d’une humeur purementaqueuse.
Sabatier (2) assure qu’ayant plusieurs fois examine l’etat du
nerf optique sur des personnes qui avaient perdu un des deux
yeux par divers accidents , il n’a jamais vu qu’il fut altere au-dela
de son union avec celui du cote oppose ; ce qui lui fait craindre
que les auteurs qui ont avanc6 le contraire ne se soient litres
au prejuge ou ils 6taient , que les nerfs optiques ne doivent pas
s’entrecroiser.
« J’ai vu , dit Bichat (3) , deux cas ou , l’oeil etant atrophie ,
le nerf optique du mfime cote etait sensiblement plus retreci
qtte l’autre jusqu’it leur reunion ; mais tous deux etaient du
m6me volume eii arrifere. »
M. Lelut (4) a vu trois cas analogues.
(1) Episi., 18, n° 40.
(2) Anuiomie, 3' Adit., 1791, t. Ill, p. 220.
(3) Anal, descripi., t. Ill, p. 153. Paris, 1819.
(4) Journal hcbdomadaire , t. XIII, n° 168.
DU SYSTfeME NERVEUX. 67
Selon M. Magendie (1) , le plus ordinairemcnt l’atrophie du
nerf optique ne dfipasse point le chiasma. II cite a l’appui de son
assertion I’exemple d’un vieux soldat que , depuis trente-cinq
annees , un coup de sabre avait rendu borgne. L’autopsie de-
montra que l’un des nerfs optiques etait atropine seulement
jusqu’au lieu de lour entrecroisement.
5" Cas cT atrophie des nerfs opiiques propagiie jusqu’aux corps
genouilles.
M. Lelul (2) rapporte quatre observations de cecite complete
par amaui'ose , dans lesquelles il a constate l’atropbie et le ta-
mollissement des deux nerfs optiques , tlabs tout leUr trajet ,
jusques et y compris les corps genouilles externes.
« Dans un grand nombre de cas d’atrophie des nerfs optiques ,
dit M. Cruveilhier (3) , qtie j’ai eu occasion d’exatninef chez
rhomme, 1’atrophie portait stir le corps getiouillC exterhe. »
6" Cas d'atrophie des nerfs optiques propagee jusqu’aux
tubercules quadrijumeaux.
« Lorsque le nerf optique , dit Gall (h) , etait atrophie , nous
avons toujour s observe que le tubercule anterieur qui lui appar-
tient (nates) avait seusiblement diminue de volume. »
Wrolick (5) , au rapport de Duges (6) , a relate l’observation
d’un enfant aveugle, a l’autopsie duquel « on trouva une atro- .
phie des nerfs optiques , des couches optiques et des tubercules
quadrijumeaux. »
(1) Fond, du sysl. nerv., t. It, p. 14). Paris , 1839.
(2) M<Sm. cit.
(3) Anal, descript., t. IV, p. 888. Paris, 183G.
(4) Ouv. cit., p. 82.
(5) Mim. d’anat. cl de. physiol. Amsterdam , 1822, in-4°.
(r>) Physiol, comp ,1. I, p. 29G.
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE
Chez une femme aveugle, M. Mageudie (1) a constate des al¬
terations bien remarquabies dans l’appareil nerveux dc la vision :
o Les nerfs optiques, dit-il, sont atrophies , et cette atrophie est
d’autant pins prononcee qu’on sc rapproche davantage de leur
chiasma ; a cet endroit , ils representent plutot un ruban aplati
qu’un faisceau cylindrique, et ils paraissent reduits a lour coque
fibreuse. La matiere medullaire centrale de ces nerfs a du
disparaitre , it en juger par leur transformation et leur amincisse-
ment. On ne voit pas que l’un des nerfs soit plus altdre que
l’autre. Au-del'a dc l’entrecroisement , 1’atrophie persiste ,
et meme les nerfs ne sont plus constitues que par une lame
demi-transparente , offrant le brillant du tissu corn6 , et n’attei-
gnant qu’it peine les points d’ou naissent leurs ratines. Les tu-
bercules quadrijumeaux anteriears , surtout le droit, sont di-
minues en volume , et un peu ramollis. »
Dans le m6moire dejit cite , M. Lelut mentionue des exemples
ou l’atrophie s’est fait sentir jusqu’aux eminences testes.
7“ Exemples dc nerfs optiques non reunis sur la ligne
medians.
Yesale (2) raconte un de ces cas remarquabies dans les
termes suivants : « Nervos visorios in congressu invicem non
eonnasci, neque se contingere vidimus. Quarn sedulb autem
ac sollicite cjus viri familiaris interrogaverimus . num illi
omnia geminaperpetub oculis observarenlur, neminem natural
operum cognitions flagrantem ambigere sat scio, at nihil
aliud resciscere licuit , quitm ipsum de visu nunquiun con-
questum fuissc , visu que praestanti semper valuisse , familiares-
que de visorum duplications nihil unquam intellexisse. >.
(1) Ouy. eit., p. 141.
(2) De coip. hum. fab., lib. 4, cap. 4, p. 325. Bale, 1543.
SISTEME NEKVEUX.
G9
Valverda (1) et Loesel (2) disent avoir egalcment observe la
curieuse anomalie rencontree par Vesale. « Ipse , dit Valverda ,
in nonnullis, division em inter ulrumque nervum observavi; »
et il s’appuie surle casrapporte par ce dernier auteur. Quant it
Loesel, il s’enonce ainsi : « Nervi optici quos natura ante in-
serlionem conslituio chiasmo plentmque decussat, vcl rectius
sociat , nullibi erant uniti scd prorsus disjuncti. » Ces paroles
ne s’appliquent qu’a un seul exemple.
Est-ce a tort ou a raison que la realite de ces faits a etc mise
eu doute ? S’agirait- il simplement do dechirures accidentelles du
chiasma , dchappees a l’observation de ces auteurs ? A cause de
l’admiraliou que nous inspire l’ouvrage de Vesale, nous ne
saurions nous defendrc d’uue grande reserve, et nous croirions
plutot a Finexacdtude des documents transmis sur l’etat de la
vue , qu’a unc erreur de cet anatomiste , qui , observant un
pareil cas, en sentait si bien toutc la portec. D’aillcurs que
sail-ou de l’influence du chiasma sur la faculte visuelle , pour ne
pas admetlre la possibilite de son exercicc sans chiasma ?
REFLEXIONS SUR LES FAITS PATHOLOGIQUES PRECEDENTS.
L’entrecroisement partiel des nerfs optiques elant admis,
tous ces faits sont faciles a expliquer, et quelques uns servent
a eclairer l’anatomisle sur la veritable origine de ces nerfs.
Puisque leurs fibres sont, les unes externes ou dtrecles (3), el
Ies autres internes ou entrecroisecs (U) , on concoit que , si fa¬
ll) Anal, corp Imm., trad. Iat. de Columbo , lib. 7, cap. 3, p. 311.
Venise, 1589.
(2) ScriUinium renum , p. 59. Koenigsberg , l(i42.
(3) Les fibres direcles marchcnl du memo cold , depuis lc globe ocu-
laire jusqu’a la couche oplique et jusqu'aux tubercules quadrijumeaux
correspondants.
(4) Les fibres entrecroisies faisant partic (au-devant du chiasma) du
nerf optiquc droit , par exemple , sc portent, en arriere de cc chiasma ,
dans le nerf optiquc gauche.
70 ANATOMiE ET PIIYSIOLOGIE
trophic porte plus specialement sur les premieres , elle deviennc
sensible dans toute 1’etendue du meme nerf, depuis l’origine de
celui-ci jusqu’k sa terminaison; qu’au contraire, si, au-devant
du chiasma, l’atrophie interesse principalement les secondes
( le nerf optique droit, par exemple ) , elle se prononce, en
arrifcre du chiasma , dans le nerf optique gauche. Voilk pour
les deux premieres series de faits , contradictoires seuleinent en
apparence. Mais on doit comprendre que , dans la majorite des
cas , l’atrophie alteindra la totality des fibres d’un meme nerf
optique ; or, puisqu’en arriere du chiasma ces fibres se rendent,
les unes a droite et les autres k gauche, 1’alteration pourra done
devenir manifesto dans les deux cotes k la fois , si pourtant elle
est parvenue a frauchir la commissure. On a vu que , selon
Meckel et M. Cruveilhier, les cas de cette troisikme s6rie sont
les plus nombreux.
Maintenant, on se rappelle que 1’atrophie tantot s’est arr£t6e
a la commissure , tantot est parvenue aux corps genouilles ex-
ternes , et que d’autres fois enfin elle s’est propagee jusqu’aux
tubercules quadrijumeaux. Quelques auteurs ont invoque les
resultats pathologiques pour determiner 1’origine des nerfs op-
tiques , et n’ayant observe , par eux-memes , que des faits dans
lesquels Fatrophie ne dfipassait point les corps genouilles ex-
ternes , ils en ont conclu que ces nerfs n’allaient pas au-dela ,
etque les tubercules quadrijumeaux dtaient tout-k-fait etrangers
a leur origine. Si l’on voulait raisonner comme ces auteurs ,
n’est-il pas vrai qu’on pourrait aussi bien admettre que cette
origine ne remonte pas plus loin que la commissure, puisque,
clans an grand nombre de cas, l’atrophie n’a point franchi cette
sorte de barriere? Au contraire, en tenant compte de ces faits
dans lesquels la lesion a et<5 appreciable jusque dans les tuber¬
cules quadrijumeaux , on arrive a ces consequences vraies :
1° L’atrophie des nerfs optiques offre plusieurs degres , et elle
parvient settlement jusqu’au chiasma , ou bien jusqu’aux corps
genouilles externes, ou enfin jusqu’aux tubercules quadriju-
DU SYSTEA1E NERVEUX. 71
meauY. 2° Si leg nerfs optiques provieunent des couches op¬
tiques , ils ont aussi ties relations d’origine avec les luberculps
quadrijumeaux.
A. LONGET.
LES MOUVEMENTS DE L’ESTOMAG DEPENDENT -ILS
DE LA PAIRE VAGUE OU DU GRAND SYMPATHIQUE?
L’existence des contraptions de l’estomac , pendant la diges¬
tion , ne saurait etre revoquee en doute : mais il importe , ce
viscere recevant des rameaux du nerf vague et du grand sym-
pathique , de rechercher si l’influence nerveuse motrice lui est
transmise par l’un des deux seulement , ou bien par l’un et
l’autre h la fois,
Bichat (1) , <i propos de Paction des nerfs vagues sur l’esto-
mac , s’Pnonce ainsi : « Je remarque que F irritation d’un de ces
nerfs , ou dp tous les deux , fait contractor- l’estomap , comme
cela arrive pour un muscle volontaire dont on irrite le nerf. II
faut, pour faire cette experience, ouvrir I’abdomen d’un animal
vivaut, et irriter ensuite la huitieme paire dans la region du
coil, afm d’avoir sous les yeux l’organe que l’on fait contracler. a
Selon Tiedemann et Gmelin (2) : « Les mouvements de l’esto-
mac paraissent dependre principalement de l’influence de la
paire vague, et les irritants mecaniques et chiiniques qui agissent
sur ce nerf determinent la contraction de la membrane muscu-
laire , » ainsi qu’ils Pont observe plusieurs fois dans leurs ex¬
periences. Bischoff (3) a fait des observations analogues, et
Schultz (4) a remarque que la galvanisation des nerfs vagues
(1) Anatomic ginirale, 2“ partie, t. Ill, p. 360, 1812.
(2) Recherch , expirim. sur la digestion, trad, de Jourdan , 1™ part.,
p. 374 , Paris , 1827.
(3) Muller’s Arcliiv, 1838, p. 496.
(4) De aliment, concoct., p. 29.
72 ANA TOM IK ET PHYSIOI.OGIE
accroissait le mouvement peristaltiquo. MM. Breschet et Milne
Edwards (1), apres Bichat et avant ces derniers auteurs, avan-
caient en 1825 « qu’en irritant 1c bout inKrieur du nerf pneumo-
gaslrique, soil a 1’aide de Telectricite, soit a l’aide d’un stimulant
mecanique , on determine la contraction des fibres musculaires
de 1’estomac, de memo qu’on determine celle des muscles de la
locomotion en agissant d’une maniere semblable sur les nerfs
de ces organes. »
Au contraire, M. Magendie (2) aurait reconnu que la section
des nerfs de la huitifcme paire ne modifie point les mouvements
de l’estomac. « Ce fait , dit-il , est d’une haute importance re-
lativement a Taction nerveuse ; il rnontre que les fonctions de
ces nerfs ne peuvent 6tre comparees, comme on le fait ge-
nfiralement, h celles des nerfs moteurs ordinaires. La paralysie
suit immediatement la section de ceux-ci ; rien de semblable n’a
lieu pour l’estomac ; les contractions de cet organe ne perdent
rien de leur activite , du moins dans les premiers moments. »
J. Muller (3) n’a jamais vu Tirritation mficanique ou galvanique
du nerf vague determiner les mouvements de l’estomac , tels
qu’on les observe en irritant immediatement cet organe : « Le
nerf vague , dit le professeur de Berlin , n’exerce aucune in¬
fluence motrice sur Testomac ; on a beau Tirriter mecanique-
ment ou galvaniquement au cou , il ne determine aucun mou¬
vement dans ce visefcre , comme l’ont etabli les experiences faites
par Magendie , par H. Mayo et par moi. » Dieckhoff (4) croit
avoir confirme, par ses experiences, les resultats de celles de
Muller, tandis que Valentin (5) mentionne ceuxqu’il a oblcnus,
(J) Achivesgin(r.de mid., t. VII, p. 107, 1825.
(2) JElim. de physiol., t. II, p. 108, 1825.
(3) Physiol, du sysl'eme nerv., Irad. de Jourdan, t I, p. 322.
(4) De actione quam nervus vagus in digeslionem ciborum exerceat ,
Berlin , 1835, in-8", p. 35.
(6) De funci. nerv. cereb. el nerv. sympalh. Berne , 1839, p. 52.
1JU SYSTiiME NERVE UX.
73
sur ties lapins , comme coufirmatifs de l’opiniou de Bichat , de
Tiedemaun , etc. : « N. vago in inferiori et imd colli parte
irritato , motus ventriculi peristaltici eocimii a cardid vel
eliam ab oesophagi exlrcmitale inferiori ad partem pyloricam
progrediuntur. Quam rem . in cuniculo swpissim'e obscr-
vavi. »
Au milieu d’ assertions aussi contradictoires , il n’y avait qu’un
seul parti a prendre , celui de voir par soi-meme , et surtout de
voir souvent Or, je ne crois point allcr au-dela de la verite en
disant que sur plus de cinquante cliiens, qui d’ailleurs etaient
utilises pour d’autres recherches, j’ai constate les resiiltats qui
suivent :
Apres avoir ouvert le thorax et l'abdomen , j’ai irrite me-
caniquement ou galvaniquement les cordons oesophagiens de
la paire vague, d'abord separes de l’cesophage, et sur un- certain
nombrc de ces animanx les contractions les plus manifestos out
eu lieu dans les parois de l’estomac , non pas instantanement ,
mais au bout de cinq a six secondes. J’ai vu parfois cet orgaue
se partager, pour ainsi dire, en deux portions, l’une pylorique,
.1’ autre splenique , et sa coarctation etre portee a un tel point
qu’il etait comme Strangle par son milieu, a l’aide d’un lien ; les
aliments comprimcs sortaient par le pylore. Au contraire, sur
d’autres chiens, les mouvements de l’estomac ont ete difiiciles a
apercevoir ou memc ont manque compMtement , quoiqueje fisse
usage du memc mode d’irritation (1). Profondement convaincu
qu’en physiologic expfirimentale 1’inconstance des phenomencs
tient surtout a ce qu’on ne se place pas toujours dans des con¬
ditions identiques, )e m’appliquai a rechercher avec perseverance
la cause des phenomencs contraires que j’avais observes , et je
reconnus que si l’irritation mecanique ou galvanique des cordons
(1) J’ai d£ja consignfi ces rusultats negatifs dans mon mCmoire inti¬
tule : Rech. cxpir. sur les fonci. des fnisc. de la moelle ipin. el des rac.
spin., etc., 1841. A cetle 6poque , jc n’avais point encore song6 a insti-
tuer l’cxp6ricnce de maniere a me rapprocherdavantagede I’estomac.
74 ANAT0M1E ET P1IYSIOLOGIE
oesophagiens, durant la ckimification, provoque dans les parois
stomacales lesmouvementsl.es plus intenses, ccux-ci, malgre
I’irritation indiquee , sont souvent inappreciables quand I’esto-
mac est toul-a-fait vide, retracte sur lui-meme , et en quelque
sorte au repos.
Ce fait nous autorise done a croire que la paire vague est loin
d’etre toujours chargee de la meme quantile de force nerveuse
motrice; que celle-ci augmente pendant la digestion stomacale,
el que, par consequent, e’est surtout ce moment propice qu’il faut
choisir pour experimenter. Mais , de plus , cette remarque , qui
a echappG aux experimentaleurs , peut servir a rendre compte
des residtats opposes qu’ils ont obtenus , puisque les uns , sans
y prendre garde , ont pu agir lors de l’etat de vacuite de l’cs-
tomac , yet les autres, pendant la repletion et la reaction do l’or-
gane, e’est-a-dire daps des conditions tout-a-fait differentes.
Dans 1’appreciation de ces differences , il ne faut pas non plus
negliger la hauteur a laquelle les irritants ont ete appliques aux
cordons nerveux ; car nul doute que les effets sont d’autant plus
tranches qu’on se rapproche davantage de l’estomac , pour agir
sur les rameaux memes que la huitieme paire lui envoie.
11 importe encore de ne pas confondre les contractions succc-
dant a la stimulation des pneumo-gastriques , avec les mouve-
ments vermiculaires qui, a pres I’ouverlure de l’ abdomen, se
manifcstenl danc I’estomac aussi bien que dans les intestins ,
par suite du contact de l’ air : ce ne sont plus que des mouve-
ments gastriques de cette nature que l’on observe apres la section
des nerfs vagues, et ils s’expliquent par la persistance de l’influx
nerveux dans les ramuscules terminaux de cette paire.
En resume , nos experiences , en memo temps qu’ellcs demon-
trent l’influence motrice de la huitieme paire (1) sur l’estomac ,
font voir que les produits sont d’autant plus constants et mani-
(1) La huitieme paire se compose, pour nous, du pneumo-gastrique
et du spinal confondus cn un seul tronc ; le spinal preside a. lui seal aux
DU SYS'l'EME NERVEUX. 75
festes que l’excitation de ce ncrf a eu lieu plus inferieurement ,
et que surtout ils out etc obtenus pendant la cliymification.
Mais , puisque des rameaux du nerf grand sympathique se
distribuent aussi a 1’csf.omac , il reste ce probleme d’une solution
difficile : lc grand sympathique cst-il ou non Stranger aux mou-
vements de ce viscere ? Les grands nerfs splancbniques et les
ganglions semi-lunaires , telles sont les parties sur lesquelles il
faut operer pour resoudre cette question d’une manjere approxi¬
mative. On ne saurait evidenunent songer a en faire la section ou
l’excision , et par consequent on ne peut que leur appliquer les
irritants mecaniques, chimiques et galvaniques, afind’en deduire
ici une action nulle ou reelle sur l’estomac. Or, sur des cliiens
et des lapins , j’ai galvanise ou mecaniquemcnt excite , a bien des
reprises differentes , les nerfs splanchniques , et quand cet or-
gane etait une fois immobile , je ne suis jamais parvenu a re-
veiller les moindres contractions ; memes resultats negatifs en
agissant sur les ganglions semi-lunaires. Du reste, si Muller (1),
en versaut de la potasse sur ces ganglions , ou en galvanisant
les nerfs splanchniques , a vu les mouvements de l’intcstin. s’ac-
croitre et prendre une grande vivacite, il n’a point dit avoir
observe des diets analogues sur l’estomac.
De ces faits negatifs , nous concluons que les mouvements vi¬
sibles de l’estomac pendant la cliymification ne semblent en rien
dependre du grand sympathique. Celui-ci aurait-il au contraire
quelque influence sur ces legers mouvements vermiculaires que,
meme apres la section de la paire vague , on observe encore dans
l’estomac soumis au contact de l’air ? Si je le suppose , j’avoue
qu’ici toute demonstration directe me parait impossible.
A. LONGET.
mouvements influencis par ce tronc nerveux. ( Voir noire (n6m. intitule .
Recherches expirim. sur les fonclions des nerfs et des muscles du larynx ,
et sur Cinfluence du ncrf accessoire de Willis dans la phonalion , Paris ,
1841.)
(I) Physiol, du sysl. nerv., trad, de Jourdan , t. I, p. 230, 530, 535.
76
MALADIES MEA TALES.
PATHOLOGIE.
MALADIES MENTALES.
DE L’ETAT DESIGN!! CHEZ l.ES ALIENES SOUS LE NOM
l)E STUPIDITE ;
J. 11A1LLAIIGEK,
Georget a donne Ic nom de stupidite a un genre particulier de
folic que Pinel confondait avec l’idiotisme, et qu’EsquiroI avait
indique comme une variote de la demence ( demence aigue |,
La stupidite pour Georget est caracterisee par l'abseuce acci-
dentelle de la manifestation de la pensee , soit que le malade n’ait
pas d’idees , soit qu’il ne puisse les exprimer.
La suspension de 1’ intelligence, ou bien I’embarras, la con¬
fusion dans les idees , une sorte de defaillance d’esprit qui em-
pechc de les rassembler, sont les symptomes qu’il a assignes a ce
nouveau genre de folie.
M. Etoc, qui a public en 1833 une tres bonne Monographic
sur ce sujet , reconnait avec Georget que la stupidite a pour ca-
racteres principaux la suspension ou l’embarras de l’intelligence.
« Les facultes intellectuelles , dit-il , sont affaiblies ou meme en-
tierement suspendues; les impressions sont rarement percues
distinctement. La plupart des malades voient confusement les
objets qui les entourent ; l’ouie est faible ; les excitants les plus
actifs appliques sur la peau et portes sur les narincs ne sont pas
sentis ou causent a peine une legere sensation de chatouillement
qui n’a rien de douloureux. Quclqucs uns n’ont plus d’idees ;
STUPIDITE. 77
chez d’autres elles arrivent en foule, mais vagues, confuses,
comme a travers un image, lls ne souffrent pas.
» La facullo de comparer les perceptions, le jugement est lan-
guissant on aboli comme eile. Les uns ne se rendent pas compte
de ce qui se passe autour d’eux; ils ne peuvent debrouiller leurs
iddes pour parler ; d’autres ne pensent plus.
ii La memoire , qui recoit aussi ses materiaux des perceptions ,
est obscure et affaiblie , etc. »
Tels sont les symptomes de la stupidite d’apres M. Etoc. A
part les details, ce sont it pen pres les memos qu’avait dfijii in-
diques Georget.
L’opinion de Georget et de M. Etoc, quant a l’etat intellectuel
des abends stupides, a etc adoptee par plusieurs auteurs, et
entre autres par SI. Ferrus, qui definit la stupidite, «rabolition
ou plutot la suspension rapide , apyretique et curable de toutes
les facultes cerebrales (1). »
M. litoc n’admet point avec Georget que la stupidite soit un
genre particulier de folie.
« Si la diminution ou la suspension accidentelle des facultes
suffisait, dit-il, pour caracteriser l’alienation , il faudrait aussi
faire entrer dans cette formule symptomatique la stupeur de la
fievre typhoide, l’engourdissemeut, l’liebdtude de l’apoplectique,
l’insensibilite et l’immobilite du cataleptique. »
Tout cela est evident; la suspension ou raflaiblissement de
l’intelligence ne peuvent a eux seuls constituer ,1a folie.
Qu’est-ce done que la stupidite?
Pour resoudre cette question , M. Etoc a recherche./le quebes
lesions anatomiques pouvait dependi’e cette suspension ou cet af-
faiblissement de 1’exercice intellectuel.
11 a trouve qu’ils etaient le resultat de l’cedeme du cerveau.
Les symptomes de la stupidite, comme ceux de l’hydrocephale,
sont done l’effet d’une compression mecanique. M. Etoc explique
d’ailleurs tres bien , par }e mode different de compression , pour-
(1) Gazette (lea liipit., 1838, Lemons cliniqnes sur les maladies mentales.
78 MALADIES MENTALES.
quoi les symptOmes de la stupidity et de l’hydrocephale ne sont
pas identiquement les mSlnes.
Si l’cedeme de la SubstShce cerebfale n’avait ete observe qiie
chez des personnes sallies d’esprit , il n’y aurait rien de plus a
rechdrcher ; mais C’est au contraire chez des alienes qu’il a 6t6
rencontre.
II restait des lors h examiner ce que devenait le d61ire de ces
malades; comment il etait modi fie par cette compression de la
substance c6r6hrale. C’est ce qu’a fait M. I’itoc en fitudiant l’in-
fluence de la stupidity (e’est-a-dire de l’cedeme du cerveau) sur
le delire des alienes. Voici ce qu’il dit a ce sujet :
« Les symptomes presentent quelques varietes selotl le genre
d’alienation avec lequel ils existent chez le m6me individu.
» Les maniaques agites deviennent calmes; leur delire con¬
tinue , mais il est taciturne ; ils murmurent lehtettiertt quelques
mots incolifirents.
» Chez les monomaniaques la stupidity ajoute encore a leur im-
mobilite ordinaire , a leur indifference pour les choses etrangeres
aux idees qui dominent dans leur pensee. Quelquefois leuf at¬
tention parait recouvrer la faculty de se fixer sur l’objet de leur
delire ; ils semblent faire des efforts pour rompre le lien qui ar-
rete leur intelligence; ils laissent echapper quelques mots, et
retombent dans leur inertie habituelle.
» Les hallucinations et les erreurs de jugement persistent ,
mais elles sont confuses et comme voices ; leur manifestation est
moms gvidente , etc. »
L’cedeme du cerveau a done chez les alienes les memes fcffets
qiie chez les sujets sains d’esprit. Dans les deux cas , il suspend
ou affaiblit 1’exercice intellectuel ; il rend les perceptions moihs
nettes , mais il ne fait rien de plus.
La consequence tirfie de tout ce qui precede par M. Etoc est la
suivante :
La stupidite n’ayant pour effets que la suspension ou retnbafras
des idees ne peut etre regardec comme un genre particulier de
STUPID1TE. 79
folie. Ce n’cst done qU’unc complication , ou , si Ton veut , « un
accident qui, cornme la paralysie, pent s’ajouter a la folic et
it toute autre maladie ; mais ce n’est point une partie integral) te
du groupe de symptomes appele alienation nientale. »
Mais cet accident peut compliquer les diverses vari6t6s de
monomanic oU de manie, d’ou cette autre consequence :
Que le delire des alienes slupides n’a aucun caraclere qui
lui soit propre, ctqu’il peut et doit presenter, chez les diffdrents
malades , ies caracteres les plus opposes. »
Tel est en resume l’etat de la question.
Les observations que j’ai reciteillies ne me permettent point
d’adopter l’opinion de Georgct, de iM. Etoc ct de M. Ferrus, quant
ii l’etat intellcctuel des alienes pendant la duree de la stupidite.
Je n’ai rencontre aucun malade chez lequel 1’iriteliigence ait
ete suspendue.
Chez tous ccux que j’ai interroges , l’excrcice intellectuel avait
continue malgre l’embarras des idees , et le delire offrait con-
stamment les memes caracteres.
Chez tous l’obscurite des perceptions etait devenue la source
d’illusions nombreuses, et bientot d’un etat special, qui ne peut
etre compare ni ii la manie ni ii la monomanie , et qui oltre au
contraire beaucoup d’analogie avec les reves , etc.
Avant d’examiner avec detail ccs differents points , je erbis
devoir citer les faits que j’ai observes.
Observation premBre.
Tentatives de suicide. — Ddlive mdlancoliiiue. — Hallucinations de la vue, de
I'oui'e et du toucher. — Transformation generate des impressions externes. —
Existence dans till itiohde cotrlpl6ieiiicht imagiiialre. — Apparences de stupidite
au plus haul degre. — Gudris ;n apres trois mots.
M. B. , agd de vingt-cinq ans , chef de bureau dans une ad¬
ministration , fut arnene a Charenton ie 12 aout 1833.
Ce jcune homme avait dejii eu anterieurement deux accfcs de
folie, l’un it quinze ans , l’autre a vingt-deux ahs. Le premier
avait dur6 six semaines, le second quinze jours settlement.
80 MALADIES MENTALES.
II resulte dcs renseignements donnes par la famille quo
M. B. entrait a peine en convalescence d’uue fievre intermit-
tente, qui s’etait prolongee pendant six scmaines, lorsque ce
troisiemc accfes a eclalc tout-3-coup , sans cause connue , apres
quelques jours d’une cephalalgie trfes forte. Les symptomes du
debut out , dit-on , ete ceux d’une fievre cerebrale ; il v a eu des
convulsions qui sont revenues a plusieurs reprises pendant trois
semaines. Lc maladc etait dominfi par des idees de suicide. II
aessayedesc frapper avec des instruments tranchauts, de se
precipiter par la fenetre ; il a avale un sou , espdrant ainsi sc
donner la mort , mais cette tentative n’a ete suivie d’aucun ac¬
cident.
On a pratique plusieurs saignecs , fait des applications de sang-
sues et donne des bains. Ce traitement n’a produit aucune ame¬
lioration.
Le malade a son entree il la maison de Charanton est dans
1 Yitat suivant :
Le teint est pale , les yeux fixes , largement ouverts , ordinal-
rement tournes vers la terre. La physionomie a perdu toute ex¬
pression et denote une profondc hebetude. 31. B. passe sa jour-
nee assis a la meme place , dans un etat complet de mutisme ;
il parait etranger a tout ce qui l’enloure. Quand on I’interroge,
il faut parler haut et repeter plusieurs fois les questions pour
obtenir quelque monosyllabe prononce lentement et a voixbasse.
Quand on veut le faire promener, il semble qu’il craigne de
tomber ; il se retient aux poteaux , aux murs , aux personnes
qui sont pres de lui ; sa demarche est d’ailleurs tres lente. La
seule preuve d’activite qu’il donne est la resistance qu’il oppose
quand on le conduit au bain. Souvent aussi dans la journee il
regagne son lit et se couche.
La memoire parait compMtement abolie. La slupeur du
malade est poussee 3 ce point qu’on est oblige de le faire man¬
ger; la malproprete est d’ailleurs si grande, qu’il a fallu sub-
stituer aux vfitements ordinaires la longue blouse de toile des
gdteuoe.
STUPIDITE. 81
La sensibilite est obtuse , rnais persiste. Le sommeil cst pro-
longe , 1’appGtit tres grand.
Peu de temps apres l’entr<5e , M. Esquirol fit mettre un large
vesicatoire ala nuque. Bientot M. B... se plaignit du mal que ce
vesicatoire lui faisait, et des ce moment il commenca a aller
un peu mieux. Ses r6ponses sont plus longues , sa voix plus
forte ; il dit qu’il ne peut debrouiller ses idees , qu’il a quelque
chose qui le gene. La physionomie conserve d’ailleurs son carac-
tere d’hfibetude ; la malpropret6 cst toujours la meme. Parfois
le malade lit tout-a-coup aux eclats en regardant un alifine vfitu
comme lui d’une lojigue blouse de toile , etc.
Le 15 octobre, le mieux devient plus tranche. M. B... est
propre , on lui rend ses v6tements. On apprend qu’il est rnu-
sicien; on l’engage ii repreudre son violon, et, quoique l’in-
telligence soil encore tres embarrassee , il obeit , et fait des lors ,
chaque jour, de la musique pendant plusieurs heures.
Je le quittai dans cet etat aux premiers jours de novembre ,
et quandje le revis au moisde deccmbre, il etait completement
gueri.
Au lieu de l’aliene stupide que j’avais laisse , je retrouvai un
jeunehomme d’une physionomie ouverteet animfie, d’une in¬
struction solide et variee. Je tenais beaucoup a savoirquel avait
et6 l’etat intellectuel pendant les trois mois d’heb6tude et de
stupeur. Sous ce rapport, je ne pouvais m’adresser a un ma¬
lade plus intelligent ni plus capable d’analyser ses impressions et
d’en rendre compte. Je l’amenai ii me parler de ce sujet, et
j’en oblins sans peine les details qui suivent.
L’etat dans lequel ML B. . . cst reste pendant trois mois ne peut
mieux etre compare qu’h un long reve. Autour de lui , dit-il,
tout s’6tait transform^. Il croyait ii une sorte d’amiantissement
general. La terre tremblait et s’entr’ouvrait sous ses pas ; il se
voyait !i chaque instant sur le point d’etre englouti dans des
abimes sans fond. Quand il se retenait aux personnes qui etaient
presde lui, e’est qu’il voulait les empScher de tomber dans les
ANNAI.. MED.-PSTC. T. I. Janvier 18'i-3. (!
MALADIES MENTALES.
precipices qui ressemblaient a des crateres de volcans. M. B. . .
prenait la salle des bains de Charenton pour l’enfer, et les bai¬
gnoires pour des barques. 11 croyait que tous ceux qui etaicnt
avec lui se noyaient. II lui semblait , depuis qu’il avait etc saigne,
que son sang n’avait pas cessd de couler dans la terre. Le v£sica-
toire qu’on lui avait mis a la nuque etait devenu pour lui la mar¬
que des forcats , et il se croyait a jamais deshonor<5 par ce signe
d’infamie. 11 ne pouvait s’expliquer ce qu’Ciaient ces person-
nages bizarres dont il etait entoure ; il avait fini par voir en eux
des morts ressusciles. 11 apercevait son frere au milieu des sup-
plices; il entendait sans cesse les cris de ses parents qu’on 6gor-
geait et qui imploraient son secours ; il distinguait surtout la voix
de son oncle, son bienfaiteur ; chaque cri etait pour lui comrne tin
coup de poignard. Des detonations d’armes ii feu edataient de
tous cotes ; des balles traversaient son corps sans le blesser et al-
laient tuer d’autres personnes. Dans son esprit tout 6tait chaos,
confusion , bouleversement. Il ne distinguait plus les jours et les
nuits ; les mois lui semblaient des ann6es , etc. ; il s’accusait d’ail-
leurs de tout le mal qui se faisait , et c’est pour cela qu’au d6but
il a tente plusieurs fois de se tuer. Plus il souffrait , plus il etait
content , car il regardait ses souffrances corame une juste expia¬
tion de ses crimes. Lorsqu’il commencait a aller mieux , une
lettre qu’il recut de son frere lui fit , dit-il , beaucoup de bien en
le ramenant a des idees plus justes sur sa position.
OBSERVATION DEUXIfcME.
Tentative itc suicide, — Detire m<!lancoliqnc. — Hallucinations. — Transforma¬
tion gdmirale des impressions externes. — Existence dans nil monde compliilc-
incnt imaginaire. — Apparence de stupidity au plus liaut tlegre. — Guerison
apres trois mois.
B. . . , Sg6e de vingt-trois ans , fille publique , est entree It la Sal-
pDtriere le 17 juillet 1838, dansle service de M. Pariset. On n’a
pu se procurer aucun renseignement sur cette malade. Quand je
STUPIDITY
83
Ja vis ua mois apres son entree, j’appris qu’elle etait arrivee.a
l’hospice dans un etat d’apathie stupide des plus prononces ,
qu’elle avait constamment garde le lit. EUe semblait ne pouvoir
se tenir sur ses jambes , et des qu’on la faisait lever elle se cou-
chait par terre.
Lc 22 aoflt elle offrait les symptomes suivants :
B. . . est couchee sur le dos et dans un etat complet d’immobi-
lite ; elle ne repoud a aucune question. Sa physionomie a perdu
toute expression; ses yeux son t fixes, sa boucbe entr’ouverte , ses
levres pendantes ; des mouches se posent a l’entree de ses na-
rines , sur ses levres , sur ses yeux , elle ne fait aucun mouve-
ment pour les chasser. On peut pincer son bras , le piquer avec
des epingles , sans qu’elle cherche a le retirer, sans que sa phy-
sionomie exprime aucune douleur ; c’est avec peine qu’on parvient
a la faire manger. La peau n’est pas chaude ; le pouls bat 68 pul¬
sations par minute. II y a par le vagin un ecoulement assez abon-
dant, fetide, et qui tache le linge en jaune. Les urines et les
matures fecales sont rendues involontairement.
Bientot on a pu faire lever la malade; mais elle passait
sa journee assise et dans une immobility presque complete. Si on
voulait la forcer 'a marcher, elle se rendait a pas lents dans
la cour, cts’y couchait; elle ne prenait d’ailleurs aucun soiu de
proprete ; il fallait toujours la faire manger.
Deux larges vesicatoires avaient 6te appliques aux cuisses
et etaient entretenus avec soin ; on avait fait des frictions avec
l’huile de croton , et administre le calomel a plusieurs reprises.
B. semblait parfois etre un peu mieux ; on la surprenait pleu-
rant. Un jour elle put me donner quelques details sur son etat..
Sa t6te , me dit-elle , etait pleine de bruits de cloches , de tam¬
bours. Elle me faisait signe, en passant la main sur son cou, qu’il
faudrait la tuer pour la delivrer de ses doulcurs.
Le 12 scptembre, il se fit chez la malade un changement
remarquable : elle sortit de son etat d’immobilite et de mutisme ,
MALADIES MENTALES.
mais pour tomber dans une sorte de dClirc enfantin; elle
appelle le medecin son petit papa , et la surveillante sa petite
maman noire. Moi je sais danser, dit-ellc ; je porterai un poids
de cent livres, etc. , tout cela comme le dirait un enfant. La
physionomie a d’ailleurs toujours son caractere d’hebfitude , la
sensibilite est obtuse , la malproprete aussi grande , l’ecoulement
vaginal est devenu plus abondaut.
Ce dSlire ne parut etre qu’une courte transition pour arriver
a la gu6rison ; bientot en effet cette fille devint propre et com¬
mence & travailler; la sensibility 6tait revenue. On avait con¬
tinue les vesicatoires et les purgatifs.
La convalescence se confirma dc plus en plus ; les regies, suppri-
mfies depuis un an, reparurent le lcr dficembrc , etcoulerent
bien ; on put d§s lors regarder la guerison comme complete.
B. . . n’a pu me dire d’une maniere precise cc qui 1’avait rendue
malade; elle m’a seulement appris qu’elle etait sortie de l’hos-
pice des veneriens le 3 juillet , apres y avoir subi un long trai-
tement mercuriel. Quant a ce qu’elle avait 6prouve pendant
l’6tat d’insensibilite et de stupeur dont elle etait sortie , voici les
details que j’obtins : elle ne savait point ou elle etait et ne recon-
naissait personne ; pendant longtemps elle a cru etre au Jar-
din des Plantes aumilmi des animaux. Ainsi qu’elle me l’avait
dit un jour, sa tete etait pleiue de bruits ; elle entendait des
cloches , des tambours , des voix confuses ; tout cela la fai—
sait beaucoup souffrir. Elle a constamment ete preoccupee par
des idees de suicide. Elle a voulu un jour se frapper avec un
couteau , et a tente de se laisser mourir de faim , etc. Elle
ne sentait rien quand on la pincait , excepte dans les derniers
temps.
STUPIDITli.
85
OBSERVATION TROISltME.
1‘lusieiu's tcnlalivcs de suicide. — Delue milancolique. — Hallucinations. —
Transformation giiiuirale dcs impressions cxternes. — Exisicncc dans un mondc
D... , 3g6e de trente-cinq ans , mari6e , m&re de trois enfants,
dont le plus jeune a trois ans , est entree a la Salpetriere,
le 1/t juin 1842 , dans le service de M. Mitivie.
Voici les renseignemcnts donnes par le mari sur les causes
presumees et le debut de la maladie.
I)... a toujours die sujctte aux migraines; ses regies cou-
laient peu , ct pendant un jour ou deux seulement. Depuis un an
un grand changeinent s’est fait sous ce rapport. Les regies con¬
diment pendant quatre it cinq jours, et sont si abondantes
qu’elles constituent des especes de pertes. Le sommeil depuis
six mois est souvent agite ; la malade fait des reves effrayants;
elle se reveille en sursaut , et reveille elle-mfime son mari pour
s’assurer qu’il n’est pasmort. Cette femme prend chaque jour,
depuis trois mois, une tasse de cafe noir it peine sucr6, ce
qu’elle ne faisait point auparavant ; elle a d’ailleurs des inquie¬
tudes et quelques chagrins.
Le 2 juin au matin les regies paraissent; dans la journee on
remet it la malade une lettre cachetee de noir ; elle croit qu’ on lui
annonce la mort de son enfant, et ressent une impression
trfes vive. Cependant cette lettre ne contenait aucune nouvelle
facheuse ; les regies continuent a couler ; le lendemaiu , commen¬
cement du delire. Ce delire est d’abord parliel et sans agitation.
Le troisieme jour il augmente beaucoup. D. . . se frappe de plu-
sieurs coups de canif au cou et a l’estoinac. LaissGe seule un
instant , elle se precipite par la fenetre du premier itage , ct ne
se fait aucune blessure grave. La nature des idees explique ces
tentatives de suicide. On entend dire ii la malade qu’on va
murer les portes et les fenetres , et la laisser mourirde faim dans
MALADIES MENTALES.
la maison ; elle s’attencl a etre jugOe pour les crimes qu’elle a
commis , a etre devoree par des chiens et coupee parmorceaux ;
elle voit des instruments de supplice dans les echafaudages
d’une maison voisine de la sienne ; elle veut empScher son mari
et ses enfants de manger, parce que tous les mets sont empoi-
sonnes , elle-memc refuse de rien prendre : depuis vingt-trois
jours qu’elle est malade , elle n’a mange que deux potages.
Le traitement a consiste en quelques bains et une saignee du
bras assez forte , faite dans les premiers jours.
Voici quels etaient les symptomes au moment de l’cntrec a
l’hospice.
La figure est p&le , les yeux fixes , tournfis vers la terre. La
physionomie a une l<5gere expression de tristesse et d’hebetudc.
Les trails ne sont point contractes , mais ils sont immobiles. La
malade ne fait aucun mouvement ; elle passe sa journee assise <1
la mtSme place. Si on la fait lever, elle reste indefiniment debout,
et ne se rassied point d’cUe-meme. Quand on l’interroge , elle
semble ne pas entendre ; elle ne fait aucune attention h ce qu’on
lui dit. Si on parle haut, et qu’on rdpete plnsieurs fois les
questions , on obtient quelquefois un mot prononce lentemeut
et ii voix basse. D. . . ne mange pas seule, et on ne parvient qu’avec
peine a lui faire prendre chaque jour un ou deux potages. La
sensibility est obtuse , mais persiste. Le pouls est petit , fili-
forme , a peine perceptible ; il y a 100 pulsations par minute.
Constipation.
Apres quelques jours , l’haleine devint ffitide. A la constipa¬
tion succede une diarrhde assez forte. II y a un peu de chaleur
a la peau. D. . . s’6corchc la figure et surtout les oreilles , et on
est oblig6 de lui mettre la camisole de force pour Ten empecher.
Elle n’a d'ailleurs aucun soin de proprete ; ses vetements sont
salis par les urines et les matieres fecales. La stnpeur semble
augmenter. Jc surprends quelquefois la malade debout , immo¬
bile , les yeux largement ouvcrts et fixes. Elle parait cornpletc-
ment 6lrangere a tout ce qui se passe autour d’elle. On lui parle,
STUPIDITY.
87
ou la secoue , on la pince , oil ne peut rien en obtenir. Elle est
comme absorbfic dans une sorte d’extase ; mais sa physionomie
n’oflre aucune expression.
Pour traitement, large vesicatoire a l’un des bras, quclques
purgatifs.
Dans les premiers jours de juillet , M. Rlitivi6 eut plusieurs
fois recours a la douche. La malade la supportait diflicilement ;
elle semblait souffrir; mais on ne put obtenir d’elle un seul mot ;
elle ne poussa pas un cri.
Le 15 juillet, on commence a observer un peu de mieux.
D. . . ne gate plus ; elle mange seule. On parvient merne & lui
faire faire quelques points de couture. D’ailleurs , le mutisme
est presque aussi complet.
1" aout. Le mieux augmente. D... cause un peu; ses 1'6-
ponses sont lentes et breves. Elle ne sait oh elle est. Elle pre¬
tend qu’il n’y a pas de jours et de nuits , que les personnes qui
l’entourent ne sont pas des malades. Elle recoit la visite de ses
enfants, et verse quelques larmes en les. regardant; d’ailleurs,
elle ne les embrasse point et ne leur dit pas un mot.
15 aoiit. Travaille toute la journfie , se tient bien. La figure
reprend de l’expression ; mais la malade ne parle que tres peu.
Elle croit etre en prison et entouree de condamnfis. Elle dit que
c’est une femme qui lui a donne & boire du lait de truie qui i’a
perdue ; que son mari n’est pas coupable , qu’elle seule a fait
tout le mal , etc.
lcr octobre. Depuis huit jours , rhumatisme qui a parcouru
presque toutes les articulations des mcmbres. L’6tat moral n’est
pas modifif.
15 octobre. Le rhumatisme articulaire a cessfi. La malade se
leve , travaille , repond h peine , et a toujours les memes idees.
l,r novembre. Apres une absence de dix jours, je retrouve D. . .
completement gu6rie. 11 s’est opfire dans la physionomie un
changement remarquable, et qui frappe tous ceux qui entourent
la malade. Les traits sont animes et ont une expression plutot
MALADIES MENTALES.
gaie que triste. D. . . s’etonne de la metamorphose qui s’est operce
en elle, et reconnait qu’elle etait dans le delire. Void les details
qu’elle me donne sur l’etat de son intelligence pendant la ma-
ladie.
Tous les objets qui l’entouraient lui apparaissaient avec les
formes les plus bizarres ; elle voyait les figures noires ou jaunes.
Tout cela lui semblait si etrange , qu’elle croyait ne plus etre
en France , mais dans un pays etranger tres eloigne , comme le
pays des n'cgres. Elle prenait la salle ou elle etait pour une pri¬
son , les malades pour des prisonniers , les medecins pour des
geoliers. Elle n’a point reconnu ses parents quand ils sont venus
la visiter. .11 lui semblait que son lit etait bien au-dessousdu niveau
des autrcs , dans une espece de creux. Elle voyait a cote de son
lit comme une ombre , un fantome. Elle ne distinguait point les
jours et les nuits, et affirme qu’elle n’a pas dormi pendant lout
le temps qu’a dure sa maladie. Elle a vu une fois un des arbres
de la cour qui brulait ; il y avail une grande flamme ; elle eut
voulu se lever, mais elle 6tait comme enchainee dans son lit.
Elle cntendail a cote d’elle le bruit d’une mecanique, avec la-
quelle on faisait sauter ses enfants pour les faire souffrir (peut-
etre le bruit que font les machines a vapeur du chemin de fer
d’Orleans qu’on entend dans la salle au passage de chaque con-
voi ). Une voix lui repdait qu’elle etait une malheureuse, qu’elle
devrait etre dans son menage. Elle ne peut d’ailleurs expliquer
pourquoi elle ne repondait pas, pourquoi elle restait inerte et
ne voulait pas manger. Elle n’entendait pas ou entcndait mal ce
qu’on lui disait ; elle etait comme imbecile. Elle s’est rcconnue
peu a peu. Quand elle a vu les choses plus nettement , elle s’est
apercue de F extreme proprete de la salle , des soins qu’on pre¬
nait des malades , et cela lui a fait penser qu’elle ne devait pas
6tre dans une prison , etc.
Les regies sont revenues le 5 novembre ; mais dies ont cesse
le memo jour.
Aujourd’hui 25 novembre, le rhumatisme a reparu et occupc
STUPIDITE.
plusieurs articulations. LY'tat moral cst d’ailleurs excellent,
ct D. . . n’attend pour sortir que la cessation complete de son
rhumatisme.
OBSERVATION QUATRlliME.
Dclire indlancoliipie. — Tentative do suicide. — Hallucinations. — Transforma¬
tion gdntfrnle des impressions externes. — Existence dans ini nionde comphSle-
tement nnaginaire. — Enibarras intellectual. — Sortede revasserie. — Appa-
rcnccs de stupidile. — Guerison apres dix-lmitjours.
Mademoiselle R. . . , ague de trente ans , religieuse novice ,
entree a la Salpetriere lc 12 juillct 18/i2 , dans le service de
M. Mitiviu.
Voici les renseiguements que la malade elle-meme m’a donnes,
apres sa guerison , sur ce qui avait precede et accompagne le
developpement du delire.
Depuis l’enfancc , hemorrhagies nasales revenant toutes les
trois semaines environ ; ellcs s’annoncaient par des douleurs
sus-orbitaires et des etourdissements qui cessaient avec l’dcou-
lement du sang.
A Page de huit ou neuf ans , convulsions pendant deux jours
it la suite d’une vive frayeur.
La menstruation s’est etablie a dix-huit ans ; elle a toujours
cte irreguliere et accompagnee de migraines. Depuis trois ans ,
les regies vont micnx ; mais les migraines ont continue.
11 y a sept ou huit mois, mademoiselle R. . . a et<5 placee, comme
garde-malade , auprfes d’un vieillard de quatre-vingt-deux ans,
dont l’intelligence est affaiblie , et qui a des attaques de nerfs.
Son sommeil a 6te souvent trouble ; il est devenu moins long
et agite par des reves. De tout temps d’ailleurs , lorsqu’elle
avait ses migraines, elle revait beaucoup et parlait haut la
nuit. Pendant le careme , elle est obligee do jeuncr, et sa
sanle s’altcre. Les hemorrhagies nasales sc supplement et n’ont
plus reparu depuis six mois. Le matin , au lever, etourdisse-
MALADIES MENTALES.
ments tres forts , mais qui nc sont plus sums et terminus par
l’6couIement du sang.
Le 7 juillet , contrari6te assez vive , et suppression brusque
des regies , qui avaient paru depuis le matin. Mademoiselle R. . .
se rend a la campagne le jour m&ne , mais tres souffrante de la
tete, tresabattue. Arrivde, elle reconnait ii peine les lieux qu’elle
a habitus , les objets qu’elle a ranges clle-meme. Elle est tout
dtourdie. Dans la nuit, insomnie, malaise, vomissements. Le
lendemain matin , d61ire. La malade se Hive , mais elle ne sail
plus oil elle est; elle n’a qu’incompletemcnt conscience de
ce qui 1’entoure. Elle sort sans prisvenir personne, marche
sans savoir od elle va , sans remarquer aucun des objets qu’elle
rencontre. Elle fait ainsi quatre lieues, et se trouve a Versailles.
Elle s’y reconnait , mais tout est changd autour d’elle. II lui
semble voir la famille royale dans une voiture ; elle se met a
genoux, etc.
Cependant des personnes envoyees apres elle la rejoignent
et la conduisent a l’hopital Saint- Antoine, qu’elle a habite
et dont elle connait les religieuses. Elle y reste trois jours
dans un etat complet de stupeur, ne repondant a aucune ques¬
tion , refusant de manger, ne reconnaissant plus les sceurs. On
se decide ii l’envoyer a la Salpetriere. A son entree , je la trouve
dans l’6tat suivant.
Mademoiselle R. . . est debout, immobile ; sa physionomie offre
un melange d’hebetude et de tristesse ; les yeux sont largement
ouverts et souvent fixes. J’essaie en vain d’obtenir quelques
mots. On dirait que la malade ne m’entend pas ou qu’elle ne
comprend pas mes questions. Elle refuse de manger. Souvent
elle se dirige lentement et connne machinalement vers la porte ;
on la ram&ne a son lit , et un instant aprfes elle recommence.
Elle semble d’ailleurs ne faire nulle attention a ce qui se passe
autour d’elle.
13 juillet. La malade, pendant la nuit, s’est levie plusieurs
fois , comme pour s’en aller. II a fallu que la veilleuse la fit re-
STUPIDIT1S.
91
coucher. Ce matin M. Mitivifi obtient quelques reponses , mais
breves, lentes, decousues et souvent interrompues par des in-
tervalles de silence. Si on cessed’interroger mademoiselle R. , elle
retombe dans son calme apathique. Ses yeux s’arretent tantot sur
tin point , tantot sur un autre ; alors il lui arrive de prononcer
un mot qui n’a aucun rapport avec ce qu’on lui a dit. II semble
une personne qui rSve. De nouvelles questions tirent la malade
de cet 6tat et fixent de nouveau un peu son attention ; elle essaie
alors d’expliquer ce qui a pr<5c6d6 son entree , et ne peut y par-
venir. Il est Evident qu’elle fait des efforts, qu’elle cherche, mais
ses idiies lui ecliappent. La voix est sourde. 11 y a un peu d’M-
sitation et memo d’embarras dans la prononciation.
15 juillet. Legere amelioration. La malade rfipfete parfoisune
partie de la question qu’on lui fait comme pour mieux la com-
prendre, puis elle repond lentement , brievement , h voix basse.
Il faut la stimuler tres fortement pour obtenir quelques mots;
elle ne mange que tres peu et par contrainte ; insomnie , pas de
fievrc , ventre libre.
18 juillet. Le mieux est plus prononce. Mademoiselle R. . . com¬
mence a travailler ; elle mange seule. Les reponses sont plus lon¬
gues, quoique toujours faites lentement et a voix basse. Un
peu de sommeil.
20 juillet. Les regies ont paru hier ; la malade semble moins
bien ; elle continue eependant it travailler.
25 juillet. Apres avoir dure trois jours , les regies ont cesse.
Depuis le 22 , il s’est fait un changement remarquable ; made¬
moiselle R. . . parle longuement et avec facilite ; sa physionomie
s’est animee, ses idees sont nettes. On n’a plus besoin de l’in—
terroger, c’est elle qui va au-devant des questions. Hier elle a
recu la visite des soeurs de l’hospice Saint-Antoine, et cette visile,
dit-elie, lui a fait grand bien en remettant de l’ordre dans ses idees.
Des ce moment la guerison est complete.
Le traitement a consiste dans des bains , une
vail, etc.
douche , le tra-
92
MALADIES MENTALliS.
Void les details que mademoiselle R. m’a donnes sur son
etat intellectuel pendant sa maladie.
Elle ignorait completement qu’elle fut dans un hospice ; elle
prenait les femmes qui l’entouraient pour des soldats deguises.
Quandon l’a conduite au bain , ou etaient deja d’autres malades ,
elle a essayd de se noyer pour echapper aux violences de ces pr6-
tendus soldats; elle ne voyait que des figures hideuses et mena-
cantes ; on eut dit que tout le monde etait ivre. Elle croyait que
Paris etait a feu et a sang , et qu’on avait egorge toutes les re-
ligieuses; elle s’altendait clle-meme a chaque instant h etre sa¬
crifice ; elle voyait sur le plancher des trappes qui recouvraient
un vastc souterraiu dans lequcl elle craignaitdc tomber. Le bruit
qu’on faisait en frotlant le parquet 6tait devenu pour elle celui
d’une scie avec laquelle on travaillait pour faire dcrouler la
maison ; die redoutait de voir eclaler un vastc incendie. De tout
ce qu’elle entendait, ilne ressortait pour elle que ces phrases :
11 faut la tuer , la briiler, etc. Elle avait conlinuellement un fort
bourdonnement d’oreilles qui l’empechait de distinguer ce qu’on
lui disait; on l’interrogeait a voix basse sur toute sa vie, et elle
repondait; elle refusait de manger parce qu’elle avait peur d’etre
empoisonnee , etc.
Parfois mademoiselle R. . . entrevoyait comme une courte lueur.
11 lui semblait qu’elle allait se reconnaitre et sortir de cet etat si
penible , mais elle retombait bientot dans la stupeur ; elle avait
comme un bandeau sur les yeucc; elle se les frottait et les ou-
vrait tres grands pour dissiper le nuage , mais elle ne pouvait y
parveuir et n’y voyait pas plus distinctement. Pendant tout le
temps de sa maladie elle se demandait : ou suis-je?... qu’est-ce
que tout cela veut dire?...
La malade assure que sa guerison est due a la douche d’eau
froideque M. Mitivielui adonnee le 17 juillet. L’impression a ete
si vive qu’elle lui a fait jeter un cri. Jusquc la , cn clfet, malgre
les.terreurs qui l’assiegeaient , elle n’avait pu crier. G’est de ce
moment que date son revejl : depuis lors elle s’ est peu a peu
STUPIDITE. 93
reconnue, et quclques jours apres elle etait completcment
guerie.
Mademoiselle R... caracterise d’ailleurs tres nettement l'etat
dont elle est sortie ; elle ne peut , dit-elle , mieux le comparer
qu’ii un mauvais reve.
OBSERVATION CINQUIfeME.
Diilire m<!lancolii|uc. — Tentatives ilo suicide. — Hallucinations. — Traiufjnna-
lion cles impressions cxternes. — Existence dans un nionde imaginaire. — Ap*
parences de stupidity. — Guerison le trcizieme jour.
L. . . , 3g6e de vingt-deux ans , est accouchtfe, pour la premiere
fois, le 11 mai 1842. Surprise dans la rue par les douleurs, elle
est oblig6e d’entrer chez un marchand de vin , et accouche quel¬
ques heures apres. Le lendemain , on la transporle , non cliez
elle , mais chez son beau-frere , dont la demeure etait plus
proche. Cette circonstance a vivement contrarie la malade, a
cause de l’embarras qu’elle donnait a sa famille et du deran¬
gement qu’elle lui causait. Elle voulait nourrir son enfant,
mais le lait ne montait pas , et la succion s’operait tres diflicilc-
ment : tout cela ajoute encore a son chagrin. Elle paralt tres
ennuyee et ne parle que du desir qu’elle a de retourner chez
elle. Le neuvifeme jour elle se fiiche d’une plaisanterie tres in-
nocente de son mari. Le lendemain au matin , dixieme jour
apres 1’ accouchement , on trouve cette femme dans le delire;
elle se frappe la tete contre les murs pour se tuer ; elle veut tuer
sa petite fille , qu’on est oblige de lui enlever. Les lochies s’ar-
retent ; on fait une application de sangsues aux cuisses.
Le quatrieme jour, depuisle debut du delire, les lochies re-
paraissent un peu. La malade est conduite a l’hopital Beaujon ,
ouelle reste trois jours. Sa cousine, quil’a visitee le lendemain,
et qui donne les renseignements , dit qu’elle etait dans un 6tat
complet de stupeur , et qu’elle n’avait pu s’en faire reconnaitre
ni en obtenir un mot. L... etait immobile et paraissait indiffd-
MALADIES WENT ALES.
95
rente & tout ce qui so passait autour d’elle. Les soeurs de 1’hos-
pice ne parvenaient qu’avec beaucoup de peine a lui faire prendre
un peu de bouillon. Le 25 mai , elle est transferee a la Salpe-
triere , ou je la vois a son entree.
La malade est pale , ses yeux sont fixes , sa physionomie ex-
prime une sorte d’hebetude ; elle ne repond a aucune question ,
parait Girangere ii cc qui l’entoure et refuse de rien prendre.
Les seins sont assez gros , le ycntre sensible a la pression ;
diarrhGe , selles involontaires. La inalade a ses rfegles ; le sang
dont le linge est tacliG est tres rouge et ne ressemble point aux
lochies ; pas de chaleur a la peau ; pouls regulier, ii 65.
29 mai. Meme Gtat ; les regies se sont arretees ; la diarrhee a
cesse (1). La malade est propre ; elle consent a boire. flier, apres
avoir refuse la tisane quon lui ojfrail , elle s’ est levee , et a
pris elle-meme un verre d'eau pure qu’elle a bu. On ne pcut
d’ailleurs obtenir un mot. Les yeux sont fixes et largement
ou verts.
31 mai. Dcpuis deux jours L... pvend dcs potages; elle com¬
mence a rGpondre ; elle se rappelle elre accouchee d’une fdle;
elle regarde tout d’un air Gtonne ; elle demande ou elle est , de-
puis quand et comment elle y a ete amenee; elle pleure et se
plaint qu’on 1’appclle voleuse ; elle pretend elle-meme avoir ete
(1) La malade avait ses regies, et les selles etaicnt involontaires. Les
regies ont cesse , et aussi avcc dies l’cxcrclion involonlairc des matures
locales. II n’y a sans doute ici qu’une simple coincidence ; cependant je
dois dire ce que j’ai obscrvG chez quelqucs alienGes paralyliques au pre¬
mier et au second degrG. II arrive parfois que ces malades ne gdient
qu’a l’Gpoque mcnslruellc ; dies sont propres pendant tout le mois et ne
deviennent giteuses que pendant la durec des regies. Cc fait peut s’ex-
pliquer ou par une aggravation de paralysie, ou par la congestion qui
peut-Glrc sc fait jusqu’a un certain point sur le rectum cn mfime temps
que sur 1’ulGrus. Quelqucs fails me portcraient meme a penser que chez
les alidices en general la constipation est moins forte pendant 1’ccou le¬
nient menslruel.
STUPIDITY. 95
volee ; elle a vu distribuer ses effets aux porsonnes de la salle.
Toules les femmes qui l’entourent portent ses robes et ses mou-
choirs. Ces details sont d’ailleurs obtenus avec beaucoup de peine.
La malade cherche , hesite; elle ne repond que tres lentement.
1 ^ juin. Les souvenirs reviennent peu a peu. L... se rappelle
son sejour 5 l’hopital Beaujon ; mais comment y a-t-elle ete
conduite , combien de temps y est-elle restee ? elle n’en sait rien.
Son Stonnement pour tout ce qui l’entoure est le meinc. Elle re¬
garde dans la cour des malades agitSes , et me demande ce que
sont ces femmes qui font des orgies. Elle continue h pleurcr,
parce qu’elle croit qu’on lui a tout vole et que les autres femmes
portent ses robes.
2 juin. La memoirc revient, laflgure s’anime; L... serecon-
nait ; elle commence a sourire ; elle apprecie qu’elle est dans un
hospice et qu’on ne lui a rien vole. Mes yeux, dit-elle, ne sont
plus comme avant.
4 juin. Les regies ont reparu hier, et coulent assez bien. La
malade va de mieux en mieux ; elle commence k travailler ; elle
est plutotgaie que triste; la physionomie a repris son expression
ordinaire.
7 juin. Les idees sont parfaitement nettes, la mSmoire sure.
La guSrison est entiere.
Le ti-aitement a consist^ en quelques laxatifs.
La malade avant sa sortie m’a donne sur ce qu’elle avait
eprouvd les details suivants :
Au debut , elle a eu conscience de l’6tat dans lequel elle tom-
bait ; elle s’est sentie devenir comme imbecile , comme aneantie.
Bientot tout s’est transforms autour d’elle; ses yeux etaient
comme brouilles, et tout lui apparaissait avec un aspect bizarre. Elle
n’a point reconnu sa cousine qui l’a visitSe ii Beaujon ; elle croyait
etre dans une maison de prostitution ; sa tete etail remplie de
bruits ; elle entendait des voix confuses ; elle ne distiuguait rien ,
ou bien c’Staient toujours des injures! elle voyait devant elle ses
parents morts ; les objets de la salle ne lui apparaissaient' pas
MALADIES MENTALES.
comrae ils sont reellement. Pendant les premiers jours il lui a
scmble qu’elie avait sur la poitrine quelqu’un qui l’etouffait; elle
avaitla bouche mauvaise, trouvait tout amer, et sentait des
odeurs fetides; elle craignait que ses boissons ne fussent em-
poisonnees; elle ne savait ce qu’elle faisait; elle se serait frappfic
elle-meme et aurait frappe les autres sans le vouloir , etc.
OBSERVATION SIXlEME.
Dclirc melancolique. — Existence dans un monde imaginaire. — Apparences de
stupidild. — Ginirison apris huit mois par des acccs do fiuvre inlennitlentc,
M. R. . . , capitaine d’infanterie , age de trente-six ans , entre
a la maison de Charcnton le 8 juin 1832.
Ce malade , d’un temperament eminemment sanguin et d’une
constitution tres forte, avait toujours joui d’une excellente sante ,
lorsque, il y a trois ans, il supprima un (lux hemorrhoidal abon-
dant, a l’aide de lotions froides. A la suite de cette suppression ,
il est survenu un tremblement dans les mains , qui n’a plus
cess6 depuis.
Il y a trois mois, M. R... , pendant une marche, quitte tout-
&-coup son regiment, et s’enfonce dans les bois. On put le re-
joindre, et on s’apcrcut que sa tete etait derang6e. On le
conduisit a l’hospice de Besancon , ou il est reste depuis lots
dans un etat de stupeur et d’apathie tel , qu’on ne pouvait ob-
tenir de lui un seul mot. 11 n’avait aucun soin de proprete.
AmeneaCharenton, M. R... presente les memos symptomes;
sa physionomie est sans expression ; il passe toute sa journee
assis sur un banc , la tete appuyee sur une table. On ne l’entcnd
jamais dire un mot. Si on l’interroge, il repond lentement, avcc
peine, et on constate un embarras evident dans la prononciation.
L’intelligence parait tr6s affaiblie. M. R... ne se rappelle pas
avoir 6t6 militaire ; il ne sait ou il est , ni depuis combien de
temps. Il reste indifferent a tout ce qui se passe autour de lui.
La malproprete est extreme , et force de substitucr aux v6te-
STUPIDITE. 97
ments ordinaires la blouse de toile des gateux. D’ailleurs, le
malade mange et dort beaucoup.
Pour traitement , ventouses scarifiees a la nuque ; plustard,
large vdsicatoire sur la meme partie , sangsues au siege , bains.
Vers le 15 septembre, M. R... fut pris de fievre; il cessa de
manger. La figure dtait pale, terreuse ; les levres couvertes d’une
eruption. Le troisieme jour de cet etat, le malade fut transfere
h l’infirmerie. On put alors constater des acces bien caractdrisds
de fievre intermiltente ; ces aecfcs se renouvelerent deux fois
avec un jour d’intervalle ; puis ils revinrent trois ou quatre fois
d’une maniere irreguliere. Ils cesserent spontanemcnt sans qu’on
eut donne de sulfate de quinine.
La stupeur avail disparu ; M. R. . . rdpondait nettement aux
questions qu’on lui faisait ; il commencait a comprendre sa po¬
sition. — On lui rendit scs vetements. — Le mieux augmenta dans
le mois d’octobrc , et le 15 novembre le malade passa aux con¬
valescents. L’embarras de la prononciation dtait beaucoup moins
sensible. M. Esquirol fit faire de frequentes applications de
sangsues au siege pour rappeler les hemorrho'ides , et il fut assez
heureux pour y parvenir.
M. R... quitta la maison le 17 janvier 1833. Il n’y avait plus
d’embarras dans la prononciation ; la tenue etait excellente ,
l’intelligence tres nette , et on pouvait regarder la guerison
comme complete.
Voici les ddtails que M. R... m’a donnes, avant sa sortie,
sur son etat intellectuel pendant la duree de la maladie.
La stupeur n’etait qu’apparente. Il lui passait dans l’esprit
beaucoup d’idees. Il croyait etre dans une maison de detention
dont il ne devait plus sortir, non plus que les personnes qui
l’entouraicnt, La longue blouse blanche qu’il portait, la loge
qu’il habitait, etaient autant de raisons qui le confirmaient dans
cette id(5e. M. R... fait dater sa gudrison du jour ou un de ses
amis , etant venu le voir, lui affirma qu’il etait dans une maison
de sante , dont il sortirait des qu’il serait bien portant ; il se le
annal. med.-psvc. 1. Janvier. '
98 MALApiES MENTALES.
fit repeter un grand nombre de fois, et finit par rester convaincu.
J’ai recueilli cette observation & une epoquc ou mon attention
ne s’etait point encore port6e sur 1’etat intellectuel des alienes
stupides; avec pins de soin j’aurais, sans nul doute, obtenu
de M. R... des details plus nombreux. Ce fait est d’ailleurs re-
marquable sous le rapport du diagnostic ; car l’eittbarras de la
prononciation 6tait si marqu6 , qu’on avait cru a l’existence de
la paralysie genfirale.
Je crois devoir joindre aux observations qui precedent l’extrait
d’un des faits publics par M. Etoc.
OBSERVATION SEPTIiME. [M. EtOC.)
— Inquietude. — Fatigue. — Frayeur. — Convulsions. —Hallucinations.
— Stupidity. — Pleurdsie. — Relour complet de la raison.
Madame G... , ag6e de trente ans, h la suite d’une impression
morale trfes vive, tomba dans de violentes convulsions, mais sans
pertede connaissance. Bientot, cephalalgic genfiralc et profonde,
bourdonnements d’oreilles, lintements dans la tete. Quelques
jours apres , le delire eclate. La malade entend le canon, voit des
blesses, du sang, des morts, etc. ; elle devient ensuite graduel-
lement comme anfianti'e; ellereste immobile, les yeux fixes, et
dans un etat complet de mutisme. Amenee a la Salpetriere,
elle semble regarder sans voir ; on dirait qu’efie n’entend ni
ne comprend ce qu’on lui dit. Quelquefois elle parait faire des
efforts et rassembler toutes ses forces pour dire : Jugez-moi. .. ,
je n’ai pas vole , je n’ai pas fait de mal , etc. La sensibility est
obtuse.
Le 16 janvier, pleuresie, Aprfes huit jours, guerison de la
pleurdsie , retour graduel & la raison. 11 semble a la malade
qu’elle sort d’un long assoupissement.
« Elle nous apprend , dit M. Etoc , qu’elle croyait etre aux
galeres ou dans un desert ; elle voyait des voitures chargdes de
cercueils ; quelquefois elle reconnaissait ce qui se passait au-
STUPIDITY.
99
tour cl’elle , mais elle ne s’en rendait pas compte distinctement.
Dans sa tele , toujours pesante et douloureuse , ce n’etait que
vague et confusion. II lui venait parfois beaucoup d’idees ; mais
elle ne pouvait les debrouiller assez pour Ies exprimer. D’autres
fois elle ne parlait pas , parce qu’elle ne sentait pas le besom
de parler. Elle se serait laissfi tout faire sans opposer aucune re¬
sistance; elle sentait vaguement qu’elle etait hebetee , et ne
cherchait pas a etre autrement. »
Avant d’ examiner quel est l’6tat des malades dont les obser¬
vations prficMent , et de discuter s’il peut ou non etre rattache
it l’un des genres de folie aduiis jusqu’ici par les auteurs , je
crois devoir presenter rdunis les principaux symptomes qui le
caracterisent.
Apres quelques heures , quelques jours de delire , I’ali6n6
devient graduellement comme aneanti, II reste immobile ; ses
yeux sont largement ouverts et fixes ; sa physionomie perd toute
expression ; son indifference pour les objets extfirieurg est com¬
plete. 11 ne r6pond plus aux questions qu’on lui fait , et semble
quelquefois ne pas les entendre ; ou bien ses reponses sont
lentes , braves , interrompues par des intervalles de silence. La
volonte parait suspendue ; le malade ne prend aucun soin de
proprete; on le lbye, on le couche, on le fait manger. II semble
parfois insensible aux excitants les plus energiques. A voir son
immobilile, la fixite de ses yeux, on le prendrait, dans certains
cas, pourun cataleptique ; mais le principal symptome de la
catalepsie n’existe pas. Tels sont les signes exterieurs que pre¬
sence la maladie au plus haut degre,
Quelques mois se passent dans cet elat de torpeur ; puis ,
tout-a-coup , cette physionomie stupide s’anime , la vie reparait
dans ces traits qu’elle semblait avoir abandonnes. Le malade
commence h repondre ; sa tenue est meilleure ; il mange seul ,
et bientot il consent & s’occuper. Mais il est comme etonne ; il
ne se rend pas bien compte de ce qui se fait autour de lui 5 il
100 MALADIES MENTALES.
regarde avec une sorte de surprise le lieu qu’il habite depuis
plusieurs mois , les personnes qui ne l’ont pas quitte. 11 semble
que tout est nouveau pour lui. 11 demande oil il est , depuis
quand il s’y trouve , pourquoi on l’y a amcne. Pen a peu ses
souvenirs reviennent , il se reconnait , il rentre dans le monde
reel , sa gudrison est complete. Yous lui demandez alors quel
dtait pendant sa maladie son etat intellectuel , ce qui le retenait
dans cet engourdisscment et cette torpeur, pourquoi il ne re-
pondait pas , etc.
Vous apprenez que la pensec n’a pas cess 6 d’etre active , mais
que l’alidne a vficu dans un monde imaginaire. Tout, autour de
lui , s’6tait transforme. 11 n’a cesse d’etre cn proie a des illusions
et h des hallucinations terribles. Il etait dans un desert ou aux
galbres (obs. VII) , dans une maison de prostitution (obs. V) ,
dans un pays etranger et en prison (obs. Ill) ; une salle de bains
etait pour lui l’enfer ( obs. I )',
Il prenait des baignoires pour des barques, un vdsicatoire
pour la marque des forcats , des alien es pour des morts res-
suscites ( obs. I ) , pour des prisonniers ( obs. Ill et VI ) , pour
des Giles publiques ( obs. V ) , des soldats deguises ( obs. IV ).
Les Ggures qu’il voyait etaient hideuses et menacantes ; il lui
semblait que tout le monde etait ivre ( obs. IV ).
11 apercevait autour de lui des voitures chargees de cercueils
(obs. VII), son fr6re au milieu des supplices , une ombre
aupres de son lit , des crateres de volcans , des abimes sans
fond qui allaient l’engloutir, les trappes d’un souterrain (obs. I ,
III, IV).
De tout ce qu’il entendait , il ne ressortait pour lui que ces
mots : il faut le tuer, le briiler, etc. On lui disait des injures ;
sa tete etait remplie de bruits de cloches , de tambour ; des de¬
tonations d’armes h feu Gclataient autour de lui ; ses parents, en
lutte avcc des assassins , imploraient son secours ; on l’interro-
geait sur toutes les actions de sa vie et il repondait ; il enten¬
dait une mecanique avec laquelle on torlurait ses enfants , etc.
STDPIDITfi.
101
( obs. I , II , III , IV, V ). Son corps ctant traverse par des balles,
son sang coulait dans la terre ; il avait sur la poitrine quelqu’uu
qui l’etouffait ( obs. I et V ).
Le malade s’accusait de tous les malheurs; il. avait sans cesse
a l’esprit l’idee d’une sorte d’aneantissement general ; il ne pen-
sait qu’a mourir pour etre delivre de ses souffrances. 11 croyait
qu’on lui avait tout vole, que Paris etait a feu et a sang. Il
s’attendait a chaque instant a etre tu6 , a voir eclater un vaste
incendie , la maison s’ficrouler, etc. ( obs. I , II , IV, V ).
Quelquefois l’aliene n’entendait que confusement ce qu’on
lui disait , h cause des bruits qui remplissaient sa tete ; le plus
souvent il comprenait les questions qu’on lui faisait , mais il ne
peut dire pourquoi il ne repondait pas , pourquoi il ne criait
pas au milieu des dangers imaginaires qui le menacaient.
Qu’est-ce qui rctenait sa volonte, qu’est-ce qui paralysait sa
voix et ses membres ? il n’en sait rien ; quelquefois il aurait
voulu crier, se lever, il ne le pouvait pas. Quand cet etat a cesse ,
le malade a semble sortir d’un long assoupissement ( obs. VII) ,
il a demande ou il etait et depuis quand ( obs. V ) ; il ne peut ,
dit-il, mieux comparer ce qu’il a eprouve qu’a un mauvais
reve ( obs. IV ).
Tcls sont a peu pres les symptomes offerts par les malades
dont j’ai rapports les observations.
Si on analyse cet etat , cn isolaut les principaux traits , on
trouvc qu’il est surtout caracterise :
1° Int6rieurement, par la perte de conscience du temps , des
lieux , des personnes ; par 1’existence du malade dans un monde
imaginaire; des illusions et des hallucinations nombreuses; la
suspension de la volonte ; enfiu par un delire de nature exclusi-
vement triste ;
2» Exterieuremcnt , par l’inertie , l’immobilite , une appareuce
do stupidite, la perte ou la diminution de la sensibilite.
Cet etat me parail avoir beaucoup d’analogie avec l’etat
de rfive.
102 MALADIES MENTALES.
L’homme qui rfive a perdu la conscience du temps, des
lieux , des personnes ; il est aussi transporte momentanement
dans un monde imaginaire ; il a des hallucinations nombreuses ,
et s’il percoit quelques impressions externes , elles deviennent la
source d’autant d’illusions ; on connalt l’histoire du paralytiquc
de Galien et tant d’autres exemples que chacun peut observer
cbaque jour. La volonte est suspendue, et l’esprit laisse errer les
idees comme cela a lieu pendant la veille dans l’etat de rfiverie ;
tres souvent aussi , comme on sait , les rfives sont exclusivement
tristes. Dans le cauchemar, on emit avoir sur la poitrine un poids
qui vous oppresse; e’est aussi ce qui avait lieu dans la sixitime
observation que j’ai rapportee. Enfin , si on veut comparer les
caractfcres extiirieurs , on trouve pendant le sommeil l’inertie ,
I’immobilitfi , l’engourdissement de la sensibility , etc.
Ce qui me fait insister sur cette analogie de l’etat de rSve et
de l’etat morbide que j’ai decrit , e’est surtout la maniere
dont les malades rentrent dans le monde rdel au moment de la
guerison. C’est veritablement une sorte de re veil, mais un rdveil
qui se fait lentement. Rien de plus curieux que de voir l’alienfi
reconnaitre d’un air etonne tout ce qui 1’entoure , resaisir un a
un tous ses souvenirs a mesure qu’il s’filoigne de sa maladie.
Rien de plus net que la manure dont quelques convalescents
caracterisent leur etat anterieur. Il me semble , dit une femme a
M. Etoc, que je sors d’un long assoupissement (e’est celle
qui au milieu d’une infirmeriesecroyaitdans unddsertet voyait
autour d’elle des voitures chargees de cercueils) (obs. VII) ;
la malade qui fait le sujet de la quatrieme observation , et qui a
si bien rendu compte de son fitat , me dit qu’elle ne peut mieux
comparer ce qu’elle a eprouve , qu’a un mauvais reve.
Sans doute tous les ali6n6s ne s’expriment pas aussi nette-
ment quo ceux que je viens de rappeler ; mais ce qu’ils ne
disent pas, on levoit sur leur pbysionomic (itonnee; on pent
le conClure des questions qu’ils font, mais s.urtout des details
qu’ils donnent sur l’etat dont ils sortent. Us 6prouvent , mais
ETABLISSEMENTS D’ALIENEs. 103
plus lentemcut , ce qu’oh eprouve quelquefois lorsqu’on s’eveille
en voyage dans un lieu oh Ton a couche pour la premifere fois : on
est alors un instant a se reconnoitre , a rassembler ses souvenirs ,
et le reveil complet se fait d’une manure graduelle.
Je ne signale d’aillcurs ici que des analogies ; car, a part l’etat
morbide , il y a entre la stupidity et les rfives des differences
llombreuses qu’il est inutile de faire ressortir.
L’etat que je viens de dficrire petit-il Stre reuni a l’un des
genres de folie admis par les auteurs ? Faut-il , avec M. Etoc , n’y
voir qu’une complication de la folie? Doit-on, avet Georget,
en faire un genre particulier de delire ? Quel norn convient-il de
lui donner ?
Telles sont les questions que je vais successivement examiner.
( Tjx suite au prochain JYumiro. )
RECHERCHES SIR LES ALIMES,
EN ORIENT.
NOTES SOR LES ETABLISSEMENTS QUl. LEUR SONT CONSACRKS
A MALTE (ILE DE ) , AO CAIRE (EGYPTE), A SMYRNE ( ASIE-MINEURE ) ,
A CONSTANTINOPLE (TURQUIE);
Far le docteur J. MOREAU ( de Tours ) ,
Metlecin tic Bicetre.
Il y a quarante ans, au plus, si en France, en Angleterre,
en Allemagne, on eut cherche a determiner, d’une manifere
seulement approximative , le nombre de ; alifinfis existants dans
ces divers pays , les causes auxqueljes il faut le plus souvent
ratlacher les maladies de l’esprit , les formes principales que ces
104
MALADIES MENTALES.
maladies affeetent , l’organisation mfidicale et administrative des
etablissements dans lesquels les lunatiques etaient renfer-
mes , etc. , on eut sans doute rencontre d’innombrables diffi-
cultfis que les efforts les mieux diriges n’auraient pas toujours
surmontees. Toute recherche eut ete vaine , ou presque vaine ,
avant que des hommes de science et dc devouoment , par des
etudes approfondies, une patience infatigable, vinssent a bout
de faire pfinetrer la lumiere dans ce chaos.
De nos jours , en Orient , ou science , administration , tout
fait d6faut a la fois , celui qui veut se livrer a des recherches de
la nature de celles dont nous parlons , se sent arretd a chaque
pas. Reduit a scs seules ressources , sans aide , sans guide , ses
moyens ^investigation sont excessivemcnt bornes. II manque
d’instruments. Le passe n’a rien legue ; e’est a tatons qu’il doit
fouiller dans le present. Aucun des nombreux voyageurs qui ,
avant lui , ont explore les contrees orientales , n’a fixe son atten¬
tion sur le sujet qui l’occupe. Prosper Alpin , qui , comme on
sait , a ecrit un gros volume sur la medecine et les maladies des
Egyptiens , lie dit pas un mot des alienes.
On ne devra done point s’etonner si ce que nous-memes avons
pu recueillir sur cette classe de malades laisse beaucoup a de-
sirer. II nous a ete impossible d’arriver a telles donnees statis-
tiques, dont le chiffre Sieve se prete aux deductions les plus
interessantes et les plus sures.
Je commencerai par decrire brievement les etablissements
consacres aux alienes , dans l’ordre ou je les ai successivement
visites. Les reflexions generales viendront ensuite.
ILE DE MALTE.
Malte , ii proprement parler, ne fait point partie de 1’Orient.
Jetee au milieu de la Mediterranee , a 25 lieues de la Sicile ,
a 83 de Tunis sur la c6te d’Afrique, elle est en quelque sorte
un point intermediate entre l’Orient et I’Occident. Cependant,
ETABLISSEMENTS D’ ALIENfe.
105
bien que faconnee a la civilisation europeennc par ses diftercnts
maitres venus dc 1’Occident, l’tte de Malte, par le caractere, les
moeurs, les habitudes, l’origine tout afrioaine de sa population,
origine si profondement empreinte dans la physionomie des
Maltais, au teint basane, au nez un peu epate , aux levres
epaisses , ii l’oeil noir et vif cache sous d’epais sourcils , dans son
langage surtout, qui a tant d’analogie avec l’arabe vulgaire,
par son climat enfin et les productions de son sol , appartient
bien plus a l’Orient qu’a 1’Occident. Au point de vue physique
el moral , on peut dire qu’a Malte on a dejii un pied en Orient.
C’est done la que doivent commencer nos recherches sur les
alienes.
Malte possede deux Etablissements consacrEs aux alienes ;
l’un est destine aux aliEnEs non agites, l'autre aux furieux
( furiosi ). Franconi, le premier de ces Etablissements, est situE
dans unc espcce de faubourg appcle la Floriana , relie par un
systeme general de fortifications a la ville de Lavalette. G’etait
primitivement une habitation particuliere, dans laquelle les ma-
Iades ont et6 agglom6res sans distinction aucune de leur genre
de folie, et qui, du reste, ne se prete a aucune classification
regulierc. Les epileptiques eux-memes n’y ont point de local
separfi.
Le batimenl.se compose de deux Stages. Le rez-de-chaussee
est occupe par les hommes. Les femmes, occupent le premier
Stage. Les uns et les autres ont la jouissance d’un jardin de
fort peu d’etendue.
Les aliSnSs furieux ( e’est-a-dire les malades agitSs , turbu-
lents ) sont relSguSs dans un batiment attenant 5 l’hospice de la
Vieillesse ( hommes et femmes ). Encore ici , nul classement ,
nulle distinction parmi les malades. Les. sexes seulement sont
sSparSs. Les seules constructions, ad hoc, consistent en une
quinzaine de loges Stroites , fermSes par des portes grillSes en
hois , s’ouvrant sur un corridor obscur, Stroit , mal aSrS.
Les malades sont recus gratuitement dans les Etablissements
106
MALADIES MENTALES.
dont nous venons de parler. Cependant les families peuvent
fournir elles-memes It tous les besoms des malades auxquels
elles s’interessent, les vStir, leur apporter d mange t, etc.
La direction relive de 1’administration gen£rale des hopitaux.
Dans chaque etablissement , il y a un gardien ou chef resi¬
dent , ayant sous ses ordres un nombre indetermine de gens de
service.
Le service medical repose en entier sur un mSdecin non-
rdsident, qui est le plus souvent dans l’obligation d’executer ses
propres prescriptions, atlendu qu’aucun <510ve n’est attache
specialement k sa personne.
Comme on le voit , l’ile de Malte ne s’est encore guere res-
sentie des ameliorations qui , partout ailleurs en Europe , ont
ete apportfies k la situation physique et morale des alifinfis. On
y parque les fous ; on ne les traite pas , ou du moins le traite-
ment qu’on leur fait subir est & peu pr&s insigniflant. Comment
1’Angleterre , qui a eleve dans son propre sein de magnifiques
Otablissements consacrOs au traitement des maladies mentales ,
neglige-t-elle k ce point l’une de ses plus belles possessions
maritimes !
Void quelques details stalistiques que nous devons a l’obli-
geance du docteur S. Axisa, homme de talent et de devouement,
que nous regrettons de voir si mal seconde dans le service dont
il est charge.
11 y avait dans les hospices de Malte , a l’dpoque oil je les
visitai (decembre 1836) en tout 122 malades, dont 60 hommes
ct 62 femmes.
Le nombre des entries, par annee, est de 30 a AO.
A 1’exception de trois ou quatre , tous les malades etaient ori-
ginaires de 1’ile. Leur age etait rcpresente ainsi qu’il suit : de
vingt k trente ans, 57 malades; de trente a quarante ans, ii5 ;
de quarante a soixante ans , 20.
Le temperament rterveux-sanguin m’a paru predominant.
Parmi les causes physiques , la suppression des menstrues pour
KTABL1SSEMENTS D’ ALIENES. 107
les femmes; pour les homines, les maladies inflammatoires
sont notGes comme les plus frequentes.
Les chagrins d’amour et 1’exaltation des sentiments religieux
tiennent le premier rang parmi les causes morales chez l’un et
l’autre sexe.
J’ai comptG 48 llianiaques , 28 hommes et 20 femmes ; —
8 monomaniaques , 3 hommes et 5 femmes ; — 18 femmes et
22 hommes en demence ; — 7 idiots ; — 6 femmes hysteriques ;
— 8 hommes et 5 femmes epileptiques. J’ai examind tous les
malades avec le plus grand soin , je n’ai pas trouvd un seul pa-
ralylique ( paralysie generate). Les guerisons s’elevent 4 26, 30,
chaque annfie.
Des resultats statistiques qu’on vient de lire nous tirons les
consequences suivantes :
1° Relativement au nombre des alienes mis en rapport avec
la population totale de l’ile (elle est de 90 a 100 mille habitants),
aux causes physiques et morales qui developpent la maladie dont
ils sont atteints , aux formes symptomatologiques que cette ma¬
ladie rev St le plus souvent, aux guerisons dont la nature a seule
ici le secret (j’ai dit qu’a Malte les alienes ne subissaient pas de
traitements), etc.,. , Malte nediffere point des diverses contrees
de l’Europe.
2° On a dit, sans toutefois s’appuyer sur un grand nombre de
preuves, faute de renseignements precis sur les contrdes orien¬
tates , que le nombre des alienes paralytiques ( paralysie gene-
rale ) diminuait au fur et a mesure qu’on s’avancait vers le midi.
Nous en trouvons la preuve a Malte , ou, sur 122 alidnes, il m’a
ete impossible de decouvrir un seul paralytique.
3° Nulle part ailleurs on ne saurait trouver un exemple plus
remarquable de l’influence des institutions sociales sur la pro¬
duction de la folie. Nous avons dit que, par son climat, par
1’origine de ses habitants , Malte s’identifiait presque avec l’O-
rient. Par le nombre de ses alienes , elle _s’en separe complete-
ment et se place sur la mCme ligne que les pays d’Europe, dont
108
MALADIES MENTALES.
elle partage les institutions religieuses , civiles et politiques. En
Europe, la grande question de l’influence de la civilisation peut
resler indecise tant qu’on ira , pour ainsi dire , clicrcher les
pieces du proces dans des pays a peu pres egaux au point de vuc
qui nous occupe. G’est a l’examen comparatif de ses deux termcs
extremes et fondamentaux qu’il faut en demander la solution.
Malte reunit ces deux termcs : le climat , le ciel d’Orient d'une
part ; de l’autre les institutions sociales, le mecanisme politique
et religieux , en un mot la civilisation de l’Europc. Le nombre
de ses alienes en dit assez sur l'influence de cette civilisation.
SMYRNE (ASIE-MlNEURE).
A Smyrnc , les alienfis , pauvres et riches, sont places a l’hos-
pice general , etablissement appartenant h la nation grecque , et
reserve exclusivement aux malades de cette nation. Ils sont
soumis au meme regime que les incurables, avec lesquels,
hommes et femmes , ils sont pendant le jour en libre commu¬
nication. Ils Gtaient au nombre de ^ 5 ( 22 hommes et 1 3 femmes)
lorsque je visitai l’hospice. La plupart etaient dans un <5 tat de
demence plus ou moins avanc6, deux maniaques agites, cinq ou
six imbeciles ou idiots. Parmi les hommes se trouvait un indi-
vidu qui , avec une paralysie presque complete des membres
inferieurs, un emb arras assez evident de la langue, pouvait
faire croire a une veritable paralysie generate, d’autant quo
son delire etait exclusivement ambitieux. C’dtait un ancien eeri-
vain qui s’imaginait posseder les plus vastes connaissances en
aslronomie, en physique, en mathematiques , sciences dont il
ignorait le premier mot , et pouvoir, a l’aide de la raagie , operer
toute sorte de miracles. Hatons-nous d’ajouter, cependant, que
les symptomes etaient trop peu nombreux, trop peu precis pour
que Ton fut assure du diagnostic.
Les alienes ne subissent aucun traitement , si ce n’est dans le
cas ou ils sont aHeints de maladies accidentelles.
tiTABLISSEMENTS d’aLTENES.
109
Un seul midecin, aid6 d’un Sieve que lui-meme a forme, est
chargS du service gfineral de 1’hospice ; il ne recoit aucune re¬
tribution. II n’y a point a Smyrne d’Stablissement special destine
aux alienSs de la nation turque.
A quelques lieues de Smyrne, dans la petite ville de Magnesie,
il existe un etablissement dans lequel se trouvent reunis pres
de 150 aliSnGs , qui y sont envoyes par les villes et villages de
tous les points de la cote asialique. On se contente de pourvoir
a leur existence , sans les soumettre a aucune espece de traite-
ment. C’est tout simplement une maison de reclusion a l’usage
des ali6n6s , des idiots , des 6pileptiques , et g6neralement de
tous les individus que le derangement de leurs facultes morales
force a s6questrer de la sociSte. Je ticns ces details du docteur
Masganaz , m6decin en chef de l’hospice de Smyrne. Je n’ai pu
visiter moi-m8me l’etablissement.
La population de Smyrne s’elSve ii 100,000 ames , dont
60,000 Turcs, 10,000 Armeniens, Juifs et Francs ; les Grecs
y sont au nombre de 30,000. G’est done un aliene sur miile
individus de cette derniere nation. La proportion est la m6me
qu’en Europe. Je ne puis rien dire relativement aux deux cents
alien6s renfermes dans l’etablissement de Magnesie. Il m’a Ste
impossible de fixer l’etenduc de pays d’ou proviennent ces ma-
lades. Cependant, A en juger approximativement , tout porte &
croire que leur nombre offre des rapports proportionnels ana¬
logues. Au point de vue de la civibsation , en dehors toutefois de
l’ordre politique , les Grecs de 1’Asie Mineure , comme ceux du
reste de l’empire turc, peuvent etre a beau coup d’egards assi-
miies aux Europeens. Ge que nous avons dit de Malte trouve ici
son application. Les memes causes donnent les memes resultats.
Sous le ciel de l’Asie Mineure , comme sous le ciel de Malte ,
chez des populations d’origine grecque et d’origine africaine ,
les memes conditions sociales exercent sur les facultes morales
de ces populations une influence a peu pres semblable.
HO
MALADIES MENTALES.
LE CAIRE (Egypte).
En de notre ere , le sultan Qalaoun fonda le Morislan
( hospice g6n6ral ) , dont une portion fut r6serv6e aux ali6n6s
des deux sexes. Comme tous les etablissements de bienfaisance ,
le ftloristan est dans la dependance d’une mosquee , de celle dite
du sultan Qalaoun , l’une des plus riches h l’interieur qu’il y ait
au Cane,
Son fondateur pourvut a son entretien en lui assignant le re-
venu d’immenses proprietes situees dans les environs du Caire.
II est administre par des delegues du corps des ulemas. La di¬
rection mGdicale en est confiec a un m&lecin principal , <i un
chirurgien et a un oculiste , dont la charge et les fonctions se
transmettent de pere en fils.
Le local destine aux ali6n6s ( homines ) , dont nous donnons
ici le plan , consiste en quatre rangees de loges ou cellules ,
dont les fenfilres s’ouvrent sur une cour, au centre de laquelle
se trouve un bassin plein d’eau, de 12 a 15 pieds de long, sur
6 ci 8 de large environ. Uerriere les loges regne un corridor
6troit et obscur, sur lequel s’ouvre la porte de chaque cellule.
Ces cellules , ou la luiniere du jour ne p6n6trc presque pas, sont
voutees et peuvent avoir 8 a 10 pieds de longueur, 5 ct 6 de
large , autant de hauteur. Le plancher est 61 eve a 2 pieds environ
du sol , precis6ment au niveau de la crois6e. Dans un coin de la
loge , on a pratique , sur le plancher meine , un trou qui sert de
latrines au malade , ce qui explique l’horrible puanteur dont on
est frappe quand on s’approche de ces tristes reduits. Une natte
de jonc et une cruche d’eau en composent toutle mobilier. Elies
sont au nombre de dix-sept ; quatre d’entre elles peuvent con-
tenir deux malades. Tous les ali6n6s indistinctement , quel quo
soit leur genre de folie , la situation de leur esprit, leur 6tat de
calme ou d’agitation , ont au cou une 6norme chaine dont l’ex-
tr6mite est scell6e dans la muraille , en dehors de la loge. On
etablissements d’alienes. Ill
dirait autant de butes f6roces enchainees dans lent’ cage. La
chaine est tellement pesante qu’elle force les inalades les plus
robustes a se tenir constamment assis , la fete et le tronc pen¬
cils en avant. Leur nourriture se compose principalement de
riz a l’eau , d’une soupe aux lentilles , de viande une fois par
semaine.
Je comptai 21 malades. Autant que j’aie pu m’en assurer par
mon drogman , le delire de la plupart roulerait sur des sujets
religieux o'u erotiques. Le gardien eu chef, vieillard octogenaire,
qui etait depuis plus de cinquante ans dans l’bospice , n’a ete
temoin que d’un seul suicide. Un jeune hoonne, atteint de me-
lancolie, fut trouve pendu aux barreaux de sa cellule.
On amene frequemment dans l’hospice, m’a dit ce ineme
gardien , des individus atteints d’une espece de folie causee par
le Datura stramonium (1). Ge genre de folie est facile A re-
connaitre, On fait prendre au nouveau venu une tasse de lait
chaud , dans laquelle on a mis deux onces environ de sel de
cuisine. Vingt-quatre heures apres , il est rare que tous les ac¬
cidents n’aient pas disparu (toujours au dire du vieux gardien) ,
et que le malade ne soit pas en etat de retourner chez lui.
Le plus grand nombre des malades provient des villages qui
environnent le Caire ; tres peu de la ville meme. Quand on s’a-
vise de les traiter, c’est aux purgatifs salins que l’on a genera-
lement recours. La tradition et 1’experieUce ont appris que ce
moyen , envisage par les Arabes sous un point de vue purement
empirique, reussissait frdquemment. Pendant l’ete, on fait bai-
gner les malades dans le bassin qui est au milieu de la cour.
Un local , en tout semblable a celui que nous avons deceit
(1) La pomme dpineuse (D. slram.) crolt en abondance dans les envi¬
rons du Caire. Pour se venger de leurs ennemis, les Fellahs , ou paysans
arabes , melent los feuilles de cette planlc A celles d’autres plantes dont
its font leur nourriture habituelle.
112 MALADIES MENTAEES.
plus haut , est rfiservd aux femmes alienees. La direction est la
meme. Je n’ai pu obtenir la permission de les visiter. On m’ap-
prit qu’elles etaient au nombre de sept.
CONSTANTINOPLE.
II y a plusieurs etablissements d’aliends a Constantinople. Un
seul merite notre attention ; c’est celui qui est reserve exclusi-
vement aux musulmans. Les autres ne sont que des maisons
particulieres, dans lesquelles on enferme les alienes appartenant,
par leur origine, aux Grecs, aux Armenicns , aux Francs qui
habitent Constantinople.
Le premier, qui fait partie de i’hospice general , est situfi dans '
la partie de Constantinople appelfie Stamboul. 11 a etfi fond<5, il
y a trois cents ans, par un sultan du nom de Mahmoud, dont
on voit le tombeau , non loin de la , adosse ii une mosquee.
Le tresor imperial supporte les frais de cet etablissement, qui
est place sous la direction du medecin particulier du Grand-
Seigneur. Tous les malades qui se presentent sont admis sans
distinction de rang ou de fortune. Nulle mesure de simple po¬
lice n’en regularise l’entrGe ou la sortie. Us recoivent de temps
a autre seulement , et souvent a plusieurs mois d’intervalle , la
visite du mfidecin. Un gardien en chef, seconds par quelques
homines de service , pourvoit a tous leurs besoins. L’usage est
de sSigner ou de purger la plupart des malades dans les pre¬
miers jours de leur arrivee. II y a place dans l’Gtablissement
pour 100 ou 120 malades. II n’y en avait que 23 lorsque je le
visitai ; parmi eux 5 ulemas ou pretres musulmans.
Autant que je pus en juger par leurs reponses que me tra-
duisail mon drogman , par leur attitude , l’aspect de leur phy-
sionomie, etc., plus de la moitie, comprenant ceux qui avaient
fait un plus long sejour dans 1’hospice , etait dans un etat pro¬
nonce de demence. Deux m’ont paru franchement monoma-
niaques. L’on m’en fit remarquer deux autres qui prfisentement
fiT. ABLISSEMENTS D’ALIEN£S. 113
etaient fort calrnes , raais que l’on m’a (lit etre parfois excessi-
vement agites et furieux. Trois semblaient etre sous l’influencc
d’une simple excitation maniaque. Chez aucun d’eux je n’ai
trouve trace de paralysie, soit partielle, soit generate.
Au dire des deux plus anciens gardiens que j’interrogeai avec
soin , les idees religieuses sont dominantes dans le delire de la
plupart des malades. II u’y a jamais eu de suicide dans l’eta-
blissement. 11 y a quelques annees , un alifine assomma un gar-
dien. Peu avant d’entrer a l’hospice , il avait coupe la gorge k
sa femme. II m’a ete impossible d’obtenir les moindres rensei-
gnements sur les causes probables de la maladie.
La disposition architecturale de l’etablisscment est des plus
simples , ct, chose digue de remarque ! presqu’en tout conforme
h celle que couseille M. Esquirol dans la construction des asiles.
Ce sont trois galeries d’egale dimension, enfermant sur ses trois
cOtes une cour carree , au milieu de laquelle est un jet d’eau
ombrage par de hauts platanes. Il y a deux cours semblables ,
divisfies par une muraille avec porte de communication. Ces
galeries , dont le toit tout ondul6 de coupoles est supporte par
des colonnes elancees, ces larges arcades toutes festonndes d’ara-
besques qui les s6parent, ces arbres, cette eau jaillissante , ont
un cachet vraiment oriental. Il y a la comme un beau souvenir
de l’antique civilisation islamique. Malheureusement , ce sou¬
venir fait place a une impression penible quand on pfinbtre dans
les chambres occupies par les malades , car alors on peut se
croire dans une veritable menagerie d’hommes. Ces malheu-
reux , au nombre de A dans chaque chambre , y sont attaches
k cot<5 l’un de l’autre par une enorme chaine de 5 ou 6 pieds de
longueur, fixfie par une exlremite au plancher de la chambre,
pres du matelas sur lequel ils sont accroupis ; de l’autre , a un
lourd collier de fer qui entoure leur cou. A moins de gu6rison,
qu’ils soient calrnes ou agites, ils restent ainsi enchainfe jusqu’a
ce que la mort vienne mettre un terme a leurs souffrances. A
certains jours de la semaine , les portes de l’6tablissement sont
Janvier 1843.
114 MALADIES MENTALES.
ouvertes au public, qui s’introduit j usque dans les chainbres
des malades. J’ai comptfi dans une de ces chambres 12 ou
15 personnes , des homines, des femmes et memo des enfants.
Les extravagances que dfibitait gravement un des aliSnes , c’fitait
un ulema, paraissaient les intfiresser vivement.
Tout ci cote de l’hospice sont des galeries semblables 4 celles
que nous venons de decrire, destinfies exclusivement aux femmes
alifinfies. II m’a fitfi impossible d’obtenir la permission de les
visiter. On m’a dit qu’il y.avait 15 ou 18 malades, sur l’fitat
mental desquelles je n’ai pu avoir aucun renseignement.
Les Armfiniens catholiques possedent , dans le quartier de
Constantinople appelfi Galata-Sdrail , une espece d’infirmerie ,
dans laquelle je troavai 8 alifinfis ( 5 homines et 3 femmes).
Trois etaient dans un fitat de manie calme , deux avaient un dfi-
lire partiel ; les trois autres etaient en dfimence. On ne leur fait
aucun traitement.
Les Armfiniens de la religion grecque ont un fitablissement
semblable a Stamboul.
Les dfitails que je vieus de donner sur les fitablissements con-
sacrfis aux alifinfis , en Egypte et en Turquie , ne nous offrent
pas assurfiment un tableau fidfile de ce qui existe rfiellement
dans ces contrfies. Ce n’est qu'approximativement que nous
pourrous, d’aprfis eux, tenter de resoudre les questions relatives
au nombre des alifinfis en Orient , et aux causes les plus frfi-
quentes de 1’alifination mentale.
L’ignorance, les prfijugfis de toute sorte, le dfifaut de police
rfiguliere et de surveillance de la part de 1’administration , je ne
parle pas de l’fitat de la science qui s’occupe des affections mo¬
rales , cette science u’existe pas , mille causes varifies s’opposent
ii la sfiquestration des alifinfis.
On sait que depuis que l’on s’occupe du sort des alifinfis en
France , en Angleterre , et gfinfiralement dans toute l’Europe ,
le nombre de ces malades semble s’accroitre de jour en jour.
A fur et mesure qu’ils se construisent, les antes se remplissent.
tiTABLISSEMENTS D’ALlMS. 115
II y a quinze ou vingt ans , la France ne possddait qu’un tres
petil nornbre d’etablissements ; aujourd’bui on sent le besoin,
la uecessite d’en elever dans presque tous les departements.
L’examen comparatif du rapport numdrique des abends aux
populations de 1’Asie , de l’Egypte , et aux populations de l’iiu-
ropc , ne saurait done etre exact qu’autant que , dans cette der-
niere partie du monde , on reprendrait les choses ou elles en
etaient il y a cinquante a soixante ans , ou plutot aux temps
d’ignorance et de barbarie du xne sidcle ; car, en 1842, l’Orient,
au point de vue des sciences mddicales, comme de toutes les
autres en general , n’est gudre plus avaned que ne 1’dtait l’Eu-
rope au moyen-age,
Les Arabes , les Turcs ne songent a renfenner qu’une espdee
d’alidnds , ceux que leurs iddes fixes , leur turbulence , rendent
dangereux ou insupportables : Aussi ai-je reinarque que presque
tous ceux que Ton rencontre dans les hospices dtaient ou avaient
dte en proie a un delire qui les avait rendus la terreur des petv
sonnes au milieu desquelles ils vivaient.
Comme cela a du etre a toutes les epoques, et dans tous les
lieux ou la philanthropic, prdcddde de la science, n’a pas encore
pendtre , on agit envers les alienes comme envers les individus
h penchants pervers , anti-sociaux. On les toldre tant qu’ils ne
sont pas nuisibles ; on est longtemps indulgent pour leurs ex¬
travagances ; puis, enfin, vient le moment ou , dans un intdret
de defense personnelle , il faut songer a les ecarter, a s’en de¬
fair e. Et alors on les plunge dans des cachots, on les charge de
chaines , passant ainsi d’une indulgence imprevoyante a des ex-
ces de rdpression inspirds par une crainte exagerde.
Chez les peuples d’Orient , la folie est gdneralement regardde
comme un mal mere ( morbus sacer ). Elle est envoyde aux
humains par la divinitd , ou par quelque bon ou mauvais gdnie.
Tant qu’un alidnd est inoffensif, les musulmans le vdndrent et
le choisissent comme un favori d’Allah ; s’il est furieux, e’est un
116
MALADIES MENTALES.
mauvais genie qui l’agite et le posskde ; ils le respectent encore ,
mais ils songent a se mettre ii l’abri de ses fureurs.
Les idiots, les imbeciles et les dements ont la plus large part
dans leur veneration et leurs hommages respectueux , dont l’in-
tensite est, comme on le voit, en raison directc de la degrada¬
tion qui pese sur l’intelligence d’uu individu.
Gependant , tout en etant convaincu qu’en Orient un grand
nombre d'alienes restent au sein de leurs families et demeurent
par consequent inconnus ; que la science, si elle venait k s’in-
troduire dans ces contrees , ne manquerait pas d’en decouvrir
en mille endroits ou on n’en soupconne pas meine l’cxistence ,
je regarde comme vraie 1’opinion d’apres laquelle onradmet ge-
n£ralement que leur nombre proportionnel est beaucoup moins
grand qu’en Europe.
Cette opinion , du reste , nous verrons bientot que l’examen
des conditions physiques et morales dans lesquelles se trouvent
les Orientaux suffirait pour la faire admettre ii priori.
Arretons-nous d’abord aux faits; clierchons les alienes en
dehors des 6tablissements dont nous avons parle.
Le Gaire est la seule ville d’Egypte ( la population dc l’Egyptc
peutetre evaluee a 4,000,000 d’habitants environ) qui possede
un hopital pour les fous.
A Alexandrie, ou l’on ne compte pas moins , intra et extra
muros, de 80 a 90,000 habitants, qui renferme plusieurs hopi-
taux pour les maladies ordinaires , on n’a pas m6me songe k re¬
server une seule salle pour les alieues. J’ai trouve dans 1’hopilal
de la marine deux imbeciles et trois nostalgiques, dont un avait,
disait-on , eprouve k plusieurs reprises des acces d’agitation. Le
docteur Greyson, chirurgien en chef, qui etait en Egypte depuis
pres de dix ans, m’assura n’avoir encore observe qu’un seul cas
delimitation. Un Arabe dejk age avait, des son entree kl’hopital,
offert les symptomes d’une lypemanie suicide.. II finit par se
couper la gorge. 11 n’a observe aucune de ces affections convul-
117
1ST A BLISSEM ENTS D’ALlENfiS.
sives dont personne n’ignore les rapports de causalitii avec les
maladies de l’intelligence. 11 n’a vu qu’un seul individu atteint
de convulsions d'un caractere suspect. Selon lui, les maladies
du cerveau (congestions, apoplexies, etc., etc.) sont excessive-
ment rares.
Le docteur Hadgi, mfidecin polonais ; Achim-Bachi ( medecin
en chef) , du 2° regiment de la garde , depuis sept ans qu’il etait
au service de Mehemet-Ali, m’a dit qu’il n’avait eu a traiter que
deux alien<5s. L’un d’eux , jeune soldat sfrien de vingt-cinq a
vingt-huit ans , 6tait atteint de mania intermittente. 11 fut sou-
mis h un traitement antiphlogistique energique , et guerit par-
faitement apres sept mois de maladie. — Le deuxieme fitait un
autre Syrien age de quatorze ans , tambour au 2C regiment de
la garde. Counne le premier, il (Stait atteint de manie interinit-
tente. Pendant ses acces , quand il venait a tromper la surveil¬
lance dont on l’entourait , il courait vers les latrines , se bar-
bouillait d’ordures , en mangeait , et invitait ses camarades a en
faire autant. Des saignees, des d<5rivatifs sur le canal intestinal ,
combattirent la maladie avec succfss. — Le docteur FI*** a ega-
lement rencontrfi deux soldats syriens nostalgiques. L’un d’eux
tomba rapidement dans le marasme et mourut. 11 Stait pfere de
famille. Nulle consolation ne put relever ses esperances. Il est
vrai que la seule dont il fit cas , celle de retourner parmi les
siens , lui Stait impitovablement refusee.
On rencontre assez frequemment, dans les villes et dans les
villages, errant ca et la, vivant d’aumones, des imbeciles ou des
individus en Stat de demence, toujours accueillis avec une pieuse
gratitude par les crSdules musulmans.
J’ai vu plusieurs fois , dans les rues du Caire, un individu de
quarante-cinq a cinquaute ans , couvert de haillons , la tete nue
( ce qui est essentiellement contraire aux habitudes des Egyp¬
tians ) , dont la physionomie et genera lement tout l’ext6rieur
trahissait une profonde demence. Il avait les yeux fermds ; ses
levres , epaisscs et renversees , etaient humectees d’une salive,
MALADIES MENTALES.
118
abondante. Cet homme 6tait montfi sur un ane , que conduisait
un jeune Arabe , et tenait a la main une espfice d’amulette ou
talisman , qu’il donnait machinalement a baiser aux fideles , qui
payaient celte faveur d’une piece de monnaie.
A MinkiC , village de la basse Thebalde , je recus & bord de
la Cange, sur laquelle je remontais le Nil, la visile de deux
individus que Ton me dit etre les serviteurs de deux santons
qui rfisidaient dans la ville. Il 6tait facile , de prime abord , de
reconnaftre en eux deux imbeciles de l’espece de ceux dont les
facultfe morales se sont assez developpfies pour que Ton puisse
encore en tirer quelques services. L’ u n d’eux , de dix-huit It vingt
ans , parlait et s’agitait sans cesse ; il bavait affreusement. D’une
tipaiditfi extreme , il semblait ne nous regarder qu’avec terreur
et se tenait constamment loin de nous. L’autre , plus age et
moins timide, avait le crane d’un veritable hydrocCphale. Ses
jambes , longues et grfiles , le soutenaient It peine. Il ressemblait
It un homme ivre , balbutiant des paroles incohfirentes et tou-
jours les m6mes. je lui donnai quelque argent , ce qui parUt le
rendre fort heureux, car il se iiiit a rire aux Aclats ; puis, chan-
geant brusquement d’attitude et de contenance , etendant les
bras, levant les yeux au ciel d’un air inspire, il s’ecria avec force :
Allah ! Mohammed ! Allah !
Plus loin , dans la ville de Siout , je rencontrai un individu
qui pouvait faire le digne pendant de celUi du Caire. Il etait
dans un Gtat complet de nudite. Des cheveux noirs, epais, tout
souilles de boUc , tombaient eii desordfe sur ses epaules. Sa
barbe, d’une longueur demesuree , etait toUte ruisselante de
salive , et ne laissait voir qu’une partie de ses traits amaigris et
contractes par la souffrance. Sa jambe gauche , rongee par un
ulcere, dtait It dcmi flfichie et semblait paralyse. Il se tra!-
nait pfiniblement , soutenu par deux serviteurs , dont la bonne
mine, le costume assez soigne , contrastaient singulierement avec
la lace cadav6reuse cl la hideuse nudite de leur maitre. II par-
l^it seul , a haute voix , et avec une extreme volubility. M’Ctant
1JTABLISSEMENTS D’aLUJNES. 119
inform^ de ce qu’il disait : « Lui seul le sait, me repondit
na'ivement mon drogman , car il parle une langue iuconnue , la
langue sans doute que les elus d’Allah parlent dans le ciel. »
Les fous vagabonds , de l’espfece de celui dont je viens de
parler, se font , en general , remarquer par une brutale salacit6
a laquelle , du reste , les prejug£s religieux leur permettent de
se livrer tout k leur aise. Les occasions ne leur manquent pas ;
car les femmes auxquelles ils s’adressent , loin de fuir leur ap-
proche , refoivent , tout au contraire , leurs sales caresses comme
une faveur du ciel, et s’y pretent, sans pudeur et avec une
pieuse effronterie , partoul ou la rencontre a lieu , au milieu
des carrefours et sous les ycux de tout le monde.
Lors de mon passage Bairout (en octobre 1837 ) , deux
santons , homme et femme, j’allais dire male et femelle , avaient,
en quelque sorte , le monopole des hommages et de la ven6ra-
tion des vrais croyants. Le hasard les fit , un jour, se rencontrer
dans un bazar. Leurs d£sirs lubriques s’allumferent a la vue l’un
de l’autre ; et sur les lieux memes , sous les yeux d’une foule de
curieux , hommes , femmes et enfants qui firent cercle autour
d’eux , ils se livrerent aux obsc&iites les plus degoutantes , et
consommerent l’acte, a la grande satisfaction des assistants, qui
se retirerent avec le consolant espoir qu’un nouveau saint venait
d’etre engendre.
Ainsi done, en dehors des hospices , ce sont principalement
des imbeciles et des individus en demence que l’on rencontre
au sein des populations. Us sont en petit nombre , car ceux que
j’ai citds sont les seuls que j’aie pu decouvrir en parcourant
l’Egypte d’une extremite a l’autre , d’Alexandrie a Soanne , et
meme en Nubie jusqu’a Oadi-Elfa , par-dela la seconde cata-
racte. Sans doute , quelque activity que j’aie raise dans mes re-
cherches , je n’ai pas toujours ete bien renseigne, et tout porte
a croire que beaucoup de santons sont de veritables alienes.
Quoi qu’il en soit , on ne saurait revoquer en doute que , dans
120 MALADIES MENTALES.
ces contrees , les fous ne soient infiniment moins nombreux
qu’en Europe.
Quelle peut dtre la cause de cette difference ?
C’est en etudiant le climat , l’organisation physique et morale,
en d’autres terrnes , la constitution , les institutions politiques et
religieuses des Orientaux , que nous la decouvrirons.
L’influence du climat comme cause des maladies mentales
est peu connue. L’etude , au reste , que l’on voudrait en faire ,
offrira toujours des difficulty insurmontables ; car, pour l’ap-
precier convenablement , il faudrait pouvoir faire la part rigou-
reuse du climat et des linstitutions sociales , ce qui ne serait
possible qu’autant que les recherches porteraient sur un laps de
temps qui embrasserait des phases diverses de civilisation , deux
periodes extrfimes apportant 1’une et l’autre leurs rfeultats sta-
tistiques relatifs au nombre des alidnds.
Cependant , rien n’empSche de croire que les dfisordres c6re-
braux , dans le cas dont il s’agit , ne font point exception aux
autres maladies , dont la frequence est gen<5ralement en raison
des variations atmosphdriques que presente tel ou tel climat. Les
affections essentiellement nerveuses , telles que la folie , moins
qu’aucune autre , ne sauraient se soustraire a 1’influence que
nous signalons. Personne n’ignore le role que jouent les chan-
gements de saison dans Thistoire de l’alienation mentale; que
c’est, principalement, a l’epoque de ces changements que les
troubles nerveux eclatent , se modifient en bien ou en mal ,
s’exasperent ou guerissent. Nous croyons pouvoir dtablir en
thSse generate que le systeme nerveux n’est puissamment excite
que par des causes de nature et d’intensite variables. Sous Tac¬
tion d’une cause toujours la meme , il cesse de repondre aux
excitations , devient insensible et finit par tomber dans une sorte
d’engourdissement dont il ne sortira que sous Timpression d’une
cause nouvellc.
En Orient , en tgypte , principalement , le climat subit peu
de vicissitudes ; de la son peu d’action sur le systeme nerveux.
121
ETABLISSEMENTS D’ALIENES.
Eii outre , la temperature y est tres 61ev6e , comparalivement
du moins k ce qu’elle est en Europe ; de 11 une sorte d’engour-
dissement habituel des fonctions du systkine nerveux, une demi-
hobetude des facultes intellectuelles , la torpeur des puissances
actives de l’etrc moral, nervorum impotcntiam , mentis tor-
porem ( Hipp. ) , l’apathie physique et morale qui est au fond
du caractfere de tous les Orientaux.
La nature du climat des regions orientales nous donnc la clef
de la constitution morale , des habitudes , des moeurs , des insti¬
tutions politiques et religieuses de ceux qui les habitent.
On a trop de tendance a l’oublier aujourd’hui , c’est 1 la na¬
ture physique qu’il faut demander compte du moral. La cause
immediate des fonctions d’un organe , il ne faut pas la chercher
ailleurs que dans cet organe meme. Mais , en dehors des or-
ganes , il faut tenir compte aussi des causes ginerales qui les
vivifient, du milieu physique , universe!, qui les enveloppe, les
pfinbtre , au sein duquel ils se developpent , in quo vivimus ,
movemur et sumus.
Les moeurs , les habitudes , les institutions d’un peuple , n’est-
ce pas ce meme peuple se developpant , en vertu de sa force
native , de son organisation speciale , des qualites physico-psy-
chiques dont la nature l’a doue ?
Le dogme du fatalisme , l’esclavage , la soumission k la volontd
absolue d’un seul , c’est-k-dire l’abnegation de toute dignite
morale en matiere de religion et en politique (le grand fait psy-
chologique de l’Orient ! ) ne pouvaient prendre racine que dans
la nature apathique et insouciante des Orientaux , dans leurs
penchants k la mollesse , dans l’aversion insurmontable qu’ils
6prouvent pour toute fatigue du corps ou de l’esprit , dans leur
violent amour du kief, pour me servir d’un mot consacr6 parmi
eux , et qui exprime une situation d’esprit dans laquelle ou est
disposes a jouir de tout ce que le present offre de bon et d’agrSa-
ble sans tenir compte de ce qu’il pourrait avoir de penible.
De mtime , la liberty religieuse et politique , le dogme le plus
122 MALADIES MENTALES.
profondement empreint du sentiment de la dignity humaine , le
dogme qui resume tout , en lui seul , et qui est l’expression la
plus complete de tout perfectionnement social , le grand dogme ,
enfin , de Yegalite , 6tait, de toute fiternite , en germe dans la
nature active , remuante , plus intellectuelle que physique , re-
veuse , utopiste de l’homme d’Occident.
L’Orient etait la patrie naturelle de l’islamisme , comme l’Oc-
cident du christianisme.
La folie etant un desordre des fonctions c6r6brales, plusles
causes d’ excitation seront nombreuses et varices , plus ces fonc¬
tions seront expos4es a etre jetees en dehors de l’etat normal.
Autant ces causes sont fr6quentes en Europe , aulant elles sont
rares en Orient.
II y a , dans la nature humaine , un dualisme dont les deux
termes partagent , en quelque sorte , le globe en deux parties ,
1’Orient et l’Occident.
A l’Orient , la vie fnatfirielle , le culte de la matiere sous toutes
les formes , les jouissances physiques , l’amour du bien present ;
a l’Occident , tout ce qui favorise l’activite de l’intelligence , les
jouissances de l’esprit , la satisfaction de l’amour-propre , l’am-
bition , le desir de la gloire et de la reputation.
L’homme d’Occident , tout spiritualise par la doctrine du
Christ , pr6fere les avahtages de l’intelligence , les cultive avec
ardeur, parce qu’il y trouve les jouissances les plus intimes ,
s’efforce merne d’idealiser ses jouissances materielles , et, sije
puis m’exprimer ainsi , j ilatonise , avec saint Augustin , P6-
trarque , J.-J. Rousseau, ses desirs charnels; en un mot, vit
plus par l’esprit que par le corps. Fort de son libre arbitre ,
confiant dans son g6nie , il veut , a force de calculs , de combi-
naisons , scruter l’avenir, prevoir et dominer les 6venements ,
tient sans cesse sa raison en eveil, comme une sentinelle avancee
chargee de veiller sur lui, et suivant les conseils dumaitre,
demande a fin qu’il lui soil dome , ftappe afin qu’il lui soil
ouvert. Cependant , son intelligence, qu’il lie cesse de harceler,
ETABLISSEHENTS D’ALIENES. 123
exposee a de cruels mecomptes , souvent vaincue par les fivene-
ments , trompee dans ses provisions , succombe a la (ache , s’ 6-
gare et tombe dans l’aberration.
L’homme d’Orient , au contraire , prcferc les jouissances
simples et faciles dont la nature est tonjours prodigue , surtout
dans les conti’Oes mfiridionales. II dedaigne celles que procure
le travail , et ne veut rien demander aux arts et a l’industrie. Ce
que Dieu a mis sous sa anain lui suflit. Il est idolatre de la
beaute materielle , dans toutes ses manifestations. Le repos du
corps et de l’esprit est son premier besoin. Il ne chdrit rien
lant que son divan et sa pipe , « Sublime in hookahs , glorious
in a pipe ! » comme s’exprime Byron. POnetre de son impuis-
sance en face des lois qui president aux phenomenes de la na¬
ture, abimant sa spontaneity dans la toute-puissance de Dieu ,
aneantissant en elle sa volontO , sa raison , il ne songe point a
lutter contre la destinee ; il accepte avcc resignation les eve-
nements qu’il n’a pas voulu prevoir. En toute circonstance , il
rend hommage a la toute-puissance et a la justice infaillible de
Dieu. Allah liirim ! et Bakaloum ! telle est sa devise.
Ainsi premunie contre 1’adversitO , & l’abri des Omotions im-
prevues , I’ame du musulman , si peu ambitieuse , d’ailleurs , si
peu tourmentOe , serait difficilement emportOe en dehors des
limites de son etat normal.
Le regime politique auquel sont soumis les peuples de l’Orient
oppose egalement dne puissante barriere au developpement des
aberrations mentales. On sait combien , en Europe , l’homme est
tourmente par le dOsir de s’elever, de se creer, comme on dit ,
une position. La soif des distinctions ne 1’aiguillonne pas moins
que celle des richesses. Il veut monter, monter toujours. Ce
mouvement ascensionnel de bas en haut remue presque 6gale-
ment toutes les classes , toutes les professions , tons les rangs
de la hierarchie sociale. Rien de semblable ne s’observe en
Orient , od chacun , tout au present , peu soucieux de l’avenir,
se trouve bien a sa place , se tient dans les limites que le hasard
MALADIES MENTALES.
154
tie la naissance a trac6es autour tie lui et que sa religion lui a
appris 4 regarder comme sacrees.
Ici se presente une question d’une haute importance sous
le rapport de l’etiologie des maladies mentales. La civilisation ,
comme on l’a dit generalement , est-elle favorable au develop-
pement de la folie ? Si Ton s’en tient 4 l’acception vulgaire du
mot, cela est vrai , au point de vue du fait pur et simple ; au
point de vue thdorique , la question pourrait Stre resolue , a
priori, par I’aflirmative. On dit d’un peuple qu’il estd’autant
plus civilise que les arts , les sciences , l’industrie , etc. , ont 6te
eleves , chez lui , a un plus haut degre de devcloppement. Or,
les sciences, les arts, Pindustrie, supposentune activity cer6-
brale (reguliereou irnSguliere , il n’importe, la question n’est
pas la ) d’autant plus energique et generale , que ceux qui les
cultivent s’approchent clavantage de la perfection (1). N’est-ce
pas la source la plus fdconde des desordres nerveux ? Les causes
(i) Le mot civilisation n’est jamais pris dans un sens absolu , et n’ex-
prime reellement que l’fitat social acluel d’un peuple, le degre ou il est
parvenu de I’echelle de perleclionriemcnt de la condition morale , inlcl-
lectuelle, sensible, ou, comme dans l’dchellc symbolique de Jacob,
l’humanite monte , s’eieve, depuis qu’elle a commence d’etre. Get etat
est favorable au developpement des affections nerveuses , parce que c’est
un etat d’agitalion, de displacement continuel , de lulle incessante,
cntre ce qui s’en va et ce qui arrive, entre le passe et l’avenir, luttc a
laquclle tous les membres dn corps social prennent une part plus ou
moins active, chacun dans sa sphere . Mais cet etat est essentielle-
ment iransiloire et n’esl point la civilisation , ce mot pris dans son sens
absolu.
Arrivie au but providenticl vers lequel elle marche , a travers les
siccles, les revolutions religieuses et politiques, et dont trois grandes
dpoques ont, pour ainsi dire , jalonne la route , l’aviinement du chris-
tianisme , la reforme et la revolution francaise , l’humanite doit y trou-
ver le calme et le repos auquel elle aspire, parce que chacun de scs
membres etanl imbu de plus de science et de plus d’amour, les diffe¬
rences delumiercs, de richcsses , qui sont le fait des imperfections de
I’etat social acluel , et non de la civilisation elle-meme , auront dirninue
fiTABLISSEMENTS D’ALIIiNliS. 125
occasionnelles de la folie sont plus souvenl morales que physi¬
ques. Tous les medecins phr&iopathes sout d’accord sur ce
point 6tiologique , dont l’un des plus distingues d’entre eux, le
docteur F. Voisin , a fait l’objet d’un travail aussi profondement
pense qu’admirablement ecrit. Ge que nous avon's dit des
mceurs , des habitudes religieuses et politiques des Orientaux ,
confirme cette verity ; car la civilisation en Orient ne differe pas
seulement, par sa nature, de celle d’Occident, elle est aussi
moins etendue , moins large , et n’exprime pas une activity
aussi complete de toutes les facultes de la tfite humaine.
En l*lgypte , dans l’espace de quelques centaines de lieues , on
trouve la demonstration de ce que peuvent les institutions so-
ciales pour la production des derangements de l’intelligence.
En effet, si Ton remonte le Nil, a fur et a mesure que Ton s’6-
loigne du Caire , la ville du Delta, oil la civilisation est le moins
arri6r6e , la nature devient agreste , deserte , monotone , les
monts s’exasperent ; des plaines desertes , souvent incultes , des
tentes, des bestiaux remplacent successivement les champs
asscz (elles ne sauraient jamais disparaitrc compliHement) pour ne lais-
ser subsislcr dans le corps social qu’une agitation moderee et utile aux
intiirets de tous.
Aux deux extremities de l’6tat social , l’homme est presque dgalement
a l’abri des maladies qui dfigradent ou tuent les plus nobles de ses fa¬
culties. Dans l’dtat sauvagc , chez des populations dont la vie toule ma-
t£rielle est absorbee par la satisfaction des sculs besoins physiques , la
folie est inconnuc. Dans l’dtat de civilisation complete , a l’autre exlrd-
mit<e de l’etat social , le d6veloppement absolu des faculties morales ,
l’activitd normale et pond<5ree de chacune d’elles priiserve ces memos
facultfts de toute aberration. C’est entre ces deux points extremes que sc
moiitre l’alienalion mentale , au sein du trouble , de 1’agitation qui ,
comme nous le disions toul-a-l’heure , est le r6sultatn6cessaire des ten¬
dances del’humanit6, agitation arrivde, priisentemcnt, a son maximum
d'iritensite, et qui ne saurait plus que dicroitre a fur cl mesure que la
grande famille humaine approchera de son but providentiel . Ie bonheur
de tous ses membres.
126 MALADIES MENTALES.
cultivfe el fertiles , les habitations , les bazars . Avec le sol ,
l’homme qui l’habite s’abrutit , son intelligence se relrficit , se
reduit enfin <i un minimum d’activite , absorbe tout entier par
les besoins de la vie materielle. Les ali6nes deviennent de plus
en plus rares parmi les populations. Je n’en ai pas rencontre un
seul , pas mfimc un idiot , dans toute la Nubie. Plusieurs de mes
amis qui ont visits le Sennaar , le Kordofan , l’Abyssinie , ont
trouv6 , & peine cli et lh, quelques imbeciles. Le docteur Au-
bert , qui , pendant trois annfies , a parcouru dans tous les sens
l’Abyssinie, n’y a vu que deux idiots. Au reste, plusieurs voya-
geurs, entre autres le celebre de Humboldt, ont fait la remarque
qu’il ne se trouvait point d’alienes chez les sauvages. Un des
officiers les plus distingues de notre marine marchande , M. le
capitaine Cousin , me disait , il y a peu de jours , que dans ses
longues excursions sur la cote de Guinfie , sur une surface de
huit cents lieues, iln’avait rencontre qu’un seul individu que
l’on put regarder comme alifine. C’etait une espfcce d’imbecile
qui avait la singuliere manie de vouloir faire peur a tout le
monde. Si l’on feignait effectivement d’etre effraye par ses cris,
il montrait une joie extreme , qu’il exprimait a sa maniere , cn
gambadant sur le rivage , exactement comme un singe en bonne
humeur.
Nous venons d’fitablir que le nombre des abends , dans les
contrees orientales, bien que plus considerable qu’on ne l’avait
dit et crujusqu’a present, bien que 1’ou doive le porter encore
plushaut que nel’indique son chiffre of field, & cause de 1’impos-
sibilite ou l’on est d’avoir sur ce point des renseignements pre¬
cis , devait etre neanmoins regarde comme beaucoup inferieur
a celui des alien6s d’Europe. Le climat , quant & l’influence phy¬
sique, psycho-organique prochaine, les institutions sociales, les
habitudes, les moeurs, quant & l’influence morale, occasion nelle,
nous ont donne l’explication de cette difference.
Il nous reste a recherchcr quelles sont les causes les plus fre-
quentes de l’alienation mentale en Orient.
ETABLISSEMENTS D’ALIENGS. 127
Avaut de nous livrer a cettc investigation , nous aurions du
diviser en plusieurs groupes cette masse d’individus que nous
avons designes sous le nom g6nerique d’Orientaux ; car cette
masse n’est point homogene ; elle rdsulte de l’union , ou mieux
de la juxtaposition de races essentiellement distinctes. Ces races,
comme cela a lieu pour les differentes populations d’Europe, ne
sont point intimement mfilangees , identifies les unes dans les
autres ; mais elles ont conserve une religion , des habitudes, des
mceurs , un langage propres a chacune d’elles. On sent done
combien il est important d’examiner separement ces differentes
races, de distinguer, en Egypte , les Arabes, les Turcs, les
Cophtes (ces derniers descendent de ce melange d’anciens
Egyptiens , de Persans et de Grecs subjugues par les Arabes ) ,
et parmi les Arabes eux-memes , 1° ceux qui viennent de l’Hed-
gias et du reste de l’Arabie , et qui , avec llamrou , envahirent
l’^gypte, an 640 de J.-C. (ce sont les Fellahs ou cultivateurs);
2° ceux venus del’Occident et qu’on appelle Mograbins (e’est-a-
dire hommes venus de l’Occident ) ; 3° enfin les Bedouins ( ou
homines du desert). EnTurquie, les Turcs, les Grecs, les Ar-
niniens; en Egypte et en Turquie, les Juifs et toute cette po¬
pulation d’Europeens implanie en Orient , laquelle se compose
de coinmercants etprincipalement d’aventuriers de toute espece,
instructeurs, maitres de langue, medecins , modistes, tous de¬
sign's sous le nom de Francs ou Levantim.
Malheureusement e’est la un travail auquel je n’ai pu me li¬
vrer. Ajoutons qu’il serait d’une difficulty a peu pres insurmon-
table , mfime apres un sejour de dix annees en Orient , h cause
de l’impossibilite ou Ton est de se procurer les renseignements
necessaires.
L’exaltation des idees rebgieuses est la cause principale , on
poumit presque dire unique , de la folie chez les musulmans.
Avec la vivacitfi d’imagination qui les caracterise , leur penchant
a la contemplation et aux liveries asefitiques , tout ee qui tienl a
la religion exerce sur leur esprit un empire absolu et pent de-
128
MALADIES MENTALES.
venii la source des id6es les plus extravagantes. C’est dans l’O-
rient, eu effet, que la superstition la plus aveugle,que les
systemes les plus absurdes , toutes les extravagances enfm de
l’esprit humain ont trouve le plus de proselytes, tourne leplus
de cervelles. G’est lk que se trouvent encore les derviches tour-
neurs et liurleurs , qui croient honorer la divinitfe en preuant
dans leurs mains des barres de fer rougi h blanc , en s’enfon-
cant un couteau dans les chairs , en se faisant fouler aux pieds
d’un cheval , etc. , etc.
La maniere dont les musulmans accomplissent, dans certaines
occasions, le devoir le plus important de leur religion, la pribre,
est eminemment propre a determiner la folie. J’ai eu plusieurs
fois occasion d’en 6tre temoin.
Je demandai, un soir, aux matelots qui conduisaient la barque
sur laquelle je remontais le Nil , de me faire entendre un chant
en l’honneur du Prophete. Ils etaient au nombre de sept, y com-
pris le Reis ou capitaine. S’etant rapprochds les uns des autres ,
assis et les jambes croisees , ils commencerent par redire , sim-
plement, le refrain de l’hymneque r6citait l’un d’eutre eux. In-
sensiblement je vis leur tete s’agiter de droite et de gauche ,
d’avant en arrikre. Ce mouvement devint de plus en plus rapide,
et le reste du corps ne tarda pas a y prendre part. Allah, la, la,
la, lakJ... Cette invocation, d’abord prononcee d’une voix
claire et ferme, degenere bientol en une espece de grognement,
de cris soUrds et saccades qui font mal a entendre. Enfin, apres
plus d’une demi-heure passee dans cette agitation de plus en
plus violente, desordonnee , l’un d’eux , jeune homme de vingt-
trois a vingt-cinq ans, plus exaltfi que ses compagnons, se frappe
la tete contre les planches du bateau avec une telle force que je
craignais qu’il ne finit par se la briser. Deux autres matelots se
mettent en devoir de le contenir. Le fanatique se dresse alors
brusquement sur ses jambes comme s’il eut et6 mu par un res-
sort; de 16gers mouvements convulsifs se manifesteut, puis il
tombe 6puise. Son visage est rouge et enflammfi ; les veines du
flTABLISSEMENTS D’ALIENES.
129
cou , gonflees et bleuatres , semblent pres de se rompre ; Fair
hebete, la tete fortement pench6e en arriere , il tient les yeux
constamment tournes vers le ciel. Cet etat a dure prbs de deux
heures!... J’ai pris des informations sur cet homme. II etait
doux, actif, point irritable. II u’avait jamais eu de convulsions,
ne se livrait h aucun exces.
Le lendemain, un enfant de douze ii treize ans, parent du
Reis , prit part ii la priere. En peu d’instants , son exaltation fut
portee a un degre extraordinaire. On fut oblige de le contenir,
de peur qu’il ne se jetat dans le Nil ou qu’il ne se brisat la tfite
contre la barque. II s’agitait dans tous les sens, poussant des
especes de hurlements, et debitant, avec une volubilite extreme,
des mots dont pcrsonne ne comprenait le sens, qui n’elaient ni
des mots arabes, ni des mots turcs, et n’appartenaient, me disait
mon drogman , a aucune langue connue. Au bout d’un quart
d’heure environ , il finit par tomber comme inanime au milieu
de ses camarades , qui faisaient cercle autour de lui. Ces der-
niers ont pour cet enfant une sorte de veneration , et assurent
qu’if sera saint un jour.
Lorsque le futur saint se fut un peu calmfi , je lui demandai
s’il pouvait me rendre compte de ce qui se passait en lui lors-
qu’il priait avec taut de ferveur. « J’ai vu le ciel s’entr’ouvrir,
me r6pondit-il, et j’ai entendu des paroles dont je n’ai plus sou¬
venir. Puis j’ai vu un saint qui m’appelait h lui, et me tendait
les bras. J’ai vu aussi une tete humaine qui planait au-dessus de
moi , et me causait une grande frayeur. Je ne sais ce que cela
veut dire : Dieu est grand ! Allah ! Allah !.. . »
Nous l’avons dit, de semblables exercices ne peuvent manquer
d’avoir sur les facultes morales une facheuse influence. Ils doi-
vent donner lieu a un raptus du sang vers le cerveau, dont
l’effet immcdiat est de produire la stupeur, les convulsions , en
rneme temps que l’imagination exaltee outre mesure est jet6e
hors des gonds , et s’abandonne a un veritable delire maniaque
momentane.
ann. mkd.-psyc. t. i. Janvier 1 SA3. y
130 MALADIES MENTALES.
On comprend sans peine que la repfitition de ces exercices
aniline tot ou tard une sorte d’<5tat chronique et de folie perma-
nente. La disorganisation des facultes morales est rapide , et la
demence ne se fait pas attendre. Nous avons dit plus haut que
c’etait effectivement l’etat dans lequel j’avais trouve bon nombre
de santons, dont l’unique occupation est de chanter les louanges
du Seigneur et de prier.
Parmi les causes determinantes de la folie chez les Orientaux ,
nous devons admettre l’usage ( mais l’usage immodiri ) d’une
certaine preparation vegitale connue sous le nom de hachich.
Dans le Mimoire que j’ai publifi il y a deux ans sur le Trai-
tement des hallucinations par le Datura stramonium, j’ai parli
avec quelques details des effets physiologiques vraiuient extraor-
dinaires du hachich. J’ai signale igalement la singulihre dispo¬
sition d’ esprit qui paraissait , dans quelques cas , etre la suite de
l’usage prolonge de cette preparation , sorte d’etat mixte de folie
et de raison , de simple predisposition aux hallucinations , qui
n’a d’analogue dans aucun genre de vesanie connue.
Quant a ses effets pathologiques , le hachich ne fait point ex¬
ception aux autres substances vfigetales dont Faction se porte
specialement sur le systeme nerveux. L’abus du hachich , en
ebranlant fortement l’organe intellectuel , en exagerant son ac¬
tion, en exaltant la sensibility genfirale au point de jeter l’individu
qui est sounds a son influence dans un monde tout imaginaire ,
en transformant , en quelque sorte , ses perceptions , ses sensa¬
tions et jusqu’a ses instincts, sans toutefois, chose remarqua-
blc! obscurcir jamais assez sa conscience , son moi, pour l’eiii-
pScher de juger et d’apprecier sainement la situation nouvelle
dans laquelle il se trouve ; Tabus du hachich , dis-je , peut a la
longue atnener des desordres d’autant plus graves qu’il ne sem-
blerait briser les ressorts de la machine psycho-cerebrale qu’a
force de la tendre. Un 6tat de somnolence habituelle , d’hebfi-
tude , d’engourdissement des facultes morales , dans leque
disparait la spontan6ite des actes , la faculty de vouloir , de se
ETABLISSEMENTS I)’At,l£NES. 131
determiner; anomalies psychiques qui se traduisent au-dehors
par uue physionoinie sans expression , des traits abattus , flasques
et languissants , des yeux ternes , roulant incertains dans leurs
orbites , ou bien d’une fixite automatique , des l&vres pendantes ,
des mouvements lents et sans energie , etc. ; tels sont , en partie,
les symptomes propres h l’usage immodiri dil hachich. Nous
avons eu occasion d’en voir plusieurs exemples.
dependant, je me hate d’ajouter, et je dois insisler sur ce
point , que 1’abus seul , mais un Ires long abus , un abus d’un
grand nombre d’annCes , peut amener les desordres que nous
venons de signaler. II ne faUdralt done pas , sur ce que je viens
dedlre, prendre du hachich une idee desavantageuse. En Egypte,
il en est du hachich comme du vin et des boissons alcooliques
en Europe. L’usage n’en est pas moins rCpandu. Presque tous
ies musulmans mangent du hachich , un tres grand nombre en
abusent d’une maniere incroyable , et pourtant , it est excessive-
ment rare de rencontrer des individus chez lesquels le hachich
ait produitles ddsastreux effets dont nous parlions tout-a-I’heure.
Pour ne rien dire de l’opium et des autres narcotiques , le vin,
les liqueurs , sont mille fois plus redoutables , et cependant , ne
scrait-il pas absurde de les proscrire , de nous priver de leurs
bienfaits , par la raison qu’en en abusant on court le risque de
nuire a sa saute? Nous ne pouvons qu’en dire autant et avec plus
de raison mille fois du hachich , cette merveilleuse substance a
laquelle les Orientaux doivent des jouissances indicibles , et dont ,
en effet , on tenterait vainement de donner une idfie a quiconque
ne les a pas eprouvees.
Divers auteurs out altribue au Itamsin (vent de S.-E. ) de
l’Egypte les memes effets qu’au solano, en Espagne, et au si¬
rocco , en Italie* Ces vents ; dit-on , rendent fou. Sans doute ,
nulle part cette assertion n’est fondee Sur une observation rigou-
reuse , et je ne pourrais en citel- aucun fait precis qui la justi-
fiat , quant au kamsin. Dependant , tous les voyageurs ont parle
des terribles effets du kamsin. J’y ai moi-mCuie ete expos6 plu-
132
MfiDECINE LliGAf.E.
sieurs fois. Rien ne pent rend re l’iinprcssion peuible qu’il pro-
duit, l’espece d’anxiete dans laquelle il jette , et qui rend si bien
compte, selon moi, de la terrear et de l’effroi instinctifs que
son arrivee inspire aux animaux du ddsert. Veritablement, c’est
it en avoir des vertiges , ce serait , en effet , a en perdre la We,
si Ton restait longlemps sounds a son influence.
MEDECINE LEGALE.
NOTE MEDICO-LEGALE
a phopos
■ DE CONDAMNATIONS Pr.ONONCfiES PAR LES TRTBUNAUX
SOR DES INDIVIDUS FODS AVANT ET PENDANT LA MAUVA1SM ACTION A EUX
IMPOT^E , ET iSCRODlSs DANS LE MfiME ETAT ;
PAB F. IiEIilJT,
11 existe malheureusement encore entre les hommes de science
et les hommes de loi , entre les medecins et les membres du par¬
quet un esprit d’opposition et comme de suspicion rficiproque ,
qui , dans les fastes de la justice criminelle , a donne lieu plus
d’une fois & de bien tristes r&ultats. Si les premiers sont quel-
quefois alles trop loin dans leur desir d’arracher a la mort ou a
l’emprisonnement des organisations qui leur paraissaientplus de-
raisonnables que criminelles, les seconds, dans plus d’une cir-
constancc , n’ont pas etd moins opiniatres li appeler la sev6rit6
des lois sur des malheureux en qui l’intelligence affaiblie ou ma-
lade avait au moins singulierement diminue le libre arbitre, et
ALIENliS FRAPPJ5S HE CONDAMNATION. 133
a repousser a cel dgard les enseignements de la science el les
representations des mddecins.
On connalt sur ce point les travaux de Georget, et ses de¬
monstrations sur l’dtat intellectuel dvidemment morbide d’un
certain nombre de condamnes a mort , dont je n’ai pas besoin
de rappeler les noms, Ldger, Lecoufle, Papavoine, et autres
miserables celeb ritds de cette espece. Depuis ces travaux , il n’est
plus a craindre que l’dchafaud voie de nouveau tomber sous sa
hache de pauvres tfites privees de raison , des insensds dont les
crimes memes ne sont explicables que par la perversion de leur
intelligence. D’aussi deplorables erreurs ne doivent , ne peuvent
plus se reproduce. Mais ce qui se reproduit encore tous les
jours, e’est la reclusion , dans les prisons et les bagnes, de mal-
heureux condamnes pour vols , ou autres mefaits prdvus par
le code , et qui , pour me servir de ses expressions , dtaient cer-
tainement en demence avant et pendant leur mise en prevention
et leur jugement. Mddecin a la fois , et depuis bien des annecs,
d’un service d’alienes et d’une prison importante, j’ai vu le fait
que je signale se presenter un grand nombre de fois. J’ai vude
pauvres insensds auxquels j’avais cherche, pour ma part, a
l’hospice de Bicetre , a rendre un peu de raison, sans trop y etre
parvenu, ecrouds dans, la prison du Ddpot des condamnds pour
un debt qu’ils u’avaient pu commettre que dans des conditions
psychologiques ou leur libre arbitre etait au moins trbs com-
promis. Je citerai quelques uns de ces faits.
I. A la fin de 1840, un ddtenu , nommd Faucheux , honmie de
trente-huit a quarante ans , m’ etait signale depuis plusieurs se-
maines , dans le prdau de la prison , comme un pauvre diable
que son esprit malade rendait le jouet de ses camarades. Je
l’examine, je l’interroge, je prends des renseignements sur son
compte aupres d’autres ddtenus qui , depuis une quinzaine
d’annees, ne l’avaient pas perdu de vue. Jereconnais en lui un
homme atteint d’une manie chronique des plus dvidentes , avec
hallucinations de plusieurs sens, mais surlout del’oui'c, croyance
134 MEDECINE LfiGALE.
4 des persecutions, a des tentatives d’empoisonnement dirigees
contre sa personne, idees ambitieuses assez prononcees, mais
sans nulle espece de lesion des mouvements. Get etat durait
depuis a peu prfcs douze ans, et il etait deja tres manifeste lors
4’une premiere condamnation et d’un premier s6jour au bagne.
Dans ce sejour, Faucheux , qui auparavant , et dans son etat de
raison, etait d’un caract&re tres parcimonieux , Faucheux, entre
autres extravagances, depensait tout Vargent provenant de
son travail et de ses economies a offrir des dragees a la fille
d’up employe supGrieur du bagne, dont il s’6tait constitue
le chevalier, cn meme temps qu’il 6tait un des rameurs du canot
de son p6re. Aussi Faucheux 6tait-il a cette 6poque la risee des
autres habitants du bagne. On ne l’appelait, dans l’argot du lieu,
que la folle , et ce surnom le suivit a sa sortie de Toulon,
et dans le monde des voleurs. Libre d’ esprit et de volonte,
corpme on Test quand on est fou, il commet un nouveau vol.
Cela le constitue en rficidive. Onle condamueunesecondefoisa
la peine des travaux forces. C’estalors'qu’en attendant son depart
pour le bagne , il est envoye dans la prison dont je suis le mede-
cin. Je constate en lui l’etat que j’ai fait connaitre, et je le fais
placer dans un etablissement public destine au traitement de la
folie. On me le renvoie fou comme devant. Je l’y fais reconduire.
Il me revient quelques mois apres dans le meme etat, c’est-a-
dire toujours assez calme dans sa deraisou- J’6cris plusieurs
rapports qui constatent cet etat. Deux confreres font un rapport
confirmatif du mien. Sur ces entrefaites arrive le tour de Fau¬
cheux pour le voyage a Toulon. Il prend place dans la voiture
cellulaire, et va retrouver, sur les rives de la Mediterranee ,
avec ses autres habitudes extravagantes , l’objet , ou le souvenir
au moins de sa folle passion.
II. J!ai en ce moment-ci sous les yeux un detenu nomme
Maillot, iigt! de quarante-deux ans. Il a Gt6 condamne une
premiere fois, a l’age de vingt-cinq ans , a huit mois de prison
pour attentat a la pudeur sur une femme de cinquante-deux ans ,
135
ALIENES FRAPPES DE CONDAMNATION.
un au apres a cinq ans de prison , pour semblable attentat
commis sur une femme de cinquante-sept ans. Depuis lors il a
subi , h Ge qu’il pretend , vingl-quatre condamnations , toutes
pour ban rompu , c’est-a-direpour avoir quittd sans autorisatiou
la residence que lui avait imposfie la police. Je verifie ce fait sur
le registre des dcrous, et je le trouve exact quant it la cause de ces
condamnations multipliees , mais non pas quant a lour nombrc.
II n’en est porte que onze , et c’est dfij'aquelque chose. De ces con¬
damnations , Maillot en a subi trois , de 1838 it 1842 , dans la
prison du Depot des condamnes. Dans ces trois sfijours j’ai pu
reconnaitre en lui un homme d’une intelligence tantot bizarre ,
vive, exaltee , tantot abasourdie et comme stupide. Je l’ai vu
deux fois dans un etat de delire general tout-a-fait maniaque , qui
le rendait fort difficile a conduire. Lui-meme sait bien que cet
etat le prend souvent , le met hors de lui , et a donne lieu it la
plupart des fautes qu’il a commises, et aux ruptures de ban qui
lui ont valu de si nombreuses condamnations. 11 pretend que
cela lui arrive surtout a 1’epoquc de la nouvelle lune. Je ne me
porte pas garant de ce fait. Sa derniere condamnation , qui est
de quinze mois , el qui a donne lieu a son sejour actuel dans la
prison du Depot des condamnes , a eu lieu encore pour la meme
cause. II se trouvait alors chez son beau-frere. Voilit qu’au
milieu de la nuit , au clair de la lune , il lui prend fantaisie d’aller
chasser. Il se leve , se saisit d’un fusil , se fait suivre de deux
chiens, et se sauve , a peu pres nu, a travers la campagne. Au
jour, il est arrete par la gendarmerie , qui ne voit en lui qu’un
condamne de sa connaissance , en flagrant d61it de rupture de
ban. Il est emprisonne , prevenu , accuse, et enfin condamne a la
peine que je viens de dire. Evidemment , pour la rdgularitd des
choses et pour leur moralite , ce n’est pas lit ce qu’il eut fallu
faire de lui. On eut du rechercher un peu plus attentivement
son passe , et se dire qu’un homme capable , a vingt-cinq ans , de
tentatives malhonnetes sur des femmes de cinquante a soixante
ans, qu’un homme qui avait subi douze A quinze condamnations
136 M15DECINE LEGALE.
dans trois desquelles il s’etait montre veritablement maniaque ,
eut 6te beaucoup mieux a sa place dans une maison de sante que
dans une maison de detention. La societe n’eut rien perdu ,
a cet arret , de ce que reclame sa surete , et la morale y eut
applaudi.
III. Les medecins d’alienes savent , mais tout le monde ne
sait pas comme eux , qu’une des formes de la folie qui otent au
libre arbitre , d’une maniere a la fois profonde et continue , le
plus de sa realite , c’est la forme qu’on appelle , en pathologie
mentalc , demence avec paralysie generate. Cette forme est
caracterisee , entre autres symptomes , par la lesion generale ,
mais incomplete , des mouvements , et tout autant par une
faiblesse de l’intelligence , telle , que le jugement et la volonte ,
incapables de responsabilite et de conduite , fmissent par mettre
absolument le pauvre insense a la cbsposition de volontes fitran-
geres. Or, j’ai eu plusieurs fois sous les yeux des condamnes aux-
quels cette forme de l’abfination inentale avait certainement et
depuis longtemps enleve le degre de libre arbitre nficessaire
pour qu’il y eut lieu sur leur compte au prononce d’un verdict
de culpability. Tout r<5cemment j’ai pu observer h la fois deux
detenus qui etaient dans ce cas. Un d’eux 6tait un nomme Louis ,
ancien garcon marchand de vin, que j’avais vu jadis a l’hospice
de BicStre , atteint d’une paralysie generale evidente , de cette
paralysie qui atteint plus encore la pensee que lo corps , et qui ,
une fois qu’elle a commence, ne s’arrete plus, ou, si elle s’arrele,
ne recule pas. Ce pauvre aliene , qui n’etait guere age que de
trente ans , 6tait sorti de Bicetre dans un etat qui , comme je
viens de le dire , ne permettait aucun espoir de guerison ; et un
matin, h six ou sept ans de distance, je le retrouve, a la prison
du Dep6t des condamnes , un peu plus paralyse qu’autrefois , un
pen moins raisonnable, un peu moins libre, etcondamne, pour
un petit vol, qu’il n’avait pu commettre que dans un etat
de demence , il un emprisonnement de quelques mois.
III'. Dans ce moment encore, un detenu nomme Masserot , age
ALIENES FRAPP13S DE CON DAMNATION. 137
de quai’anle-quatre ans , vient de temps en temps , aux jours de
consultation gen6rale , me montrer un prurigo qui le fait beau-
coup souffrir. D6s la premiere visite, d&s les premieres paroles ,
j’ai reconnu en lui les signes d’une dfimence avec paralysie
generate , qui remonte dejh a quelques anitees. L’intelligcnce ,
sans offrir de . perversion partielle notable , sans presenter
surtout aucune trace de ddlire ambitieux , est tres affaiblie et tres
lento dans son action. La parole est remarquablement embarras-
s6e, les mouvements sont difficiles et roides, la demarche
trainante, et ce desordre de l’intelligence et de la motilite empeche
Masserot de pouvoir etre employ^ dans aucun des ateliers de la
prison. 11 est fort impressionnable , et pleure ou s’attendrit avec
uue grande facilite. Sa maladie paralt se rattacher a des chagrins
domestiques : sa femme l’a abandonnfi depuis quelques amtees ,
laissant a sa charge leur unique enfant ag6 de huit ans.
Dans cet dtat d’affaiblissement de l’entendement et de la
volonte , Masserot , un soir, se trouvait , dit-il , atlardi. II etait
sans pain , sans demeure et surtout sans papiers. Pres de Bou¬
logne (Seine) , ou il avait eu jadis un domicile, il est arrets
par la gendarmerie. Il repond mal aux questions qui lui sont
faites , et comme le permettait l’etat de sa raison. II est envoys a
la prefecture de police , puis condamne comme vagabond a six
semaines d’cmprisonnement. A sa sortie de prison , plus mise¬
rable et moins intelligent qu’avant d’y entrer, il se dirige vers
Boulogne. La nuit le surprend dans les champs. Il fait son sou-
per de quelques prunes cueillies a un arbre voisin , et s’endort
dans les bles, apres avoir serr6 une douzaine de ces fruits dans un
mauvais mouchoir. Le lendemain matin le proprietaire du
champ l’apercoit , l’6vei]le, lui reproche son pretendu debt, etle
conduit a la mairiede Boulogne. Masserot est replace sous la main
de la justice , pour etre condamne cette fois a six mois de prison
pour vol , le 2 septembre 1842. C’est cette condamnation qui l’a
amene a la prison du Depot des condamnds. Le malheureux , dont
les idees ont pourtant encore de la suite et les sentiments de la
138 M1JDECINE LfiGALE.
moralite , se defend de la mauvaise action qu’on lui impute. Jl n’a
pas vole , dit-il ; il ne lui semble pas qu’un souper compost de
quelques prunes cueillies a l’arbre d’aulrui , doive etre puni de
six mois d’emprisonnement, Peut-Gtre aurait-il tort si le souper
eut etc fait par un homme en pleine raison. Mais tel n’etait pas
le cas de Masserot , et des deux condamnations qu’il a subies ,
son etat intellectuel cut au inoins du lui epargner la derniere.
IV. Uu epileptique , nomme Rousseau , homme dans la force
de Page, fut amene, au mois d’avril 1842 , dans la division des
alifines de 1'hospice de Bicetre. II avait ete condanme, le 6 mai
1831, par le tribunal de Melun, a six ans de travaux forcds
pour vol avec elfraciion et complicity. La maladie convulsive
dont il <5tait atteint avant sa condamnation se manifesta avec
force dans la prison ou il attendait son transferement au bagne ,
et ce fut 14 ce qui mativa son entrfie 4 1’hospice de Bicetre.
Nous constatames alors chez Rousseau des attaques d’epilepsie
d’une grande frequence et surtout d’une violence extreme. Ges
attaques etaient souvent suivies d’accGs de manie reellcment fu-
rieuse, qui forcaient 4 maintenir le malade par le gilet de force.
Apres ces acces , la raison restait en general abasourdie durant
plusieurs jours , et memo durant une ou deux semaines. Cet 6tat
soit d’ypilepsie , soitde manie, ayant fini par s’amender , Rous¬
seau put etre employe 4 quelques travaux de terrassement. Il
profita du degrG de liberte que lui donnaient ces travaux pour
s’ evader. Il ne tarda pas 4 etre repris et fut ramene dans l’hos-
pice. Il y resta jusqu’en 1836, epoque 4 laquelle il lui fut fait
remise de la derniere- des annees de detention auxquelles il
avait 6te condamne. Ginq ans apres, le 14 octobre 1841 , il fut
ecroue 4 la prison du Depot des condamnes , sous le poids d’une
condamnation 4 six mois d’emprisonnement pour vol , condam¬
nation prononcee le 11 septembre 1841. 11 subit sa peine, et
fut rendu 4 la liberty le 10 mars 1842. Pendant son sejour dans
cette prison , il eut plusieurs attaques d’ypilepsie , mais moins
fortes qqe celles que je lui avais yues jadis 4 BicGtre. Deux ou
139
ALIlMs FRAPPliS D15 CON DAMN ATION.
trois fois, surtout apres les acces, il manifesta un peu de trouble
intellectuel ; mais ces accidents furent tres peu marqufe , et jc
pus meme le faire employer comme garcon de bain.
Si je cite ce fait , ce n’est point pour le mettre sue la meme
ligne que ceux qui precedent , et je ne regarde assurement pas
Rousseau comme un homme chez lequel la continuity du trouble
intellectuel aurait detruit tout libre arbitre. Sans doute , a n’en-
visager la chose que sous un point de vue purement scientifique,
on peut sc demander si une maladie efirfibrale, aussi affreuse,
aussi ecrasante que l’epilepsie, peut, dans l’intervalle meme des
acc6s , laisser le cerveau dans un etat qui permette a l’intelli-
gence et a la volontd, des actes d’un jugement tout-a-fait normal
et d'une libert6 rfiellement responsable. Toutefois , en these ge-
nfirale , jc pense que dans le cas d’dpilepsie simple , sans aucune
complication de delire maniaque, et dans les conditions d’une
raison ordinaire, une mauvaise action, commise dans l’intervalle
et ii une grande distance des acces, est passible des peines portees
par la loi. Blais Rousseau ne so trouvait pas dans ce cas-la. De
violentes attaques d'6pilepsie avaient ddvelopp6 chez lui une dis¬
position habituello ii la violence , et de temps a autre avaient
jadis etc suivies d’accfis de manie presque furieuse. Cos circon-
stances, qui avaient attfinue la rigueur de sa premiere condamna-
tion, avaient, sans doute, aussi empecM que son 6tat de reci-
dive ne donnat it la seconde une gravite beaucoup plus grande.
Dans ces deux cas , la justice criminelle , d’accord avec la science
inedico-16gale , n’avait pas pense qu’un etat de trouble , meme
intermittent , soit des mouvements , soit de la raison , pftt se
concilier avec une responsabiM morale du degre le plus ordi¬
naire.
Cequej’ai ainsi observe en France, dans la prison dont je suis
le medccin, on l’a obscrvG ailleurs, ii Lausanne, aux JtJtats-Unis ;
on pourra l’observer partont. Je veux dire que partout on pourra
constater que parfois encore des condamnationssont prononcees et
140 MEDECINE LEGALE,
recoiventleur execution, surde malheureux insensesque leur etat
intellectuel eut dii en mettre a 1’abri. On sait ce quia et6 dit du sys-
terne penifcutiaire avec isolement absolu , et des resultats qu’on
lui attribue pour la production de la folie. On a donne a cet egard
des chiffres qui pourraient paraitre concluants. Mais ce dont on n’a
pas assez tenu compte , c’est la nature et la valeur de ces chiffres.
11 resuite d’observationsfort exactes, duesd’une part a M. Pellis,
medecin tout ala foisde la prison et du penitencier de Lausanne,
d’autre part a M. Bache , medecin du penitencier de Cherry-
Hill, que plus des quatre cinquiemes des alienes, observes dans
ces penitenciers , fetaient alienes avant leur entree dans ces eta-
blisseinents , et , suivant toute apparence , avant leur condam-
nation, et que par consequent leur etat mental avait du etre pour
quelque elapse, et pour tout peut- etre, dans la mauvaise action
qui la leur avait attiree. Je n ’inf fere rien de ce fait pour ou contre
la valeur relative des deux systfemes penitentiaires actuellement
en presence, celui d’Auburn, celui de Philadelphie ; je n’ai point
ici a me prononcer sur ce point. Jene fais, comme je le disais
plus haul, que le rapprocher des faits quej’ai observes par
moi-meme, et qui prouvent que trop souvent encore la justice
criminelle inflige a des intelligences malades et necessities des
peinesdont laLoin’a entendu frapper que des volontes saines, et
douees au moins d’un certain degre de liberte. Et qu’on n’ima-
gine pas qu’il entre dans ce que je dis la aucune intention cri¬
tique ou offensantc a l’egard des homines honorables charges de
son application. Je concois , je trouve necessaire leur circon-
spection , leur defiance memo. Je suis loin de vouloir elargir le
cadre de la folie , pour soustraire par la a Taction des lois , au
glaive de la justice, des fautes, des dfelits, des crimes, que la
societe doit effrayer, et qu’elle a le droit de punir. Je suis de
l’avis d’Aristote (1) , avant I’iudividu la famille, avant la famille
(1) De repubt., I, 2.
AUlilNltS FRAPPfiS DE CONDAMNATION. 1/|1
la cite , avant la cite l’Etat. Que Ton restreigne done clans ses
limites les plus 6troites le cercle de la deraison , de cette d6-
raison qui fausse ou detruit lc libre arbitre , ct fait disparaitre
la culpabilite. Mais, ce cercle une fois etabli, que les malheureux
que leur 6tat y a places , et qui le franchissent pour commettre
une action daugereuse , voient s’ouvrir pour eux , non point les
grilles de la maison centrale ou du bagne , mais les portes d’un
Gtablissement de charite. Pour arriver k ce rfisultat , il serait a
desircr, ce me scmble , que , dans les prisons preventives, dans
les maisons de depot, d’arret, de force, les choses fussent arran-
g6es de telle sorte que l’etat intellectuel d’un detenu , pour peu
qu’il presentat quelque chose d’anomal, ne put manquer de
venir it la fois ii la conuaissancc des directeurs et des mede-
cins de ces 6tablissements. II faudrait que cet etat , une fois
signaie , put etre recherche , suivi ct enfm constate , soit pour
le faire rentrer dans le cadre ordinaire de la raison et de la res-
ponsabilite des actions , soit au contraire pour Ten faire provi-
soirement sortir. Dans ce dernier cas , e’est-a-dire dans le cas
de raison au moins douteuse d’un prevenu , on rechercherait si
cet 6tat n’etait dejh pas le meme, et peut-etre plus grave encore,
ii l’epoque de la perpetration du deiit ou du crime imputable.
Enfm, les resultats de cette indispensable enquete seraient portes
ii la connaissance , places & la disposition simultanee de 1’avocat
du roi et de celui de 1’accuse, de telle sorte qu’il put s’6tablir
entre eux , et en presence des jures et de la cour, un d6bal
contradictoire , de nature a prevenir la reproduction des faits
que cette courte note a pour objet de signaler.
REVUE DES JOIIRMEX DE MEDEC1NE,
JOURNAUX FRANCAIS.
X. Gazette metlieale.
NumCros dc Scplcmbre, Octobrc ct Novembrc 1842.
Travaux originaux.
MfiMOIRE SUR LES hCMORRHAGIES DE LA GRANDE CAVITfl DE L’ARACH-
NOIDE CHEZ LES ENFANTS , PAR MM. BARTHEZ ET RILLIET.
Les auteurs s’occupent d’aborcl de I’anatomie pathologique; ils
ddcrivent avec beaucoup de soin les cliangemchts que le sang subit
presque aussitOl qu’il esl CpanchG , sa separation en deux parties;
la formation du kysle sdreux dont le fcuillet inferieur dtait autre¬
fois pris pour l’aracbnoi'de elle-mfime. C’est en tout point la con¬
firmation de ce qu’on avail ddj& observe chez les adultes, et de
ce qui avait ete indique avec detail dans les mdmoires successive-
ment publics par MM. LGlut , Baillarger, Longet, Boudet, PiCda-
gnlie, etc. MM. Barthez et Billiet demon trent que le sang est dpnn-
che dans la Cavite de la membrane sereuse, et non entre celle-ci ct
la dure-inerc ; ils demontrent aussi que les fausses membranes qui
succGdent aux epanehements sanguins de rarachnoide chez lesen-
fants ne doivent pas Ctre coufondus, comme cela a souvent eu lieu,
avec des produits infiammatoires , etc.
Le diagnostic des hdmorrhagies arachnoidicnnes des enfants est
tres obscur, it cause des complications frequentes qu’on rencontre.
Les observations doivent 6tre divisdes , sous ce rapport, en deux
sdries, selon qu’il y a ou non ampliation consecutive de la tele.
La maladie, dans ce dernier cas, ne peut Ctre rcconnue,car
1’hCmorrhagie arachnoldienne n’a aucun symptOme qui lui soil
propre.
Quant aux fails dans lesquels il y a ampliation de la tCte , ils peu-
143
JOURNA.UX FRANgAIS.
vent dtre confondus avecl’hydroedphale consdcutive 4 des tubercules
cdrdbraux. Cependant I’hydrocdphale suite dc tubercules ne s’ob-'
serve gufere avant deux ans, et elle y est ordinairement accompagnde
dc convulsions au debut. 11 en est le plus souvent aulreraent pour
lcs hdmorrhagies arachnoidienncs.
11 faut surtout noter parmi les causes la compression exercdesur
l’un des points du systCme circulatoire , et en particulier de la cir¬
culation veineuse sus-diaphragmalique. Telles sont lcs maladies des
sinus de la dure-mfere , la compression de la veine cave supdricure
par lcs ganglions bronchiques, etc.
Quant au traitement, il doit consister en applications de rdfrigd-
rants sur la tdte, de sangsues a I’ariiis, dans i’emploi des rdvulsifs
sur le canal intestinal , etc.
Ce mdmoire est extrait d’un traild encore inddit des maladies des
enfants , dont il ne peut que donner par avance uue tres bonne
opinion.
II. Gazette ties hdpitaux.
Seplembre, Octobre et Novembre 1842. Trayaux originaux.
1° Paralysie de la vessie ; traitement par la teinlure de can-
tharides. Il s’agit d’un malade atteint d’une paralysie gudrie en in-
stillaht dans la vessie, au moyen d’une sonde , une goutte de tein-
ture de cantharides, et augmentant tous les jours d’une goutte.
Immddiatement aprfes , on injecte de l’eau tifede. Ce moyen a rdussi
cntre les mains de M. Lisfranc. 2° Hemiplegie gauche; blennor-
rhagie ; traitement meriuriel. Service de M. Gruveiliiier. 3° Me-
ningite chronique avec hemiplegie legere; symptdmes de com¬
pression; mort. fipanchemenl sereux d'ins le ventricule; carac-
leres anatomiques de la meningite. h° Hemiplegie incomplete
du cdle gauche. Paralysie de la paupiere supirieure droite et
des muscles moteursde l' ceil gauche , suite d’attaques epilepliques
reilerees. Ces deux observations ont dtd recueillies it la clinique de
M. Chomel. 5" Hemiplegie gauche; blennorrhagi.ps; traitement
mcrcuriel; amelioration notable. Service de M. Cruveilhier (suite
de l’observation prdcddente). 6“ Delirium tremens. Service de
M. Monneret. 7” Delirium tremens gueri par I'opium en lave¬
ment. Service de M. Maisonneuve. 8° Emploi du datura stramo¬
nium centre les hallucinations , par M. Billot, interne itBicdtre.
Service de M. Moreau.
1 Uh REVUE DES JOURNAUX DE MEDECINE.
PARALYSIE DU CdlE GAUCHE. — BLENNORRHAGIE. — TRAITEMENT MER-
CURIEL. — AMELIORATION NOTABLE. (SERVICE DEM. CRUVEILHIER.)
Jean-LouisFabre, journalier,agd de trente-sept ans, estpris d’e-
tourdissements en travaillant a la pose detuyaux pour la conduite des
eaux. Dte ce moment la demarche est difficilc;la paupifcre gauche se
paralyse; le bras droit perd tout-a-fait, mais graduellemeut,'le sen¬
timent et le mouvement. La bouche , pendant un jour ou deux , fut
divide A gauche. La langue , paralysde dans sa moitid gauche , avait
tellement perdu la sensibility qu’on put la traverser avec une ai¬
guille sans determiner aucune douleur. Entrd a l’hdpital Beaujon ,
dans le service de M. Robert, Fabre ayantddclard avoir eu quatre
blennorrhagies, est soumis a un traitement antisyphililique (salscpa-
reille, pilules mercurielles, bains de Bareges). II y cut un succes si
grand que lemalade put reprendre ses travaux accoutumds. — Plu-
sieurs mois s’dtaieut passds dans un dtat de santd trfcs satisfaisant,
quanddessymptOmesnouveauxdeparalysie vinrent frapperla vessie
et le ffiembreinfdrieurgauclie.M. Cruveilhierdiagnostiqua des tuber-
cules dans le cerveau ; cependant , soupgonnant que la cause pre¬
miere de la maladie dtait une affection syphilitique , ce mddecin
ordonna un traitement mercuriel (ddcoclion de salsepareille, liqueur
de Van-Swidten). Sous l’influenccde ce traitement, tous les sym-
ptomes ont diminud d’in tensile, etloulportaita croire qu’on obtien-
drait une gudrison definitive.
Ce pronostic favorablene s’estpoint rdalisd. Apres quelque temps,
les accidents ont augmentd , et le malade a succombd.
A l’autopsie, on a trouvd des tubercules de la grosseur d’une noi¬
sette ddveloppds prfes de la scissure de Sylvius ; quelques autres oc-
cupaient la protuberance, et dtaient enveloppds d’une substance
d’apparence cancdreuse. Un autre tubercule assez volumineux s’a-
percevait prfes de la come d’Ammon.
DELIRIUM TREMENS. (SERVICE DE M. MONNERET. )
Un homme de trente-trois ans, gargon de magasin, se livrant
habituellement & l’usage des liqueurs fortes , est regu le 8 septem-
bre Si ThOpital de la Charitd. A son entree, il prdsente un tremble-
ment prononcd de tous les membres : la parole est embarassde , la
langue est tirde sans deviation, les pupilles sont un peu dilatdes,
la soif est vive ; il y a quelques vertiges et des bourdonnements
d’oreilles , mais l’intelligence et les sens sont intacts.
Dans la journde , il dprouve une attaque pendant laquelle il perd
145
JOUBNAUX FRANC.AIS.
connaissance et offre des symptdmes de paralysie. Le lendemain ,
un violent dAlire se declare ; on est oblige d’employer la camisole
de force , qui maintient le malade A grand’peine ; ilvocifere et parle
avec une grande rapidite , cherche A sortie de son lit : ce delire
persiste toute la nuit et continue A la visite du matin. La face est
plutdt pAle que coloree, les pupilles sont dilatees, et , bien que l’a-
gitation du malade soit extreme , le pouls ne s’AlAve qu’A 88.
M. Monneret insiste , A cette occasion , sur la necessite de con-
naitre la cause des maladies dans certains cas , pour pouvoir en
preciser le diagnostic. Dans le cas actuel , les symptOmes seuls eusJ
sent ete insuilisants. Cette observation vient A l’appui de l’opinion
de ceux qui soutiennent que les manifestations exterieures Atant
parfaitement semblables, la nature intime de la cause qui les pro-
voque peut At re tout-A-fait diffAren le ; que la spAcificitA des affections
ne peut pastoujours se dAcouvrir par l’Atude des phAnomAnes mor-
bides.
Le traitement employA a AtA le suivant : dAs que la nature de la
maladie a AtA connue , M. Monneret a ordonnA une potion avec
25 centigrammes d’opium. Le quatriAme jour, on administra
encore 20 centigrammes d’opium , parce que les hallucinations
de la vue avaient reparu. Enfin , le cinquiAme jour , on renou-
velle la dose, parce qu’il reste encore un peu de tremblement
el de cAphalalgie; dAs ce moment, les accidents disparaissent
complAtement.
Cette observation prAsente une particularitA digne de remarque.
Le malade , la veille de son entrAe , avait AtA poursuivi par deux
liommes qui voulaient I'attaquer : jamais il n’avait offert de phAno-
mAnes analogues A ceux qui l’amenaient A l’h&pital. Cette attaque
a-t-elle eu de l’influence sur le dAveloppement de la maladie ? e’est
plus que probable. II n’est pas sans exemple que des accAs de de¬
lirium, tremens aient succAdA A des commotions morales profondes,
A l’effroi , par exemple , provoquA par une cause quelconque. Du
reste , cette influence est plus gAnArale qu’on ne le croit. On voit
souvent des accAs d’liystArie dAveloppAs accidentellement, A la
suite d’une peur ; enfin, on sait que l’Apilepsie estchaquejour pro-
voquAe par la mAme cause , etc.
DU TRAITEMENT DE LA FOLIE. — EMPLOI DU DATURA STRAMONIUM
CONTRE LES HALLUCINATIONS, PAR M. BILLOD , AlAvE INTERNE (IE
M. MOREAU, MEDECIN DE BICfiTRE.
Le travail de M. Billod n’est quele complAment, pour ainsi dire,
d’tin mAmoire publiA en octobre 1841, dans la Gazette midicalc ,
Ann. 5IRD.-PSVC. x. i. Janvier ISIS. 10
\k 6 REVOE DES JdURNADX DE mEDECINE.
par M. J; Moreau. Ce travail est conStitud par deux sdrics de faits,
danslesquels l’emploi du datura stramonium a dtd suivi de gtidri-
Son Oii d’amdlibratidb; Les divers traitements eblplbyds jusqri’4 ce
jour fcontre ies formes varides de Palidbatibn meiitale vebaiebt sou-
vent dchouer Corttreles hallucinations. Oe symptOrnd n’dtait pas in¬
curable , inais dans le plus grand nbiitbre des cas , il dtait rebelle 4
et rdsistait aux iribydhs employes contre liii ; c’dtait dotic line bonne
pensde de chercher ie rern&de a ce trial , car le plus grand nombre
des alidnds ont des hallucinations. NouS ne voulotts pas entrer dans
l’exameb des barites questions de physidlogie pathologiqUe qui se
rattacherit a l’emploi tlidrapeutique dU datura stramonium-. Peu
nous importela thdorie ; qrie ce medicament Rglsse de telle dtt telle
mariifere 4 cecl devient indifferent si a la Suite des observations dans
lesquelles le datlifri a did mis en Usage j on petit dcrire : gudrison.
Quelques mddedhs drit eh recorii-S ail datura, etn’en bht paS retird
les memes avantages quo. M. Moreau ; cela tient-il a ce que cestrid-
decins n’orit pas Sri employer fcbnvebabldmehtle mddicamerit ? cela
tient-il a ce qu’ils l’ont employe daris des cas diffdrents de ceux de
M. Moreau? e’est ce qrie nous tt’oserioris dire positivemeiit. QUoi
qu’il eti soit, nous avdris dfl rappeler ce fait pour constater
que la question thdrapeutlqiie est loin d’etre jugde , et qu’il est par
tonsdquent Udcessaire d’expdrimentei- encore. Examinons done les
faits nouveaux j qu’eri soil bom les dldves de M. Moreau viehnent
de publier.
PremIEre seriE. — Premiere observation. Un ouvrief, agd de
trerite-cinq ans , fait iriie fchute sur I’dpaule, qui le contrainta sd-
journer pendant Un triois dads Uri libpilal. A sa sortie , il entend
des voix qrii le menacent et Pentretiehnent des inflddlitds de Sa
femme ; dds fan tdmes passent souvent devattt ses yeux, etc. AU
liuitieme ou dixidme jour , on Conduit le maladd a Bicdtre. D6S
le Soir de son arrived,’ Ob administre Un julep additioriud de
20 centigrammes de datura qui determine des phdnbmciies d’irt-
toxication. Le ldudemairi les hallucinations avaient disparu. Elies
se morttrferent ehetire a ddUx reprises dabs l’espace de trbis se-
maines j et dds cdfhbirieht id rrialade frit gudri.
Deuxieme observation. M... (Jeali-Baptiste) , ebtrd 4 BiCdtt-d le
9 octobre 1841. Un de ses parents est hypochondriaque ; sa mdre
est stijette aux ni'diix de AirfS Ce maladd , d’uri cai-dcidre doux ,
vbit; irialgi-d Sbh travail assidii; sds affaires Sd ddrangcr : dds cet
instant, il perd le sommeil, devidnt irritable ; dt Sd plaint dd bdbr-
donnements dans la. tdte. Ou pratique une saignde , 4 la suite de
laqiiclle il eprouve des hallucination de la vuc et de l’quie. A son
jOURNAUi FRANhAIS. 147
entrde a I’hOspice , oil observe une assez grande agitation , dd la mo¬
bility dans 1c jeu de la physionorriie. A chaque instant , le malade
s’interrompt pour dcouter des voix qui l’lnjurietxt et le menacent.
M. Moreau ordonne de prendre le soil', avant le touchier, till jhlep
avec addition de 2 centigrammes d’extrait de datura strAmdhium.
Trois jours se passent stins phdnom&nes nouveattx ; Id quatridme
jour, Oh porte la dose de datura A 20 centigrammes ; la nitit suivdntc
eSt extrCmement agitde. Le cinquifeme et le sixidme joiir, on revient
A 12 ceritigramnies settlement, et A cette dpoque ies hallucinations
disparaissent pour ne plus revenir.
Troisieme observation. Uh hommd de cinquante-qualre ans,
d’un caraetdre triste et tacithine , ennemi des distractions , tomhe
dans la misdre. Sa position accroit sa mdluncolie natUrelle, et
bientOt des hallucinations se ddveloppent. II voit des ennemis
partout; destraitres ; des espionS , des assassins le poursuivent. Uh
solr,ilcroit entendre desmalfaiteuds qui Veidcnt Cnfoncer sa porte:
danssa frayedr,il saute par la feridtre, fet se fcasSetlhccuisSeehtom-
bant. Aprds treizejouts detraitemerit par le datura, les hallucinations
disparaissent, qUOique les iddes fixes persistent. Au boilt de deitx
mois, la situation du malade cst aSsdz bonne pour pennettre sa
sortie. Un mois plus tard , les hallucinations reparaissent Sobs une
autre forme; le malade est ramend A M. MofcaU. On administre le
datura A doses ptogl essivement crOlssantes, dt on les porie Allisl de
15 A 40 centigrammes. Deseffeisd’intoxication sdmanifestent, etdds
le lehdemairi, le malade n’a pi Os de visions. 11 rAppOrte alors A la
maladie cedes ddht il dtait viclime. La glidrisoii est complete.
Quatrieme observation. Louis-Adguste J. , agd de quarante ans,
inarbrier ; tattle dlevde , temperament dminemhient nervOux. A la
shite d’une querelle avec dehx de seS amis , auxqtiels il supposait de
mauvaises intentions , un trouble Visible s’dmpare du malade , dt
dilrant toute la nuit qdi suivit la querelle , IS Voix de Ses dehx ad-
versaires le poursuit. Ses antecedents personnels sdnt assez bons;
fhaiS plhsieurS persohnes de sa fainille 6nt etl deS affectiblis her-
vetiseS; M. Moreau prescrit 10 eentigramtaeA , et dfeS Id lehdehiaii
15 cehtigramihes de dattifa; oh tOntinhd Cdttd dbsd pendAht sept
jours, et dds le huitieme jour, les liallucihSiiotiA ne repAraiSseht
plus. Le malade appidcie Sa position passde et prdsdhtfe Avec bedu-
coup de luciditd. Ij ddit fitfe ctitisiddrd comitie gtldri;
CiriquiUiitb obserMUbrl; the jeune daihe de vihgt-dfehi this a
hh accotichement trds labblleiix ; SKCompAglid de vlolentes attAipieS
dpileptiformes qui diiretit trois jours. A cC trouble considerable
sttccddeht quarante-hhlt heiires dd‘ bAlthe. BiOiUot hrie ldgere excl-
148 REVUE DES JOURNAUX DE MEDECINE.
tation apparalt, la maladc a des rdves agitds, puis de; illusions et
des hallucinations de toute espixe. M. Moreau ordonne 2 centi¬
grammes de datura dans un julep calmant, ha nuitsuivante cstsi
mauvaise , qu’on cst oblige de maintenir la malade sur son lit pour
l’empdcher de se lever et meme de se prdcipiler par la croisde. Le
suriendemain il n’y a plus aucune hallucination. 11 ne reste que de
l’incertitude et du vague dans l’esprit. Les lochies n’avaient pas en¬
core paru, quoiqu’on flit arrive au onzidme jour de l’accouche-
ment , et la gudrison ne put leur Sire attribute , puisqu’elles ne se
monlrfercnt que six jours plus tard.
Tels sont les fails nouveaux que M. Billod apporle 4 l’appui du
travail de M. Moreau. L’analyse trfcs succincte que nous venons d’en
donner en fera sentir l’importance. La rapiditd de la gudrison obte-
nue cbez les qualrc premiers malades ne doit, cc nous semblc,
laisser aucundoule sur l’efiicacitd du datura dans les cas d’hallucl-
nations primitives. Voyons maintenant les autres observations.
Celles-ci presentee t un inldrdt plus vif, parce que les maladies contre
lesquelles il fallait agir existaient depuis longtemps , et parce qu’en
rdalitd les medications que nous avons a noire service sont surtout
d’unc effkacite dvidente dans les affections chroniques.
Sixieme observation. Un malade , agd de trente-cinq ans ,
broyeur de.couleurs, homme d’un caractfere doux, portd ii la md-
lancolie , a dprouvd des chagrins d’amour. Abandonnd par l’une de
ses maitresses , il est pris d’un ddlire gendral compliqud d’iddes
fixes et d’hallucinations de toutes sorles. Une forte saignde, prati-
qude par un mddecin dela ville, calme l’agitation sans avoir d’in-
fluence sur les iddes fixes et les hallucinations. Du 7 novembre 18Z|1
au 9 du meme mois , on administre le datura stramonium a doses
croissantes jusqu’4 30 centigrammes. Dessymptomes d’iutoxication
font suspendre la mddication. Dix-neuf jours aprfes , les hallucina¬
tions ayant recommencd , on revient au datura , 4 la dose de 2 cen¬
tigrammes. Onze jours de cette mddication suifirent.
L’agitalion gdndrale cesse. pour reprendre une nouvelle intensitd
4 diverses dpoques, et, en ddfinitive , pour disparaitre compldte-
ment ainsi que les aulres symptomes , mais seulement aprds plu-
sieurs mois de traitement.
Septieme observation. Vincent B... , cdlibataire, 4ge de trente-
deux ans , d’un caract&re gai, paisible, s’adonnant aux travaux de
son dtat avec zfele et succes. Cet homme ayant did trompd par une
femme qu’il voulait dpouser, en concut un grand chagrin, fitant
tombd malade , il se persuade que les personnes qui habitent la
mdme maison que Ini sont la cause de ses maux ; des voix lui adres-
JOURNAUX FRANC AIS. 149
sent des reproches contimiels. II croit qu’on pent lire dans sa pensde.
Durant quatre mois de sdjour 4 Thospice , son 6tat ne change nul-
lement. Enfin, on entreprend le traitement par le datura stramo¬
nium; mais il faut le prolonger deux mois environ pour ddraciner
les hallucinations. Celles-ci cedent comple lenient , el le malade
conserve toujours ses id des fixes. M. Moreau consent a le laisser
sorlir de l’hospice, quoique incompldtement gudri, dans l’espd-
rance que des distractions, le travail, etc. , pourront Ini dire fa-
vorables.
Huitieme observation. Philippe -Emmanuel M... , serrurier-
mdcanicien , d’un caractdre doux , tres laborieux , habite Thospice
depuis plus de sept ans. Des hallucinations de la vue et de l’oui'e
forment le caractere dominant de son affection. M. Moreau soumet
ce malade pendant un mois au traitement par le datura; on arrive
par doses croissantes it 20 centigrammes seulement. Les hallucina¬
tions cessent it plusienrs reprises durant ce traitement ; enfin, dies
recommencent. Tout-ii-coup , et sans addition d’une nouvelle dose,
des accidents toxlques , graves , se ddclarent. Les symptdmes cd-
phahques se suspendent pendant huit jours , puis reparaissent sous
la forme lypdmaniaque. Deux fois encore ces symptOmes sc suspen¬
dent , et dans l’intervalle lucide , le malade comprend parfaitement
sa position et en rend un comptc exact. De la tristesse, des prd-
ventions exagdrdes conlre certaines personnes font penser 4 M. Mo¬
reau que le malade n’est pas gudri, et qu’il conserve des hallu¬
cinations dont il ne parle pas.
Ce qui nous a le plus frappd dans ces faits , e’est la persistance
au mdme degrd des hallucinations, jusqu’ii ce qu’un commence¬
ment d’intoxication ait parti. AussitOt que le systfcme nerveux s’d-
branle, aussitdt qu’une excitation edrdbrale se manifeste, l’dcono-
mie entidre se modifie, et le datura stramonium triomphe,
1’hallucination disparait. Cette condition d’empoisonnementest-elle
ndeessaire a Taction thdrapeulique du datura ? On peut le croire en
ne voyant que les faits cilds par M. Billod. Nous le rdpdlons en ter-
minant , e’est une question thdrapeutique qui attend une solution
ddfmitive.
III. Journal ties connaissances medico-
cliirurgi coles . ’
Numdros de Septembre , Octobre et Novembre 1842.
Articles originaux.
1° Fiiore ccribro-spinalc d‘ Avignon, par M. Gdrard. 2° Her-
150 REVUE DBS JOURNAUX DE MEDECINE.
nie fraumalique du cervequ, par M. LEpnard. 3" Notice sur Bi-
cetre, par M. Millet, h" Erreurs de diagnostic dans les maladies
de lam air ice, par M. Lisfrang.
HERN1E DD CERVEAU CONSECUTIVE A UN COUP DE PIED DE CHEVAL
PAR M. LEONARD.
Un enfant de neuf ans , le jeune Frangois Lepomfo , regut , fo
9 juillet , un coup de pied de cheval au niveau de la bosse fron talc
droite, qui produisit une plaie dEchirEc , contuse, avec enfpncc-
• ment des os du cr&ne. Le lendemain de l’accidgnt , une fifevre vio-
lente se declare, puis, le troisifeme jour, un coma prononcE. Celui-
ci se dissipe peu a peu et disparait complEtement. L’epfant ,
quoiqu’ayant une plaie qui suppurait abondamment, reprend ses
habitudes. Au dix-septifeme jour il mange bcaucoup de groseilles,
et est pris la nuit suivante d’envies de vomir, puis de fortes con¬
vulsions. Des lavements salurEs de sel commun , administrEs coup
sur coup, amenferenl d’abondantes Evacuations alvines avec les-
quelles flnirent les altaques. Le lendemain, il ne restait que de la
fatigue , de la ffovre et beaueoup d’irritation d’estpmac.
A cette Epoque le bourgeon charnu qui occupait le centre dp la
plaie sedEveloppade plus en pluset prit la forme d’un champignon.
M. LEonard fit rincisioti de ce champignon , et il rpppnnqf qu’ij
venait d’emporter une portion du cerveau. Deux jours apres,
une nouvelle tumeur se dEveloppe spontapEment , puis se flEtrit
d’plfo-pfopie, Enfin , une troisi&me tumepr apparut R soil lour.
La piafodfo f}e l’estomac fit des progrfes, Ap cjnquante-huiti&me
opr de la maladie survinrent du dElire et de la carphologie , et
six jours apffis, l’enfant mourut. Al’aptopsie, on trouva uneasscz
grande quantitE de pus dans le foyer ainsi que dans le veplricufo
droit ; une espfcce de conduit faisait correspondre les deux cavitEs,
Le reste du cerveau et les membranes Elaienl sains. La muqueuse
intestinale, et principaforpent la muqueuse de l’estomac , Etaient
rpipplUes ef diflluentes dans toute four Etendue, En les raclant avec
le dos du scalpel , on les enlevait sous forme d’une solution gom-
meuse tres Epaisse.
D,gp foils Men conqiis d£ja pffoufoept ffo peffo obseryglion : 1® le
dEveloppement d’accidents nerveu$ tyEa prononcEs a une Epoque
oil le malade Etait dans le meilleur Etat, et ou rien ne pouVait les
faire craindre. Get accident, attribuE par M. LEonard a une indi¬
gestion , ne refove probablement pas de cette cause , car on l’a sou-
vent opservE sans indigestion ; 2° J’intEgritE complete des facultEs
JOUllCjAUX PttANqAlS, 1^1
ijitcUectiielles , malgrd Pablatiof} d’oep quqntj[d de cprvea[l dgqle a
un grps peuf de poule, » Malgrd les peries cpn-iddrat||ps qq’dpfoqr
» yqjt la qubstqnce dii cervpau,ppr suite duddycjpppement dp irois
» Iternies consdcutiveg , il me fut impossible de ponstater dies Ip
» ipalqdc aqcune al id: ration, soit de ja motilitd, goit de la spflsibj-
» Ijtd , gpit de PinteHigenee ; tout paraisaajt se passer, ep jin mot ,
» coipme gi |e cerveau n’eflt rdellerjicnt pas dtd endommagd? »
NOTICE SUg pipfiTREj PAR W, MILLET.
L’histoire de Bicdtre offre plusieurs faits curieux que l’auteur ra-
conte successivement , mais qui se trouvent ddjft dans les notices
de M. Scipion Pinel et de MM. Aubanel et Thore. Nous donnerons
dans les prochains numdros des notices historiques et statistiques
sur la Salpdtridre, Bicdtre et Charenton , et nous aurons alors occa¬
sion de revenir sur le travail de M. Millet, qui nous a paru plus com-
plct que ceux qu’on a publids jusqu’a prdsent.
ERREDR8 DE DIAGNOSTIC PANS RES MALADIES DE LA MATRICE , PAR.
M. LISFRANG.
Sous ce titre, le journal des Connaissances m^dirq-chirurijicdles
vient de puttier un chapjtre trfcs inldressant extrait du 2" volume
de la Clinique chirurgicale de la Pilie , par M. Lisfranc. Nous
n’extrairons de ce phapitre que quelques alindas qui ont pour objel
l’dtude dp certaines affections nervpuses. M. Lisfranc chei'clie a dta-
blirqu’un grand qombre d’affections diverses , regarddes comtne
idiopathiques , sont souvent symptomatiques et dependent d’une
ldsion de Putdrus, « La jnatrice est le foyer du mal d’oii s’irradient
» des souffrances qui spuverit ne s’y font pas sentir et qpi sdvissent
» avec force plus ou moins loin d’elle. » (Loco citato. j II y a dang
cette question de grandes diffipullds qui ont did souvent ddbattu‘'s
& Poccasion de quelques maladies , et'surtput a Poccasion de l’hys-
tdrie. Nous venons de dire que M. Lisfranc se range de l’avis de ceus
qui regardent les symptbmes nerveux comme seeondaires. Sans pnr
trer dans cette discussion, voyons les faits pyoduits par le chirurgipq
de la Pitid.
Choree. « Une jeune personae, dgde de dix-huit ans, d’une con¬
stitution nerveuse et sanguine, dtait affeclde de cette maladie depuis
trois anndes. Les moyens ordinaires avaient dtd mis en usage pres-
que sans succts ; les aincndemcnts obtepus par leur emploi' ne s’d-
tjuejit pas sontenus, La danse de Saint-Guy sidgeait siir la face, sur
la jangue et suy Jes membreg lhoraciqi)es ; el|e dtait trds ddv loppdp.
152 REVUE DES JOURNAUX DE MEDE6INE.
La menstruation offrait beaucoup d’irrdgularitd ; les rfegles man-
quaient souvent, et souvent aussi elles coulaient incomplelement...
Je fis appliquer a quatre reprises , et A huit i dix jours d’intervalle,
tantdt quinze, tantdt vingt, et meine vingt-cinq sangsues sur les par¬
ties latdrales et posterieures du cou, le long de la raCine des clie-
veux ; j’administrai a l’intdrieur des narcotiques qui employes seuls
n’avaient pas reussi. J’obtins un ldger amendement; il ne fut pas
de longue duriie. Frappg par i’irregularite et le peu d’abondance de
la menstruation, et par Paccroissement des symptdmes morbides
lorsqu’on avail mis en usage les medications propres J produire ou
augmenter les rfegles , je dirigeai mon attention vers l’uterus. »
M. Lisfranc raconte qu’aprfes avoir pratique le toucher par le rec¬
tum, il reconnut un engorgement de la matrice qui avait double de
volume. Quatre mois de traitement sufiirent pour combattre cet
engorgement et pour guerir compietement la choree. Cette guerison,
qui date de trois ans, ne s’est pas dementie.
£lat simulant Vipilepsie. « Une jeune personne, agee de seize
ans, d’un temperament nerveux, etait devenue fort triste sans cause
connue ; bientbt elle fut en proie a des attaques de nerfs qui se re-
nouvelaient tons les six ou huit jours. Au bout de quelque temps
des phenomines plus graves se manifestferent ; cette jeune per¬
sonne, a des epoques indeterminees et qui se rapprochaient de plus
en plus, perdait tout-a-coup connaissance, aprfcs avoir execute sur
son axe un ou deux mouvements de rotation ; il existait des sym¬
ptOmes de convulsions; la face devenait d’un rouge assez fonce ; la
malade ne rendait pas d’ecume par la bouche. La premiere men¬
struation ne s’etait pas encore montree, et cependant on avait em¬
ploye les moyens propres a determiner les regies. Mademoiselle X...
Oprouvait de la gfine, de la pesanteur dans le bassin; elle y ressen-
tait de la fatigue aussitOt qu’elle s’etait livree a un exercice un peu
prolonge. Elle etait affectee depuis plusieurs annees de flueurs blan¬
ches abondantes ; la coloration de sa peau n’avait point change. »
M. Lisfranc pratique le toucher par le rectum, et recon nait une
hypertrophie de la matrice avec exaltation de la sensibilite sous
1, influence du toucher. Le traitement des engorgements simples de
la matrice amena au bout de quatre mois les regies , et au bout de
six mois une guOrison complete qui se maintient.
Alienation mentale. « Une femme, SgOe de vingt-huit ans, d’un
temperament nerveux et sanguin, appartenait h une famille dans la-
quelle on n’avait jamais observe la folie. Cette femme perdit tout-
a -coup la raison ; elle avait beaucoup d’eioignement pour son mari ;
elle ne pouvait pas meme toierer sa presence; elle soulenait qu’en
JOURNAUX FRANCAIS.
153
multipliant trop ses rapports avcc elle , il l’avait rcnduc malade ;
qu’ellc voudrait avoir des relations avec des personnes qui la fali—
gueraient moins, et qu’ainsi elle ne deviendrait pas enceinte. Nous
savions que la malade avait huit enfants ; sa conversation roulait
d’ailleurs presque constamment sur l’acte de la gdndration. J’in-
sistai sur toutes ces circonstances; elles dveillferent l’attention du
niddecin qui dut la porter sur les organes gdnitaux. Je pratiqnai le
toucher par le vagin ; je constatai un engorgement assez conside¬
rable de la partie antdrieure du corps de la matrice ; ldgferement
hypertrophid , le col de cet organe dtait trds incline en arrifere.
Je prescrivis les moyens propres a combattre la maladie de
l’uterus. Lorsque la subinflammation qui compliquait l’engorgc-
ment, et qui peut-fitrc 1’avait produit, eut presque disparu, j’appli-
quai le speculum : je vis sur la lfevre posterieure du museau de
tanche une erosion de la largeur d’une pifece d’un franc; je la
cauterisai immediatement avec le proto-nitrate acide liquide d’hy-
drargire ; au bout de six semairies les symplOmes de l’alienation
mentale avaient ddja diminud. Le traitement fut continue pendant
six mois avec les modifications qu’exigdrent les circonstances. A
cette dpoque la malade avait recouvrd toute sa raison ; elle l’a con-
servde pendant trois ans ; mais alors elle devint enceinte ; la folie
rdcidiva; elle persista jusqu’au sixieme mois de la gestation, qui
dtait d’ailleurs assez orageuse; une saignde de 372 grammes (12 on-
ces), pratiqude au bras vers le milieu de la grossesse , produisit un
amendement extrdmement marqud ; il semble que la gudrison de-
vait 6tre exclusivement atlribude a cette evacuation sanguine. »
Nous allons encore citer le fait suivant tel qu’il a did donnd par
M. Lisfranc. « Un mddecin trfes distingud de Paris , M. le doctenr
Belhomme , qui s’occupe avec beaucoup de succds de 1’alidnation
mentale, me fit appeler dans sa maison de santd pour y voir une folle
dont la maladie rdsistait aux moyens ordinaires, et chez laquelle il
avait observe quelques symptOmes qui faisaient soupQonner l’exis-
tence d’une maladie de l’utdrus ; je la constatai. Nous convinmes de
mettre en usage un traitement destind a dissiper l’alfeclion morbide
que nous venions de ddcouvrir. M. Belhomme le dirigea avec une
trds grande sagacitd ; cette femme gudrit; je la revis : alors je trouvai
la matrice saine et les facultds intellectuelles dans un dtat parfait. »
Hysterie. Une dame en proie a dcs symptfimes d’une hystdrie
trfes violente , dont les attaques se reproduisaient presque tous les
jours, me fit appeler pour lui donner des soins; j’cus recours inu-
tilement pendant six semaines aux moyens ordinaires de traitement.
Le toucher vaginal apprit que la partie infdrieure du vagin dtait
154 REVUE Dp? J.QURNAUX DE S^DECINE.
d’une sensibilitd extreme , quo la caloricitd dtait beanpoup jjpg-
mentde, pnfin que I’utdrus avail double de volume et dtait doulou¬
reux h lq pression, (Traitement : repos ; injections vaginales presque
froides, trois fois par jour ; bain dmollient prolqpgd, tous les deux
jours ; lavement simple presque froid; le soir, Javement narcotique
OR antispaamodjque ; pilules avec 5 centigrammes de poudre de
pigue; augmenter d’qne i quqtre; vingt-quatre heures aprds lq
cessation des rdgles , sajgnde de 3 puces. ) Au bout de quatre
njois la sensibility des organes gdnitaux dtait presque normale, l’u-
tdrus n’offrait qn’un quart en sqs environ du volume ordinaire ; les
attaques d’hystdrie n’exisfaient plus, le tpueber ne profjuisait pas
de douleur. Sixidme mois , mdnie mddip.ation ; riiystdne n’a pas
reparn ; la matrice offre son volume nature! ; sepsibilitd ct cqlpri-
pitd normales des orgapes gdnitaux ; gudnson. L’actc de la gdndra-
tion est exdcutd sans inconvdnient.
Para/ilegie. Une dame, dgde de treptp-six qns , d’an tempdru-
mpnt biiioso^sanguin et d’une bpnpe constitution , avait d’abord
dprouvd de l’engourdissement daps les cuisses ct dans les japibes;
peu & peu Ja ddmarche devjnt plus fqtigante , plus difficile et enfin
impossible ; les membres infdrieurs n’avqient rien perdu de leur
sensibilitd, mais ils dtaiententidrement privds de leur iityoli]ild j des
doulenrs souvent assez fortes se fqisaient ser)tir a la partie supd-
ricure du bassin et sur la rdgion lombaire de lq cplpnne verldbrale.
Les menstrues dtaient rdguii.dres et d’une ahopdance normale; il
n’existait ni perles rouges ni penes biapphes ; les rapports ponju-
gaux n’dtaient pas douloureux. Op employa les bains , les san'g-
sues, les vdsipatoires, les cautdres, les mpxqs, la strychnine, la bru¬
cine, etc. , mais sans s needs. M- Lisfranc l-econnait au toucher qn
engorgement trds voluiqineux du corps dc ja niatri.ee, qui remplis-
sait presque compldtement le bassin. (Traiteipenl: ioclure de po¬
tassium a l’inldricur ; frictions sur les aines avec une pnmmade
d’iodure de plombj vjngbquatre heurcs aprds les regies , saignde
de onces; bains de Bardges. ) Au . quq(ridme lpois seulement
la matrice devint mobile; a six mQis la'malade fit quelques mou-
vcments avec les doigts du pied; au bout tip deux ans la guerisOn
est accomplie.
Nymphomanie. M. Lisfranc dit avoir souvent constatd un en¬
gorgement de l’utdrus chez des femmes affeetdes de fureur utdrine,
et il ajoute avoir gudri eelies-ci en gudrlssant l’engorgement.
«Une jeune dame paraissant joujr d.e tous les attribute de Ja
meilleure sanld, avait toujours dtd peu disposde d facte de la gdnd-
ration ; l’organe Vdndrien dtait peu ddveloppd Chez elle ; mais vers
155
JpDRNAUX FRANOAIS.
le commencement de la quatrieme annde de son manage, die con-
fia & l’une de ses amies que depuis quelques mois elle faisait toutes
les nqit?, pour ainsi dipe, des reyes qui h fatiguaient et qui lui dd-
plaisaient beaucoup; que dans la jqiirnde son imagination s’pccu-
pait presque constamment de choses pour lesquelles autrefois elle
avait de l’indilldrencq ; ,cet dtat augmenta. » M. Lisfranc reconnut
que la caioricitd du vagin dtait trfes grande; que le col de l’utdrus
dtait dilatd et hypcrlrophid ; que le corps dp l’organc dtait dgale-
ment hypertropliid. Le chirurgiqn conseilla son traitement ordinaire
des engorgements de l’uldrus , qt avec l’engorgejnent disparurent
l pps les apcidents.
IV. Examinateui* medical.
Numdros de Scptembrc, Octobre et Novembrc 1812.
Articles originaux.
i" Acces de manic ; hallucination ; idees d- suicide ; hiredili,
par M. Fred- Estre. — 2° Colique iliaque ner acute, accompagnee
de mouvements convulsifs , traitde par 1’ opium associd a l’eau tifede
de manidre A provoquer le vomissement ; crampe nerveuse d’esto-
mac , calmde par l'opium uni a l’dlher , et gueric par les toriiqucs
fixes etles excitants, par M. Dumas (du Mdnil-Amelot). — 3° Trai¬
tement de quelques hallucinations de Tome, par le datura stra¬
monium. Observations recueillies dans l’asile des alidnds de Mar¬
seille (service de MM. Guiaud et Aubanel) , par M. Frdd. Estre.
ACCftS DE RIAN IE ; HALLUCINATIONS ; IDdES DE SUICIDE ; HEIlEDITd ,
PAH M. FRlSD. ESTRE.
L’obsqrYatiqn ponsignde par l’eldve de MM, Aubanel et Guiaud,
mddecins de l’asile des alidnds de Marseille , qp.prdse|Uc lien de re-
marquable, soil sous le rapport des divers sympi&roes dprouvds par
la majade , sqit sous le rapport de la mddication suivie ; mais elle
offre des conditions d’hdrdditd bien curieiises, qui montrent com-
bien l’influence de celte pause est puissante dans la production des
plidnomdnes dp l’alidnatipn ipentale. Voici , du resfe , up trds court
rdsumd de cette observation :
One jeiinp femme est saisie d’un violent effrpi Ji la vpc d’hiiis-
sjprs et de gendarmes qui envahissent la propridtd de sqn maitrq ,
et des le lendemain elle tombe dans une grande tristesse , avec
propension au suicide, Peu de temps a pres , elle est prjse d’nn vior
lent accds de manie, avec hallucination de la vue principaleinent.
Amende 5 l’hfipital, on lui pratique en quelques jours quatre sai-
156 REVUE DES JOURNAUX DE MEDECINE.
glides et on fait de fortes applications de sangsues a la tete. Alors il
arriya ce qu'on observe souvent, l’agitation et le ddlire cesserent ;
niais la malade tomba dans un calme stupide si profond , que , plu-
sieurs mois aprfes , on put dillicileraent s’assurer qu’elle n’avait pas
perdu la mdmoire.
Le grand-pere maternel de cette malade avait essayd de se jeter
dans nn puits, dans l’intention de se donner la mort. N’ayant pas
reussi, il se fit sauter la cervelle d’un coup de fusil. Cet homme
avait qualre lilies , qui toutes donnferent des signcs de folie pen¬
dant l’allaitemcnt , et qui toutes , frappdes de monomanie suicide ,
se jetferent dgalement dans des puits. Ce mode de suicide cst tr6s
frdquent chez ies gens de la campagne.
COLIQOE ILIAQUE RERVEUSE , ACCOMPAGNEE DE MOUVEMENTS COR-
VDLSIFS , TRAIT^E AVEC AVANTAGE PAR L’OPIUM ASSOCli A L’EAU
TI&DE, DE MANliiRE A PROVOQUER LE VOMISSEMENT ; CRAMPE RER¬
VEUSE D’ESTOMAC , CAL5IEE PAR L’OPIUM UNI A L’£THER , ET GUl'RIE
PAR LES TORIQUES FIXES ET LKS EXCITANTS ; PAR M. DUMAS (DU
MfifilL- AMELOT).
Une jeune dame d’un temperament nerveux se plaint dfts son
enfance de coliques d’estomac, qui ont augmcnte a i’epoque de la
premifere erupiion menstruclle, et se sont regularis£es £ l’epo-
que de son mariage. Cette malade dprouve des crises qui debuicnt
par des baillements, des frissons vagues, de l’ennui, une douleur £
l’dpigastre. De ce point irradient bienlOt des douleurs trfes vives dans
tous les sens , et qui am&nent des convulsions. Les urines restent
claires, la peau est sfeehe et glacde. Il n’y a pas de soif, pas de con¬
striction a la gorge, pas de boule hystdrique , pas de bailonnement
du ventre , ni de cSphalalgie , mais une grande impressionnabilild
de tous les sens. — Les accfes sont presque toujours multiples , et se
succfedent rapidemcnt ; puis tout rentre dans l’ordre. Quclquefois
cependant il reste une douleur iixe dans la region iliaque droite.
Traitemcnt. — La maladie ayant dt£ mdconnue dans le principe,
le traitement fuf mal appliqud. M. Dumas , appelc auprfes de la
malade, employa d’abord les antispasmodiques dnergiques , tels
que le camphre, rassa-foelida , etc., mais sans succfes. A faeces
suivant , il ordonne le laudanum a haute dose , et immediatement
aprfes plusieurs verrdes d’eau tifede qui provoquent le vomissement.
Aussit&t une vive reaction se manifeste, le pouls piend de la force ,
la figure s’anime , la peau se rdebauffe, les motivemenis convulsifs
s’arretent. Un second paroxysme est arrete par les'mttmes moyens,
et depuis la malade est gu£rie.
JOURNAUX FRANCAIS.
157
TRA1TEMENT DE QUELQUES HALLUCINATIONS DE L’OUIE PAR LE DATURA
STRAMONIUM , OBSERVATIONS RECUEILLIES DANS L’ASILE DES ALlfiNES
DE MARSEILLE (SERVICE DE MM. GUIAUD ET AUBANEL) , PAR M. FRED.
ESTRE.
Le travail de M. Estre se compose de trois observations seule-
ment, dans lesquelles le datura stramonium a dchoug contre des
hallucinations. Le but principal de l’auteur est de faire douter de
l’infaillibilitd de la stramoine et de sa specificity d’action ; or, M.
Moreau , en faisant l’dloge de ce medicament , n’a jamais eieve de
pareilles pretentions , puisqu’il a indique certains cas dans lesquels
il n’avait pas rdussi , et de plus, il a pose des principes trfcs larges
pour monlrer la limite de la propriete curative du stramonium. Ce
remede echouedansleshallucinaiionsconsecutives, et dans celles
compliquees de demencc. « La demence est comme un remparl qui
les rend inexpugnables. » Ce n’est pas ici le lieu d’entrer dans unc
discussion sur ce sujet ; enregistrons seulement les nouvelles pieces
que M. Estre apporte au proces.
Primiire observation. — Une femme de la campagne, d’un
temperament nerveux , employee comme cuisiniere , est prise d’un
embarras et d’une sorte d’hebetude dont s’aperqoivent ses maitres ;
pendant la nuit , elle veillepour chasser les voleurs qui cherchent
d s’introduire dans sa chambre. Entree 4 1’hOpital , de nouvelles
hallucinations apparaissent. Le 4 juillet 1842, on donne le datura
stramonium. Ce medicament est porte en quatre jours a 20 centi¬
grammes, etdetermine des phenomfenes d’empoisonnement. On con¬
tinue la mSme dose , on l’augmente mfime progressivement jusqu’4
40 centigrammes. Quelques jours de calme , et les hallucinations
recommencent. L’observation se termine ici. Il nous semble qu’on a
trop t6t desespere de l’efficacitd du remede. ’
Deuxieme observation. — Lanommee Comtesse, Sgee de soixante.
trois ans , est tourmentee par des voix qui l’accusent, ainsi que ses
filles. Son caractere devient difficile , acariatre , soupconneux; elle
cherche querelle auxpersonnes qu’elle regarde comme les auteurs de
ses tourments ; enlin , elle tombe dans une mdlancolie profonde. Le
4 juillet, on commence le traitement par le datura stramonium, a la
dose de 5 centigrammes. On augmente progressivement, et le 8, on
observe une reaction febrile avec cris et agitation. Trois jours apres
on administre 20 centigrammes de datura, et des phdnomtnes pro-
nonces d’empoisonnement se manifestent. De la diarrhde et des vo-
missements surviennent pendant quelques jours, et pendant ce
temps les hallucinations s’cffacent pour reparaitre bientOt. A cet
158 REVUE DES iOURftAUi fife MEdECINE.
etat snecftde un mois de santd parfaite; mais la malade est reprise
d’un nouvel accfes , eomme si elle n’avait subi aucun traitement.
Truisieme observation. — Une femme de quarante-cinq ans avail
eprouvd anterieurement un accfcs de manie avec hallucinations * el
dtait sortie de l’h&pital enliferement gudrie. Un nouvel accfes se de¬
clare , el Catherine Desstsre est sbiitiilsfe dii traitement phi- le datura
stamonium. Oil porte ie medicament a 20 centigrammes , et les
effets toxiques se pfodiiisent. On coritlfitid i’usdgfe de ce hiddicament
pendant qiiatre jours , et la itialade avotie fitre mbiiis peisiculie ,
parce que les hallucinations sont ihoiiis fbdquentes. — Des vothissd-
ments , de la douleur a l’dpigastre , font suspendre la mddicatiOri, et
les hallucinations reparaissent , malgrd l’einploi du datura , portd
cctle fois h la dose de 40 centigrammes.
V. Bulletin general tie tlierapeutique *
par II. Miqtiel.
Numdros de Septembre, Octobre et Novembre 1842.
Articles originate.
UN MOT SUR L’EMPLOI DES OPIACIiS DANS LE TRAITEMENT DES
GASTRALGIES, PAR M. PADIOLEAU.
Datis cette sitiiple note, le mddccin de Nantes vient pour ainsi
dire prendre dates en rappelant que, longtemps avant M. Sandras ,
qui pfdconise la morphine dans la gastralgie, il employait avec
succfes divers opiacds. La formule A laquelle l’auteur s’est arrdtd est
la siiivante :
Prenez : Sirop de flelir d’oranger. ... 90 grammes.
Extrait aqueux tlidbalijiie. . . 15 cdritigraifaines.
Extrait d’aconit. . . . 1 decigramme;
Prendre, une cuillerde A cafe de ce melange deux fois par jour ,
immediatemenl aprds le repas.
VI. Revue inetlieale.
Nurhefos de Septerribrc , Octobre et Novembre 1840.
Travaux ofiginaux:
DES ERREURS ET DES SUBTILITfis QUI SONT NlSES DE LA DIVISION DES
SERFS EN DEUX SYSTfejlES , SAVOlR : LE SYStMe.DES NERFS Cfilti-
BitAUX Et tfe SYSlMfc DES NERFS GAflGLidNNAiRES, BAR M. cAstEl,
MEMBRE DE L’ACAdEMIE DE mEdECINE;
Nous reviendrons sur les iddes contenucs dans ce travail en reii-
danl compte de l’ouvrage que vient de publier M, Castel, et qui a
pour litre : Des bases pliysiologiques de ia medecine.
JOURNADJt ANGLAtS.
iss
VII. Archives generales sic meslecine.
VIII. li’Expi^rience.
n< Annales iliiygiciic el tic mctlecine legale.
Ces U'ois derniers jorunaux (numdros de Sepletnbre, Oclobre ct No-
vembic 1842) ne conliennenl aucun article original qui ait rapport
au sysleme nerveux , a scs functions ou a ses maladies.
BOURDIN.
JOURNAUX ANGLAIS.
I. Iioiulon medical Gazeite.
Numfiros de Juillet, Aobt , Septembre, Octobre ctNovembre 1842.
Travaux originaux.
1° Sur le tic douloureux , par le docteur Alnatt. 2° Sur I’epi-
lepsie, par M. j. Grantham. (L’auteur ne dit rien dii traitement ;
rien de nouveau sur les causes ni Iqs symptdmes ; M. Grantham
divise I’dpilepsie en cerebrate, spinaie, et cirebro-spinale. II attri-
bue les accds A une suspension de l’action dlectrique ou nerveuse
du cerveau.) 3° Cas de chorie avec paralysie , par J. Turnbull.
U“ Hydrocephale aigue , trails par I'hydiiodate de potasse.
5" Sur t’elal dcs atienes dans le comte de Galles, par Samuel
Ilitch. 6° Logons sur les maladies du cerveau , par E. Copeman.
(L’auteur rapporle piusieurs observations pour prouver qu’il faut
fitre tres reserve dans l’emploi des emissions sanguines chez les
apoplectiques. II est 4 remarquer que les sujets deses observations
etaient des individus avances en age, ou ddja affaiblis par des atta-
ques preeddentes. Dans un seul cas , oil il y avait encore de la vi-
giieur et de la reaction, M. Gopeihan n’a pas ci-u devoir s’ecarter de
la methode ordinaire. ) 7" Sur I’apoplexie et la paralysie ner-
veiises, par le docteur Thi Mayo. 8n Siti' le traitement de I'apo¬
plexie-, par le docteur B. Lewis; (Get article contient 4 pen pr6s
Ids m ernes faits et les indmes iddes que celui de Mi Copeman.)
160 REVUE DES JOURNAUX DE MliDECINE.
OBSERVATION DE CHOREE AVEC PARALYSIE , PAR JAMES TURNBULL ,
MfiDECIN A WOLVERHAMPTON.
La malade diait une jeune fille de quatorze ans ; les mouvements
chordiques n’avaient lieu que dans le bras et la jambe du c6td droit.
Les muscles des lfivres dtaient le siege de convulsions continuelles,
la m&choire InKrieure <5tait sans cesse en mouvement , la parole
confuse et inarliculde. En mfime temps , il existait une sorte de
paralysie du cOte gauche ; si on soulevait les membres de ce c&td, ils
retombaient par leur propre poids ; la malade ne pouvait les main-
tenir dans la position qu’on leur donnait. On reconnut qu’il existait
une sensibility ties vive 4 la pression sur le trajet des vertdbres cer-
vicales ; l’intelligence dtait saine.
Cet dtat fut rapidement amdliord par une application de sangsues
it la nuque, des pilules d’aloes et de calomel , et la potion suivante :
R. : 01. ricini , ol. terebinth , 2 gros ; 'mist, amygdalae , 2 onces ;
aquae menth. pip. 1 once.
La gudrison fut obtenue en quinze jours.
hydhocSphale atgoe, traitee par l’hydriodate de potasse,
PAR LE DOCTEUR ELDDDER.
L’auteur rapporte trois cas d’hydrocdphale aigue arrivde ala se-
conde pdriode chez des enfants d’un an a dix-huit mois , et dans
lesquelsil a administrd l’hydriodatc de potasse avec un plein s needs.
On avail ddji fait des applications do sangsues et donne le calo¬
mel sans rdsultat. Les syniptomes dtaient devenus trfcs graves , lors-
qu’on cut recours a l’hydriodate de potasse, 4 la dose d’un demi-
grain toutes les deux ou trois heures. L’effet de celte mddication
fut une seerdtion prompte et abondante d’urine et la salivation.
L’auleur pense avec raison que l’hydriodate n’a dd agir, quant ii la
salivation, qu’en provoquant l’action du calomel qu’on avait donne
avant, mais qui jusque la n’avait produit aucun rdsultat.
de l’j5tat des ALIlSNdS dans le pays de galles, par LE DOCTEUR
SAMUEL HITCH , M&IECIN RESIDENT DE L’ASILE DU COMTfi DE
GLOCESTER.
Dans les comtds d'Anglesea, Canarvon, Denbigh, Flint, Me¬
rioneth et Monlgommery, qui contiennent une population de
396,254 habitants (195,721 du sexe masculin, 200,533 du sexe
fdminin), M. Hitch a trouvd 306 hommes et 358 femmes affeetds
d’alidnation mentale ; en tout, 664 malades 5 la charge des difl'd-
JOURNAUX ANGLAIS.
161
rentes paroisses de ces contrdes, sous le litre d’alidnds indigents.
Ce nombre , compart avec le chiffre de la population , donne envi¬
ron 1 alidnd sur 596 habitants , et a peu pres 1 bomme sur 639 et
1 femme sur 560. II n’a pas dtd possible de s’assurer du nombre
des alidnds appartenant aux autres. classes de la socidtd ; mais d’a-
prds les renseignements qu’il a recueillis sur la frequence de la fo-
lie dans la classe aisde, l’auteur est portd A croire que la proportion
est au moins aussi forte que chez les pauvres , d’ou il faut con-
clure que les . maladies mentales sont extrflmement frdquentes
dans le pays de Galles.
Voici le tableau des alidnds indigents dans les diffdrentes contrdes
quel’auteur a visildes:
Anglesea. . 50,890 92 ou 1 sur 553
Canarvon . 81,068 146 — 555
Denbigh . 89,291 105 — 850
Flint . 66,547 62 — 1,073
Merioneth . 39,238 101 — 388
Montgommery. . . 69,220 158 — 438
Ces malheureux sont distribuds de la manidre suivante :
Homines. Femmes. Total.
6 13 19 — dans des asiles d’alidnds anglais.
17 15 32 — dans des ateliers de l’union galloise,
140 163 303 — chez ieurs parents.
143 167 300 — chez les dtrangers, ou plutOt louds
A ceux-ci moyennant une somme
par semaine, suivant les services
qu’ils peuvent rendre A leurs
maitres respectifs.
Le petit nombre de malades qui sont placds dans des maisons
d’alidnds anglaises content A leurs paroisses environ 12 shillings
par semaine ; dans les ateliers , 2 shill. 3 pences ; chez leurs pa¬
rents, 2 shill. 6 pences; chez les dtrangers, 3 shill. 2 pences lj2.
La somme la plus forte alloude A un parent est 5 shill. 6 pences ; A
un dtranger, 7 shill, par semaine. Quelques malades recoivent la
somme dnorme de 9 pences par semaine ; quelques autres doivent
se trouver heureux avec 3 pences.
Beaucoup de ces malheureux alidnds sont sounds A un traite—
.anv. >i Kit.— psych, t. i. Janvier 1813. It
162 REVUE DES JOURNAUX DE MtiDECINE.
ment rigouveux. Ceux dont on redoute les violences sont enchainds
dans des cliambres dtroites ; d’autres sont renfermds dans des cel¬
lules n’ayant qu’une seule ouverture , a travers laquelle ils recoi-
vent leur nourriiure et les autres objets qui leur sont ndcessaires !
d’autres, enfln, sont reldgues dans les basses-cours, ou ils sont
confondus avec les animaux les plus vils ; lenrs vfitements suffisent
A peine pour les convrir, et ia nourriture qu’on leur donne mdrite
it peine ce nom. Quant i ceux que la maladie a rendus mdlancoli-
ques, et dont elle a ddprimd les forces , ils seraicnt trop heureux si
au lieu de les abandonner a leur dtat misdrable , on nc les contrai-
gnait par la violence it sorlir de leur ldthargie et it secouer leur tris-
tesse. On rapporte que quelques uns de ces infortunds sont en libertd
et qu’on les rencontre quelquefois errant dans lacampagne.
Un dtat si ddptorable dent it l’absence d’dtablissements consacrds
aux alidnds dansle pays deGalles ; le gouvernement et les particu-
liers n’ont absolument rien fait dans cc but. Quelques malades , il
est vrai , sont placds dans des asiles d’alidnds anglais ; mais, outre
qu’ils sont en petit nombre, ces malades sont fort it plaindre. Dans
les classes infdrieures du pays de Galles, exceptd dans les villes
et dans leurs environs , il y en a fort pen d’individus qui parlent
anglais ; ces alidnds placds dans les dtablissements se trouventdonc
par le fait au milieu d’dtrangers dont ils ne connaissent point la
langue; ils sont ainsi prives des consolations qu’ils pourraient re-
cevolr, et vivent dans l’isolement le plus complet et le plus capable
d’aggraver leur maladie.
Cel dtat des alidnds est gdndralement ignord ; l’auteur s'est fait
un devoir de le porter it la connaissance du public ; il ajoute
cependant qu’on s’occupe de fonder un asile dans le comtd de Den¬
bigh. Cet asile devra dtre entretenu aux frais des comtds limitro-
phcs, d’aprds l’article 9 de la loi portde par Georges IV ; ou bien il
sera construit au moyen d'une contribution volontaire, et organisd
de manifere a se suffire par lui-mdme. Un grand nombre de dona¬
tions ont dtd faites pour cet objet , et entrc autres celle d’une pifece
de terre de 20 acres, admirablement situde pour unc maison d’alid¬
nds, et ayant une valeur de 2,Q00 livres sterling (50,000 fr,),
sun L’APOPLEXIE ET LA PARALYSIS NERVEUSE , PAR THOMAS MAYO ,
m£decin dd dispensaire de mary-le-bone,
L’auteur admet dans la plupart des cas d’apoplexic deux pdrio-
des. La premifire , dans laquelle l’affeclion cdrdbrale est purement
dynamique et cnrncldrlsde settlement par certains troubles dans les
JOURNAU* ANQLAIS. 163
fonctions intellecluelles et sensoriales, lels que le verlige, la cdplia-
lalgie, les tinteraents d’oreilles, la perception d’une lueur vive, etc,,
et quelquefois la lipotliymie. L’invasion est tantot spontanee , tant6t
dfilerminde par i’action de cerlaincs causes, comine une vive Emo¬
tion morale , l'insolatjon , etc. Jusque lit , il p’y a point encore de
signes dvidonts de congestion, Cette pdriode dure depnis queiques
minutes jnsqu’a queiques jours, L’auteur explique ces phdnomdnes
par une simple perturbation de Taction nerveuse du cerveau , ou
dans queiques cas par un obstacle a la circulation cdrdbrale due a
l’dlat spasmodique dcs vaisseaux.
Ceci dtant admis, trois choses peuvent arriver : la perturbation
dynamique devient une veritable suspension, et mfimc une abolition
complete de l’action cdrdbrale , et il y a inor( subite ( pvemifere
forme d’apoplcxie nerveuse sans symptOmes comme sans grada¬
tion ); ou bien les symptOmes ordinaires d’une apoplcxie grave ap-
paraissent ; et la marche de la maladic otl're ceci de particulier que
la paralysie disparuit promptement (dcuxifcma forme d’apoplexie
tierveuse ) ; ou bien enfln , les symptOmes de la compression ou de
la rupture du tissu cdrdbral se dMai'enl qpcompagnds d’un trouble
notable dans la circulation et d’un raptns plus ou moins violent
du sang vers la tOle ( apoplexie ordinaire avec bemorrhagie cdre-
brale).
Comme conclusion tlifirapeutjque , M. Mayo croit devoir, (itabjir
que , dans la majority des cas , les Omissions sanguines doivcnt
ctre employdes avec rdserve, et qu’il faut beaucoup plus compter
sur lqs purgatifs, les ddrivstifs, jes anlispasmodiques el les cai¬
man ts.
II. THe Iiaucet.
Numdros de Juillet, AoOt, Septembre , Octobre el Noyembre 1812.
Travaux originaux.
1" Sur la liberie laissce aux alien.es, ( Leitrc anonymc dans Iq-
quelle l’auteur met au.ddfi lqs inddecins opposes aux rnoyens me-
caniques de repression demaintenlr saps l’emplpi de ces moyeiisles
malades atteints de manic furieuse , de melan colie avec tendance
au suicide, et ceux qui refusent obstindment loute nournture,
T Maladies du cirveau, par It, II, Semple; 3“ Sur la necralgie
scialique , par Marhail Ilall. L’auicnr de cet article conseille dans
le traitement de la hdvralgie Sciatique les purgatifs mercuriels et
autres, et surtout les bains le soir avant le coucher du maladc. Il
attribue I’engourdissemcnt qui remplace quclquefois les douleurs
16ft REVUE DES JOURNAUX DE MEDECINE.
atroces de cetle ndvralgie & une hypdrdmie du ndvrilfeme , et par
suite a la compression de la substance nerveusc ; ft0 Lepons de cli-
nique sur plusieurs cas de choree, par le docteur Chowne ; 5" Sur
la liberte laissee aux alienes d I'hospice royal de Glascow, par
W. Hutcheson. (Depuis trois ans, le notnbre des individtis soumis
aux moyens de repression mdcaniques n’est que de deux sur cent.
M. Hutcheson a tout fait pour s’en passer, et il y est parvenu, mal-
grd mille obstacles , sans augmenter le nombre des gens de service.
Sa mdthode consiste ft surveiller les malades avec une attention con-
tinuelle, et surtout a rechercber les causes de fureur et d’agitation,
et ft les prdvenir. En rdsumd , M. Hutcheson pense que la repression
mdcanique n’est que trfes rarement ndeessaire dans le traitement
de l’alidnalion mentale, et qu’elle est toujours prdjudiciable); 6" Ad¬
mission des eleves d Phdpilal Saint-Luc. ( Comple-rendu de la
brochure du docteur Webster sur l’enseignement des maladies
mentales, brochure que nous analyserons dans le prochain nu-
mdro.) Absence demaison d’alienis dans le comte de Galles (voir
plus haut l’analyse de la Gazette). Traitement des alienes sans
moyens violents de repression. ( L’auteur anonyme partage les
alienes dangereux en trois categories : les maniaques furieux , les
meiancoliques avec tendance au suicide, et ceux qui refusent ob-
stinement toute nourriture. Pour les premiers, il recommande,
pour pi-evenir les paroxysmes, 1’eioignement des causes qui peuvent
les determiner, puis l’isolement, et m6me la douche. Pour les se¬
conds , il conseille un traitement purement moral , seconde toute-
fois par un bon regime et l’exerciee. Quant a la dernifere categorie,
il remet ses remarques ft une autre fois. Cette lettre est une rdponse
ft une autre lettre egalement anonyme sur le mfime sujet publide
dans le mfime journal. )
MALADIES DU CERVEAU , PAR R.-II. SEMPLE.
M. Semple rapporte cinq cas de maladies du cerveau , dont les
trois premiers sont regardds par lui comme des mdningites ; le
quatrieme est une apoplexie, et le cinquiftine une epilepsie. Dans
la premifere observation, il est question d’un sujet trfes robuste , qui
mourut subitement sans avoir prdsentd aucun symptfemede maladie.
A l’autopsie, oh trouva une fausse membrane large et dpaisse, prd-
sentant une couleur rouge fonedft sa face supdrieure (1), composde
de deux couches distinctes, et ayant manifestement comprimd toutes
(i) C’est dvidemment une hdmorrhagie arachno'ldienne.
JOURNAUX ANGLAIS.
165
les circonvolutions de la face externe de l’hdmisphdre gauclie ; le
tissu cerebral dtait simplement congcslionnd. On trouva de plus
beaucoup de sdrositd dans la grande cavitd de l’arachnoide et dans
les ventriculos. La pldvre droile contenait dgalement une grande
quanlitd de sdrositd , et le coeur dtait un peu hypertrophie.
II est Evident que le malade est morl par le cerveau. Pourquoi la
ldsion que l’auleur a observde n’a-t-elle pas amend plus tSt ce rd-
sultat ? M. Semple ne cherche point it I’expliquer. II est probable que
l’dpanchement d’une nouvelle quantild de sdrositd est venue aug-
menter rapidement la compression du cerveau , et 1’a porlde & un
degrd incompatible avec 1’cxercice de ses fonctions.
La deuxitme observation offre un exemple de mdningite sans
symptOmos apparents. Le sujet, jeune fille de vingt ans, avait
cu d’abord une pdrilonite traitde avec succfes. Un mois aprds,
nouveaux symptOmes paraissant appartenir a la mfime affection ;
toutefois, la douleur dtait soulagde par la pression ; la malade n’a
pas cessd , pendant deux jours , de crier, de s’agiter et de se plain-
drc de douleurs atroces dans la rdgion dpigastrique , puis elle mou-
rut sans prdsenter aucun sympldme cdrdbral , pas mdme de la
cdphalalgie. A l’autopsie , on trouva la dure - mfere congestion-
nde , les sinus pleins de sang it moitid coaguld , une injection
trfcs fine et une apparence dvidemment inflammatoire des md-
ninges sans autre ldsion de l’encdphale. Presque rien dans la poi-
trine. Dans I’abdomen, l’ovaire droit trds volumincux offrait un
kyste de nouvelle formation et plein de pus. M. Semple fait remar-
quer la singularitd du fait , et il n’hdsite pas a attribuer la mort k
une mdningite, puisque les autres organes importants, mdme les
intestins et le pdritoine , n’offraient aucune ldsion , et que la sup¬
puration de l’ovaire droit , due sans doute h ia premi&re attaque de
pdritonite , s’dtait parfaitement limitde.
Les trois dernidres observations n’offrent rien de remarquable.
LEgON CLINIQUE SUR PLUSIEURS CAS DE CHOREE , FAITE A L’HdPITAL
DE CHARING-CROSS, PAR LE DOCTEUR CHOWNE.
Le professeur expose en ddtail trois observations de chorde chez
de jeunes sujets. Dans ces trois cas, la maladie paratt avoir dtd lide
& u,n dtat morbide de Pappareil digestif. L'un de ces enfants. avait
des vers inteslinaux ; un autre avait dprouvd une vive frayeur peu
de jours avant l’apparition de la chorde. Chez tous trois l’invasion
a dtd graduelle; les mouvements d’une seule main ontcommencd
par devcnir irrdguliers , en mdme temps l’appdtit a diminud , les
166 BEVUE DES JOURNAtJX bE MEDECINE.
digestions sont devenues difficiles , les dejections alvines rares et
de mauvaise nature, la sdctdtion rdnale abondante. Hient6t les
mouvements convulsifs ont gagnd les deux membres.supdrieurs, le
cOU et la face. Dans un cas 11 y a eu diplopie intermittente par suite
de l’adduction forCde de l’teil gauche. Chez un de ces malades, 1’a-
gitation a persists pendant le sommeil. Cliez tous, il y-a eu un cer¬
tain degrd d’amaigrissement. Aucun h’a prdsentd de troubles de
l’intelligence t exceptd un ddfaut de suite dans les iddcs, attribud
par M. Chowne 4 l'influence des mouvements involontaires stir
l’attehtion des malades. Le traitement a consistd dans lespurgatifs
(calomel, scammonde , rhubarbe), rdpdtds chaque jour, puis rem-
placds paf les toniques et Un rdgime artaleptique. La durdc de la
maladie n’a pas ddpassd sept semaines , et 1’amdlioration a did ti'fes
lente,
Ces observations sont suivieS de qUelques conslddrations sUr la
chorde en gdndral. L’auteur dil que depuis quatre ans on a comptd
a Londres dix-neuf cas de chorde terminds par la mort. Il ajoute
qu’ll h’a vu qu’un seul cas de chorde suivi d’une terminaison aussl
funeste. La malade dtait une jeune fdle de seize ans, dont tout le
corps dtait tellement agitd qu’il dtait impossible de la maintenir et
de lUi faire prendre des aliments ; la mort fut amende par l’inani-
tion et l’dpuisement rapide des forces produit par la violence et la
contlnUitd des mouvements convulsifs. Quelquefois une hdmipld-
gie, i’dpiiepsie et l’apoplexie se joignent 4 la chorde ou lui siiccd-
dCUt , et C’est ainsi que s’expliquent la plupart des cas de mort ob-
servds dans Cette maladie. M. Chowne termine en disant que la cho¬
rde devidiu rarement Chronique, c’est-4-dire permanente, tandis
qU’elle est sujette 5 rdcidive.
III. Edinburgh medical and surgical journal.
RECHERCHES SDR L’ANATOMIB DU NERF VAGUE
ET DE SON ACCESSOIRE , PAR J. SPENGE.
(Ce mdmoire traduit en entier sera insdrd dans le prochain r.umdro.)
IV. Britisla and foreign medical review.
V. liondon medical and surgical review.
Ces deux derniers journaux ne contienncnt aucun article original qui ait
rapport aU systeme nerveux , 4 ses fonctions ou a ses maladies.
BELIN.
SOCIETES SAVANTES.
167
SOCIETES SAVANTES.
Academic lies Sciences.
Stance du 28 novembre 1842.
GALVANISME.
MM. Thierry et Leroy d’Etlolles tcrivent a l’Acadtmie a propos
d’une communication siir le gaivartisitife falte par M. Matteucci
dans une des stances prdeedentes.
Stance du 19 dtcembre 1842.
PMX DE PHYSIOLOGIC EXPERIMENT ALE POUR L’ANNEE 1841.
Parmi les mtmoires re<;us par la commission chargee de presen¬
ter a ce sujet un rapport k i’Acaddinie , deux genres de travaux seu-
lement lui ont sembld mtiiter le prix de physiologie exptrimentale
pour 1841.
Ce sont :
4° Quatre mdmoires de M. ledocteur Longet, le premier sur les
fonctions du larynx chez les mammiftres ;
Le second sur l’irritabilite musculaire ;
Le troisieme sur les fonctions sensoriales ct moirices des cordons
de la moeile tpinifere t et les racines des nerfs qui en dmanent :
Le qualrieme sur les fonctions de l’dpiglotte.
2° Essai sur les phenommes Mectriques des animaux , par
M. le professeur Matteucci ; essai for nit ddja de deux mtmoires im-
portants :
L’un sur l’electricitd ddveioppde dans le choc de la torpiile ;
L’autre sur I’dlcctriciW qui se manifesle dans la contraction mus -
culaire de la grenouille ctdes animaux a sang cliaud, ct principale-
mentsur celle qui constittie le courant dlectriqiie prOpredans ces
mfimes animaux.
168 SOClETliS SAVANTES.
En consequence, 5 l’unanimilg, sauf h regard de M. Longet,
pour plusieurs dcs travaux duquel l’un des juges a cru devoir se rg-
cuser, comme ne pouvant pas etre juge et parlie sur des questions
dont il s’est lui-mgme beaucoup occupe, la commission a partage
le prix entre MM. Matteucci et Longet.
Et comme la valeur de ce prix n’etait que de 895 fr. , et que ces
deux concurrents ont du etre ndcessairement conduits 5 des dg-
penses assez considerables pour faire leurs nombreuses experiences
et les repeter devant les comniissaires et autres membres de l’Aca-
ddmie , celle-ci , sur la proposition de la commission , a ajoute 5 la
valeur du prix , et accordg 1 titre de dddommagement , 5 chacun
des deux concurrents, une somme de 1,500 fr.
Dans les sgances des 7, 14, 21 et 28 novembre, des 5, 12 et 26
ddcembre , il n’y a eu aucune communication qui ait rapport au
systeme nerveux.
Academic «le Medeclnc.
S6ance du 3 novembre 1842.
DEVIATION DE LA LUETTE DANS DN CAS D’HgMIPLEGIE FACIALE.
M. J. Guerin presente , de la part de M. Diday , chirurgicu en
clief designg de l’hospice de l’Antiquaille de Lyon , un cas d’hdmi-
pldgie faciale du c6td gauche , avec deviation considerable de la
luette a droite. La deviation de la luette a disparu graduellement
avec les symptOmes de rhgmiplggie. M. Diday regarde , avec raison,
cette circonstance comme propre a etablir l’intervcntion du facial
dans les mouvemcnls du voile du palais ; or, on sail que , jusqu’ici,
il n’avait pas dig possible de s’assurer directement de ce fait par Ja
voie anatomique.
seance du 29 novembre 1842.
ALIENATION MENTALE.
M. Baillarger adresse a l’Academie un Memoire stir la stupidity
seance publique annuelle du 6 ddcembre 1842.
Dans cette seance publique , l’Acadgmie a decernd les prix pour
18/i2.
SOCIEXES SAVANXES. 169
Prix fondd par madame M.-E. Bernard de Civrieux (1).
« L’Hisloirephynologique el pathologique de I’hypochondric. »
Ceprix dtaitdc 1,500 fr.
L’Acaddmie n’a pas decernd de prix. Elle a accordd un encoura-
geinenl de 500 fr. a M. Michda , mddecin 5 Paris , et un aulre de la
mfime somme a M. Brachet, mddecin 5 Lyon.
PRIX CIVRIEUX POUR 1843.
Lc sujet de ce prix est :
« De I'influence de I'heredite sur la production de la surexci-
talion ner reuse , sur les maladies qui en resullent , et des moyrns
de la guirir. »
Ceprix est de 2,000 fr.
Ce prix sera ddcernd dans la sdance publique annuelle de 1843,
et les mdmoires adrcsses avant le lor mars de la mdme annde.
PRIX civrieux pour 1844.
La question raise an concours est la suivante :
« Des hallucinations, des causes qui les produiscnt et des
maladies qu’elles caracterisenl. »
Ce prix est de 2,000 fr.
Les mdmoires, dans les formes usitdes, et dcrits lisiblement ,
doivcnt dire envoyds , francs de port , au-secrdlariat de l’Acaddmie,
avant lc 1" mars 1844.
Dans les sdances des 8, 15, 22 et 27 novcmbre , des 3, 10, 13,
17, 20, 24 et 27 ddcembre, il n’v a eu aucune communication qui
ait rapport au systeme nerveux.
Soeiete plirenologique tie Paris.
La Socidtd phrdnologique a tenu sa seance annuelle le 18 dd¬
cembre , dans la salle de l’Athdnde.
La sdance a dtd ouverte par un discours de M. le professeur
Bouillaud, prdsident de la Socidtd. Ce discours a dtd suivi du
compte-rendu des travaux de I’annde par M. Marchal de Calvi.
M. Casimir Broussais a lu ens.uite une rdponse aux ouvrages de
MM. Flourens et LeiireL La sdance s’est terminde par une commu¬
nication de M. Place.
(i) lVapres les dernieres volontes de madame de Civrieux, un prix
annuel est ddcerne a l’auteur « du meilleur ouvrage sur le irailemenl ella
guirison des maladies proveiuinl de la sur excitation iterveuse. »
170
BIBLIOGRAPHY.
BIBLIOGRAPHY.
DU SUICIDE,
DE L’ALltiNATION MENTALE ET DES CRIMES
CONTRE LES PERSONNES,
COMPARES DANS LEURS RAPPORTS RECIPROQUfiS.
RECHERCHES SUR CE PREMIER PENCHANT CHEZ LES HABITANTS
DES CAMP AGNES,
PAR J.-B. CAZAUVIEILH,
Depuis qticlquesantides, ce qu'on peut appeler la ntddecine poli¬
tique , on mieux encore , la medecine administrative , s’enrichit
chaque jour de nouvelles publications. Ces publications non settle¬
ment dclairentl’adininistratioiietdonnentla solution d’une foule de
questions que le mddecin seul est a mfime d’dtudier, mais encore
elles dlfevent notre profession. La mddecine en France est loin de
jouir de la Coitsiddratibn dotit clle devrait dire etitottfde. Si trop
souvent le charlatanisme de certains artistes , des rivalitds mes-
quines riuisent aux mddccins , combien d’autres honorent par leur
savoir et la juste sdvdritd qu’ils apportent dans lours relations , la
corporation it laquelle ils appartiennent ! Un prdjuge tend 4 rcs-
treindre les mddecins A l’exercice exclusif de leur art, comme
si . leur esprit ne pouvait sortir de l’horlzon de la pratique. Les pu¬
blications dont je parle prouveront Finjusticc d’une semblable ex¬
clusion. Les mddecins sont appeies, par leurs connaissances
spdciales , 4 jeter le plus grand jour dans les ddbats qui s’agitent ait
sein de itos asscmbldes, ainsi que dans l’applicalion d’un grand
noinbre de mesures qti’il serait utile de provoquer. L’Aulriclie ,
qu’on n’accusera pas d’esprit d'innovalion , a ses mddecins conseil-
BlBLlOGBAPHiE.
171
lers places aux diffdrents degrds de la liidrarchie administrative , et
charges de decider et d’dclairer toutes les questions qui se rattachent
aux connaissances mddicales.
En France, depuis pldsieurs anndes, se ffitiltiplient les traVaux
concernant la siatistiqtic mddicale , et la mddecine considdrde dans
sesrapportsavecl’administration. Quint connait les recherchcs la-
borieuses de Parent-DucMtelet , de M. Villcrmd , etc.; celles , plus
anciennes, des mddecins qui, chez hous, s’oCcupent d’alidnation
mentale ? L’dtat social des alidnds , il y a encore quelques amide- ;
les causes de la folic, qiii noli seulemelit sc reproduisent au sein des
families et naissent du ddbordement des passions , mais qui rdsul-
teht auSSi des frotteiiiehtS de la vie sociale , des difficult^ qu’elle
engendre, de l’inlluence des institutions, etc., ont provoqud des
publications impoCtatttes. On connait les vives reclamations d’Es-
qtiirol, ses dtudes sur les maisons d’alidnds, les moyens de les amd-
liorer et de les diriger ; celles de M. Ferrus sur ces dtablissements.
On salt enflrt que le traitement de la folie, si souvent moral et dis-
ciplinaire , comm'ahde une suite et Un enchainement dans la direc¬
tion des rapports des alidnds avec ce qui les entoure , qui ndeessite,
pour les asiles qui leur sont consacrds, une organisation mddicale
puissantc. Cette organisation , parfailement comprise par l’ordon-
nance de 4.839 stir les alidnds , est une veritable cohqudte mddicale.
Cette OrdOnttance , et la loi de 1838, sont dues , on petit le dire ,
aux puissantes demandes des mddecins qui Ont dclaird l’atttoritd sur
cette grave question.
Ainsi comprise, la mddecine rdpond i la pensde de Descartes,
rappclde par M. GaZauvieilli , et qui aCcorde aux mddecins une si
liaute mission : t< S’ll est possible de perfectionher l’espiceltuffiaine,
e’est dans la inddecine qu’il faut eti chercher les moyens. »
Le livre de M. CafcaUvieilh , Du suicide , de 1‘ alienation mentale
et des crimes centre leS personnes, compares dans leurs rapports
rMproqucs , appartient dvidemment , ainsi que l’indique son litre ,
it Ce quo j’appelle la mddecine administrative. Un mot suffice ppur
montrerl’importance des questions qu’il soulfeve. L’aUteuf, eu effcl,
examine ce que peuvent presenter decommun lescausesdel’alidna-
tioii mentale , du suicide et des crimes cotatre les personnes. — Mais
avantd’aborder ce sdjet,il commence par rdtiide du suicide cltez les
habitants des campagnes ; et le premier rdsultat des fails qu’il rap-
porte, e’est de rdfnter l’opinion prdconcue des mddecins qui se
figuraient que l’ennui de I’existence n’alteint presque jamais l'infa-
tigable laboureur ou Pinduslrieux artisan , a qui le travail des mains
procure de quoi satisfaire 4 ses besoins les plus urgents. Le suicide
172 BIBLlOGltAPHIE.
a etd de lout temps et a tons les figes frdquent dans les campagnes ;
des families entiferes se sont immolees 4 ce funoste penchant , et
dans la mfime local 1 td ; des enfants, dans l’dnumdration de lcurs
ascendants, comptent au nombre des suicides , l’aieul et l’oncle
maternels, l’aleule et la tantc paternelles , et leur pfere. Dans lc can¬
ton de Liancourt, ddpartement de l’Oise , oil habile M. Cazauvieilh,
on trouve un suicide sur /i,000 habitants : c’est , proportionnelle-
inent & la population , autant qu’4 Paris. Ce canton, dans lequel on
compte 81 suicides, de 1804 4 1833, nc fait point exception; car,
ainsi que le remarque l’auteur, les cultivateurs et autres ouvriers
attachds 4 la culture des terres , entrent pour une bonne part dans
le nombre des 2,000 suicides publids dans le compte-rendu de la
justice criminelle pour 1835.
L'dtude des causes a amend l’auteur 4 penser que l’ambition et la
cupiditd, la jalousie, la ddbauche, l’adultdre, les dissensions et cha¬
grins domestiques, les discussions d’intdrdt, l’amour contrarid, le
concubinage, la haine et la vengeance peuvent dgalement conduire
au crime , 4 la folie ou au suicide. Ce rdsullat dtait facile 4 prdvoir.
Quels sont, en effet, les mobiles des ddterminations humaines? les
passions ; les causes de la folie ? le plus souvent les passions. Qu’est-
ce que le suicide? presque toujours une affection mentale, ou quand
il est aigu, la suite d une forte passion. Mais M. Cazauvieilh va plus
loin; il admel um predisposition non seulemcnt pour les alidnds
ou les suicides, mais aussi pour ceux qui, jouissant de leur li¬
berty morale et d’tine existence heureuse, relativement 4 leur po¬
sition habituelle, commettent des crimes avec prdmdditation. Il me
semble qu’avec cette opinion, et pour dtre consdquent, l’auteur de-
vait montrer, en faveur des malheureux predisposes au crime, I’in-
dulgence qu’il rdclame, en parlaut des enfants nds de parents
alidads, pour ceux dontl’intelligence, les affections ou les penchants
ne sont qu’un f4cheux hdritage. Nulle part il n’expose ses iddes
sur ce qu’il appelle la predisposition au crime. Il se contente
de citer un exemple d’un misdrable qui , vivant dans l’aisance , fut
condamnd pour avoir assassind et vole son voisin. M. Cazauvieilh
s’esl done bornd 4 avancer un principe qu’il aurait dll motiver par
une discussion approfondie et surlout par des faits. Les prddispo-
sitions sont en geudral herdditqjres ; le crime serait-il dgalement
bdrdditaire? La part des mauvais exemples et de l’dducation vi-
cieuse une fois faite , la question pourrait , il me semble , ne pas
rester insoluble ; et certes elle serait d’un haut intdrdt.
Quoi qu’il en soit , sur 60 suicides du canton de Liancourt , sur
Icsqucls M. Cazauvieilh s’est procure des renseignements tres prdcis,
BIBLIOGRAPHIE.
173
riuSnSditd est d’un cinquifeme et demi. On sail que M. Esquirol porte
cette cause 5 un sixifeme pour l’ali4nalion meniale. Les recherches
de l’auteur que j’analyse sont d’autant plus prtScieuses qu’elles sont
plus exacles. II les a faites sur une petite dchelle, il est vrai , mais
par lui-rafime , vCrifiant et contr61ant a volonte les eldments de son
travail , ce qu’on ne pourrait pas dire de ceux qui s’occupent en
gdndral de travaux statistiques, et qui prennent letirs dldmcnts de
toutes mains. L’4ge des habitants des campagnes qui se suicident
est en gdndral plus dlevd que celui des suicides des villes et cam¬
pagnes rdunies dans les comptes gendrauxet les autres statistiques.
Le maximum des alidnds suicides est , sous le rapport de Page, de
50 a 65 ans pour les habitants de la campagne , tandis qu’il est de
20 a 30 pour les hommes, etde 30 4 /i5 pour les femmes dans les
statistiques rdunies. Le suicide chez les vieillards n’est pas rare
5 la campagne : sur 198 suicides dans le table'au de M. Esquirol , on
ne comple que trois cas passd Page de 65 ans ; on compte onze
cas sur les 81 suicides du canton de Liancourt, de 65 ans a 85, et
quatre de 80 a 85 ans, c’est-a-dire dans la caducitd. Au village , la
vieillesse olfre done un plus grand nombre de suicides que Page de
20 a 30 ans.
Je ne saurais poursuivre l’auteur dans ses recherches sur les
causes du suicide considdrd chez les habitants de la campagne, sur
Pinfluence des temperaments, des sexes, des passions, de Pinstruc-
lion, etc.; cependant je dirai un mot de Pimitation. Cette cause n’a
peut fetre pas encore assez a I lire Pattention des mddecins, etj’ajou-
terai de Padministration. On ne saurait soustraire avec trop de pre¬
caution 4 la connaissance du public les exemples du suicide. Les
details que donnent les journaux sur chaque evenement de ce genre
exercent la plus fftcheuse influence.
Cette cause, Pimitation, contribue peut-Stre 4 favoriser ces epi¬
demics de suicide dont il faut bien admettre la possibility en pre¬
sence des faits. Pinel, ddj4, avait observe les variations qu’offrait le
chiffre des admissions relatif aux meiancoliques suicides , 4 la Sal-
pdtriere ; M. Esquirol a souvent parie de ^augmentation du nombre
des suicides qu’il avait eu l’occasion de remarquer 4 differentes
epoques de sa glorieuse carrifere. Le chiffre des aliens suicides
du department de la Meurthe, que j’ai sous les yeux, varie dgale-
nient d’une annee 4 l’autre. Il est de 19 suicides en 1834, de 25 en
1835, de 42 en 1836, de 45 en 1837, retombe 4 21 en 1838, 4 26 en
1839, s’eifeve a 39 en 1840 pour redescendre 4 27 en 1841; il est de
23 pour les onze premiers moisde 1842. Cene sont done pas tou-
jours des causes constantes qui president an ddveloppement du sui-
1 7/i BIBLIOKRAPHIE.
cide. Je ne partnge pas l’opinian de M. Gazauvieilh, qui veut.que
Taugmentation du nombre des suicides spit progressive en France.
11 s’dtaic a cetdgard des compies de la justice criminclle jusqu’ii
l’anndc 1835. Mais, il fautledire, cheque annde, ces recherches
dtaient mieux faites. J’ai demandd et pris des renseignements 5 des
sources d’oit partent les (Moments de la statisUque, et j’ai pu me con-
vaincre quo ce travail n’a acquis que dans ces devnibres anndes
le degre de precision et d’exaciitude qu’on doit on attendee.
Les chiffres publies dans les deux derniers comptes-rendus de la
justice criminelle pour 1839 et 1840 , sonl restds sensiblemcnt les
mdmes pour le nombre des suicides. Ce nombre s’dldve 4 2,700 en¬
viron. 11 est probable que le chiffre de 3,000 ne sera pasddpassd, ou
s’il l’est, il |e devra a des causes accidentelles dont Taction transi-
loire n’amfenerait qu’une augmentation purement passagere.
Mais je reviens 5 Tinfluence de {’imitation coniine cause acciden-
telle du suicide, M. Gazauvieilh en rapporte des exemples. 11 consi-
ddre avec raison comma mille fois plus funeste , plus active que
Tignorance ou Tiiistruction l’exemple du suicide, l’image d’un sui-
Malheur, dcrit-ii , au pays ou le hasard amenera un premier sui¬
cide I Les homines qui sont affeetds de la'douleur de la vie s’empres-
sent ordinairement d’imiler l’acte de ddsespoir dont ils viennent
d’dlre les tdmoins. Je pe doute pas que la sage mesure prise par lc
prdfet de la Meurthe pour empdeher la publicitd des suicides de son
ddpartement n’ait cantribud a en prdvenir quelques uns. Il serait
it ddsirer que celte mesure se gdpdralisat , et que la presse quoti-
dienne renoncOt a publier des faits de ce genre; les hommes sd-
rieux qui ont, besom de les consulter les trouveront toujours dans
les livres et les comptes-rendus spdejaux.
Dans les tableaux des divers instruments dont se sopt servis les
81 suicidds du canton de Liancourt, 52 out pdri par strangulation ,
25 par precipitation ou submersion , 1 par armo a feu , 3 par le
poison, Aucun n’a pdri par asphyxia par le charbon , cause si frd-
queple de suicide chez les alidads des villes.
Squab? rapport des symptdtnes, je ne trouve rjeii dans le livre de
M, Gazauvieilh qui soit particulier au suicide des habitants de !a
catnpagne ; e’est le meme ddsordre physique et moral, Presque tons
se plaignept de leurs djgestioqs , qui sont pdnibles ; quelques uns
abusent alors des spiritneux,
L’auteur place le siege du suicide daps le ceryeau ; mais nn aith'Q
organe peut dire priinitivement affeetd. Cepeudant il dojt, suiyaut
lui, y avoir chez tons les suicides me lesion qnelconque de I'en-
BIBLIQGRAPHIE, 175
cephale; le dPsprdre des fonclions inleliecluellcs el affectjves |e
prouve pour des csprits non prPvenus. Mais les functions de cet or-
gane Plant ires dPlicates , les alterations ne sant pas. lo.vjours
appreciables a nos sens. Alors, pourquoi avaocer que chez tous
les siucidPs il existe une lesion de 1’encPphale ?
Je me rappelle avoir assists avec qqatre niPdccins & l’autopsie
d’un mplancolique suicide que jesoignais avec M. Esquirol. L’exa-
men le plus aitentif et le plus miuulieux du cerveau et de ses mem¬
branes, ainsi que des prgancs de la ppitrine et du ventre, ne nous
permit d’apercevoir aueune lesion, Ccpendapt la inelancolie datait
de quelques mois , et le malade avail Pprouvtf , quinze ans aupara-
vant, deux accfes de manie dont M, Esquirol J’avait gopri.
M, Cazauvicilh dPerit les altpratious qu’il a rencpntrPes dans l’en-
cPphale de 17 suicidPs dont 11 a pu faire l’autopsie. Ces altPralions
sonl l’Ppaississemenidu crane, des mPninges, i’injeclion des vais-
seaux , de la sPrositp dans les ventrlcules et sous raraclinoide ; l’in-
jection el l’aUPration de consistance des substances cPrPbralcs, 11
insiste sur l’endurcissement de la substance blanche chezles sujets
qul ont oll'ert les symptOmes du suicide chronique.
Je n’ai qu’une settle observation a faire sur ces recherches nPcros-
copiques , c’est qu’on retrouve ces mfirnes altPralions soit isolPes , soil
associdps cliez les aliPnPs en dPmence qui n’ont offert aueune tendance
au suicide. Elies ne sauraient done rendre cqraple du suicide , pas
plus qu’elles ne peuvent expliquer les diffPrentes formes de 1’aliPna-
tion mentale, a laquelle succPde on que compliquc lademence. Peut-
tre sont-elles corrplatives avec ce dernier etat que caractPrise l’alfais-
sement intellecluel et moral, auquel se joint souvent aussi l’aflaiblis-
sement physique. Et mPme avec cette reserve, ces IPsions son t loin
d’expliquer les mille nuances de la dPmence ; pourquoi telles idPes
restent associPes , telle sPrie de souvenirs est abolie , landis que telle
autre est conservpe, etc.? Pour toutes ces questions, I’anatomie
pathologique est restPe impuissante, elle n’a pu les rPsoudre. Elle
n’a pas PtP plus heureuse pour ce qui concerne le suicide. Quant
anx IPsions desautrescavitPs splanchniques , elles sont sans valeur
et n’expliquent Pvidemment rien ; on les retrouve dans les diffPrentes
maladies auxquelles 1’humanitP est exposPe.
Bien que l’ouvrage de M. Cazauvieilh n’ait pas rPsolu toutes les
questions du suicide , son livre n’en est pas moins fort remarqua-
ble. II a jetP de vives lumitres sur le suicide dcs gens de la cam-
pagne ; prouvP que dans cette portion de la sociPtP , les passions
exerqaient leur funeste empire avec autant d’Pnergie que dans les
autres classes. II a fait juslice d’un prPjugP mPdical ( car les mPde-
176
BIBUOGRAPHIE.
cins ont aussi des prdjugds ), qui , pour fttre fort ancien , n’en dlait
pas plus respectable : c’etait de croire qu’il n’y avail pas de suicide
k la campagnc. Quand on lit des iivres comme celui de M. Cazau-
vieilli , qui renversent par l’exposition de quelques faits des iddes
gdndralement reques , on se demande comment dans la science on
peut rester aussi longtemps dupe d’assertions qui n’ont d’autoritd
que dans la sanction du temps , et celle des dcrivains qui les rdpd-
tent sans examen. Les poetes avaient vantd le bonheur des champs,
les mddecins ont cru aux poetes , et n’ont plus voulu admettre que
le penchant au suicide pfit se monlrer chez les laboureurs.
Mais le livre de M. Cazauvieilh n’est pas seulement mddical : il
s’dldve k des questions qui sont d’un plus haut intdrdt pour les mo-
ralistes et les administrateurs. Ainsi 1’auieur dtudie le suicide,
l'alidnation mentale et le crime , sous le rapport de leur frdquence
dans les villes et les campagnes ; sous celui de l’influence com¬
parative des professions ; il examine dgaleinent l’influence des
bagnes sur le suicide , etc. Quelques uns des rapprochements de
M. Cazauvieilh dtaient ddja connus en partie depuis le beau tra¬
vail de M. Guerry sur la Statislique morale de la France ; mais il
a su les grouper autour de la question qu’il dtudiait , et dviter ainsi
aux lecteurs de longues et pdnibles recherches. En rdsumd , l’ou-
vrage de M. Cazauvieilh est un livre utile , que les mddecins d’a-
lidnds et les homines qui s’occupent de morale et d’administration
consulteront toujours avec fruit.
ARCHAMBAUT,
REPERTOIRE,
ABSTINENCE , GANGRENE LES
POUMONS.
I 21 fevrier. — La face esl pile , les
traits attires; — refiis obstini dc
'prendre do la tisane et du bouillon.
,La malade ne fait aucune attention a
|ce qu’on lui dit, ne ripond a aucune
question. — Incoherence complete
dans les idies ; — le soir, plusieurs
syncopes ; — constipation ; — pouls
frequent et petit; pointdc toux ; point
" d’expecloration. (Lavement imollient,
’ tisane laxative.)
22. — La malade rfipand une odour
Mademoiselle H..., Sg6e de 30 ans ,
d’une taille moyenne, d’un tempera¬
ment nerveux , d’unc constitution de¬
licate , nec d’un pire qui s’est suicide,
a ete conduite a Charenton le 18 fe¬
vrier 1830.
Cetle malade , par suite des pcrles
qu’a faites sa famillc, a vu de brillan-
tes espirances detruites ; de la des
chagrins que la jalousie vint bientdt
augmentcr.
Dix mois avant l’entr6e, les regies
s’6taient supprimecs. Depuis lors, ac-
ces d’hysteric revenant a des interval-
les irriguliers, quelquefoisdeiire pas-
sager ; plus tard changement Ires
tranche dans le caractere et les habi¬
tudes. Mademoiselle H... prend sa
mere en aversion; elle s’irrile des
moindres observations qu’on lui fait ;
elle apporle dans toutes ses depenses
une extreme 6conomie , parce qu’elle
fetide ; pas de garde-robe. (Lavement
purgatif).
23. — Faiblcssc; alteration plus
profonde des traits ; delire moins ge¬
neral. Mademoiselle II.. . repond a
quelqucs questions ; elle craint qu’on
ne veuille l’empoisonner, lui couper
la tete , etc. Elle cssaie de se degager
pour sc jeter par la fenetre. Doulcurs
tres vives a l’6pigastrc. ( Emploi de la
sonde oesophagienne, injection d’un
peu de semoulc. L’introduction de la
sonde provoque une quinte de toux
pendant laquelle des matieres mu-
jqueuses et purulentes sont cxpecto-
rees. (Bain geiatineux, lavement pur-
Igatif).
24. — Ce matin il y a uti mieux
tres sensible ; la malade est calme ; ses
lideessont suivies ; elle prend seule un
peude potage. Vers le milieu du jour,
retour du d61irc et de l’agitation,
odeur fetide. (Nouveau lavement pur-
redoute l’avenir et craint de se trou- gatif, suivi d’unc sellc peu abon-
ver dans la misere. II ne fut bien- dante ; emploi dc la sonde oesopha-
lot plus possible de rneconnaitre le gienne.)
d61ire. La malade passe trois semai- 25. — Faiblesse extreme ; degluli-
nes ne se nourrissant que de pain et tion tres difficile, sortc dc trismus,
d’eau. (Applications de sangsucs a la douleurs a l’epigastrc. Madcmoi-
vulvc aux ipoques menstruclles , p4- selle H... demande de l’eau froidc ct
diluves, bains de si4ge, etc.) accuse une soif tres vive. Pouls fre-
Le 10 Kvrier, invasion brusque quent et petit , respiration courte ct
d’un d61ire maniaque tris aigu, agi- frequente, I6g4resquintes de toux sans
lation, loquacity, insomnie. (Saign4e, expectoration.(Cataplasmessurleven-
glace sur la Kite , lavements cam- tre, lavement Emollient, dietc.)
phrfis et laudanisfis.) 27. — Gonflemcnt dc la region pa-
178 REPERTOIRE.
rotidienne et sous-maxillaire du c6tA fermc, serrA , rougeAlre dans plu-
droit , mouvements de la mAchoire sicurs points. On tuit suinter par la
tres douloureux; le dAlire est le meme: pression des goullelcltes de pus diss6-
frayeurs au moindre bruit , idAe quc minAcs ?a et 14.
tout vafinir, quc tout le raonde est Thorax. — Du c6t6 droit, en haul
perdu, etc., ; ia malade nc veut boire etau milieu , adh6renccs cclluleuses
que del’eau fraiche; douleur Apigas- ancicnnes; plus bas, sur la portion
trique , langue rouge 4 la pointc , un diaphragmatique de la plevre. fausse
'peu detoux seche , pouls petit et frA- membrane rAccntc, tres Apaissc, d’uno
quent , peu de chaleur 4 la peau, pas couleur brunc, rccouvrant aussi la
•de selles. base du lobe infArieur; cc lobe tout
28 au matin.— Les orteils des deux cntiercst Al’Atatd’hepatisation grisc.
jlicds sont tumAfiAs , froids , insensi- Nous trouvons dans son Apaisscur
•bles, d’un violet foncA ; des piqilres plusieurs cavcrncs gangrAneuses.
de sangsues qui existaienl 4 la jambe L’une d’elles, beaucoup plus consi-
gauchesontenlour4csde petits cerclcs derablc, est si luce immAdudemcnt
•noirs. Deux phlyctcnes remplies de sous la plevre cl rcmplic d’une espccc
sArositA roussAtre 4 la cuissc du me- de bourbillon noirAtre , deliquescent,
me c&tA ; cscarre au sacrum ; le gon- fAtidc , qui adhere encore aux parois.
flcment de la region parotidicnne a Les ramifications bronchiqucs sont
beaucoup augnlentA; la prostration entourees d’un petit cercle noir; dans
est extreme, la malade exhale une plusieqrs points, dies scmblent com-
odeur gangrencuse prononcAc ; le me interrompues par des petites ca-
pouls est frequent, petit, in6gal ; le vit4s gangreneuscs. Sur la face ex-
deiire continue. On couvre les pieds terncdulobc moyen, et pres de son
de compresses imbibees d’eau-de-vie bord anterieur, on remarque une tu-
campliree , et on les entoure de plu- meurhAinisphAriqueduvolumed’une
sieurs couverturcs. Potion avee le petite pomme. L’incision donne issue
camphre et le sulfate de quinine. Le 4 de Pair, et on pAnelrc dans une ca-
soir, l’inflammation gangrencuse des verne vide , 4 parois noires, inAgales,
orteils semble avoir retrograde ; leur parcourue pardes brides , et exhalant
facedorsalc.de violetle qu’elle etail, une odeur gangrencuse. Autour de
est devenue d’un rouge vif. Du reste , cette caverne, le tissu pulmonairc
l’etat de la malade s’est encore ag- n’est point hepatise. Vers la parlic
grave ; elle a refuse de prendre sa po- moyenne du bord postCrieur, et dans
tion. Le lendemain , mort 4 7 heurcs l’dtendue d’un pouce 4 peu pres , le
du matin. parenchymc du poumon est dense ,
Autopsie 24 heures apres la mort. granuleux , d’un noir luisant ; le lobe
Rien 4 noter 4 l’exterieur quc l’es- sup4rieur est crCpitant et sans altera-
carreau sacrum, la couleur noire du tion notable.
bout des orteils et des piqilres de A gauche , Cpanchemcnt dans la
sangsues. Dans ces divers points, les plevre de G onces environ d’un liquide
escarres sonlscchcs, etla peau scule fonce , roussAtrc, ressemblant 4 une
est gangrAnee. dCcoction de quinquina. Lediaphrag-
Ttie. — La pie-mere est un peu me et les cdles , vis-a-vis le lobe in-
Apaissie sur la convcxile des h6mi- ferieur, sont tapisses par une fausse
spheres. La substance grisc du cerveau membrane brune, qui recouvreaussi
et ducervclel est lAgcrement violacAe, le lobe tout entier. Comme celui du
ccllc de la moellecst humide. La sub- c6t6 droit, il est complAtcment hApa-
slance blanche offre parlout une in- Use , et offre aussi plusieurs cavernes
jcclion peu marquAc. gangrAncuses. La plus grande , situAc
Le- tissu de la parolidc droite l en bas et immAdialcment sous la pie-
vre, quiparait Apaissie, pourrait con-
Icnir un oeuf de poule. Elle cst inAgale,
anfractueuse et remplie parune masse
noirAtre , qui n’adhAre plus a ses pa-
rois que par dcs filaments celluleux
tres fins, line partie de la face interne
est tapissAe par une faussc membrane
jaunAtre , grenue, ties distincte. Pres
de la scissure interlobairc, il existe
une seconde cavite gangrAneuse, de la
capacitA d’une noix, encore situAe
sous la plAvre , et entourAe par du
tissu pulmonaire A l’ctat d’hApatisa-
tion rouge. Outre ces deux cavernes,
on en remarque plusieurs autres, mais
beaucoup plus pelites, dissAminAestA
et 1A. Lelobe supArieur est sain. Les ra¬
mifications bronchiques pres des ca~
vernescontienneiHunliquide noirAtre.
La muqueuse qui les lapisse, ainsi que
cellede lalrachAe.n’offre riende parti¬
cular. Le coeur, I’aorte et les principa¬
ls veincs sont A l’Atat normal. L'artAre
pulmonaire conticnt une concrAtion
fibrineuse , dense , probablejncnt for-
mAe avant la mort, et qui s’Atend
jusque dans les derniAres ramifica¬
tions. J’incise l’une des branches
jusqu’au-dessus des cavernes. Le fila¬
ment fibrineux sc renfie tout-A-coup ,
et forme un bouchon solide, fusi-
Parmc, rougeAtre, long d’qn pouce, qui
obture entiercment le vaisseau.
Abdomen. — Le foie , tres large , a
repoussA l’estomac A gauche ; ce vis-
cere est vertical , et s’Atend presque
jusqu’A la Crete iliaque. La muqueuse
gastrique est pale ; on observe des
rides tres marquAes, unies entre elles
par des petites brides rauqueusos.Tu-
meui fibreuse , de la grosseur d’une
noisette dans le corps de 1’utArus.Tous
les autres viscAres A l’Atat normal.
M. Guislain a signalA la frAquence
de la gangrene des poumons chcz les
aliAnAsqui rcfusent obstinAment toute
nourriture. L’observation qui prAcAde
vient A l’appui de co fait ; elle est en
outre remarquable par la manifesta¬
tion Avidentc d’une disposition gan-
grAneuse gAnArale , disposition qu’il
OIRE. 179
n’est pas IrAs rare de rencontrer chez
les maniaques. BAILLARGER.
DeMSMCK ETPARALYS1E GEHEHALE SAKS
ALTERATION DU CERVEAU ET DE SES
MEMHRANES.
Observation premi&re.
SOMMAIRB.
Trente ans d’Age. — Un an au moms de
folie confirmee. — DAmence et paralysie
portAe au plus haul degrA. — Mort par
le scorbut. — Etat en apparence com-
plAtemcnt normal dcs membranes et
dcs substances encAphaliques, qui en
outre sont dApourvues de sang.
S.-B. G..., garcon marchandde Yin,
AgA de trente. ans , admis dans, la di¬
vision des aliAnAs , le 23 mai 1827 ,
avait fait jadis de grands exees de
boissons alcooliqucs et de plaisirs vA-
nAriens , et Ton attribuait en grande
partie A leur influence l’affaiblisse-
ment deson intelligence etdeses mou-
vements. Cette double altArationAtait
dAjA trAs grande A l’Apoque de 1’entrAe
du malade A Bicetre. La mAmoire el
le jugement Ataieni fort affaiblis. II y
avait de la dirficultA A parler, beau-
coup de lenteur et de roideur dans la
marche, mais pas prAcisAmentde dA-
lire maniaquc, ni d’incphArence dans
les idAes.
Pendant sept A huit mois de sAjour
dans la division des aliAnAs , cet Atat
de dAmence et de paralysie gAnArale
nc fit que s’accrollre. II y eut une
grande difficultA dans la marche, de
frAquentcs congestions sanguines vers
la tete , congestions que l’on combat-
tit par des saignAcs locales et gAnAra-
les,
A la fin de dAcembre, le scorbut se
dAclara A la face , qui jusqu’alors s’A-
tait maintenue rouge et injectAe, se
dAcolora , devint jaune, ainsi que le
rcste du corps. La maigreur et le dA-
pArissement devinrent trAs grands, et
la mort eut lieu le 14 janvier 1828.
Necroscopie , le 15.
Sy slime nerveux. — Le feuillet cA-
REPERTOIRE.
180
rebral de l’araclinoide et la pie-mere
reunis sont d’une minceur extreme.
Ces deux feuillets ne sontni injecUSs,
ni adherents a la surface du ccrveau.
Les deux substances du ccrveau, du
cervelet et dcs moelles sont fermes ,
rnais piles et d6color6es , et ne con-
tienncnt pas de sang. La teinte de la
substance corlicale est d’un gris 16-
gerement jaunitre.
Les deux feuillets de 1’arachno'ide
rachidicnne sont unis dans toule leur
etendue par de tres petites adhfircnces
cxtrfimement minces cl transparen-
les. II y a une grande quantity de sang
infiltr6 dans le tissu cellulaire du ca¬
nal rachidien.
Observation deuxieme.
D6incncc avecparalysie generate, sans al¬
teration de 1'encipltale et de ses mem-
Ch. F..., cordonnicr, 4g6 de trente-
quatreans, fut admis dans la division
desali6n6s, le 17 d6cembre 1829 ,
dans un 6lat de dimence el de para-
lysie g6n6ralc trfis avanc6, qu’on tenta
en vain d’arrcter par deux cauterisa-
tions 41a nuque. Pendant la duree de
son s6jour, qui fut d’un mois seule-
mcnt, il offrit souvent beaucoup d’a-
gitation , mais jamais de convulsions
d’aucunc espice ; la circulation g6n6-
rale fut fr6quemment activ6e. II
succomba, le 17 novembre, aux pro-
gr6s de la paralysie.
NeCROS COPIE.
Sy slime nerveux. — Lesosdu cr4ne
ont 2 4 3 lignes d’6paisseur.
II n’y a point, ou il y a tres peu
de s6rosit6 dans la caviti de l’arach-
noide ; il n’y en a pas davantage dans
les mailles de la pie-m6rc. — Injec¬
tion considerable du feuillet c6r6bral
de l’arachno'ide , dont les vcines rcs-
semblent un peu 4 de gros fils de fcr.
— Epaississementde cette membrane
sur la convexite des hemispheres. On
ne voit point qu’clle ait contracte
d’adherenco avcc la surface du cer-
veau, et, s’il y en a, clles sont extre-
mement tegeres et extremcment rarcs.
Le ccrveau est plutdt turgescent
qu’affaisse. Injection 16gere de ses
deux substances et de celles du ccr-
velet (I). LELUT.
Le nombre et l’etcnduc des memoircs originaux nous a empecttes de
donner, dans ce num6ro , a la revue des journaux , 4 la bibliographic , et
surtout au repertoire, loute I’extension que ces partiesdu journal auront plus
lard. Nous avons du renvoyer aux numeros suivants l’analyse des ouvrages
de MM. Flourens, Magendie, Pritchard, Parchappe, Guislain , Aubanel
ct Thore, Girard, Morel, etc., et plusieurs observations cliniques.
VARIETES.
Association des medecins des iiospices d’auenes en Angletebre. De
l’utilite que pourrait avoir one association semblable parmi les
MEDECINS FRANQAIS (1).
Les mddecins anglais dirigeant les dtablissements d’alidnds ont formd
entre eux une association pour l’amdlioration du sort des malades qui
leur sont confids , ct pour l’avancement de la science. Ils ont arretd
qu’ils se rduniraient une fois chaque annde en aussi grand nombre que
possible pour dchanger leurs iddes, sc faire part mutuelleraent de leurs
observations et des rdsullats de leur pratique.
Deux rdunions ont ddja eu lieu , l’une le 2 novembre 1841 , a Nottin¬
gham; l’autre lc 2 juin dernier, a Lancaster, et d’utiles rdformes , solli-
citdes en vain jusqu’ici , ont ddja dtd obtcnues.
Avantdc se sdparcr, les mddecins prdsents a la rdunion de Nottingham
ont cxprimd lc voeu de voir des associations scmblables se former dans
les autrcs pays ct dtablir entre dies des rapports qui ne pourraient
qu’etrc profltables a la science et i 1’humanitd. Ils ont pris l’engagement
de se faire reprdsentcr par l’un d’entre eux a la premidre rdunion de
ce genre qui aurait lieu sur le continent, etc.
On rdorganise partout aujourd’hui en France les anciens dtablisse-
menls d’alidnds , et on en cree de nouveau. Les mddecins appelds a les
diriger, outre le traitement des malades , sont souvenl chargds de l’ad-
minislralion, et obligds derenoncer a la clientele. Ces mddecins torment
done un corps nombreux et spdeial, ct une association comme celle qui
existeen Anglelerre deviendrait entre eux unlien utile, en meme temps
qu’cllc pourrait cxerccr sur l’avenir de la science une heureuse in¬
fluence.
On comptc a Paris vingt-cinq a trentc mddecins qui, dans les dtablis-
sements publics ou priYds , sont appelds a donnerdcs soins aux abends.
Dans les ddpartements, cc nombre est trois fois plus considdrable. Une
association comme celle qui existe en Anglelerre pourrait done compren-
dre en France de quatre-vingts a cent membres.'
Mais en supposant qu’on ddt se rdunir une fois chaque annde a
Paris , sur la prdsence de combien de membres serait-il permis de
compter ? Nous croyons que presque tous , sinon tous les mddecins
altachds aux dtablissements de Paris prendraient part aux travaux.
Nous r.e pensons pas non plus rien exagdrer en admettant que ,
parmi les mddecins des dtablissements de province et de l’dtranger, dix
ou douze se joindraienl chaque annde aux mddecins de Paris. On pour¬
rait done espdrer de voir trenle ou quaranle membres de l'association
assislcr aux rdunions annuelles. 11 est d’aillcurs inutile de faire remar-
( 1 ) Une partic de cet article a ddja did inserdc dans la Gazette midicate
du 15 oelnbre 1842.
1 82 VARIKXLS.
quer que si le grand nombre est une des conditions qu’on dcvrait s’ef-
forcer d'obtenir, ce n’est assurSment pas la principale. La reunion nc
fiit-ellc que de quinzc a vingt membresn’en pourraitpas moins rcndre
de grands services en formant un centre auquel beaucoup dc communi¬
cations utiles pourraient etre adressSes.
Ainsi une association semblable a celle des medecins anglais trouve-
rait cn France tous les Slements necessaires pour se constituer. Les
membres qui n’assisteraient point aux reunions annuelles pourraient
concourir au but commun en envoyant des travaux.
Les imSdecins anglais paraissent surtout avoir eu pour but de conffirer
entre eux sur l’hygiene et sur le traitement des aliSnSs.Tout cc qui con-
cerne la construction , l’administration et la direction intSrieure des
etablissemcnts scmble plus spficialement devoir les occupcr. Les ques¬
tions les plus immSdiatcment pratiques sont celles dont ils veulent avant
tout poursuivre la solution. C’est ainsi qu’ils ont d4cid6 que des remer-
clments seraient adressSs par l’association aux medecins qui parvicn-
draient a user le moins possible des moyens cofircitifs envers les ali(5n6s ;
qu’ils sont convenus d’essayer en commun certaines pratiques , ct de
statuer dSfinitivcment l’annee suivante sur leur emploi , apres s'etre
rendu compte des rSsullats obtenus.
A cc point de vue , il est Evident que rien n’est plus propre a favoriscr
les progres de l’hygiene ct du traitement des alienfis qu’une association
entre les mSdccins appelfis a donner des soins a ces malades. C’est en
effet dans une telle rfiunion de praticiens quepeuvent, mieuxque par-
tout ailleurs , etre dSbaltues les questions relatives a la construction des
Stablissements , 4 l’organisation des divers services , a l’administration,
et avant tout les questions qui sc rattachent au traitement de la folic.
Ce serait done le plus sbr moyen de faire adopter des innovations utiles
et d’arriver a Sclairer graduellement la thSrapeutique des maladies
mentales.
Les associations des mSdecins des stablissements d’aliSnSs ne pour¬
raient done , dans tous les pays , que servir puissamment a PamSliora-
tion du sort des malades et a l’avancement de la pratique.
Tel serait assurSment le but que ces associations devraient, avant tout,
s’efforccr d’alteindre. Cependant, en dehors des questions que nous ve-
nons d’indiquer, il en estd’autres, qui n’en different point cssentielle-
inent , mais dont les rSsultats pratiques ne sont point aussi directs ; nous
voulons parler des questions plus particulierement scientifiques.
Or que pourrait-on espfirer, sous ce rapport, des reunions annuelles
des mSdccins des stablissements d’aliSncs ?
Et d’abord des lectures de travaux sur les maladies mentales pour¬
raient avoir lieu , el deviendraient des elements dc discussion. Il est
Evident que les auteurs ne sauraient nulle part en appcler a dcs juges
plus SclairSs ni espSrer de voir discuter leurs travaux d’une maniere
plus approfondie. Rien n’empecherait d’ailleurs , en dehors de ces lec¬
tures et des communications qui seraient faites , de meltrc a I’ordre du
jour telle question , par exemple, qu’un travail rficent aurait soulc-
vSc , etc.
VARltTliS. 183
Un des avantages des rdunions annuelles serait done de pravoquer
des travaux , el d’amener entre les hommes les plus competenls des dis¬
cussions sdrieuses sur les questions en litige.
Mais c’est surtout, A notre avis , par les travaux que les membres de
l’associalion pourraicnt entreprcndre cn coramun , qu’ils concourraient
a l’avancemcnt de la science. Un exemple fera raieux comprendre notre
pensde a cet dgard.
Tout le monde est assurdment fixd sur (’influence de l’hdrdditddans la
production de la folie ; mais dans cctte question principale combien de
questions secondaires qui reslent encore a resoudre ! Or, quel plus sAr
moycn d’arrivcr a leur solution que de comparer entre eux un grand
nombre de fails recueillis , non par quelques hommes isolds et d’apres
des iddes dilTdrentes , mais par une rdunion d’hommes ct d’apres une
base, un cadre ct des iddes soigneusement discutdes a l’avance. Suppo-
sez vingt mddecins rassemblant ainsi , chacun dans leur dtablissemcnt ,
des observations uniiormes , ct par donsdquent comparables. Combien
ne serait pas sdrieuse et profitable la discussion qui s’dtablirait aprds
une annde sur une question si longuemcnt dtudide et si mAremcnt rd-
fldchie !
Cette discussion , dans laquelle chacun apporterait le rdsultat de ses
rechcrches , serait rccueillic avee soin et publidc apres avoir did rame-
nde par une commission a des proportions ddlermindes A l’avance. Cette
memc commission pourrait dire chargee de rdsumer la question en un
court travail , ou les fails les plus importants seraient consignds , et
qu’on publierait A la suite de la discussion.
Chacun serait ainsi assurd de voir ses iddes reproduites.
Les discussions relatives aux questions A dtudicr, A la manidre dont
elles devraient l'ctre , au cadre qu’il faudrait s’attacher A remplir, aux
points sur lesquels l’observation devrait plus parliculierement porter,
seraient dgalement publides et rdsumdes en une sorte de programme. Cc
programme et les discussions qui auraient prdcdde , envoyds A tous les
membres de l’association , serviraient de guide A ccux qui n’auraient pu
assister A la rdunion.
En proeddant ainsi , il serait possible A certains membres , que l'dloi-
gnement empecherait de sercndre'aux rdunions annuelles, d’y faire
lire le rdsultat de leurs recherches par tel membre qu’ils ddldgueraient
A cet effet.
VoilA comment nous concevons qu’une association entre les mddecins
des asiles d’alidnds pourrait , meme avee des assembldcs annuelles peu
nombreuses , concourir A l’amdlioralion du sort des malades et A 1’avan-
cement de la science.
Nous ddsirons que les reflexions qui prdeddent appellent l’atlention
des mddecins des hospices d’alidnds sur l’association fondde en Angle-
terre et sur l’utilitd que pourrait avoir chez nous une association sem-
blable. Nous ajouterons que nous avons cru avant tout devoir soumeltre
ces inflexions A quelques confreres , et que e’est surtout l’approbation
qu’cllcs ont re?uc qui nous a engagd a les publicr. j. b.
18 4 VARIETfiS.
— L’association des mddecins des hospices d’alidnds d’Angleterre se
rdunira cettc annde , a Londres , lc 4 juin.
— Un nouveau journal , uniquement consacrd aux maladies men-
tales , va etre public en Allemagne. II a pour rddaeteurs principaux :
MM. Damerow, Flemming et Roller. — Ce journal paraitra a Berlin
tous les trois mois, a partir du 1« janvicr 1843, par cahiers de douze
feuilles in-8. Cette publication, qui rdsumera tout ce qui se fera d’im-
portant en Allemagne sur la psychiatrie , sera soigneusement analysdc
dans nos Annales, et nous reproduirons souvenl en entier les mdmoires
qui nous paraltront les plus importants.
— M. Pariset , mddecin en chef honoraire de la Salpetridrc , secretaire
perpdlucl de l’Acaddmie de mddecine, a die nommd membre de l’Inslitut.
— M. le docteur Lcvincent vient d’etre nommd mddecin en chef, di-
recteur de 1’hospicc des alidnds d’ Angers.
— M. le docteur Webster, 1’un des gouvcrncurs de Bedlam, a
Londres , a public un memoirc remarquablc sur la ndcessitd de I’ensci-
gnementdes maladies mentalcs. Cette publication a dtd prcsque immd-
diatemcnt suivie d'un arrdtd de (’administration qui autorisc les lemons
cliniques a I’hdpital Saint-Luc. Les dlevcs qui ddsircront suivre les
lepons devront avoir au moins quatre amides d’dtudes, ou dix-huit mois
de service dans un hdpital.
— M. Falret , mddecin en chef a l’hospice de la Salpctrierc , vient de
terminer un cours Clinique sur les maladies mentalcs.
— M. le docteur Rcederer a dtd nomme mddecin en chef de l’hospice
des alidnds de Stephensfeld , pres Strasbourg.
— « Un hospice general d’ali6n(5s vient d’dtrc fonde a Uijon , sur un
plan vdritableraent grandiose et d’une admirable architecture , a la place
occupde par l’ancienne Chartreuse. On y recevra, outre les malades du
ddpartement, ceux des ddpartcmcnls voisins. Un mddecin en chef direc-
leur rcsidera dans l’dtablissement , qui peut admettre plus de 400 ma¬
lades , et auxquels sont annexes 1 1 hectares de terrain , dont la culture,
confide aux malades dont la situation ne s’y opposeru pas , deviendra un
des plus puissants moyens de gudrison , ce que ddmontrent jusqu’a l’d-
vidence les succes obtenus a Paris depuis plusieurs anndes par des pro-
eddds analogues, a Bicetre et a la Salpetriere.»
[Gazelle midicale du 3 ddeembre 1842. )
Nous ajouterons que e’est M. le docteur Dugast , l’un de nos collabo-
rateurs , qui est chargd de la direction mddicale et administrative <lc
l’dtablissement. _ '
MM. les doctcurs Crommelinck et Dejaeghere publient en Belgique, de¬
puis lc 1" janvier 1842, des Annales midico-ligales , dans lesquelles une
partie spdciale est deslinde aux maladies menlales. Nous rendrons comple
dans lc prochain numdro des six Iivraisons qui ont ddja paru.
ANNALES MEDIC0-PSYCH0L06IQUES.
JOIJRML
(le i'Anatomie, de la Physiologie at de la Palhologie
SYSTEME NERVEUX.
FORMULE
RAPPORTS DU CERYEAU A LA PENSfiE 1 ,
PAB F. IiEIilJT,
La science del’homme a rapporte depuis longlemps les ma¬
nifestations qui font l’objet de ses etudes a deux grands ordres
de fonctions , les fonctions de la vie interieure , celles de la vie
exterieure, les actes du corps, ceux del’esprit. Mais , celte di¬
vision une fois etablie , la scieucc n’en a pas reconnu toute la ve¬
rity , ni mesure toute la profondeur. Parce que les actes de la
(l)Ce mdmoire a dtd lu a i’Acaddmic (Ins sciences morales el politiques,
dans sa sdanee du 2(i novcnilire 184?.
ann. mko.-mych. t. i. Mars 1813. i:j
186 FORMULA
vieetde la pensee concourcnt dans le memesujet, souvent elle
leur a cru une memc nature , et presque toujours elle les a rat-
taches de la raeme maniere a leurs conditions materielles. Vie
organique, vie de relation , functions physiques , fonctions inlel-
lectuelles, organes du corps, organes de 1’ esprit, elle a reuni
tout cela sur deux lignes paralleles , et cette assimilation malheu-
reuse s’est resumee dans cette phrase cdlhbre , que le cerveau se¬
crete la pensee , comme le foie secrete la bile. Non , le cerveau
ne s<5crhte pas la pensee. Pensee , secretion , produit , il y a
dans une telle alliance d’id<5es quelque chose d’etrange et
comme de violent que l'esprit se refuse ii admetlre. Nos fonc¬
tions corporelles et nos fonctions intellectuelles sont opposecs
dans leur essence , et la difference de leurs rapports a leurs~or-
ganes respectifs est a la fois le resultat et la preuve de cette dif¬
ference de nature.
Est-il d’abord question des premieres , de celles qui , plus
essentiellemeht communes a l’homme et h la brute , assurent la
vie animale, la vie du corps, la vie de tous les jours ? Il est evi¬
dent que ces fonctions , ou les fails qu’elles repr6sentent , ne
font qu’un avec leurs organes, qu’ellcs ne sont que ces organes
eux-meincs agissant , et que leur denomination n’est autre chose
qu’un terme general indiquant le fait lui-mSme le plus general
de cette action.
Il est un premier ordre de ces fonctions dans lequel il n’y a ,
pour ainsi dire, rien de cachfi aux sens que les liens et l’influx ner-
veux qui rattachent chacune d’elles au centre de perception et de
volontd. Dans ces fonctions, qui sont celles dumouvement exte-
rieur, mouvement , par exemple , de la marche, de la prehension ,
de la mastication, nous percevons tout a la fois, au moyen des sens,
les organes, leur action, ses resultats; action et resultats dont
nous dfiterminons les conditions mficaniques , conformemcntaux
lois du mouvement, et suivant les variations que leur imposent
les regies si elastiques de la vie. Ces fonctions , dan? ce qu’elles
ont de saisissable aux sens , nous sont aussi bien connues que
DES RAPPORTS DU CERVEAU A LA PENSEE. 187
fonctions puissent l’Stre , et les rapports , tout mecaniques, qu’il
nous est donnds d’etablir entre elles et leurs organes , rfisultent
de la comparaison instituee entre la forme et la structure de
ces derniers et les actes que nous leur voyons executer.
Dans un second ordre de nos fonctions physiques , le mou-
vement a lieu ft l’iuterieur du corps , et il est execute par du
tissu , soit musculaire , soit fibreux , soit de quelque autre na¬
ture , dispose en reservoirs , en canaux , ou en organes plus com¬
poses. Ce mouvement a, en general, pour objet la projection,
la sortie , quelquefois la reception d’uu liquide ou d’un fluide
a6riformc. C’est, par exemple, le mouvement du tube alimen-
taire, le mouvement du coeur, celui des canaux art6riels, vei-
neux , lymphatiques , excreteurs, celui enfin du poiunon et de
quelques autres visceres. Ici encore les rapports de l’organe ft la
fonction , ou les conditions de cette derniftre , sont tout-ft-fait
m6caniques, et l’on trouverait un admirable exemple de leur
nature dans le m6canisme des mouvements du coeur. Mais
leur determination n’est dejft plus le partage du premier obser-
vateur venu. 11 y faut l’ceil ou les inductions du physiologiste.
La plupart de ces fonctions, en effet, s’exficutent tout entieres
dans les cavifos du corps , et d’ordinaire les resultats n’en sont
perceptibles au-dehors que par la sortie des matieres que met-
tent en mouvement des reservoirs ou des canaux de nature
soit musculaire , soit fibreuse.
Il est enfin des fonctions corporelles qui se passent dans la
profondeur, et en quelque sorte dans l’intimite des viscftres, et
qui donnent lieu , soit ft leur nutrition , soit ft la formation de
ces liquides dont j’ai rapporte les mouvements au second ordre
des fonctions precedentes. Or, ces mouvements supposent, de
toute nficessite, dans l’interieur des organes, un mouvement
antecedent qui s’y trouve lie , du reste, ft celui du sang ou de
fiuides d’une autre espece. Les conditions organiques de ce mou¬
vement ne peuvent non plus 6tre autre chose que le r6sultat d’un
mecanisme, plus fin, plus delicat sans doute que celui des deux
188 FORMULE
ordres precedents de fonctions , mais qui rallie it la mOme for-
mule les mouvements les plus intimes et les plus secrets des
fonctions corporelles de notre economic*.
En somme done, toutes nos fonctions corporelles, plus ou moins
directement appreciables par l’intermediaire des sens , ont lieu
en vertu de conditions mecaniques , cl’o£i resultent des rapports
de meme nature de chaque fonction 5 son organe; cl leur for-
mule , e’est le mouvement.
Mais lorsque de ces fonctions on passe it nos fonctions intel-
lecluelles , on voit tout-ii-coup celte formnle changer, et it la
notion de mouvement se substituer celle de sentiment , qui en
est essentiellement diffCrente. Dans aucun des actes de l’intel-
ligence, en effet, il u’y a plus rien de sounds aux sens, plus
rien quidonne l’id<5e , soit d’uu mouvement, soitd’un produit.
On sent, on pease , on se sent senlir et penser , et cet acte in¬
time et lout immateriel tout d’abord n’apporlc it l’esprit 1’jdCe
d’aucunc condition physique particuliCre , d’aucun organe au-
quel il se rattache. Sans doute , pour ce qui est dc's sensations ,
on sait bien que chacune de leurs especes a pour condition exte-
rieure un appareil organique special , la peau , la bouche, le nez,
1’oreille , l’ceil , et Ton est dispose it rapporter a chacun de ces
appareils la sensation dontil est l’occasion , de meme qu’on rap-
porte a certains points des cavites de la poilrine et du ventre, a
la region cardiaque, a la region epigastrique, a l’appareil re-
prodiicleur , certaines sensations nees de l’aclivile des passions.
De la cette metaphore , dCplacCe clans la langue de la science ,
que la peau sent , que la bouche goute , que le nez odorc , que
1’oreille entend , que l’ceil voit. De la cette autre erreur, plus
r Celle, qu’ont, par exemple, partagCe Bichat et Maine de Biran,
que les passions out- pour siege , et veritablement pour organe ,
les centres nerveux thoraciques et abdominaux , ou parait se
faire leur rctentissement. Il n’y a pas plus de veritC dans Tune
de ces opinions que dans l’autre , et il en est des passions coinme
des sensations : leur travail physique essentiel se fait dans le
189
D11S RAPPORTS DU CERVEAU A LA PENSfcE.
crane, Ik ok se fait 6videmment celui de toute l’intelligence.
G’est le cerveau qui est la condition materielle de tout fait affec-
tif, sensitif et intellectuel , le cerveau, rendez-vous des nerfs
des cinq sens, et en quelque sorte present k chacun d’eux.
Mais le cerveau ne remplitpas sou office a la mauiere des autres
organes , en se mouvant a la vue, comme le tissu musculaire,
en secrelant un fluide , comme le tissu des glandes conglomerees.
Tout ce que nous savons k ce sujet , c’est que cerveau et pensee
ne peuvent aller l’un sans l’autre. G’est la un rapport purement
cmpirique , qu’il s’agit d’etudier dans tous ses details , pour le
montrer dans toute son fividence.
Dans un premier ordre des fonctions intellectuelles se rangent
toutes Ies manifestations qui ont pour condition prealable et ne-
cessaire un apparcil organique exterieur au cerveau , manifesta¬
tions, je n’ai pas besoin de le dire , qui ne sont autre chose que
les divers genres de sensations, et, en particulier, les cinq es-
pkces de sensations externes. Ces manifestations , malgre la ne-
cessite de leur condition organique exterieure , sont tout aussi
intellectuelles que les manifestations les plus intimes de la pensee,
et aussi differentes qu’elles de nos fonctions purement corpo-
rclles. Bien que dans plusieurs de ces sensations, mais surtout
dans celle du toucher, la sensation et l'impression semblent se
confondre dans le sens lui-m§me , c’est-a-dire k la surface de la
peau, il n’est pas besoin de recourir aux formules de la psycho-
logie pour s’assurer que celte sensation et Pacte intellectuel le
plus £lev6 sont de meme nature , se rallient k la meme notion ,
et qu’au contraire cntre cette sensation et le mouvcment im-
prirne , dans notre corps , a un os, k un liquide , il y a toute la
difference d’un fait intime , d’un fait de sentiment , d’un fait
qui est nous, 'a un fait physique, a un fait k conditions mecani-
ques , a un fait enfin presque aussi etranger a notre moi dans
notre proprc dconomie , que dans celle d’uu autre individu de
notre espfece.
Or, dans toutes ces especes de sensations ou de manifestations
1-90 FORMULA
intcllectuelles avec condition organique exterieure au .cerveau,
sensations internes et vagues , de la fairn , de la soil, du besoin
de respirer , sensations externes , bien determinees et plus di-
gnes du nomqu’elles portent, dans toutes ces manifestations
sensitives, quels rapports 6tabJissons-nous entre elles et le cer-
veau, ou, si 1'on veut, quelle connaissance avons-nous de ces rap¬
ports ? Nous savons que de chacun des organes des sens part un
nerf qui l’unit au cerveau , que la lesion ou la destruction de la
partie c6r6brale qui recoit ce nerf ou lui donne naissance altere
ou detruit la sensation. Nous concluons inevitablement de la que
c’est le cerveau qui, surtout dans ces points d’origine, est
la condition mat6rielle des faits intellectuels avec appareil orga¬
nique exterieur. iVlais cette conclusion , tout-a-fait empirique ,
n’est d6duite d’aucune condition de position , de forme , de tex¬
ture , des points cerebraux d’origine ou d’insertion nerveuse ,
qui puisse 6tre mise en rapport avec la nature particuliere de
telle ou. telle espece de sensation. Quel rapport , par exemple ,
fitablir entre la forme , la texture , la position des points du cer¬
veau d’oii naissent les nerfs optique et acoustique, et la sen¬
sation de la lumiere ou celle du son ? Dans l’6tat actuel de nos
connaissances sur le svsteme nerveux , y a-t-il un point de l’en-
c6phale qui ne nous parut tout aussi propre qu’un autre it donner
naissance au nerf specialement affects it la premifere venue de
nos sensations ?
Aprte, et en quelque sorte par-del'a les faits intellectuels
sensitifs ou les faits intellectuels qui ont pour condition prfia-
lable un appareil organique exterieur au cerveau, se presento
l’autre serie des faits intellectuels , de ceux qui manquent de
cette condition organique et constituent les faits les plus eleves
de l’entendement , faits affectifs et moraux , sentiments , affec¬
tions et passions , faits intellectuels proprement dits, faits d’ima-
gination , de memoire, de jugement et de raisounement. Que
ces faits aient aussi pour organe , pour condition materielle , le
cerveau , on le conclurait tout d’abord de ceci que , dans de
DES RAPPORTS DU CERVEAU A LA PENSEE. 191
certaiues limites au moms , ils sout la consequence des faits sen-
sitifs, de ces faits dont on suit, en quelque sorte, l’impression
genSratrice depuis leur appareil organique exterieur jusqu’ii
l’encephale lui-meme. Mais on le conclura tout autant de ce que
dans les lesions de cet organe , lesions experimentales , lesions
morbides, il y a toujours et necessairement trouble, perver¬
sion, diminution, annihilation meme, des manifestations fntel-
leetuelles superieures , trouble et diminution variables dans leur
degre, mais constamment appreciables aux yeux d’un observa-
teur cxercd, et qui ne se montrent, a beaucoup pres, avec la
meme intensity dans la l&ion d’aucun viscere different du cer-
veau , dans celle meme de la rnoelle epiniere.
Maintenant , ai-je besoin de montrer de quelle nature sont
les rapports qui Iient le cerveau aux manifestations intellec-
tuelles independantes de conditions organiques exterieures a
ce centre nerveux ? Conclus des rapports des faits sensitifs au
cerveau , ils sont cmpiriques comme eux , et , si cela 6tait pos¬
sible , bien plus qu’eux. Quelle autre espece de rapports , en
effet , pourrait exister entre les faits de mcmoire , d’imagination ,
de jugement, de reflexion , entre les faits des sentiments et des
passions, et la forme , la texture, la composition chimique du
cerveau? Que cet organe soit d’un bel ovale comme dans 1’homme
Caucasique , 6tire de l’avant 1 l’arrtere comme dans le Negre ,
presque rond comme dans le Mongol , quel rapprochement faire
de ces formes diverses aux etats , aux actes moraux et iDtellec-
tuels qui constituent les passions , la memoire , le jugement ,
leurs divers degres , leurs differentes espfeces ? Que le cerveau
soit compost: d’une pulpe amorphe ou d’une substance fibril-
laire , qu’il consiste en globules alignes comme les grains d’un
cln-Tpelet , ou en canalicules Strangles d’espace en espace , quel
rapport entre de telles dispositions materielles et un desir, une
esperance , une pensCe ? Que cet organe , enfm , contienne une
plus ou moins grande quantite de phosphore , suivant meme le
degre ou le caracterc de l’intelligence , s’imaginera-t-on , avec
192 fokaiuu;
Huarte, que cette derniere s’illuminc des feux du cerveau,
coniine de ceux d’un reverbfere , et croira-t-on avoir explique
ainsi l’activite de l’cntendement ?
Jc viens de montrer surabondamment quelle difference existe
eutre la formule des fonctions corporelles de i’economie hu-
mainc et celle de ses fonctions intellectuelles , ou , en d’autres
tcrmes , combien sont differents les rapports ii etablir entre ces
deux ordres de fonctions et leurs organes respectifs. D’une part,
c’est-a-dire dans les fonctions corporelles, inouvement produit en
vertu d’un mecanisme percu directement par le moyen des sens,
ou conclu du mouvement des liquides provenant de l’interieur
des visceres. D’autrc part , c’est-a-dire dans les fonctions intel¬
lectuelles, sentiment, 6tat personnel, apprficifi par le sens intime,
sans qu’aucun mecanisme puisse mtSme Stre concu comme don-
nant lieu a ce sentiment. II y a entre ces deux ordres de fonc¬
tions , entre leurs deux formules , entre le mecanisme des rap¬
ports des premieres a leurs organes, et Yempirisme des m6mes
rapports dans les secondes , un abime immense , dont temoigne
la difference meme des progrfcs qu’a faits la science dans la.con-
naissance de leurs conditions organiques respectives.
POur ce qui est de nos fonctions physiques, nous sommes
loin du temps ou Platon s’imaginait que les boissons passent en
partie dans le poumon , par le tuyau respiratoire , pour aller
rafraichir le coeur ; ou Hippocrate , confondant les veines avec
les arteres , ne faisait point de difference entre les fonctions de
ces deux ordres de canaux ; ou G alien lui-meme , malgre son
immense science anatomique et physiologiquc , regardait le nez
comme un emonctoire du cerveau , comme une sorte de filtrc
destine ii la depuration de cet organe. Combien la science a
d6sormais depasse de telles erreurs ! Quelle sfirete , quelle pre¬
cision dans la connaissance actuelle de tous les details d’un or¬
gane , d’un appareil organique, et des rapports de ces details aux
details du grand acte qu’il execute ! CTest qu’ici la science n’a
cu qu’ii voir, qu’h toucher, qu’ii demonter les diverscs pieces
DES RAPPORTS DU CERVEAU A LA PEINStE. 193
du mecanisme qui donne lieu a la fonction , qu’a eu etudicr le
jeu dans ses conditions naturclles, et dans les modifications quo
lui imprime le derangement de ses rouages. Blais lorsque, pene¬
trant plus avant, elle a voulu se rendre compte des conditions
qui donnent a ce mecanisme le mouvement, la vie, l’animation,
lorsqu’elle s’est adressee au systeme nerveux , alors ont com¬
mence les difficulty , l’incertitude , 1’empirisme , et les progres
out et6 lents. Ils 1’ont ete bien davantage quand il s’est agi dc
rechercher dans les centres nerveux la condition materielle
lout entiere des fonctions de Tintelligence. Platon , en memo
temps qu’il faisait descendin' une partie des boissons dans le
poumon par le canal aerien, disait que le cerveau est le siege de
I’Ame pensante, ou l’organe des faculty intellectuelles. La
science ne reproduit plus la premiere de ces opinions , qui est
une erreUr grossifire ; mais elle r6p6tc encore l’autre , qui est
une v6rite , et une verite h laquelle elle n’a pas beaucoup ajoute.
Or, est-il dans la nature des choses qu’un jour la science soit
et plus habile et plus heureuse ? Peut-on esperer qu’a l’avenir
elle fasse faire a la physiologie intellectuelle les progres qu’a
faits entre ses mains la physiologie purement corporelle ; et si ces
progres sont possibles , comment devra-t-elle proceder a leur
accomplissement ? G’est la ce que je vais examiner.
Dans les sensations , ou , en d’autres termes , dans celles des
fonctions intellectuelles qui ont a l’exterieur du cerveau un ap-
pareil organique particulier a ehacune d’elles, la science a 6vi-
demment des rechercbes a continuer et des resultats a attendre.
Ce qu’elle a deja obtenu a cet egard temoigne de ce qu’elle
pourra obtenir encore. Il ne s’agira pour elle que de poursuivre
ce qu’elle a commence, dans la voie meme ou elle marche main-
tenant. S’appuyant h la fois sur les moyens anatomiques , sur
les experiences physiologiques , sur l’etude des alterations mor-
bides, elle remonlera des organes des sens au cerveau, par
leurs nerfs , au point d’insertion de ces derniers , et cela est dGjii
fait en grande partie. Elle vient de determiner dans la m oelle epi-
194
FORJIULE
niere les faisccaux de cette moelle qui sont devolus a la sensi-
bilite tactile. Elle cherchera si dans le cerveau , et sur- ce qni
serait , dans cet organe , la continuation de ces faisceaux , ne
viendraient pas se rendre et converger les nerfs des qualre
autres especes des sensations ; et ce qu’elle teuterait de faire 14
pour les sens proprement dits , elle chercherait a le faire encore
pour certains besoins qui sont aussi des sensations , ceux du
rapprochement des sexes, de la respiration , de la faim , de la
soif, besoins dont les appareils organiques, comme ceux du
sens du toucher, n’ont, par leurs nerfs, de rapports directs
qu’avec la moelle epinifcre ou allongee.
Or, je suppose ce resultat obtenu , et obtenu de la mauiere
la plus satisfaisante : je suppose qu’il y ait dans le cerveau une
partie spficialement sensitive , c’est-4-dire exclusivement con-
sacree 4 la reception , 4 la fusion des extnimites centrales des
nerfs de toutes les especes de sens , comme il y en aurait une
autre destinee 4 emettre les nerfs du mouvement voloutaire ; je
suppose qu’on soit parvenu 4 determiner dans quels rapports de
rapprochement, d’accolement et presque de continuite, sont
entre eux les nerfs du mouvement et ceux des sensations soil
internes, soit externes, le tout meme dans un point peu <5tendu
du cerveau ; je suppose qu’a l’aide du microscope , et dans une
seried’experiences dont, il faut le dire, nous n’avons pas meme
une idee , nous puissions voir, 4 la suite de l’impression deter-
minee sur les surfaces sensitives, un mouvement se produire
dans les parties egalement sensitives du cerveau, se communi-
quer par continuity, non seulement 4 ses parties motrices, mais
encore 4 ses parties viscerales , c’est-4-dire 4 celles qui ont sous
leur influence speciale les actes de la vie organique; je suppose
que nous voyions ce mouvement passer d’un faisceau sensitif
aflectG 4 telle espbee de sensation, 4 un autre faisceau afTecle
4 telle autre espece de sensation , se propager meme dans
les parties les plus eloignees du cerveau ou de la moelle 6pi-
niere, et de 14, si l’on veut, faire retour dans les organes ; je sup-
DES RAPPORTS DU CERVEAU A LA PENSfiE. 195
pose que ce mouvement ne soit pas settlement celui de fibres
tout-a-fait pleines, mais le mouvement d’un liquide presque
6 there dans des canaux presque invisibles ; jc suppose , enfin ,
que nous puissions appr6cier quelle part reel ament dans tous
ces actes encephaliques les agents physiques generaux qui
nous pressent et nous excitent de toutes parts , Telcctricite , la
lumiere, la chaleur : nous assisterions la a un spectacle de me-
canique cerebrale , magnifique recompense assurement des ef¬
forts de la physiologie. Nais de cejspectacle , comment passer
a cet autre spectacle du monde ext&’ieur que constituent nos
sensations , spectacle h la fois hors de nous et en nous , et qui
est intellectuel jusque dans ses representations les plus gros-
sieres ? Au-dessus de ces details de . Taction du cerveau dans le
fait de la sensation, ne restera-t-il pas toujours ce fait lui-meme,
fait d’un lout autre ordre , absolument . intellectuel , et qu’un
abiuae. infranchissable pour la pens.ee., ~s6pare des conditions;
organiques auxquelles il est pourtant bien certaiuement lie?
Or, s’il en est ainsi pour les manifestations intellectuelles les'
plus inferieures , pour celles qui touchent , en quelque sorle ,
de plus pres & T organisation ; si la seule voie pour les rattacher
au cerveau, qui est certainement leur condition sine qua non,
e’est de constater dans cet organe le point precis ou se rendent
les nerfs affectfis a chacun des organes des sens , et peut-etre la
maniere dont ils communiquent , soit entre eux, soit avec les
nerfs du mouvement, soit enfin avec ceux de Taction viscerale,
que sera-ce lorsqu’il s’agira des rapports a etablir entre l’ence-
phale et les manifestations intellectuelles superieures, ou , si Ton
veut, posterieures aux sensations, manifestations affectives et
morales, manifestations intellectuelles proprement dites, n’ayant,
les unes et les autres, pour condition prealable, aucun.appareil
organique exterieur au systeme nerveux central?
On a voulu , du point de vue organologique , operer dans les
faits intellectuels proprement dits unecoupure, et rapporter
plus particulihrement au cerveau les actes de Timagination et de
198 FOHAllLE
la memoire , en regardant ceuv du jugeinent et de la raison
comme Tapanage plus special d’une activite spirituelle et libre,
inais non point pourtant , dans l’ordre de choses actuel , com-
pletement independante du principal centre nerveux. Cette vue
s’est produite h toutes les epoques de la philosophie et ineme de
la physiologic. On la trouve nettement exprimee dans saint Au¬
gustin. AVillis, Varole, des physiologistes modernes 1’ont re¬
garde e comme l’expression de la verite , et c’est en vertu de
cette maniere de voir que Maine de Biran a pu dire que les fails
de 1’imagination reproductive , comme ceux des sensations , ne
sortent point du domaine de la physiologie.
Cette opinion , il faut le dire, ne manque pas d’une certaine
apparence, ou plutot d’un certain degrfi de veritfi. II est hors
de doute , en elfet , que nous sommes , que nous nous sentons ,
je ne dirai pas bien moins intellectuels , mais bien moins libres ,
bien plus organiques, bien moins nous, en un mot, dans les actes
de 1’imagination , de la memoire , dans cos actes souvent si Stran¬
gers , si opposes memo a noire volonte , si evidemment depen¬
dants d’une association presque automatique des sentiments et
des idees , quo dans les actes du jugement et de la raison. Or,
comme ces faits d’imaginatiou et de memoire ne sont pas autre
chose que la reproduction des faits de sensation , c’est-ii-dire de
faits necessitesparla modification, quelle qu’elle soit, qu’imprime
au cerveau Taction des surfaces sensitives et de leurs nerfs de
transmission, il est clair qu’en les considerant, je me hate de
Ie dire, du point de vue anatomique, on a pu ne les regarder
que comme le resultat d’une action souvent spoil tanee des par-
lies du cerveau d’ou naissent les nerfs des sensations. C’est la ,
en elfet, ce qui a 6t6 dit, et Ton cut pu aller plus loin. Il est a
peu pr&s prouve maintenant que dans un organe , dont toutes
les parties du reste sont solidaires , telle de ces parties est plus
particulierement affectee aux actes de la vie organique , telle
autre aux sensations, telle autre aux mouvements, telle autre
enfin , et cette dernifcrc ce soul les hemispheres cerebraux , aux
DES RAPPORTS DO OERYEAO A I.A PENSILE. 197
actes intellectucls proprement dits. Rien ne s’oppose a cc qu’on
adraettc que cettc partie plus spficialoment intellcctuellc de
l’encephale est , dans la mecanique dc cet organe , le rouage de
l’imagination et de la memo! re, rouage dont l’action , soit spon-
tanfie, soit consficutive a celle du rouage sensitif, met a la dis¬
position du principe actif du jugement et de la reflexion les con¬
ditions organiques et les actes psychologiques nGcessaircs a
l’accomplissement des phenomenes les plus elevesde l’entendc-
ment. On exprimera ainsi d’une mauiere peut-elrc plus exacte la
dependence oil sont du centre encepbalique les facultes intellec-
tuelles sup6rieures. Mais il restera toujours a sc demander a quellcs
conditions lc ccrveau est 1’organc de l’imagination et de la
memoire, et,par ces facultes ou par leurs actes, celui du juge¬
ment et de la reflexion. 11 restera , en d’autres termes , a rechcr-
cher quels rapports peuvent etre Ctablis entre les plus organi¬
ques, les moins libres des liautes facultes de l’enteudement, et
les trois ou quatre conditions physiques genfirales des hemispheres
cerfibraux, leur forme, lour volume, leur structure et leur
composition intime.
En voyant dans l’espece humaine, et meme dans la seric ani-
malc , le ccrveau proprement dit affecter invariablement celte
forme plus ou moins ovo'ide sous laquelle il s’offre a nos yeux ,
on pourrait se laisser aller a croire qu’entre cette forme et les
actes de la pensee , il exisle quelque rapport inconnu , empirique
sans doute, mais necessaire, et scrattachaiit directement ii leur
production. Mais pour peu qn’ou v rcflechisse , on ne larde pas
h s’aperccvoir qu’une telle opinion serait une erreur, et que la
forme ducerveau n’a par elle-mems aucun rapport avec les ma¬
nifestations intellectuelles. Il en est deja de meme de la forme
gen6rale des viseferes de secretion , relativemcnt a la fonction
dont ils sont charges. Cette forme , indiflerente a la nature memo
de la secretion , n’a lc plus sou vent de rapports qu’avec la con¬
formation que devait avoir la partie du corps ou est place le vis-
cere pour recevoir en rnfime temps les visceros voisins et pour
198 FORMULE
se prefer a toutes les nficessilcs du mouvement. S’il en est ainsi
des rapports dc la forme generale des organes de la vie pureuient
corporelle avec la fonction de chacun d’eux , a plus forte raison
eu sera-t-ii de meme des rapports de celle du cerveau avec les
actes du sentiment et de la pensee. Qu’on fasse le detail de tous
les organes de sensation et de mouvement dont se composent la
tfitc et le cou , organes qui , par leur disposition , leurs rapports ,
leur mficanisme, constituent un ensemble si admirable et au-
quel il semble impossible de rien changer, et l’on restera con-
vaincu que le cerveau, place au-dessus de tout cet assemblage,
n’a rien dans sa forme g6n6rale qui ne soil cons6cutif it celle
qu’imposaient a la tfite la reunion el le jeu de toutes ses parties.
Ges courbes memes du front de l’hornme qui , dans leur vaste
et harmonieux developpement , semblent temoigner de l’incom-
parable superiority de son espece, sont avant tout necessaires
pour assurer la solidite de la voute osseuse qui abrite et defend
l’organe maitre de notre economic etle trone de la pensile. Jo ne
puis pas entrer ici dans des details 6 tend us et techniques , de
nature a justifier ces diverses assertions ; sans quoi, il me serait
bien facile de prouver que dans la serie animale la forme du cer¬
veau suit cede du crane bien plus qu’elle n’en est suivie; de
montrer qu’edese modifie non point suivant la nature ou le de-
gre de Fintelligence , mais suivant l’espece de mouvements, soit
dela face , soit de tout le corps , qu ’impose a l’animal son genre
d’alimentation et de progression, son genre de vie eu unmot;
sans quoi enfin il me serait bien facile de faire voir que ces don-
n6es sont tout-h-fait appljcables a l’explication des differences
qu’offrent dans la conformation de leur cerveau et de leur crane
les principals races humaines. Mais je n’ai a poser ici que des
principes , et j’en ai dit assez pour montrer ce qu’il faut penser
de la valeur psychologique qu’on serait tente d’attribuer a la
forme generale du cerveau.
Mais s’il parait prouve que la forme de l’encephale n’a par
elle-m6me aucun rapport avec les actes intellectuels , on ne sau-
DES RAPPORTS DU CERVEAU A LA PENSliE. 199
rait en dire autaut du volume ou de la masse de cet organe.
Masse et puissance, dans le cas d’une substance identique, c’est
la meme chose sous deux uoms difierents, et le cerveau , si6ge
de la puissance intelligente , n’est pas plus soustrait & cette loi
que toute autre portion de mature. On doit admettre qu’un
organe dont l’existence et l’activite sont intimement lides aux
manifestations sensitives , et par suite , aux manifestations tout-
a-fait intellectuelles , met a la disposition de ces dernieres ou de
leur principe, d’aulant plus de cette activite, qu’il a plusde
volume et de masse , et beaucoup d’observations particulieres
de grandes intelligences liecs a un grand developpement de
l’encepbale, viennent a l’appui de cette opinion. Mais , il importe
de le reconnaitre , beaucoup d’observations de nature opposee
sembleraient devoir la combattre , ou au moins la rendre dou-
teuse. 11 n’est pas rare, en effet , de voir des hommes d’une capa¬
city intellectuelle au-dessous meme de l’ordinaire , et a laquelle
pourtant n’a pas manqudla culture, offrir un developpement en-
cephalique qui eut paru devoir se lier a un vaste entendement ,
de meme qu’on en voit d’autres dou6s de faculty tout-a-fait su-
perieures n’offrir qu’un ires mediocre cerveau. D’apres des ob¬
servations fort nombreuses faites sur les idiots et les imbeciles ,
sur ces pauvres creatures que la nullite originelle de leur rai¬
son condamne , a des degres variables , a une irremediable en-
fance, j’ai compare l’ampleur moyenne de leur cerveau a celle
du meme organe chez les hommes d’une intelligence ordinaire ,
et la comparison n’a pas ete a l’avantage de ces derniers. Or,
qu’est-ce que montrent de pareils faits , sinon qu’on s’est trop
hate de generaliser la loi du rapport d’un. grand volume ence-
phalique it un grand developpement intellectuel, etquela masse
du cerveau n’est pas la seule condition de la force et de I’aclivit6
de cet organe ? Sa structure , cette structure encore si peu
connue , est ici au moins aussi necessaire a considerer que sa
masse. Sans cela , comment expliquerait-on l’enorme develop¬
pement du cerveau chez les enfants, pour une intelligence encore
200 FOBMULE
si peu ddveloppde, si nulle? Dans las premieres annees do la
vie, par exemple, le poids de cet organc forme a peu pres le
huilieme de celui du reslc du corps , tandis quo chez les adultes
cette proportion n’est quo d’un quarantc-buitieme. Aussi rien
de plus different que la structure du cerveau de l’enfant et
celle du cerveau de l’adulte ; et cette difference , cn attendant
quelque chose de plus precis , serait rendue dvidente par ce fait
seul que le cerveau de 1’enfant d’un an offre une densite moilid
moindre quo celle du meme organe chez 1’adulte.
C’est done en definitive la texture du cerveau qui est la con¬
dition physique essentielle des actes du sentiment et de la pensee.
C’est dans la connaissance de cette texture que reside le secret
des actions cerdbrales auxquelles ces actes sont lies. Alois , dd-
couvrirce secret, devoilcr ces actions et cette structure, con-
stater, imaginer meme quelles modifications imprime a l’une et
aux autres la rdpdtition des manifestations intellectuelles, c’est
la cc qui est , sans aucun doute , hors du pouvoir acluel de la
science. Parler d’impressions primitives dans le cerveau , da¬
mages consecutivement gravdes dans sa substance , de mouve-
ments moleculaircs dont la reproduction domic lieu aux actes
de l’imagination et de la mdmoirc, c’est prononcer des mots
sous lesquels maintenant il n’y a rien. En sera-t-il autrement
plus tard ? II est fort permis d’en douter. Mais quelque opi-
niatres que doivent dtre les efforts de la science dans la recherche
de la mecanique edrdbrale , quelque heureux que puisse en dtre
le rdsultat, ils nc feront jamais qu’dclairer, sans parvenir a le
comblcr, l’abime qui separe les mouveinents de cette mecanique
des actes mdme les moins dlevds de la pensee.
En admetlant, ainsi queje viens de le faire, que le volume
de l’encephale est line des conditions d’un exercice normal de
l’intelligence et d’un beau developpement de ses facultds , en re-
connaissant que la structure intime de cet organe est la condition
la plus ndeessaire , et cn quelque sorte la plus rcculdc et de ce
ddveloppement et de cet exercice , je crois avoir exprimd tout
DES RAPPORTS 01) CERVEAU A EA PENSEE. 201
ce qu’il est possible de concevoir, avec verity , des rapports h
ctablir entre ces facoltes ou les faits qu’elles represented , et la
masse encdphalique. Ces rapports, d’une incontestable Evidence,
mais aussi d’un caractere tout-a-fait empirique, se reduiseut
jusqu’a present a ceci , que le cerveau, qui, par certaines loca¬
lisations operees dans sa substance aux points d’origine des nerfs
sensitifs et moteurs , est plus particulibreinent dans sa base l’or-
gane de la partie sensitive de 1’intelligence , est , dans la masse
de ses hemispheres , celui de la partie supArieure de cette meme
intelligence, considerAe surtout dans ce qu’elle a de moins libre
et de plus automatique , la raemoire et l’imagination.
Aller plus loin ; s’iruaginer, avec d’anciens anatomistes et d’an-
ciens philosophes, qu’on peut opArer, par la pensAe , dans le cer¬
veau , des divisions correlatives a de pretendues divisions de
l’entendemcnt proprement dit, et consacrer ainsi dans cet or-
gane , comme organes secondaires, a la perception sa partie an-
tericure , a la reflexion sa partie moyenne , a la memoire sa partie
posterieure; ou bien croire, a\ec Gall, qu’on peut, parlapens6e
encore, diviser l’exterieur du cerveau en un bien plus grand
nombre d’organes, alTectes chacun & une faculte du cote moral
de notre intelligence ; ce seraient deux erreurs de meme espece,
temoignant l’une et l’autre de l’ignorance la plus complete de la
nature de l’entendement et de celle de ses pretendues facultes.
II n’y a, dans l’intelligence et dans ses modes, rien d’isoie, comme
lendraient a le faire croire les divisions dont les details com¬
posed les syslemes de psychologic. Prenez les sensations elles-
memes. Assureraeut dans trois d’ entre elles , 1’oui'e , le gout ,
1’odorat , la distinction est assez tranchee pour qu’il ne soit pas
possible de faire honneur a l’uue, des notions que nous devons
a l’autre. Mais dans la vue et dans le toucher, deux sensations
si diflerentes pourtant par leur nature et par leur organe , a peine
la sensation s’est-elle produite, que se manifestela perception,
la perception des objets exterieurs, ou il est si difficile, si impos-
202 FORMULE
sible peut-etre, de faire d'une manure absolue la part de la vtte
et celle du toucher.
Mais au-delh des sensations , et lorsqu’il esl question des fa¬
culties intellectuelles proprement dites , la confusion ne peut plus
se nier, et devient veritablement essentielle. Qui est-ce qui dis-
tinguera, parexemple, l’attention de toutes les autres facultes?
Est-ce qu’il n’y a pas de 1’attenlion dans toutes? Attention, acti-
vit6, n’est-ce pas la uieme chose , et toute faculte n’est-elle pas
active 1 Et la m6moire et l’imagination , peuvent-elles etre iso-
lees l’une de l’autre ? La memoire n’est-elle pas dejii une ima¬
gination , et comprend-on 1’imagination sans la memoire ? Sans
la memoire aussi , le jugement serait-il possible, et dans la pre¬
miere de ces facultes n’y a-t-il pas n£cessairement de la seconde?
Se souvenir, n’est-ce pas juger, juger qu’on a dcja send ou pense
ce qu’on sent ou pense & l’instant meme ? Et si les faculties de
l’entendement proprement dit sont ainsi confondues entre elles,
si elles ne sont que la meme faculty prise ’a differents points de
vue , filevee e differentes puissances , envisagee a differentes pe-
riodes de son developpement ou de son action, croit-on qu’il soit
possible de sfiparer ces facultes de celles de l’autre face de l’in-
telligence, sa face morale ou affective, la face de la volonte?
Est-ce que tout actede la volontd, tout sentiment , toutdesir, toute
passion , n’est pas indissolublement uni aux actes de l’entende-
ment, a 1’attention, it la memoire, au jugement ; et concevrait-on
les uns de ces actes sans les autres ?
Que l’on passe maintenant au c6t6 passionn6 de I’intelligence,
aux actes affectifs et moraux considers seuls ou en eux-memes,
ou , en d’autres termes , aux facultes auxquelles les ont rallies
certains syst&mes de psychologie. Ces facultes , que sont-elles
autre chose que des denominations, des notions g6n6rales , rap-
prochant, sous un certain nombre de tetes de chapitre , des
sentiments complexes, successifs, variables a l’infini, denomi¬
nations ou notions rentrant les unes dans les autres , les phis
203
DUS RAPPORTS DU CERVEAU A LA PENSEE.
voisines au nioins dans les plus voisines, coniine l’ont, du reste,
bien senti les deux chefs de l’ecole ecossaise , et Ie philosophe
illustre qni etait naguere , dans l’academie des sciences morales
et politiques, le representant de cette ecole?
Si done il en est ainsi des facultes, soit morales, soit intel-
lectuelles, e’est-h-dire si ces facultes sont essentiellement inde-
terminables, reductibles ou multipliables a volontd; si, par con¬
sequent , il u’est pas un scul systeme de psychologic qui n’en
reconnaisse un nombre different de celui qu’en admet le sys¬
teme meme le plus voisin, comment a-t-on pu concevoir, com¬
ment peut-on conserver encore I’idec d’affecter dans le cervcau,
dans un organe d’ailleurs indivis , des organes particulars pour
des facultes qui ne sont point particulieres , et qui, au point
de vue d’une distinction absolue, ne sont que des etres de
raison ?
Et qu’on s’ 6 tonne , aprfes cela , lorsque , sans faire usage
de cette fin de non-recevoir , et pour convaincre des esprits
accessibles seulement a la logique des sensations, on s’est sou-
mis a leur montrer, par les faits eux-memes, la faussete de toute
division du cerveau en organes affectifs ou intellectuels distincts ,
qu’on s’etonne , dis-je, des rdsoltats qu’a donnes cet examen!
Qu’on s’etonne de voir, ainsi que je l’ai prouve dans deux me-
moires publics a sept ou huit ans de distance , qu’il n'y ait d’or-
gane de la destruction homicide ou carnassiere ni sur la partie
lateralc du cerveau des assassins , ni sur la meme partie du cer¬
veau des animaux feroces ! Qu’on s’etonne de trouver sur le
cerveau du mouton l’organe de l’esprit caustique et celui de la
croyance en Dieu ! Qu’on s’etonne de ne pas rencontrer l’or¬
gane du calcul sur le front du petit calculaleur sicilien, Vito
Mangiamele ! Qu’on s’6tonne, en un mot, de voir la moitie, ou
plus , des faits de formes ou de proeminences locales du cerveau
donner d’incessants dementis aux assertions de l’organologie
phrenologique ! Est-ce qu’il eut pu en etre autrement ? Est-ce
qu’independamment de l’impossihilite d’affecler des oiganes
20 A FOBMULE
distincts a des facultes qui n’ont pas ce caractcre, fa nature
uieme de l’entendeinent ne s’oppose pas a une pareille division?
Est-ce que le sentiment du moi , l’unite de la conscience est
possible et concevable dans une republique de trente ou qua-
rante organes cer<5braux , tous parfaitement independants les
uns des autres , ayant chacun lour sentiment propre , leur me-
moire, leur imagination, leur jugement ? Direz-vous qu’un de
ces organes, auquel vous donnerez tel nom qu’il vous plaira, a
pour facultfi de prendre connaissance des facultes de tous les
autres ? Mais un tel organe rendrait tous les autres inutiles , et
il en existe en effet un semblable. Get organe , c’est Ie cerveau
tout entier, le cerveau mettant toutela masse de ses hemispheres
a la disposition d’une unite hien diflerente , et sans laquelle il
n’y aurait pour nous pas plus de pensfie present e que de pensfie
Les considerations que je viens de presenter a l’Acadfimie,
partout ailleurs que devant elle auraient necessite des develop-
pements considerables. Mais alors ce n’cut plus «5te une formula
que je lui aurais soumise , mais tout un livre que je lui aurais lu.
Toutefois , en cherchant k etre court , il a pu m’arriver parfois
d’etre obscur ou mal coinpris. Je erois done devoir, en tertni-
nant , rappeler les points essentiels de ce travail.
Il n’y a, en premier lieu , aucune assimilation h faire des
fonctions purement corporelles de notre economic a ses fonctions
intcllectuelles. Dans les premieres , nous percevons, au moyen
des sens, en nous-memes coniine dans nos semblables, desactes
exterieurs k notre moi , et qui lui sont presque Grangers. Les
rapports de ces actes , ou des fonctions qu’ils constituent , aux
organes qui les executent, sont des rapports mecaniques, et leur
formule , c’est le mouvement.
Dans les fonctions intellectuelles , au contraire , nous perce¬
vons par le sens intiine , et par consequent seulement en nous-
DES RAPPORTS DU CERVEAU A LA PENS&E. 20.)
memes, cles mauieres d’etre, de sentir, de petiser, de vouloir,
dout la formule est le sentiment, ct qui d’abord n’offrenl a 1’es-
prit 1’idee d’aucun mouvemcut , ou , ce qui est la nieme chose ,
d’aucun organe, auquel on puisse les rapporter.
Nous sommes assures cependant que ces actesjuldlfictuels
reconnaissent pouijcondition materielle ijine partie determinee
de noire organisation, l’encephale ; et les faits qui nous donnent
cetle assurance , ce sont surtout les connexions intimes et n6-
cessaires des surfaces sensitives et de leurs uerfs avec cet or¬
gane, et les troubles apportes dans l’exercice de la pensee par
ses alterations el ses maladies. Mais nous u’avons el ue saurions
avoir conuaissance de ce fait general que d’une lacon louL-a-fait
empirique, en verlu d’un rapport de coexistence constante de
l’encfiphale a i’enlendemeut ; ct il n’y a dans ce rapport, et dans
les fails qui nous forcent a radmettrc , absolument aucune con¬
dition mecanique qu’il nous soit donne de concevoir.
II resulte (le la nature empirique des rapports qui lient le
cerveau aux manifestations intellectuelles, que la science ue doit
pas se livrer de la meme facou a leur etude et a celle des rap¬
ports des autres fonctions a leurs organes, et surtout qu’elle ne
doit nullement altendre de ces deux ordres de recherche des
resultats analogues. Procedant de bas en haut, et prenant son
point de depart dans la partie en quelque sorte semi-materielle
de l’intelligence , elle aura d’abord a determiner, mieux qu’elle
ne l’a fait jusqu’a present, l’alfectation particuliere de chacun
des nerfs des sens , et la structure egalemcnt speciale de quel-
ques uns au moins d’entre eux. Mais elle aura surtout a deter¬
miner leurs points d’origiue dans le cerveau et les diverses con¬
ditions qui s’y rattachent. Elle aura a constater les rapports des
origines cerebrales des nerfs du sentiment les uues avec les
autres, et avec cedes des nerfs du mouvement. Elle aura ii re-
chercher si , comme cela est tout probable , ces deux especes de
nerfs out dans le cerveau , comme dans la moelle c])iniere , des
points dilferents d’emergence ; si des deux graudes divisions dc
206 FORMULE DES RAPPORTS DU CERVEAU A LA PENSEE.
cet oi'gane, la plus petite, le cervelet, est, comme on peut le
croire , plus particuliferement consacree h l’exercice ties mou-
veinents , tandis que la plus grande , ou le cerveau proprement
dit, a des rapports plus etroits avec celui de la sensibilite, de-
venue de l’intelligence , ou , si Ton vent, de l’imagination et de
la memoire. Elle devra se demander encore si dans cet organe
il n’y a pas des parties en correlation plus speciale avec la vie
d’assimilalion, avcc cette vie que troublent d’une maniere aussi
tres profonde les alterations du centre nerveux encephalique.
Et dans toutes ccs investigations , elle ne devra point separer de
l’etude descriptive des faisccaux nerveux, celle de leur structure,
rechercliee dans ce qu’ellc a de plus intime et de propre peut-
etre un jour a devoiler le mystcre des actions ccrfibrales. Elle
aura , en un mot , a etudier, et elle le peut comme elle le doit,
je n’ose dire la mdcanique des besoins , des sensations et de la
memoire, mais celle au moins de leurs organes ; et la physio¬
logic de la pensee se bornat-elle a cette etude, aurait encore un
champ assez vaste : mais il n’est pas dit qu’elle doive s’y res-
treindre.
Au-dela des sensations internes et externes , il y a tout l’en-
semble des manifestations morales et intellectuellespropres, ayant
pour organe les hemispheres cerebraux, en taut que ceux-ci,
dans la mScanique de l’encephale, sont intimeme'nt lies a ses
parties sensitives. Ici, ce que la science aura a faire , e’est bien
plus de montrer ce qui n’est pas , ce qui ne peut pas 6tre , que
de rechercher ce qui est sans doute , mais ce qui est a la fois
iudemontrable et inconcevable. G’est, parexemple, d’ecarter
ddfmilivement, par la logique et par les faits, la doctrine de la
plurality des organes cerebraux, cl’organes determines pour des
facultds absolument indeterminables. C’est de chercher dans des
circonstances , qui souvent n’auront rien de psychologique , l’ex-
plication des diverses conditions physiques de l’enc6phale, de
son volume, de sa structure, de sa composition intime, et sur-
lout de sa conformation. G’est eufm dene pas dissimuler qu’au-
DOCTRINES PSYCHO-PUYSIOLOGIQUES DES ANCIENS. 207
delk de la physiologie cerebrale des sensations et des inouve-
ments, la question des rapports a etablir entre le cerveau..et les
actes superienrs de la pensee est une de ces questions que Ieur
nature condamne, suivant toute apparence, a une indetermina¬
tion perpetuelle. Car enfin , ce que supposerait une physiologie
intellectuelle reellement digne de ce nom , ce serait l’intuition
claire et nette du principe meme de la pensee , celle de son in¬
dividuals et de sa permanence , par cela meme , et par-dessus
tout, la science certaine de notre avenir. Or, ce sont la de ces
problemes que jusqu’a present la logique superieure et l’ontologie
elles-memes out inutilcment abordes, que, scules , la morale
et la religion ont pu resoudre , mais par des voies tout-a-fait en
dehors des pouvoirs et des proc6d6s de la physiologie.
DES
DOCTRINES PSYCIIO-PHYSIOLOGIQUES
CONSIDEREES CHEZ LES ANCIENS,
DANS LEURS RAPPORTS
AVEC LES THEORIES DE L’ ALIENATION MENTALE }
FAR LE DOCTEUR MICHEA.
En face des trataux nombreux et remarquables entrepris par
l’6cole matdrialiste, par les partisans de l’anatomie pathologique,
pour debrouiller l’histoire si obscure et si complexe de F alienation
mentale, les investigations de l’ecole spiritualiste , chez nous
du moins , sont rares , faibles et sans portee. Les medecins psy-
chologues , il faut bien l’avouer, ne proclament pas leurs doc-
208 DOCTRINES PSYCHO-PHYSIOLOGIQUES
trines avec assez de force et ne les defendent pas avcc assez do
courage et d’Sclat. D’oii provient ce defaut d’energie, cette in¬
difference , cette timidity ? Peut-etre de la defaveur, de I’esphce
d’antipathie qui existe en France contre ce qu’on est convenu
d’appeler les abstractions de la mfitaphysique , ses images et ses
subtilitSs. Cependant, quoi qu’en puisse dire la premiSre de ces
deux ecoles , tant qu’elle n’aura pas rigoureusement demontre
le mecanisme des fonciions du cerveau , les questions les plus
importantes relatives aux derangements inlellectuels ne pour-
ront etre resolues par le moyen du scalpel. Ailleurs est l’avenir,
le progress reserve a l’Stude de la folie. Sans doute les recherches
cadavfiriques ont eclaire une foule de points de vue interessants ,
d’apercus curieux concernant l’ordre de succession et l’origine
dequelques unsde ses phenomenes; mais qu’ont-ellcs fait jus-
qu’ici pouren perfectionner la classification et la therapeulique?
Ricn assurement d’eminenl ct de durable ; car ce qu’il importe
le plus d’Stablir, de poser dans l’elat actuel de nos connaissances
ph y siologiques sur l’encephale , c’est moius la cause immediate ,
la nature intime des aberrations de l’entendement , mystere qui
sera longtemps encore, sinon toujours impenetrable, qu’une
vaste synlhSsc permettant de rassembler les svmptomes epars de
ces aberrations , et d’en deduire des categories methodiques ,
naturelles , des divisions tranchees, nettes , ou la tlierapemique
jusqu’alors vague et incertaine puisse exercer une action posi¬
tive et puissante. En effet , la science doit chercher aujourd’hui
h sortir du chaos des observations particulieres ; elle ne peut
plus transiger et temporiser avec leur nombre si considerable ,
leur exactitude etleur precision si severes. A moins d’abdiquer
son litre , elle ne doit plus se borncr & une analyse sterile : « Sans
» unit6, dit l’illustre philosophe Schelling, rien n’existe pour
» notre esprit ; rien ne peut Sire ni concu , ni produit isolement.
C’est d’ailleurs le signe du progres dans toutes les sciences de
marcher des idees complexes a des idees plus simples. Or, qui
peut inieux quo l’ecole spiritual isle s’elcver a une induction , a
DES ANCIENS. 209
une generalisation quelconque de tous les fails embrass6s sous
le nom de folie. ?
La consequence de tout ceci , c’est que l’etude serieuse de la
psychologie ne doit plus rester 6trangere ii l’esprit des mani-
graphes ; c’est que l'examen approfondi de ses diverses parties
leurdevient de plus en plus indispensable : aussi ce motif nous
a-t-il fait entreprendre une serie de travaux ou nous tacherons
d’exposer tous les rapports qu’elle affecte avec la pathologic,
mentale. Le travail que nous publions aujourd’hui esl purcment
prfiparaloire ; c’est en quelque sorte une introduction a des travaux
ulterieurs; mais,quoique d’unevaleur exclusiveraent historique
et critique , il nous parait devoir intercsser les medecins , sur-
tout ceux (]ui , coniine nous, fondent l’espoir du progres do l’e-
tude de 1’alienation mentale sur son alliance intime avec l’etude
des faits de conscience.
lintrons done de suite en matiere, et, fiddle a l’ordre chro-
nologique, occupons-nous d’abord d’ explorer les monumenls
de l’antiquit6.
lin Grece, ou , jusqu’a l’apparition d’Hippocrate , et voire
posterieurement a lui , la medecine faisait partie essentielle de
la philosophie; la psychologie, toute naissante, toute faible,
toute timide qu’elle soit encore, cherche deja a se rendre compte
des causes prochaines de l’alienation mentale. Ce sont surtout les
physiciens dynamiques de l’ecole ionienne qui se preoccupent
de cet important et difficile probleme.
Pour'Diogene d’Apollonie, qui regarde fame comme an air
subtil et chaud , intermediaire enlre le feu et fair atmosphe-
rique, laquelle ame a son siege dans le sang, et consequeinmenl
dans le coeur, puisque celui-ci est la source du fluide sauguin ;
pour Diog&ne d’Apollonie , le trouble de la pensec provient de
ce que l’airdont estcomposee fame se trouve plus dense, plus
epais qu’a l’etat normal (1)..
(I) y OIJCZ Piut., Pe I line . f'hil., IV, Hi,
IS ; V, 20, el Aris
210 DOCTRINES PSYCHO-PHYSIOLOGIQUES
Suivant Heraclite d’Ephese, Fame, ou la raison , ou l’enten-
dement , n’est autre chose que le feu. Plus le feu est sec , plus
Fame, ou la raison, ou l’entendement, est sage. L’humidite de
Fame donne naissance a la stupidity et a la folie (1).
Les philosophes de l’ecole italique ou pythagoricienne , aux-
quels on doit la division de Fame en deux parties, l’une, la rai-
sonnable , exclusiveraent propre a 1’homme et ayant son siege
dans le cerveau ; l’autre , 1’irraisonnable , commune a 1’homme
et aux animaux , et logee dans le cceur ; les philosophes de Ficole
italique ou pythagoricienne n’ont pas fait l’application de ces
dogmes psycho-physiologiques a l’exegese de la folie.
II en est de meine des Eleates , qui , avec Parmenide , pla-
caient Fame au milieu des vischres abdominaux.
Ce qui distingue l’esprit d’Hippocrate de celui de ses contem-
porains , c’est sou eloignement pour toutes les idees speculatives ;
c’estl’admirablemethodeexperimentale it l’aide delaquelle, seul,
il se fraie un chemin si glorieux dans les sciences , malgri les
hypotheses donl elles sont encombrees. Dans ses Merits authen-
tiques, a 1’egard de ce qu’il dit de F alienation mentale , il se
separe tout-a-fait des opinions primal urees d’Heraclite, qui
passe pour avoir ite son rnallre. A l’exception d’une hypothise
sur la cause prochaine et le siege de cette maladie , provenant ,
suivant lui , du transport de la bile noire & la tete (2) , hypo-
these qu’il mentionne du reste d’une maniere purement su-
perficielle et incidente , pas de theories illigitimes, pas de vaines
explications, d’embarrassantes subtilites diduites des dogmes
vicieux d’une physiologie obscure et grossiere. Des faits, et
exclusivement des fails , qu’il classe avec beaucoup de sobriiti
d’apres la nature des symptomes. Le mode melancolique ou
morne et le mode maniaque ou agite (3) , tels sont les deux
(1) Voy. Stobie , serm. V, J20.
(2) Yoy. le Traili des predictions.
(3) Aphorism. elProitost.
DBS ANC1ENS.
211
points de vue sous lesquels il envisage toutes les formes si va-
riees de la folie, en les leur rapportant comme ii des types. II
divise bicn encore , il est vrai , le delire chronique en gai et en
triste (1) ; mais c’est tout-a-fait implicitement et sans attacher
beaucoup d’impovtance it cette categorisation , dont la justesse
ne le cede pourtant pas a la premiere.
Heri tiers des rfisultats de son experience sans l’etre de la hau¬
teur de son gdnie , les successeurs d’Hippocrate melerent trop
souvent l’ivraie au bon grain. Au lieu de s’en tenir, comme lui,
it robservation pure et simple , mere d’une induction prudente
ct legitime , tous se livr6rent plus ou moins au courant futile ,
a l’entrainement dangereux des idees speculatives. Mais avant
d’exposer.lcs theories qui rfcgnent dans les ecrits apocryphes de
la collection hippocratique , il est n6cessaire que nous formu-
lions les dogmes de Platon , d’Aristote, de Zenon et d’Epicure,
concernant la psychologie et la physiologie ; car on sait que ccs
6crits apocryphes furent sinon fabriques, du moins presque tous
retouches it Alexandrie, cette illustre officine ou les principaux
systemes de la philosophic grecque s’amalgam6rent, deux sieclcs
avant l’ere chretienne , avec les vieux symboles de l’Orient.
Or, pour Platon , il y a diverses sortes d’ame humaine , ou
plutot cette ame se divise en deux parties tres distincles : la
raisonnable et 1’irraisonnable. La premiere, portion, reflet de la
divinite, substance immortelle se mouvant en cercle et par
elle-meme , se trouve placee dans la tete , d’ou elle commando ,
comme du haut d’une citadelle , sur le reste du corps ; la se-
conde, purement animale, materielle, passable, source du
plaisir, de la douleur, de l’audace , de la colfcre , de la peur, de
l’esperance , de l’amour, etc. , a son siege dans le tronc. Mais
ce n’est pas tout : cette seconde ame se divise elle-meme en
deux parties, dont l’une, principe de la colfere, de l’audace ,
du courage , a le cceur pour domicile , et dont l’autre , qui
fl) Aphorism ., liv. IV, sect. 7.
212 DOCTRINES PSYCIIO-PHYSIOLOG IQUES
tient sous sa dependance le desir des alirnenls , des breuvagcs
et toutes les autres passions aniinales , est fixee entre le dia-
phragme etl’orabilic (1) : aussi, consequent avec ces doctrines,
Platon admet-il deux genres de delire : l’un tout celeste, en-
gendre par les dieux , et developpe immediatement, sans aucuu
inlermediaire , dans I’aine raisonnable ; l’autre tout terrestre,
resultant d’une cause physique , provenant d’un derangement
du corps (2). 11 v a plus , il subdivise le premier en quatre es-
peces , placees sous l’inspiration de quatre divinites : le delire
des propheles qu’il attribue a Apollon , le delire des iuilies ou
des corybantes a Bacchus , le delire des poeles aux Muses , le
delire des amants a Venus et it Cupidon (3).
Platon distinguait parfaitement , comme onvoit, la mono-
mania proph clique ou des inspires, de la monomania poetique;
eelle-ci de Verolomanie , cette troisieme du desordre des ac¬
tions, qui consistait it pousser des cris, ii agiter ses bras, a mar¬
cher en cadence au son des iustrumeilts ; sortc de folie tres rare
de nos jours , mais assez frequente autrefois, surtout en Sicile ,
ou on la croyait determinee par lamorsure d’un insecle nomine
tarentule.
Quant a l’aulre genre de delire, il en trouve la cause dans
l’alteration de qualite des humeurs qui coulent avec le sang ,
principalement dans l’aigreur de la pituite et I’amertume de la
bile ; humeurs dont les emanations , ne pouvant se faire jour
au- dehors , vont troubler l'harmonie des cercles de l’ame. Du
reste , on pourrait penser que Platon attribuait la folie bruyante,
furieuse , la manie propremeut dite, telle que la concevait Hip-
pocrate , a une alt6ration de cette nature , survenue dans la r6-
gion du coeur, puisqu’il placait au milieu de cet organe le siege
de l’audace, de la colere, etc. ; mais il n’en est rien pour taut :
(1) V»y. le Timte.
(2) Voy. Phbdre.
PS Voy. le ineinc dialogue.
DES ANCIENS.
213
colic consequence logique lui etait roster ctrangerc. « Porters ,
(lit-il ( Ics humours morbides dont nous venous de parler),
>1 porters dans lcs trois sejours que Fame habite , quel que soit
» celui dans lequel elles toinbent, elles y causent des tristesses
» ot des chagrins de toute espece , elles y causent l’audace et la
» lachcte , et rendent l’homme oublieux et stupide(l). »
Au point de vue de la symptomatology , le chef de l’ecole
academique etablit, il est vrai , ce qu’il ntigligeait sous celui de
l’<5tiologic , c’est-i-dire la dilKrence qui existe entre la manie , la
m61ancolie et la demence : aussi n’est-ce pas sans quelque appa-
rence de contradiction qu’on lui voit soutenir plus loin que lo
don divinaloire possedfi par 1’ame, soit en songc, soit dans la
folic , soit dans un acces d’enthousiasme , doit particulieroment
etre rapportC a la rdgion du foie.
Quoi qu’il en soit, dans le magnifique dialogue intitule le
Timce , Platon s’616ve & des apercus tres remarquablcs sur les
phfinomfincs g<5nCraux de la folie. G’est ainsi , par exemple , qu’i 1
rogarde avec beaucoup de justcsse Fexageration des deux grands
inodes , des deux grands attributs de la sensibility, le plaisir et la
douleur, comme etant leresultatd’un veritable desordredel’ame.
« Un homme , dit-il , joyeux ou afflige outre mesure , empress*;
» a poursuivre le plaisir ou h fuir la douleur hors de propos , ne
» peut rien voir ni rien entendre comme il faut : il est fou et ne
» jouit pasde sa raison (2). » Plus bas, il entre beaucoup plus
avant encore dans Fapplication de la psychologie normale a la
psychologic morbidc. « Les maladies de Fame different selon les
» diverses facultcs ; la sensibility s’omousse : la memoire fait
» place it I’oubli; al’appytit succcdont Findifforence et le dogout;
» le courage se change en fureur , etc. (3). »
Platon est. done en progres sur Hippocrate , comme cola de¬
li) Timie, traduclion dc M. (Unisin, L XII, p. 233.
V2I Ibid., p. 231.
(8) Ibid., p. 297.
2'U DOCTRINES PSYCHO-PIIYSIOEOGIQUES
vait etre ; ses opinions , relativement a T alienation mentale , sont
plus explicites , mieux assises , plus completes. En psychologie
normale, n’oublions pas surtout de signaler ce qu’il appelle les
idees du juste , da saint, etc, ; car ces notions generates, ab-
solues, rationnelles , si distinctes des notions particulieres, con-
tingentes , sensibles , auxquelles elles servent de base, et quires-
teraient inconcevablessansleur concours; car, disons-nous, ces
notions genfirales , absolues, rationnelles, modifies successivc-
ment parAristote, par Kant, par l’ecole Ecossaise , se nomme-
ront plus tard facultes fondamentales de l’intelligence , et Gall
en deduira la raison d’un certain nombre de monomanies.
Aristote divise bien l’ame humaine en deux parlies : l’une, la
rationnelle , source de la prudence , de la ruse , de la sagesse ,
de l’esprit , de la memoire , etc. ; l’autre , l’irraisonnable , principe
de la temperance, du courage, de la justice, etc. ; mais il ne
rapporte pas cornme Platon chacune de ces ames a des organcs
distincts. Toutes deux ont leur siege dans le coeur, centre du
sensorhm commune , foyer de la force vitale. Le cerveau et la
moelle epiniere ne sont pour rien dans le phenomfene de la sen¬
sation (1). Or, pour Aristote, si l’ame n’est pas le feu , mais Te¬
ther, cinquieme element anterieur aux quatre autres, n’ayant
ni pesanteur ni legeretd , en un mot plus divin (2) , la chaleur
est du moins inherente, necessaire a Tame; et plus sa chaleur
vitale est grande , mieux elle agit , mieux elle fonctionne (3).
De la Thvpothfese du chaud et du froid pour expliquer toutes
les formes de l’alienation mentale; car, selon le philosophe de
Stagyre , Tatrabile n’a d’influence sur cette affection que par
1’entremise de ces deux qualites , bases de tous les temperaments.
«Si, dit-il, Tatrabile est froide a un degremoyen, l’homme
» devient comme sujet au vertige, abasourdi, chagrin et crain-
(1) De anim., t. II, 11.
(2; Meteor., II, 3.
(3) De respir., 13.
DliS ANCIENS.
215
» tif ; si elle est chaude, au contraire, & un degre correspondent ,
» elle dispose au delire gai , & la Me insouciante. Mais si elle
» est tresfroide, elle engendre la lachet<5 , la stupiditG ; de merne
» que si elle esttres chaude, elle produit l’amour, le desir, l’es-
» prit, la loquacite (1). » C’eslaussi de lamememaniere qu’il ex-
plique quelques autres especesde folie : d’une part, la monoma-
nie suicide ; de 1’autre, 1’enthousiasme furieux des sibylles , des
bacchantes, des inspires (2).
En somme, si les hypotheses de Platon ne sont pas plus ad-
missibles que celles d’Aristote , le premier a du moins un avan-
tage sur le second , celui de rattacher a l’organisation cerebrale
une partie des facultes de Fame.
Quoi qu’il en soit, l’auteur anonyme du livre de la collection
hippocratique intitule le Regime , malgre 1’ omission qu’il fait
de l’hypothese de Fatrabile, dans sa theorie de F alienation
mentale, est evidemment un medecin nourri des maximes du
Lycee ; car cette theorie est principalement fondee , comme celie
d’Aristote , qui l’avait de son cote empruntee a Heraclite , sur
les alterations de quantite respective du chaud et de l’humide ou
du froid, autrement dit , sur la predominance de l’une ou l’autre
de ces qualites dansl’econouiie. « Quant a l’intelligence de l’ame
» et a cequ’on appelleles egarements, lorsque ce sont les parties
» du feu les plus humides qui sont melees avec les plus seches
»de l’eau, ce melange dans le corps fait l’ame intelligente. Le
» feu alors tient quelque chose de la nature de l’eau, et l’eau
» tient de celle du feu , en sorte que l’un et l’autre peuvent se
» suffire . Lorsque l’ame est ainsi
» constituee , l’intelligence et la memoire sont tres grandes ; si
» l’un ou l’autre des deux composants recoit de l’alteration , de
» maniere qu’il y survienne de l’augmentation ou de la dirninu-
» tion , Fame tombe dans les egarements .
» . . . . Lorsque l’eau prfidomine sur le feu , une ame de
(1) Problem., sei
(2) Ibid., sect. 3
set. 30.
216
DOCTRINES PSYCIIO-PIIYSIOI.OGIQUES
. cette cspfeceest necessairemcnt lourde. Ondit de ces personnes
» qu’ellessontstupides , le cercle de lcurs ideas etant fort borne.
» Lorsqne lc fen est doinine par beanconp d’eau , c'est ce
»qu’on appelle des foils; d’aulres les nommcnt des imbeciles,
ii Leur folie est tranquille; ils pleurent sansqu’on les tourmenle
■I ou qu’on leur fasse du mal, ils s’effraient sans cause, ils
ii s’affligent sans raison. Ils eprouvent des sensations que les gens
ii sages ne ressentent point comme eux.
» Lorsque l’eau est tr6s diminuec par le feu , Fame est neces-
ii sairement ardenle. Les personnes qui sc trouvent dans ce cas
ii sont dans un reve conlinuel : on les appelle des gens a tele felee ;
ii ils sont tout prfes de la manie. Quelque peu de chaleur qu’il
ii leur survienne, ils lombent en fureur pour des sujets legers.
ii II re suite de tout ce qui precede que l’intelligence de Fame
•i ctses figarements tiennent h la difference des melanges dans la
a composition de I’homme : du feu ct de 1’eau dependent la rai-
n son et la folie (1) ».
Ouant aux fipicuriens et aux sto'iciens, leurs doctrines lou-
chant le siege des passions et de [’intelligence sont a peu de
chose prfcs les memes que celles d’Aristote. En effet, pour Epi¬
cure, Fame, sorte de souffle mele de chaud, qu’on attire a soi
par la respiration ; Fame, composfie d’atomes trfes ronds , trfcs
ddlies , trfes lisses , a sa portion raisonnable dans la poitrine , et
sa portion irraisonnable dans toutes les autres parties du corps (2).
Pour Zenon et Crysippe, l’ame humaine, qu’ils regardent
comme un souffle . un pneuma , reside tout entiere au milieu du
cceur ou plutol dans le sang, dont elle n’est qu’une evapora¬
tion 3).
I.es assertions relatives au siege et it l’exegfcse de la folie,
contenues dans les livres du cceur et dee vente qui font partie de
(1) Pit rigime, liv. I, traduct. de Gardcil.
(2) Voy. Diogene I.aCrc . Fie el npiu. A’ Epic.
(3) Voy. Galicn , De Uippocr. et Platon, dtcret., lib. 2.
DES ANCIENS.
217
la collection hippocratique , se resseutent bien dvidemmcnt dc
l’influence de ces dogmes, surtout de ceux d’Epicure; d’ou,
pour le dire en passant , Ton eu doitconclure que ces livres furent
composes fort longtemps apres Hippocrate , c’est-a-dire ttrois
siecles environ avant l’ere chretienne , quand l’epicureisme et le
stoicisme remplacaient de toutes parts le platonisme et le peri-
pa tetisme qui se mourraient en Occident. En diet , pour les au¬
teurs inconnus de ces deux traites , sans parler des families de
l’ame , qu’ils placent toujours ou du moins le plus souvent dans
le ctEur , ilne s’agitplus de l’hvpothese physique du chaud et du
froid, emise par Aristote; ce qui les prdoccupe, c’est la com¬
position mecanique du sang. Or, cctte derniere hypothese est
une idde tout epicurienne. Cette idee ne pouvait avoir pris nais-
sance que dans l’esprit des pathologistcs qui se rendaient comple
de tous les pheuomenes morbides a l’aide de la combinaison des
corpuscules nommes atonies , qui negligeaient les qualites des
Elements pour les elements eux-memes. « Lesang, de sa nature ,
» n’est pas chaud , pas plus que ne Test l’eau , quoique bien des
» personues le regardent comme chaud de sa nature (1). — Je
» pense que rien ne contribue dans le corps autant que le sang
» aux operations de la raison. Elle se conserve en son entier,
» tandis que le sang est bien constitue; s’il se corrompt, elle
» s’altere (2). »
Quoi qu’il en soit , jusqu’ici , a l’exception d’Hippocrate et de
Platon , personne ne se trouve sur le veritable chemin condui-
sant a 1’etude du systeme ncrveux, de ses fonctions et de ses
maladies : aussi , en somme , peul-on dire que sous ce point de
vue l’idealisme grec a beaucoup plus fait que le materialisme.
Apres le demembrement de I’empire d’ Alexandre , tout Pim-
mense mouvementphilosophiqued’Athenes se porta sur l’Egypte
echue en partage aux Ptolemfies; tous les systemes de cette na-
(1) Du cauir, traducl. dc Gardcil.
(2) Des ven tx , traducl. dc Gardcil.
id 8 DOCTRINES PSYCHO-PliVSIOLOGIQUES
tion grecque sircmuante, si capricieuse , se donnferent rendez¬
vous a Alexandrie, de concert avec les traditions du silencieux et
immobile Orient; et, de ce rapprochement, de ce contact imme-
diat , sortit une fusion irrfiguliere connue sous le nom d'Ectec-
lisme ou pliitot de Sxjncretisttle. Toutefois , au milieu de ce
monstrueux melange de tous les dogmes les plus opposes , on
voit surgir une ecole qui domine entiferement les autres. Cette
ecole, fondle par Plotin, Porphyre, Jamblique , Proclus , est
inanifestement 6tablic en haine du materialisme d’Aristote , d’E-
picure , de Zdnon , de Pyrrhort , qui avait uit instant menace
d’envahir le moiide. C’est une rehabilitation du spiritualisme
platonicien aflaisse , etoulfe sous le poids d’une civilisation avan-
cee. De la , le nom de neo-platonisine donnfi it cette ecole. La ,
en elfet , toutes les id6es psychologiques du fondateur de l’Aca-
demie sont reprises en sous-ceuvre , developpees , agrandies , par
le souffle panlheistique des theogonies de l’lnde, de la Perse,
de l’Egypte, de la Chald6e, etc. Les materialisms avaient n6glige '
l’ontologie pour etudier plus compietement la physique ; les neo-
piatoniciens , au contraire , deiaissent la physique pour cultiver
exclusivement l’ontologie , la melaphysique. II se fait chez eux
un immense debordement de theodicee. Cellc-ci preside a toutes
les notions humaines en les reglant, les assujettissant , les assi-
milant a son essence surnaturelle. L’ame est un produit de l’in-
telligence, produit elle-meme del’unite de Dieu : c’est une lu-
rniere reflechie , une image fidele , quoique obscure , de la force
premiere , du principe eternel existant par soi-meme.
Cette Srae se divise en deux parties : l’une , intelligente , ra-
tionnelle, qui sedirige dans le haut du corps , e’est-a-dire vers
la tfite ; l’autre , sensible et vegetative , qui se dirige en bas ,
e’est-’a-dire vers les organes de l’abdomen (1). Mais , aux yeux
des alexandrins , l’ame intelligente , rationnelle , la pensee en un
mot , est tout. L’essence de 1’ame est dans l’idee. La sensation
(1) Plot. Emiead, VI, 8, 19.
DES ANCIENS. 219
n’est pas ndcessaire ii la connaissance. Dans l’acle perceptif , ce
n’est pas l’impression ou l’image du corps extdrleur, du non-
moi , qui se porte au-dcvant du moi ; ce n'est pas 1’ objectif qui
cngendre le subjeclif; c’est le moi qui sc porte lui-meme au-
devant de l’impression ou de l’image du corps exterieur, du non-
moi; c’est le subjeclif qui produit V objectif (1). Enfin, i’enten-
dement n’est jamais passif , mais toujours actif.
Cette prdoccupation des faits rationnels, dont ces psycholo-
gues , coniine nous l’avons deja dit , chercliaient , avec Pythagore
et Platon , le siege dans la tete , ne pouvait manquer de se trans-
mettre au domaiue des sciences mddicales ; etl’anatomie physio-
logiquc devait s’en ressentir une des premidres. Eu effet, e'est
sur I’instrument principal del’ame intelligente , c’est surle cer-
veau qiie roulent les plus belles et les plus precieuses decouvertes
d’Herophile et d'Erasistrate. Le siege de cette ame n’est plus le
coeur, le tronc ou tout le reste du corps, mais la partie postd-
rieure de la voQte h tros piiliers , suivant le mddecin de Chalcd-
doine (2) ; mais le meninges , suivant Erasistrate (3) ; mais la
partie des hdmisplieres comprise entre les deux sourcils , d’a-
pres Straton de Lampsaque, dldve de ce dernier (4).
Quoique ces auteurs cherchassent trop prdmaturemenl a lo-
caliser les faits de conscience parmi les organes multiples de
l’appareil cerdbro-spinal, leur reaction etait un progres mani-
feste , et ce progres avait eu pour seul principe l’idealisme trans¬
cendental des neo-platoniciens.
Mais ce n’est pas tout : Hdrophile , Erasistrate , Straton ,
etaient des anatomistes plutot que des physiologistes. D’autres
hmnmes, leurs contemporains, s’appuyant sur leur topographic
ducerveau, en deduisirent des considdrations de physiologie pure
(1) Plot. JEunend, I, ch. 10.
(2) Galen, de usupart., lib. 8.
(3) Plutarch, phys. pliit. decrei., lib. 4.
(4) Galen, de sede anim.
220 DOCTRINES PSYOHO-PliYSlOLOGIQUES
extremement importantes , el de celles-ci des consequences pa-
thologiques dout l’etude des vesanies dcvail relirer le plus grand
fruit, siuou dans lous leurs elements, du moins sous le rapport
de leur siege.
L’auteur du livre dela Maladie sacrec ou epilepsie , qui etait,
sans contredit , un alexandrin , se range au uombre de ces
homines. Or, comme inalgre ses defectuosites, le livre en ques¬
tion cst tres remarquable au point de vue de ce travail , nous
allons eu extraire textuellemeiit plusieurs passages: <• 11 faut
» savoir que les boinmes n’ont de la joic , du plaisir, de la gaiele,
» de la prudence , que par le cerveau. Par lui , nous viennent
» aussi les peines , les tristcsses , le chagrin , la perte de la rai-
» son. Nous lui devons 1 ’intelligence , la sagesse, la vue, l’oule,
» la pudeur, la connaissauce tie ce qui est bon ou mauvais ,
» agreablc ou desagreable . . .
» C’est par le cervcau que nous tombons dans le delire, dans la
» manie , que nous recevons la peur, les frayeurs. Nous tom-
» bons dans ces divers elals quand le cerveau est malade. La
» manie vient de ce que le cerveau est trop humide ; quand il
» est humide , il doit neccssairement s’agiter. Tant que le
„ cerveau resle fixe , la raison persiste. Ceux que la pituite jette
» dans la manie , sont tranquilles ; ils ne client point et lie cau-
» sent point de trouble. Lorsque c’estla bile, ils soutemportes,
» toujours en mouvement , et font lout a contre-temps. Toutes
» les fois que la manie est coutinuelle , c’est necessairement ou
» la pituite ou la bile qui la produisent. Quand. la peur ou les
» frayeurs s’y joignent, c’est a raison des changements faits dans
» le cerveau, qui change devenant chaud ; et il s’tichauffe par la
» bile qui y est portee par les veines sanguines repandues dans
„ tout le corps; les frayeurs coutiuuent jusqu’iice que la bile soit
» ramenee par les veines dans le reste du corps.
» On tombe dans des inquietudes et des tristesses deplacees
» quand le cerveau est refroidi et resserr6 au-dela de l’ordinaire :
i) c’est la pituite qui le met en cet 6tat.
DBS ANC1ENS.
221
» Je crois d'apres tout cela quo Ic ccrveau exercele plus grand
» empire sur l’homme. II recoit la sagesse de Pair .
» . . . . Tandis qu’il communique librement avec Fair ,
» tout le reste du corps participe h l’intelligence. C’est dans le
» cerveau que reside la prudence; car le souffle, aussitot que
» l’hommc le prcnd , se rend au cerveau. Apres y avoir laisse
» safleur, ce qu’il contient d’intelligence et d’esprit, il se re-
» pand dans tout le reste du corps. S’il allait d’abord au corps ,
» et qu’ensuite il allat au cerveau , laissant I’intelligence dans
» les chairs et les veines , il y arriverait chaud , point pur, mais
» charge des emanations des chairs et du sang. Il ne serait plus
» propre aux fonctions qu’il doit remplir la oil resident l’esprit
« et 1’intelligence.
» Quant au diaphragme , c’est par abus qu’on lui a dennd le
» nom de pbrenique, qni designe la prudence. Dans la verile,
» il ne devrait pas etrc ainsi appeM. Je n’y trouve rien qui ma-
» nifeste 1’intelligencc et l’csprit. Le diaphragme n’a pas plus de
» sentiment que les autres parties du corps.
» Il y a des gens qui penscnt que la raison reside dans le
» cceur , qu’il eslle siege de la tristesse et des soucis. Mais il n’en
» est pas ainsi . Le cceur et le diaphragme
» donncnt des signes de sentiment, remarquables dans des mo-
» ments d’une grande joie, maisl’intelligence n’y est nullement.
» Le principe cn est dans le cerveau, comme etant la partie du
» corps qui recoit la premiere I’esprit et l’air (1). »
Ce livre, comme on voit, cstbien l’ouvrage d’un conciliateur,
d’un eclectique : toutes les doctrines viennent y prendre place
et s’y meler. Mais en elaguant les theories humorales et pncu-
matiques qui l’encombrent et le deprecient , on y voit poindre
les opinions les plus judicieuses sur la physiologie du cerveau,
opinions toutes nouvellcs , toutes originales , car Pythagore et
Platon n’avaient fait dependrc de ce viscere qu’une faible por-
(!) Traduct. de Gardcil.
222 DOCTRINES PSYCHO-PHYSIOEOGIQUES
tion des faculty de l’ame. D’une autre part, Hippocrate , sans
doute , avait deja fix6 ]e siege des vAsanies dans le cerveau ; mais
combien ses dogmes sont vagues , obscurs , implicites ! Le nit¬
rite de l’auteur du livre de ia Maladie sacree , c’est d’avoir
adople 1’idde du vieillard de Cos, en ia prccisant, l’expliquant,
Ja commentant.
On en peut dire autant, & propos de la memo question, de
l’auteur du livre des Glandes , qui n’est peut-etre qu.e celui du
livre precedent.
Cependant, plusieurs savants d’AIexandrie echappaient al’in-
fluencede l’dclectisme dominateur. Thcophraste, entre autres ,
qu’on peut mettre au rang des mddecins , puisqu’il s’occupa
beaucoup de physiologic Iiumaine , Theophraste dtait reste fid61e
aux doctrines d’Aristote, son maitre. Dans son Traite du ver-
tige , il ne dit pas un mot des veri tables fonctions du cerveau ,
organe qu’il considere toujours, ainsi que toute l’Gcole dont il
fitait sorti, comme une excroissance de la moelle epiniere ,
comme une sorte d'eponge , de corps humide destine ii lempfirer
les ardours de l’ame. Pour lui , le vertige est une affection de ce
principe, inaison doit enrapporter le siege au coeur, origine et
centre de toutes les sensations.
Puis, a c6te des peripateticiens il y avait aussi, pure de tout
niHange, la secte des sceptiques, qui avait donnA naissance a
I’ecole empiriqne. Or , comme cette ecole meprisait en patho-
logie toute investigation ddpassant la portee des sens, comme
elle ne s’inquiatait nullement des causes , du siege , des theories
des divers etats morbides , nous passerons ici ses travaux sous
silence.
La fortune toujours croissante des armes romaines deviut
bientot fatale & la ville d’AIexandrie. C’est sur 1’Italie, oil les
sciences sont attirees alors par l’appat des richesses rassemblees
la de tons les coins du monde , qu’il faut maintenant porter nos
regards. Mais on sait qu’il n’y a pas de philosophic romaine pro-
prement dite ; que celle-ci n’est qu’un rejeton , qu’une fdle de
DliS ANCIENS.
223
la philosophie grecque rdfugte en Orient. Tons les systmes ,
transplants jadis d’ Ath&nes en Egvpte , abandonnent done main-
tenant les bords du Nil pour voguer vers ceux du Tibre. Con-
sequemment , il en est de meme des system es de pathologie ; et
toutes les luttes que nous avons d&j& contemplfies vont se repro-
duire ici presque dans le meme ordre. Et d’abord, beaucoupde
medecins sont entrants vers la philosophie d’Epicure , qui s’al-
liait si bien aux voluptfis et aux raffmements de tout genre, dont
Rome 6tait le theatre depuis la conquete de I’empire d’Orient.
Aussi , domiites par 1’esprit fitroit et mesquin du matrialisme ,
demeurent-ils indiffArents it ltgard du progres dans l’etude de
l’altenation mentale considerfie sous son point de vne tltorique.
Vint ensuite le d<$membrement de ltcole d’Asctepiade, connue
sous le nom de secle milhodique. Quoique modifte et gfneralisfi
par Tltemison , au fond e’est toujours le systeme fipicurien du
mfidecin de Bithynie. C’est aussi la mfime prudence dans la
recherche des causes, la mSme sobrtt dans remission des
theories, en un mot la meme reserve dans l’emploi des hypo¬
theses. Ainsi s’explique la sagesse de CornGlius Celse. En effet ,
le contemporain de l’empereur Tibfere , 1’autcur de l’filegant
traite de Re medied, sc borne seulement h ddcrire les principales
formes de la folie , en fixant pour la premiere fois l’attention des
medecins sur les hallucinations visuelles. Quant aux considera¬
tions d’etiologie et de localisation , elles le pr6occupent si peu
qu’on peut a peine & cet egard lui reprocher une idee d priori.
II n’en est pas de mfime d’Aretee de Cappadoce, qui avaitem-
brassG la secte des pneiimatistes. Or, commc ceux-ci , adoptant
la psychologie des stoiciens , placaient exclusivement le siege de
l’ame dans le cceur, foyer de leur pretendue substance aerienne,
il s’ensuit qu’Arfitee se meprenait sur l’exegese et la localisation
d’un grand nombre d'6tats pathologiques ou l’entendemeut se
trouvait plus ou moins compromis. Selon lui , le vertige est une
affection generale qui provient de ce que le pneuma , trop faible
pour rester en place , lourne continuellement en cerclc sur lui-
224 DOCTlUiNKS 1’SyCHO-PH VSIOI.OG IQljliS
meme (1). L’epilepsie, au lieu d’etre uuemaladieducerveau, est
un trouble dans les mouveinents de tout le corps , trouble occa¬
sions par la retention anormale du pneuma au sein de l’orga-
nisme (2).
Cependant le medecin deCappadoce parait abandonner bientot
les principes de l’ecole pneumatique; car il regarde, avec les
eclectiques , lc cerveau comme 6tant la deineure de 1’ame rai-
sonnable , et le tronc , c’est-a-dire le cteur et le foie , comme
etant celle de Fame irrationnelle (3). De la ses opinions sur la
folie , qu’il localise tantot dans le premier viscere , tantot dans
les deux seconds , en la faisant dependre aussi de la bile noire.
La seule difference qui existe entre la cause intime de la me-
lancolie et celle de la manic, c’est que dans l’une, la bile noire,
accumulee au sein de l’estomac, n’a pas reagi sympathique-
ment sur le cerveau , et que dans l’autre la reaction sympathique
a toujours lieu. Du reste, on passe aisement par-dessus ces vaines
hypotheses, quand on voit l’admirable exactitude avec laquelle
Ar6tee , si pittoresquc dans son langage , a decrit les principaux
symptomes de l’alienation mentale , ses formes , ses especes et
plusieurs de ses nombreuses varietes. L’observateur fait oublier
bien vite le theoricien. II ne faut pas perdre de vue que c’est a
luiqu’on doitl’excellente definition de la monornanic consideree
d’une maniere genfirale , definition adoptee par Boerhaave,
Lorry , et definitivemeut consacree par tous les manigraplics.
Allant beaucoup plus loin que les autres anciens , pour lui , la
melancolie est une affection apyretique dans laquelle l’csprit
reste conslamment fixe sur une meme idee. Seulement, afm
d’etre plus vrai et plus explicite , il aurait du ajouter quo la
tristesse et l’abattement n’en sontpas les conditions necessaires ,
exclusives ; que l’expansion et la gaiete peuvent en fournir aussi
les elements , quoique le cas soit beaucoup plus rare.
(1) Cur. dint., lib. I, ch. 4.
(2) Gauss, ucui. , lib. I, ch. V.
(JJ) Ibid., lib. II, ch. 7.
US .IXCIliNS.
225
D’Ar&ee nous arrivons naturelleinenl a Galien , en omettant
a dessein Coelius Aurelianus, qui , au point de vue theorique , ne
fait que reproduce les idfies du mMecin de Cappadoce. Si ce
dernier inclinait d6ja vers l’eclectisme, Galien devait clever
cette ecole a toute la hauteur qu’il lui fitait permis d’atteindre.
En efTet , eleve dans Alexandrie , le mfidecin de Pergame y ap-
prend a concilier Platon et Aristote , Epicure et Zenon ; il ne se
defend mSrne pasd’une certaine tendance au mysticisme orien¬
tal. Et d’abord, quoique modifiee par les progres recent s de
l’anatomie , 1’essence de sa psychologie physiologique est tiree
tout entire des dogrnes du fondateur de 1’Academie. Le cerveau
est le siege de l’ilme raisonnable , substance incorporelle et se
mouvant par elle-m6me, dont les principales faculties sont les
sensations et la volonte (1). L’iiine irrationnelle ou affective est
placfie dans le tronc , la partie irascible et courageuse dans le
coeur, la partie concupiscible dans le foie (2). Le cerveau ren-
ferme encore un autre principe, Yesprit animal, substance
materielle tres 16g6re et tres subtile, sorte de souffle qui n’est
ni la substance de l’ame ni son habitation , mais seulement son
instrument. Le creur est aussi le siege de V esprit vital , portion
volatile des humeurs, qui parcourt les arteres, et produit dans
le cerveau les materiaux de l’esprit animal (3).
L’opinion de Galien sur les rapports de 1’ame avec le cerveau
est une id6e neo-platonicienne empruntee a Porphyre, et cc qu’il
dit de l’esprit animal et del’esprit vital appartient plus particu-
hfcrement a lirasistrate. Mais le mf'decin de Pergame va beau-
coup plus loin que ces deux auteurs; il cherche a expliquer la
reaction reciproque de 1’esprit sur la mature et de la matifere
surl’esprit, reaction que ccux-ci n’avaient fait qu’dnoncer en
peu de mots. Yoici le mecanisme au moyen duquel il se rend
(1) De dogm. Hippocrat. et Platon, lib. 7, et Inlrotluct. seu medicos,
(2) Ibid., lib. 7.
(3) Ibid.
226 DOCTRINES PSYCHO-I’HYSIOLOGJQUES
compte de cette mysterieuse duality : le pneumaou esprit ani¬
mal est engendn's dans les ventricules du cerveau , d’une part a
l’aide de l’aspiration de l’air au seiu de cet organe , par le nez et
par la bonchc , et de 1’autre par le concours du pnenma ou es¬
prit vital, qui du coeur s’d&ve dans les vcnb'icules , pud subit
une sorte de coction. De ce fait complexe il respite au sein de
l’encephale un mouvement alternatif d’inspiralion et d'expira-
tinn, appreciable aux battements continueis de ce yiscere. Or,
c’est precisdnent en raison de cette cause que s’operent les
foil ct ions norm ales de l’ame superieure , immortelle, placec a
la base du cerveau.
Quant a la psychologie proprement dite , Galieu la concoit de
la maniere suivante :
— Outre les facultes sensitives et inotrices , 1’fupe raisonnable
se compose de trois faculties principales, r^cpovlx.-q : l’imagina-
tion , le bon sens ou le jugeinent el la mdnoire (1). Or , ces trois
derniferes faculty sont dans lour condition normale , dans leur
etat de raison , lorsque les esprits animaux jouissent d’une pu-
rele et d’une blancheur entiiires , d’une cbaleur et d’une seche-
resse moderees (2).
— Une des causes qui contribuent ie plus <i cette heureuse
constitution des instruments de 1’ame immortelle , c’est 1’inspi-
rationd’un air subtil etleger : d’ou , ajoute-t-il, la vivacite d’es-
prit des Atheniens , leur sei et leurs graces passes en proverbe j
tandis que les Thebains , enveloppes par l’attnQsphfere epaisse de
leurs values ,
Beotum in crasso jurares aere natum.
comme dit Horace , ont l’intelligence lourde et paresseuse (3).
Void majntenant ce qu’il dit de l’ame irrationnelle ou affec-
(1) De stjmpi. differ., cap. 3.
(2) Anim. mores , c. 5.
(3) Epid., comment., 6, tit. 8.
DES ANC1ENS.
227
tive : « Si les qualites du corps sont la saute, la force, la beaule ,
» les principals qualities de 1’aine sont la prudence , la mo-
» destie, le courage et la justice. La modestic garantit 1’ame de
» la volupte, de la crainte, de la tristesse, en ne suscitant en elle
» que des mouvements calmes , moderns. Le courage consisle
» & mGpriser la mort , les labeurs et les afflictions de tout genre.
» La justice appreeie la convenance des choses, et la ‘prudence
» leur rectitude , leur justesse (1). »
Toutefois, dans ce dernier cas, Galien fait de la psychologie
pure et simple : au lieu d’expliquer a l’aide d’hypotheses pby-
siologiques tous les phenomenes qui constituent le monde des
passions, il se conlente avec raison d’ exposer ces phenomenes
sans en cbercher materiellcment la nature et la cause , sans en-
trer dans aucune des theories subtiles et prtfmaturtles qui sont
malheureusement trop communes dans scs ouvrages.
Quant 5 ses opinions sur la psychologie morbide , sur le de¬
lire , en un mot sur la folie , on les trouve r6sumees dans les
assertions qui suivent :
— Les trois facultes principals de l’intelligence , la m6moire,
le jugement et l’imagination , peuvent etrc ou abolies ou dimi-
nuees ou perverties dans le desordre de Fame ; en d’autres
termes, les esprits anitnaux y pechent soit par leur quantity,
soit par leur qualite (2). Le premier des trois modes, en raison
desquels Fame sort de son etat harmonique , se nomme demence
(avoiot, amentia) ; le second, imbecillitc (pupMcns, stultitia, fa-
tuitas) ; le troisieme, manie et melancolie (3).
Ces divisions des formes de Falicnation mentale sont, comme
on voit , a peu de chose pres les memes que celles qui sont con-
sacrees de nos jours.
Maintenant quelle est la cause essentielle de la demence et de
(1) Finilion. medicin.
(2) Melh. medeiid., lib. 12, c. 5.
(3) In prim, p rorrh., com. 2, ult.
228 bOCTRlNKS PSVCHU-l’H VSIOLOGIQUES
1’ imbecillite? D’une part la rarefaction, la diminution des esprits
animaux (1) ; de 1’autre , l’humidite , Ie froid et la sechercsse
des fibres du cerveau (2).
Jusqu’ici Galien ne parait nullement embarrasse pour mettre
d’accord ses opinions psychologiques avec les doctrines de sa
physiologie pathologique. Comme les desordres qui caracterisent
la demence et l’imbecillite sont. des phenomenes ayant trait au
monde intellectuel plutot qu’au monde moral , aux idees plutot
qu’aux affections, hypotheses pour hypotheses, les siennes
n’ont ici rien d’absurde. Puisque , selon lui , et avec raison ,
la memoirc , le jugement et 1’imagination sont le resultat des
esprits animaux qui resident dans le cervcau , pourquoi , a la
rigueur, la diminution et 1’abolition de ces trois facultes ne
s’expliqueraient-ellcs pas par une modification dans la tempera¬
ture , dans les propriety physiques de l’cncephale , dans une
soustivction de quantite des esprits animaux? Ce raisonuement
a priori vauttout autantqu’un autre du meme genre.
Galien est beaucoup moins a son aise quaud il s’agit de se
prononcer sur la theorie de la mSlancolie et de la manic. A ce
sujet , quelques unes de ses explications sont frivoles , ridicules
meme , d’autres contradictoires , toutes vagues , ambigues , im-
plicites. — La cause de la melancolie, e’est la temperature
basse , le froid du cerveau ; celle de la inanie , e’est la tempera¬
ture elevee, la chaleur de ce meme viscere (3).
Toujours, comme on voit, des hypotheses empruntces a ce
qu’il appelle les qualites premieres des corps , e’est-a-dire le
chaud, le froid, le sec et l’humide. Mais, dans ce cas, ces hy¬
potheses sont-elles suffisantes? assurement non.
En effet, pour le medecin de Pergame, qu’est-ce que la me¬
lancolie? un dfilire apyretique caracterise parde la crainte et de
(1) Aph. 7, 9.
(2) De locis alfecl., 2, C. 7 ; Aniin. mor., c. 7.
(3) Desympl. cuus., c. 7.
DES ANCtENS. 229
la tristesse. Qu’cst-ce que la manie? un delire non febrile dont
l’excitalion furieuse constitue la base.
Ges deux genres de delire roulent done sur les facultes mo¬
rales, toujours primitivement el cssentiellement affectees, et
non passur les facultfis intellectuelles, quidemeurent tres souvent
iutactes , ou qui , lorsqu’elles sont compromises , le deviennent
secondairement , par sympathie. Or, quelle correlation legitime ,
quel rapport de causalite y a-t-il entre le siege des passions quo
G alien place dans le thorax et l’abdomen, et la temperature
basse ou elevec du cerveau ? il n’y en a point : aussi le midecin
de Pergame parait-il avoir senti ce cote attaquable de sa thdorie
des maladies de i’esprit ; car il sehate d’ajouter que la melancolie
et la manie sont egalement produites par certaines modifications
survenues dans la nature des humeurs.
Toutefois , comme it cet egard ses assertions sont dilficiles ii
comprendre , tant ii cause de l’indecision , de la subtilite de la
pensee , qu’en raison de la forme obscure et prolixe dont elle
estrevetue, nous allons tachcr deles reproduire d’unefaconplus
claire et plus nette.
Et d’abord une des causes immediates de la melancolie , e’est
l’bumeur melancolique qui , se portant ii la tete , embarrasse
le domicile des esprits animaux , et derange leur equilibre , leur
liarmonie. Cette humeur melancolique , qui est au sang ce que
les matieres alvines sont au chyle , e’est-a-dire un residu grossier,
impur et impropre a la nutrition , a son siege aupres du foie ,
mais surtout a i’entour de la rate. Or, si ces deux derniers vis-
ceres n’attireut pas suflisamment a eux cette humeur, s’ils ne la
distnbuentpas convenablement dans toutes les parties du corps,
et si elle se porte plus particulierement au cerveau , elle y en-
gendre le dfisordre de l’ame que nous venons de dire (1).
il est douc tout naturel pour Galien qu’il y ait de la tristesse
dans la melancolie , puisque la cause qui produit cette forme de
(1) De Ion. lifted., 5,
230 DOCTRINES PSYCHO-PHYSIOLOGIQUES
Pagination mentale derive du foieou desonorgane supplemen-
taire, la rate, et que le foie, comine nousl’avons vu plus haut
a l’occasion de ses idees psycliologiques , est le siege de la partie
coucupisniblc de l’ime. Quelles idees Galien attachait-il h ce
mot: concupiscible? celles de volupte , d’amour, de joie, etc.
Or, la tristesse , n’etant pas line faculte fondamentale , mais une
negation ou un minus de la joie , il s’ensuit done qu’elle doit
aussi resider dans le foie.
Toutefois, dans la melancolie , telle que la concevaient Hip-
pocrate et Galien, il y avait encore un autre sentiment, la crainle,
dont il fallait expliquer 1’origine. Le medecin de Pergame fita-
bl issa it probablement cette explication en disant que « la mSlan-
colie dependait de V esprit vital (1). » Gar, ainsi que nous l’a-
vons vu, il place le siege.de cet esprit vital dans le cceur ; or,
comine le cceur est le domicile du courage , il s’ensuit que la
crainte, qui est la negation ou le minus de ce sentimeut primi-
tif , reside egalement dans cet organe.
Cependant, il faut le reconnaitre , cette conciliation desdog-
mes psychologiques de Galien avec ses idees de physiologie pa-
thologique relatives a la folie , n’est point clairement ni explici-
tement formulee. Il v a meme certains passages qui tendraient &
renverser de fond en comble tout cet echafaudage de theories.
G’est ainsi , par exemple , qu’on trouve ailleurs les phrases sui-
vantes : « De meme qu’il y a crainte et trislesse chez tous les
» homines plongSs an milieu des tenebres , il y a tristesse et
ii crainte toutes les fois qu’une couleur sombre environne les
» abords de Paine raisonnable (2). » Mais Galien entend proba¬
blement par la la cause du delire intellectuel , non celle du de¬
lire moral. Il veut prouver, non pli s pourquoi il v a crainte et
tristesse dans la melancolie , mais comment l’humeur melanco-
lique qui charrie en quelque sorte ces deux sentiments jusqu’au
(1) De loc. affect., c. 7.
(2) De stjmpt. et caus., c. C.
DBS ANClENSi
231
cerveau , produit ii son tour dans cet organe les phenomenes de
la folie proprement dite , le trouble de la memoire , de l’imagi-
nation et du jugement.
Quant & la manie , Galien en trouve plus particulierement la
cause dans une autre espfece d’humeur melancolique , c’est-a-
dire dans l’atrabile, sorte de vapeur Here et noire, comme son
notn l’indique , qui s’eleve du sang et de la bile quand ces deux
liquides organiques viennenta s’enflammer sousl’influenced’une
excitation quelconque (1). On coucoit en effet la raison pour
laquelle la colure, Yaudacc , la fureur, caracterisent ce genre de
delire , puisque ces sentiments resident dans le cceur, et que ,
d’apres les idcesde Galien, le sang et la bile peuvent seulement
s’enflammer dans le cceur , source et foyer de toute calorifica¬
tion. Mais , pour le moment , nous en resterons la de la question
que nous nous sommes posee dans le courant de cet article ,
car ce serait pousser trop.loin les idees speculatives. Cependant,
quoique n’ayaut rien d’important par soi-meme, rien d’imme-
diatement applicable h la pratique, cette question ne nous sem-
ble pas compldtement denuee d’interet et d’ulilile. Elle constate
surtout la part qui revient aux anciens dans le domaine de la
pathologie mentale; elle en releve quelques apercus encore trop
peu saillauts , trop relegues dans 1’ombre ; apercus qui , pour
6tre mystOrieux et ignores , n’en deviendront par moins plus
tard trbs favorables aux progr&s de l’etude de cette branche de
la tn6decine.
(1) Tods affect., lib. 3, c.
232
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE
Dll SYSTEME NERVEIJX.
DOCUMENTS ET RECHERCHES
SUR QUELQUES POINTS DOUTEUX DE L’ ANATOMIE
ET DE LA PHYSIOLOGIE DU NERF FACIAL.
A. ANATOMIE.
Y a-t-il anastomose entre le facial et I’acouslique , dans le
conduit auditif interne?
Haller (1) , niant toute anastomose entre ces deuxnerfs, s!ex-
prime ainsi : « Quo tamen modo , nervus durus ad integritatem
confer at sensus, jiossis requirere, cum nnsquam cum molli
trunco misceatur ? » Au contraire, Jean Kcellner (2) parle tres
explicitement d’une communication entre le facial et l’acousti-
que, dans l’interieur du conduit auditif interne, et dbs 1815 ,
M. le professeur Breschet (3) crut l’avoir rencontrde. Plus tard,
Jos. Swan (A) avanca qu’il avail repete la meme observation sur
(1) Etemema plujsiologiiu, t. V, p. 297. Lausanne, 1763.
(2) Prufund der Bemcrkumjen ttbev die Physiologic des GeliOrs , von
J.-B. Herhold; im. B, 2 II. Dieses Arcli. von D. Jean Kcellner Voyez
Arch. fdr die physiol., dc Reil , t. IV, p. 107. Halle, 1800.
(3) Recli. anal, el physiol, sur t’organe de I'ouie , etc., dans Mini, de
I’Acad. royale de mid., t. V, 3' fascic., 1836, p. -121.
(4) Med. rhir. transact., vol. IX, p. 424.
DU SYSTfcME NERVEUX. 233
un agneau ct sur l’homme : « On dissecting, dit cet anatomiste,
the seventh pair of nerves 'in man , I find at the bottom of
meatus auditor ins interims a communication between the portio
mollis and portio dura. In the lamb, / have observed the same
communication. »
Selon nous , l’acoustique ne s’anastomose point , dans Ie con¬
duit auditif interne, avec le facial propr.ement dit, mais il s’ac-
cole settlement a un petit tronc nerveux , iutermediaire a ces
deux uerfs , et d ('‘convert par AVrisberg , qui l’a nommd portio
media inter communicantem faciei..{Seu N. facialem) et audi-
tivum nervum. Deceit et figure, depuis cet auteur, par Vicq-d’A-
zyr(l), Scarpa (2), Scemmerring (3), etc., onne letrouve plus
menlionne dans la plupartdes traites modernesd’anatomie. Nous
le regardons comme un nerf pjjticulier, et proposons de l’appe-
lcr nerf moleur tympanique , par dcs motifs quo nous allons
faire connaitre.
Ce nerf intermGdiaire est si apparent , son existence est tel-
lement conslaute , qu’il y a lieu de s’dtonner qu’on ne l’ait point
apercu avant AVrisberg , contemporain de Vicq-d’Azyr et de
Scemmerring.
Ses radicules originels , an nombre de deux ou trois , sem-
blent d’abord se confondre avec le facial : mais bientot ils adhe¬
rent au nerf acoustique , et plus particulibrement a sa branche
vcstibulaire , de laquelle ils se separent au fond du conduit au¬
ditif, pour s’unir de nouveau au facial, et s’engager avec lui
dans l’orifice interne de l’aqueduc de Fallope. Je n’hesite point
a affirmer que ces filets du nerf intermediaire , passant de la
branche vestibulaire de l’acoustique au facial , n’en aient impose
ii quelques auteurs, et n’ aient fait croire a des anastomoses
reellcs entre cette branche etce dernier nerf. Du reste, comme
(1) OEuv. compl., t. VI, p. Ill et 112, pi. XV, fig. 1, 50, 50.
(2) Disquisil. anal., lab. 8, fig. 5, e.
(3) De basi Encephali, etc., clans Script, nevrol., tic Ludwig, t II, 93 ■
ANN. med.-psycii, t. i. Mars 1843. 10
234 ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE
je Ie redirai plus loin, le nerf dont il s’agit m’a semblG, en
partie , rester distinct du facial el donner naissance ulterieure-
ment a ce que je nomme le petit nerf petreux (1), qui, ayant
traversd le ganglion otique , se rend au muscle interne du mar-
teau. Je soupconne qu’une autre partie du nerf intermediate
anime aussi le muscle de l’etrier. Or , ce nerf ferait mouvoir les
muscles de l’oreille moyenne et fournirait la racine motrice du
ganglion otique , comme le nerf moteur oculaire commun fait
mouvoir la plupart des muscles de l’oeil et fournit la racine mo¬
trice du ganglion ophthalmique : a ce titre, il me paraitrait done
mGriter le nom de nerf moteur tympanique.
Du nerf facial dans le canal de Fallope. — Parvenu au
fond du conduit auditif interne , le facial , avec le petit nerf
precedent , s’engage dans le canal de Fallope, canal inflexe,
creusG dans l’epaisseur du rocher. Si l’on decouvrc ce canal , on
voit que le facial y forme deux coudes ou angles, dont l’un est
anterieur et l’autre posterieur. Le premier seul offre des parti-
cularites dignes d’attention : en effet , e’est a son niveau que le
nerf facial presente une intumescence gangliforme; e’est aussi
en ce point que l’on rencontre les grand et petit nerfs pGtreux , et
qu’ Arnold (2) decrit un filet retrograde qu’il suppose faire com-
muniquer le ganglion otique avec le nerf auditif. Dans sa portion
verticale , le facial fournit , comme on le sait , un filet tres tenu
au muscle de l’etrier , ainsi que la corde du tympan ; enfin il
communique avec le pneumo-gastrique et le glosso-pharyngien.
Passons rapidement en revue ces diverses particularity.
1° Intumescence gangliforme du facial. — Elle se voit dans
le canal de Fallope , vers le point precis ou le nerf facial se dG-
tourne a angle droit pour se diriger en arriGre : sa forme est
(1) Arnold dGsigne sous le meine nom un filet du ramcau de Jacobson
ou plutSt d’Andersh.
(2) Mem. sur le ganglion clique , dans Ripen, giniral d’anat. et de
physiol., t. VIII, 1829, p. l.
DU SYSTtME NERVEUX. 235
triangulaire ; son sommet est dirige en avant vers V hiatus de
Fallope , et si l’on ouvrc le canal de ce nom , on reconnait de
suite cette intumescence a sa couleur rougeatre et a sa gaine
Formee par un prolongement de la dure-mere. Fend-onla gaine,
on apercoit alors un grand nornbre de fines arterioles , prove-
nant de l’artere m£ning6e moyenne et penetrant cette intumes¬
cence. Qu’il me suffise ici de faire observer qu’elle resulte tout
simplement de la divergence des filets du grand nerf petreux, au
niveau du premier coude du facial , filets au milieu desquels se
trouvent de nombreuses ramifications vasculaircs qui leur don-
nent unc couleur rougeatre ; que la presence de la substance
grise, en ce point, est loin d’etre un fait demon tre a nos yeux,
et que d’ailleurs le fut-il , on ne serait point en droit de con-
clure que la cette substance se rapporte plutot a 1’exercice de la
sensibilite , comme l’ont avance quelques auteurs , qu’a des actes
purementorganiques; ajoutonsqueM.leprofesseurCruveilhier(l)
nie meme qu’il y ail quelque chose « de gangliforme au point
» de conjugaison du nerf vidien avec le nerf facial. » Sans voir
ici rien de vdritablement ganglionnaire , nous ne pensons pas
neanmoins qu’on doive ne point admettre l’intumescence rou¬
geatre que nous avons constamment rencontrde sur des prepa¬
rations fraiches.
2° Grand nerf petreux ou rameau erdnien du nerf vi¬
dien. — Les anatomistes font partir ce nerf du ganglion de
Meckel ou de la branche maxillaire superieure , pour se rendre
au premier coude du facial. Selon H. Cloquet (2), Birzel (3) et
d’autres anatomistes , il s’appliquerait contre le nerf facial sans
s’anastomoser avec lui , pen<5 trerait jusque dans sa gaine et en
sortirait bientot sous le nom de corde du tympan ; de sorte que
le grand nerf petreux et la corde du tympan ne seraient qu’un
(1) Anal, descripl., t. IV, p. 941. Paris, 1836.
(2) Traits d’unat. descripl., t. II, p. 120. Paris, 1832.
(3) Journ. complim. du Did. des sc. mid,, t. XXII.
236 ANATOMIE ET PHYSIOLOGIC
seul et meme rameau fourni par la branche maxillaire supfi-
rieure du trijumeau.
D’apres mes dissections , je me crois aulorise a envisager le
grand nerf petreux sous un autre point de vue qu’on ne l’a fait
jusqu’a present. En effet, sur des pieces prealablement macerees
dans l’eau acidulee avec l’acide azolique , j’ai pu , le nevrileme
etant enleve avec soin du premier coude du facial , reconnaitre
les dispositions suivantcs : 1° ce nerf, au moment de se de-
tourncr a angle droit pour se diriger en arriere , laisse echapper
un certain nombre de filets qui , dirig6s d’arriere en avant , sor-
tent par l’hiatus Fallopii et concourent a former, en partie, le
grand nerf petreux ; ceux-la marchent du facial vers le ganglion
spheno-palatin, et representant la ratine molricc de ce ganglion,
le traversent pour s’unir aux nerfs palatins posterieurs else ter¬
miner dans les muscles perislaphylin interne etpalato-slaphylin,
c’est-a-dire dans les el6vateurs du voile du palais. Les filets qui
animent ces muscles ne sauraient provenir des palatins poste¬
rieurs eux-memes , et ils m’ont paru devoir appartenir au facial ,
puisque sa paralysie , a tine certaine hauteur, entrafne on effet ,
comme je le dirai plus loin , celle des agents contractiles qui
elevent le voile palatin et meuvcnt la luette. Du reste, ma ma-
niere de voir trouve encore sa confirmation dans la constitution
anatomique elle-mcmc de cliaque ganglion sympathique, qui
toujours communique & la fois avec un nerf de mouvement et un
nerfde sensibility. Les filets quele facial envoie au ganglion spheno-
palatin correspondent a ceux que le moteur oculairc commun
envoie au ganglion ophthalmique, et les ramuscules qui se distri-
buent a certains muscles du voile du palais sont les analogues de
ceux qui se dislribuent ii l’iris : aussi de meme que la lesion du
nerf moteur oculaire commun determine la paralysie de l’iris, de
meme aussi la Msion du nerf facial, avant l’ hiatus Fallopii, para¬
lyse en partie le voile palatin. 2° Au niveau du premier angle du
facial, j’ai constate encore qu’independamment des filets du grand
nerf petreux , qui sc rendent du facial au ganglion spheno-palatin,
DU SYSTEM!! NERVEUX.
237
il en est d’autres qui sc dirigent eu sens inverse , c’est-h-dire de
ce ganglion ou plutot de la branche maxillaire superieure au nerf
facial : ceux-ci , arrives au niveau de Tangle indiqud , se sfiparent
des precedents , et de la divergence de tous resulte un espace
ou plutot un petit corps triangulaire , riche en ramifications
vasculaires, peut-Stre pourvu d’un peu de substance grise, et
qui n’est autre chose que l’intumescence gangliforme deja men-
tionnee. Les filets retrogrades du trijumeau desquels nous par-
lons rendent compte de la sensibility du facial a sa sortie du
trou stylo-mastoi'dien , et expliquent peut-etre comment H. Clo¬
quet a pu emettre son opinion sur l’origine de la corde du tym-
pan , opinion d’ailleurs impossible h demontrer.
En d’autres termes, le grand nerf p6treux, dans lequel j’ai
compl6 parfois jusqu’a quatre fdets faciles a separer, est, a mes
ycux, un nerf mixle comprenant des ramifications du facial et
du trijumeau. On verra quo la corde du tympan parait etre dans
le memo cas.
3° Petit nerf petrcux. — J.-F. Meckel (1) avait Ogui-y, sans
le dycrire , au niveau et en dehors de l’hiatus Fallopii , par con¬
sequent en dehors du grand nerf petrcux , unrameau que nous
faisons provcnir du premier coude du facial , et que , par oppo¬
sition au precedent , qui offre en partie la meme origine , nous
proposons d’appeler petit nerf petreux. Ce rarneau , detache du
facial et sorti du canal de Fallope, se loge dans une petite ri-
gole de la face superieure du rocher , se dirige d’abord paralle-
lement au grand nerf petreux , mais bientot s’en ecarte, se porte
plus en dehors , puis , apres avoir traversy un trou qui lui est
propre (entre lestrous ovale ctsphyno-ypineux), aboutit enfin a
Textremity posterieure du ganglion otique. Ce petit nerf petrenx
est , d’apres nous , la racine motriee de ce ganglion , comme le
grand nerf petreux , du moins en partie , est la racine motriee
(1) De quinlo pare nervorum cerebri,, dans Script, nevrol., de Ludwig,
1. 1, p. 238, fig. 1, n°58\
238 ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE
du ganglion sphfino-palatin. Dans son trajet sur la face superieure
du rocher , le rameau que nous decrivons recoit un filet du ra-
meau de Jacobson, filet appele petit nerf petreux superficial par
Arnold (1), et qui , s’accolant a notre petit nerf petreux , se rend
avec lui au ganglion otique. Mais notre nerf pGtreux vient d’un
nerf de mouvement (N. facial); tandis que celui d’ Arnold emane
d’un nerf de sentiment (N. glosso-pharyngien) : il en resulte
qu’en les nSunissant lous deux sous le norm commun de petit nerf
petreux , nous aurions encore affaire a un nerf mixte comme Test
le grand nerf petreux lui-meme : seulement , le premier serait
compose de filets du facial et du glosso-pharyngien , tandis que
le second est forme par des filets du facial et du trijumeau. De
plus , si , pour le ganglion sph6no-palatin , les ramuscules mo-
teurs correspondant it la racine motrice (grand nerf petreux) se
rendent it certains muscles palatins , pour le ganglion otique , le
ramuscule moteur qui correspond a la racine motrice ( petit nerf
p6treux) aboutit au muscle interne du marteau. Ainsi, ce der¬
nier nerf n’arrive point directement a ce muscle , comme le
croyait J.-F. Meckel; il n’y arrive qu’apres avoir traversd un
renflement ganglionnaire decouvert depuis par Arnold, et appele
ganglion otique.
U° Anastomose du ganglion otique avec le facial et I’acous-
tique. — Arnold suppose que ce ganglion communique avec le
facial et l’acoustique, precisement a 1’aide du rameau que je
viens de decrire sous le nom de petit nerf petreux. En effet ,
selon cet anatomiste , ce rameau d6riverait du ganglion otique ,
croiserait l’intumescence gangliforme du facial, pour se porter
en arriere , a travel’s l’orifice interne du canal de Fallope , dans
le conduit auditif interne, ou il s’unirait avec la portion supe-
fieure du nerf acoustique. « De meme, dit Arnold, que d’aprfis
(1) Le raemc anatomiste ddcrit aussi un autre filet du rameau de Ja¬
cobson , qui va s’anastomoser avec le grand nerf piitreux , au-devant de
l’hialus Fallopii.
DD SYSTfcME NERVEUX.
239
les recherches de Tiedemann , il y a des rameaux du ganglion
ophthalmique qui s’anastomosent avec le nerf optique et la rfi-
tine, de meme un filet nerveux cn rapport avec le ganglion otique
s’anastomose avec le nerf acoustique , et se ramifie sans doute
avec lui dans le labyrinthe de l’organe auditif. »
Cette derniere supposition est toute gratuite. Si de Tangle
rentrant form6 par le premier coude du facial , je n’ai vu se de¬
tacher que de petites brides celluleuses , j’ai pu , au contraire,
constater plusieurs fois que le nerf intermediate au facial et a,
l’ acoustique, ayant accompagne ceux-ci depuis leur origine ,
passe ( dans le conduit auditif interne ) de la branche vestibulaire
au facial , s’engage avec ce nerf dans le canal de Fallope, croise
son intumescence gangliforme, et sort par Thiatus Fallopiipour
se continuer avec le petit nerf putreux , qui aboutit au ganglion
otique et amene le muscle interne du marteau. Ainsi , le rameau
que j’appelle petit' nerf petreux ne va point , comme Tavance Ar¬
nold, du ganglion otique au nerf auditif, mais marche precisfi-
ment en sens inverse ; de plus , il parait dfipendre du nerf inter¬
mediaire ou moteur tympanique , et non du facial.
5° Rameau du muscle de I’etrier. — C’est bien a tort que
quelques anatomistes ont ni6 Texistence du muscle de l’etrier et
du rameau nerveux qui le penelre. Celui-ci , detache de la por¬
tion verticale du nerf facial , a peu pres au niveau de la base de
la pyramide , se dirige en avant et un peu en baut a travers un
petit canal qui lui est propre , et se ramifie dans l’epaisseur du
muscle de l’etrier.
6° Corde du lympan. — File provient du nerf facial, au-des-
sus du trou stylo-mastoidien , et parcourt un trajet que chacun
connait. Dans ce trajet , si long et si remarquable , la corde du
tyrnpan se distribue-t-elle a quelques parties de la caisse , con-
tribue-t-elle aux mouvements des osselets de Touie? Caldani,
Langenbeck, BocketHirzel disent avoir suivide ses filets dans
les muscles du marteau ou de l'etrier. Si , chez Tliomme , je n’ai
jamais pu confirmer ces assertions , je dois dire que , sur le che-
240 ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE
val , j’ai vu tres distinctement un filet de la corde du tympan
penfitrer dans un petit faisceau rougeatre et contractile qui n’e-
tait autre chose cjue le muscle anterieur du marteau de quelques
auteurs. Quant a la muqueuse tympanique , aucune division ne
semblait s’y arreter.
La corde du tympan est essentiellement un rameau du facial,
et non une division de la cinquieme paire, comme l’avance
H. Cloquet (loc. cit.). Cependant nous croyons pouvoir aflir-
mer que des fdets' retrogrades de sensibilite, venus du lingual,
concourent a sa formation ; ce qui fait qu’elle represenle un nerf
mixte comme le grand nerf petreux , et qu’elle peut, comme lui,
rendre le facial sensible dis sa sortie du trou stylo-mastoidien.
Ce dernier nerf , encore renferme dans le canal de Fallope ,
communique done a la fois avec la branchc maxiilaire superieure,
a l’aide d’une partie du grand nerf petreux , et avec la brauche
maxdlaire mferieure par l’entremise d’une portion de la corde
du tympan , portion fournie par le lingual : le nerf facial em-
prunte par consequent des fdets de sensibility 4 ces deux bran¬
ches. Quant aux filets moteurs de la corde du tympan , sans ad-
mettre, comme un fait demontre, que quelques uns animent
des muscles de la caisse , nous devons les regarder comme for¬
mant au moins la ratine motrice du ganglion sous-maxillaire , au
m6me titre que le grand nerf petreux reprfisente cede du gan¬
glion sphtiio-palatin , et le petit nerf petreux , cede du ganglion
otique.
7° Anastomose du facial avec le pneumo-gastrique. — Cette
anastomose, mentionnee pour la premiere fois par Comparetli (1) ,
se compose de filets dont les uns nous ont paru provenir du fa¬
cial et se rendre au pneumo-gastrique , tandis que les autres ,
detaches de celui-ci , vont , d’apres Arnold , se distribuer aux
teguments du conduit auditif externe , apres avoir crois6 la por-
(1) De aure internd. Padoue, 1789, p. 109, 133.
DU SYSTlJME NE11VEUX.
241
tion verticale du facial. Ici encore, il s’agirait done d’unrameau
anastomolique , mixte comme le grand , le petit nerf petreux et
la cord'e dutympan.
8° Anastomose du facial avccle glosso-pharyngien. — Au
momentde sortir du iroustylo-mastoi’dien, le nerf facialfournitun
rameau qui, se porlant quelquefois en bas et en dedans, entre
l’apophyse styloi'de et la veine jugulaire interne, s’anastomose
avec le glosso-pharyngien un peu au-dessous du ganglion p6-
treux. M. Cruveilhier (1) a trouve une fois ce rameau tcllement
considerable qu’il semblait former en grande partic le glosso-
pharyngien. L’anastomose dont il s’agit est loin d’avoir lieu tou-
jours de la meme maniere. Daus les cas ou elle s’effectuait, comme
jc viens de l’indiquer, j’ai pu decoder, en partie, de ce nerf, le
rameau qui la constitue , et le poursuivre dans le ventre postfi-
rieur du digastrique ou dans lestylo-pharyngien; mais, le plus
souvent , dans l’epaisseur du premier de ces muscles, on voit une
ansc nerveuse , convcxe en bas , formee par un filet emane di-
rectement du facial , et quiremonte s’unirau glosso-pharyngien.
Cette union est de la plus haute importance a connaitre; car elle
explique, en partie , comme je le prouverai , les fonclions mixtes
dont jouit le glosso-pharyngien au-dessous du ganglion d’An-
dersh.
B. PHYSIO LOGIE.
Influence du nerf facial sur les fonctiom des organes des
sens spcciaux.
Si nous jetons un coup d’ceil general sur les muscles sous-
cutanes de la face, nous voyons que, groupes pour la plu-
part autour des orifices sensoriaux , ils servent & leur dila¬
tation ou h leur constriction. Il en resulle que chaque orifice
sensorial est pourvu d’un petit appareil musculaire exterieur
qui, a une exception pres , est toujours sous la dependance du
(1) Anal, descript., t. IV, p. 9S3. Paris, 1836.
242 ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE
ncrf facial. L’orifice oculaire sc ferme par 1’aclion de 1’orbicu-
laire palpdbral, etse dilate parcelle del’eldvateur de la paupiere
superieure (1). La constriction de l’orifice nasal est confide au
muscle triangulaire ou transversal du nez (Spigel et Albinus),
et sa dilatation au muscle dldvateur commun de 1’aile du nez et
de la ldvre superieure , aidd peut-dtre du pyramidal : c’est le
muscle orbiculaire labial qui resserre l’Orifice buccal que dila-
tent, au contraire : 1° les muscles buccinateurs ou dilatateurs
transvcrses ; 2° les dldvateurs de la levre supdrieure , dldvateurs
communs et propres ; 3° les abaisseurs de la ldvre infdrieure ,
les carrds ; 4° les dldvateurs de la commissure , canin , grand zy-
gomatique, petit zygomatiquc et risorius de Santorini, quand
ces deux derniers existent ; 5° les abaisseurs de la commissure ou
muscles triangulaires. Quant h l’orifice auriculairc , convenons
qu’il est difficile , dans la plupart des animaux , de diviser ses
muscles en constricteurs et en dilatateurs; car c’est seulemcnt
dans quelques oiseaux et dans quelques reptiles qu’il y a , au-
devant de la membrane du tympan , deux espdces de levres sus-
ceptiblesde s’ouvrir etde se fermer, comme s’ouvrent et se fer¬
ment les paupieres devant le globe de' l’teil.
Inddpendamment de ces appareils musculaires exterieurs,
dont la contraction depend des filets directs du nerf facial et du
nerf moteur oculaire commun , nous distinguons a chaque or-
ganc de sens un autre appareil contractile interimr ou profond
qu’animent des filets indirects (2) de ces memos nerfs : c’est
l’iris pour l’organe de la vue , et'le voile du palais pour celui de
l’odorat; ce sont encore le muscle interne du marteau , uni & la
(1) Ce muscle , anim6 par le nerf moteur oculaire commun, pourrait
6trc regard6 , a cause de son action sur l’unc des paupiferes , comme un
muscle de la face.
(2) J’appliquc celte denomination a certains filets du facial cl du mo¬
teur oculaire commun, qui , avanl d’arriver a leur destination , travcr-
sent d’abord un ganglion sympathiquc.
DU SYSTfcME NERVEUX. 243
membrane du tympan, pour l’organe de 1’oui'e, et enfin les ca-
naux excreteurs des glandes salivaires pour l’organe du gout (1).
Les analogies que presentent ces diverses annexes contracliles,
superfxcielles ou profondes, leur mode d’agir relativement a
chaque sens, seront indiques au fur et a mesure que nous etu-
dierons l’influence de la septieme paire sur chaque organe sen¬
sorial : settlement , disons d’avance que , parmi ces annexes , les
unes constituent des moyens de protection , tandis que les autres
regularised et facilitent l’exercice du sens.
1° Influence sur la vue. — ■ Quand le nerf facial est coupe ou
paralyse , la protection de l’ceil , le cours des larmes , la vision ,
se trouvent compromis par suite du defaut d’action du muscle
orbiculaire palpebral. L’occlusion des paupieres devient impos¬
sible , et , dans les paralyses anciennes , 1’inferieure sc renverse
ldgbrement en dehors ; 1’oeil devient plus saillant et plus ouvert
que celui du cold opposd , ce qui se constate chez l’homme aussi
bien que chez les animaux mis en experience ; le degre plus grand
d’ouverlure des paupieres et la sailhe plus considerable du
globe de l’ceil dependent , dans ces cas, des muscles elevateur
de la paupiere superieure , et obliques , dont Faction n’est plus
contre-balanc6e par celle de l’orbiculaire palpebral (2). Eu l’ab-
sence du clignement , les paupieres ne balaient plus avec rapi-
dite la surface de la cornfie , n’entrainent plus les corpuscules
Strangers qui en altferent la transparence , etqui deviennent une
cause incessante d’irritation : aussi l’oeil , sans cesse expose It
l’air et a la lumiere , finit par s’enflammer, quelquefois ineme
la cornee transparente devient opaque. Gh. Bell rapporte un
(1) Un rapprochement physiologique entre l’iris et les canaux sali¬
vaires pourra paraltre force et peut-etre rnfeme choquant : je dois done
avertir que je le maintiens ici surtoul pour rappeler une analogic dans
le mode de distribution nerveuse.
(2) En effet, l’orbiculaire palp6bral paralyse n’oppose plus aucune re¬
sistance a Taction des muscles obliques qui ont 1c pouvoir de porter le
globe oculaire en avant.
1UU ANA.TOMIE ET PHYSIOLOGIE
exemple remarquable de cette derniere alteration. Le plus sou-
vent , nfianmoins , la rotation et l’elevation du globe oculaire ,
open5es par les muscles obliques , garanlisseut en partie cet or-
gane. Le fluide lacrymal , dont la distribution it la surface de
l’ceil est abandonn6e au seul effet de la pesanteur , n’y estplus
repandu cn une couche uniforme ; au contraire , cette couche
liquide est inegale , striee , d’ou un trouble de la vision , amene
par la refraction irreguliere des rayons lumineux qui traversent
des milieux d’inegale epaisseur. De plus , faute de Taction de
certaines fibres de l’orbiculaire, designees sous le nom Ac mus¬
cles dc Horner, les points lacrymaux n’ont plus leur direction
normale : aussi les larmes s’ecoulent-elles surlesjoues. Un ma-
lade, place dansle service deM. Blandin, et affecte d’hemiplfi-
gie faciale , faisait aisement sortir de l’air par les points lacry¬
maux ducotd paralyse , toutes lesfois que la boqchcet l’ouverture
anterieure des narines etant closes , il executait un effort expira-
toire : cette particularity n’existait point anterieuremcnt ii la
paralysie.
Quant ii l’iris , c’est-ii-dire a l’annexe contractile profonde de
l’organe de la vue , je dois seulement rappeler ici qu’il repre-
sente un diaphragme dont 1’ouverture ne permet le passage
qu’aux faisceaux lumineux propres a produire une vision regu-
libre , et qui arrete , absorbe lous les autres ; qu’au grand jour
il sort ii prSvenir les impressions trop 6tendues , trop vives de la
rfitine , et l’eblouissement qui en resulterait , et qu’enfm il
estanimepar des filets indirectsou ganglionnaires du nerf moteur
oculaire commun , qui , lui-meme , fait contractor le muscle
yifivateur de la paupiere superieure.
L’orbiculaire palpebral et l’iris servent done ii la fois a pro-
t6ger l’organe de la vision , et a rendre l’exercice de celle-ci
plus regulier et plus facile. En pr&idant h la contraction de
l’orbiculaire , le facial remplit un role dont l’importance est de¬
montree par les troubles qu’occasionne dans les fonctions de
l’appareil visuel la section ou la paralysie de ce nerf.
DU SYSTfeME NERVEUX.
2A5
2° Influence sur V odor at ctsur les mouvements du voile du ‘pa¬
lais. L’intervention du nerf facial etant supprimee, la faculty olfac-
tive disparate, ou au moins eprouve un affaiblissement tres notable
quel’on doit rapporter a la paralysie des muscles qui entourent
1’orifice anlerieur des fosses nasales. Ch.Bell(l) etM. Diday (2)
ont surtout fixe sur ce point 1’attention des ntedecins et des
physiologistes.
Ch. Bell avance qu’il fit respirer, sans resultat, de l’ammo-
niaque a un homme alteint d’hemiplegie faciale ; le cote para¬
lyse n’en fut point affecte , parce que , selon cet auteur, la va-
peur ne peut arriver dans la partie superieure des fosses nasales
que si la narine est mobile. Ayant fait la nteme experience sur
un chien auquel il avait coup<5 le facial d’un cot6, ce physiolo-
giste observa que , du cbte sain , l’animal eprouva les effets na-
turels de l’irritation de la pituitaire , tandis que les memes effets
n’eurent point lieu quand on approcha le vase de la narine pa¬
ralyse. John Shaw (3) repeta avec succes ces observations et ces
experiences sur rhomme et sur l’ane , en faisant usage du carbo¬
nate d’ammoniaque. Les rfeultats que nous avons obtenus nous-
meme n’ont point ete aussi absolusque ceux de ces experimenta-
teurs : la sensibilile generate dc la pituitaire a eteau moins mise en
jeu, comme l’eternument l’a atteste dans plusieurs experiences.
Mais ce que nousaffirmons, c’est que, dans les cas d’ltemiplegies
faciales bien completes, chez l’liomme, nous n’avons jamais vu les
malades, la narine saine et les yeux etant fefmes, pouvoir discer-
nerletabac , le muse , le camphre, etc., malgre des inspirations
{}) Exposii. du sysl. ml. desnerfs, trad, de Genest. Paris, 1825,
p. 160 et suiv.
(2) Mem. sur les appareils musculaires annexes aux organes des sens ,
dans Gaz. mid., 1838.
(3) On llie effects produced on the human countenance by paralysis of
the different systems of facial nerves, dans Qualerly journal of science,
mars 1822, et dans Journ, de physiol, experim., t. II. p. 86.
246 A.NA.TOMIE ET PHYSIOLOGIE
reitdrees et profondes. «Un fait remarquable, dit ftl. Diday (1) , ob¬
serve par moi a la Salpetriere en 1815, et dans lequel une femme,
affectee d’hemiplegie faciale simple , mais a un degre tres mar-
qufi, avail, du cote malade, perdu simultanement la faculty de
flairer et celle de percevoir les odeurs , m’inspira l’idec d’ajou-
ter, par la voie de Texperimentation , quelques arguments a
l’appuid’une observation deja si probante par elle-meme. Voici
T experience a laquelleje m’arretai : un tube de verred’un dia—
metre assez considerable pour n'entrer qu’a frotlement , fut in-
troduit dans ma narine droitc ; pour annihilerplus completement
encore l’action musculaire qui pouvait s’ exercer malgre moi ,
j’ajoutai, a TelTort de dedans en dehors que produisait cette dila¬
tation , la pression de mes deux mains appliquees de maniere a
ce que Tune d’elles fermat la narine opposee , et que l’autre com-
primat l’aile droite du nez sur le tube , de maniere a prevenir le
passage de Tail* entre cet instrument et la surface interne de la
narine. L’appareil ainsi dispose avait pour but , et reussit en ef-
fet a empecher completement Taction de flairer. L’ouverture du
tube fut alors successivement placee sur deux flacons renfer-
mant, Tun du tabac, l’autre du muse en poudre : aucune
odeur ne fut percue, malgre les mouvements d’inspirations
auxquels je me livrai. » Le tube etant tenu dans une direc¬
tion horizontale , nous avons le plus souvent constate le meme
resultat negatif; au contrairc, le tube etant dirigd vertica-
lement, une sensation olfactive a 6td parfois assez viveinent
percue.
Quoi qu’il en soit, les fails pathologiques observes sur Thomme
ne sauraienl laisser aucun doiite sur l’important concours , dans
Tolfaction , du petit appareil musculaire qui borde Torifice an-
terieur des fosses nasales , et qui est animd par des rameaux du
nerf facial.
Independamment de cette annexe contractile superficielle ,
(l) M6ra. cit.
DU SYSTfcME NERVEUX.
247
l’organe de l’odorat me semble en avoir une autre plus profonde,
le voile du palais , qui , quoique destine assurement a bieu d’au-
tres usages , peut nous defendre , dans certaines circonstances ,
contre le renouvellement d’impressions olfactives d6sagreables ,
iipeupres, pour ainsidire, commel’iris, en resserrant son ouver-
ture, nous protege contre unelumiere d’abordtrop intense. J’es-
saierai maintenant d'6tablir, 1° la realite du r61e que j’assigneau
voile du palais dans l’olfaclion ; 2° de demontrer que plusieurs
de ses muscles se contractent a 1’aide de filets indirecls du fa¬
cial, qui, d’abord , traversent le ganglion spheno-palatin , comme
l’iris semeut par l’entremise de filets du nerf moteur oculaire
commun qui passent 4 travers le ganglion ophthalmique.
Si nous nous observons attentivement au moment ou une
odeur d<Ssagr6able nous impressionne , nous reconnaissons
qu’une forte expiration s’effectue d’abord dans le but d’expulser
l’air odorant , puis que 1’inspiration , au lieu de se faire par les
nariues, a lieu par labouche; alors les muscles peristaphylins
internes et palato-staphylins eleveut le voile du palais , qui , plac6
horizontalement , ferine en arriere les orifices des fosses nasales ,
empeche la circulation de l’air dans leur interieur, et par conse¬
quent previent denouvelles impressions penibles sur la mem¬
brane olfactive.
Quant aux filets nerveux qui , venus du facial , se rendcnt
aux muscles elevateurs indiques , nous avons vu qu’ils partent
du premier coude de ce nerf, et que, formant en par lie le
grand nerf petreux , ils aboutissent au ganglion spheno-pala-
tin , duquel ils Emergent bientot pour se rendre a leur destina¬
tion. Sans parler de l’inspection auatomique , quelques faits pa-
thologiques paraissent confirmer mon sentiment a cet egard. En
effet, 1° M. Montault (1) rapporte une observation d’hemiplegie
faciale recueillie dans le service de M. Bailly , et curieuse en ce
sens qu’il y avait une paralysie concomitante de la luette et d’une
<1) Then inaugurate, 1831, n° 300.
248 ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE
moitid du voile du palais ; 2° j’ai vu moi-meme , et j’ai fait voir
a d’autres personnes un cas pareil dans le service de M. Gho-
mel; 3° M. Diday (1) a note la deviation de la luettc vers le cote
oppose a celui de la face atteint de paralysie , et il ajoute que
M. Cruveilhier l’a egalemcnt constatee deux fois devant lui a la
Salpetrifere. Dans tous ces cas de paralysie du nerf facial , et dans
plusieurs autres observes par M. Seguin (2) , interne distingue
des hopitaux, la luette a lovjours offertune deviation a gauche
si la paralysie etait a droite , et vice versd. Tous ces faits sont
done favorables a notre opinion , et tendent it etablir que des
filets du facial animent certains muscles du voile palatin ;
comme l’immobilite de la pupille , dans les cas de paralysie du
nerf moteur oculaire cominun , atteste que ce nerf preside aux
mouvements de l’iris. Cependant , la deviation de la luette ne
saurait avoir lieu toutes les fois que le facial suspend ses fonc-
tions : on concoit qu’elle ne devra se manifester que si la cause
paralysante siege sur le nerf facial , avant son premier coude
et l’hiatus de Fallope.
M. Debrou (3) fait observer, il est vrai , que la luette est natu-
rellement deviee chez quelques individus, etque, par consequent,
on a pu prendre ces deviations naturelles pour un dtat palholo-
gique. Cette remarquejudicieuse , sans contreclire aucunement
ce qui precede, doit neanmoins ne le faireadmettre qu’avec re¬
serve , et engager les observateurs it noter avec soin l’dtat de la
luette pendant et apres la maladie , afin de savoir si, it ces deux
dpoques, la luette conserveou non la meme direction. Mais.dans
le cas oft cette direction resterait la mSme , il ne faudrait pas
encore trop se presser de conclure contre notre maniere de voir,
puisque , comme nous venons de le dire , la luette ne peut etre
compromise que dans certaines circonstances deja indiqudes (4).
(1) Miim. cit.
(2) Communication vcrbale.
(3) These inaug., 31, aout 1841, p. 21.
(4) Dans la stance du 3 novembre 1842, M. Diday a prtsentd a l’Aca-
DU SYSTfcME NERVEUX.
249
Ayant appliqmS le galvanisme au nerf facial, dans le crane,
M. Debrou (1) a constatfi uue fois des mouvemcnts tres mani¬
festos da voile palatin , tandis que , dans quelques autrcs expe¬
riences , les resultats ont ete negalifs. Sa conclusion est : « que
le nerf facial ne donne aucun mouvement au voile du palais. »
Les resultats negatifsobtenus par M. Debrou sont exacts, et se
sont egalement offerts a mon observation. Mais voici les motifs
qui m’empSchent d’en tirer la meme conclusion : hi plus souvent,
en galvanisant le nerf moteur oculaire coinmun , je n’ai point
vu de contractions dans l’ouverture pupillaire ; d’apres le raison-
nement qui precede , il faudrait en conclure que ce nerf est
(Stranger aux mouvements de l’iris , et pourtant la section , la
paralysie du moteur oculaire commun demontrent positivement
le contraire. Les grands nerfs splanchniques (Slant galvanises ,
l’intestin grille est presque toujours demeure immobile : or, les
filets du facial et du moteur oculaire commun desquels il s’agit,
les grands splanchniques sont dans le mfime cas , c’est-a-dire
qu’ils traversent des ganglions sympathiques avant d’arriver aux
parties contractiles qu’ils font mouvoir ; et il faut savoir que
ccs parties sont bien loin de reagir d’une manibre constante ,
quand on applique le galvanisme a leurs nerfs modifies dans leur
passage a travers des ganglions. Si l’on n’observe pas toujours
des contractions manifestos dans le voile du palais, h la suite de
l’irritation galvanique du facial , on n’est done point autorise h
en induire que ce nerf n’a aucune influence sur les mouvements
du voile.
3° Influence sur I’ouie. — Le petit appareil musculaire, annexS
au pavilion de l’oreille , parait avoir surtout pour usage , chez
d£mic dc mddecine un cas d’hdmiplcgic facialc du cOte gauche, avec d<5-
viation considirablc de la luettc a droite. Celle divialion a disparu gra-
duelleinent avec les symplAines de I'himiplirjie. Cette circonstance ddmontre
done rintervention du facial dans les mouvements du voile du palais.
(1) These cit., p. 22 ct suiv.
ANNAL. MED.-1'SVC. T. I. Mai'S 1843. 17
250
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE
certains animaux, de diriger ce pavilion vers les points d’ou
partent les ondes sonores , et aider ainsi la fonction auditive.
Cependant ce n’est point en tenant sous sa dependance la con¬
traction des muscles de l’oreille externe , que le facial peut agir
sur l’ouie d’une manure bien appreciable. Quant a ceux de l’o¬
reille moyenne , on sait que 1’existence des muscles anterieur et
externe du marteau est problematique aussi bien , par conse¬
quent , que celle des filets nerveux que Caldani , Langenbcck ,
Bock et Hirzel ont cru leur etre envoyds par la corde du tvmpan :
mais , selon nous , il est incontestable que le facial envoie direc-
tement un filet au muscle de 1’etrier , et indircctement un ou
deux autres au muscle interne du marteau. Ces derniers filets
proc6dent du ganglion otique , comme les filets motcurs de I’iris
proviennent du ganglion ophthalmique. Or , puisque le premier
ganglion emprunte sa racine motrice au facial , de memo que le
second tire la sienne du moteur oculaire commun, on peut done
croire, les contractions de l’iris dependant de ce dernier nerf,
que celles du muscle interne du marteau sont soumises indirec-
tement au nerf facial.
Richerand (1) assimilant le role de la membrane du tympan ,
des muscles de 1’etrier et du marteau , h celui de l’iris, consi-
dere ces organes comme des moderateurs des impressions audi-
tives et visuelles.
A l’aide d’ experiences ingdnieuses , Savart (2) a demontrd
que la membrane du tympan , desseebee et recouverte de sable ,
execute, sous 1’influence d’un corps sonore, quand on l’aban-
donne a elle-meme , des mouvements tellement forts que les
grains de sable peuvent etre lances a trois ou quatre centimetres
de hauteur ; tandis que quand le muscle interne du marteau
agit, etque, par consequent, la membrane est tend ue , ilde-
vient difficile de produire des mouvements appreciables dans les
(1) JVouveaux iliments de physiologic , 10' edit., t. II, p. 260.
(2) Journal de physiol, expirim., t. IV, p. 204.
DU SYSTiSME NERYEUX.
251
corpuscules indiques : « de sorte , ajoute-t-il , qu’on serait in-
duit a penser que les usages de ce petit muscle consistent ,
comme ceux de l’iris , a preserver 1’organe des impressions trop
fortes qu’il pourrait recevoir dans certaines circonstances. »
Des lors , dans les cas de paralysie du nerf facial , a son ori-
gine, et par consequent du muscle interne du marteau qu’il
anime par 1’entremise du ganglion otique , il est permis de pres-
sentir que l’on devrait observer une susceptibility anormale de
l’ou'ie , analogue a celle qui survieut du cote de l’organe de la
vue , quand 1'iris est dilate et immobile par suite d’une paralysie
du nerf moteur oculaire commun. Eu effet , M. le professeur
Roux (1) , dans son recit de l’hemiplegie faciale qu’il eprouva
enoctobre 1821 , s’enonce ainsi: « J’ai eprouvfi pendant loute
la duree de la maladie un phenombnefort siugulier : c’etait une
disposition de la membrane du tympan a 6tre douloureusement
6branlee par les sons un peu forts. » Cette particularity, surla-
quelle l’attenlion des observateurs ne s’est point dirigee , a du se
reproduce un certain nombre de fois ; d’ailleurs , elle confirme
pleinement ce qui precede , en meme temps qu’elle r6vele au
moins une partie du role que le facial est appele h remplir dans
l’audition.
Quanta la cords du tympan, qu’a cause de son trajet remar-
quable dans 1’oreille moyenne , il est bien difficile de regarder
comme etrangere a l’ouie , on ne possede aucune donnee satis-
faisaule relativement a son action sur ce sens special. On a sup¬
pose que la corde du tympan , excitee par les vibrations de l’air
contenu dans la caisse, transmeltait cette impression au nerf fa¬
cial dont elle provient, et que celui-ci faisait a son tour enlrer
en contraction le muscle tenseur de la membrane du tympan.
Mais il est impossible de citer la moiudre preuve plausible cl
l’appui de cette hypothese.
Je pense, pour des raisons deja emises, que le nerf interme-
(t) These inaug., de Descot, 1822, n° 233, p. 146.
252 ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE
diaire de Wrisberg constitue un nerf particulier destine aux mus¬
cles de l’oreille movenne. Son origine et surtout son union in¬
time avec le nerf acoustique tendent a me confirmer dans cette
opinion, de laquelle il rdsulterait qu’il faudrait fairc dependre
la lesion precedente de 1’oiiie de ce nerf innomini (1) , et
non du facial proprement dit , comme je l’avais d’abord fait a
dessein.
Quoi qu’il en soit, la surdite, qui parfois coincide avec la para-
lysie de la face , doit etre sans doute attribute a ce que la meme
cause morbide a snspendu ii la fois Taction du nerf acoustique
et celle du nerf facial. Du reste, cette suspension simultanfie de
fonctions s’explique par lcs rapports iinmudiats de ccs nerfs , &
leur origine et dans leur trajet intra-crSnien.
k° Influence stir le gout. — Lcs levres et lcs joues concou-
rentii retenir dans la bouche les corps solides durant le temps
necessaire a leur impression sur le gout. Or, nous savons dejb
que la contraction des muscles de ces parties depend du nerf fa¬
cial, qui, par consequent, devienten quelque sorte un auxiliaire
dela gustation. Aussi, ce nerf nefonctionnant plus, voit-on, pen¬
dant le repas, les aliments sortirpar le cotd paralyse, ou s’accu-
muler entre les arcades dentaires et les joues, ce qui explique
dfija , en partie , pourquoi le cfite correspondant de la langue
<5tant en rapport avec un moins grand nombre de molecules sa-
pides , a pu sembler etre un peu moins sensible aux saveurs que
son cot6 oppose. Mais , de plus , il faut savoir que la commis¬
sure labiale paralysee donne quelquefois ecoulement h une cer-
taine quantile de salive , d’ou resulte un leger dessechement du
rebord de la langue qui correspond au cote de la paralysie , et ,
par consequent , une modification ou une legere perversion du
gout. C’est , sans doute, en se fondant sur quelques observations
d’hemiplegie faciale dans lesquelles la faculty gustative avait paru
(1) Je I’appelle nerf moleitr lympaniqtte.
. DU SYSTEME NERVEUX.
253
modifiee, que Bellingeri (1) avait propose de regarder comme
uu nerf special du gout le rameau du facial appele corde du
tympan.
i ’ai dit qu’independamment de l’appareil musculaire entourant
l’orifice buccal , appareil qui agit aussi dans la prononciation ,
la sputation, la succion , etc., j’adraettaispourl’organe du gout
des annexes contractiles profondes representees par les canaux
excreteurs des glandes salivaires. Ces parties , sous certains
rapports, il est vrai , bien eloignes , sont assimilables al’iris, au
muscle interne du marteau , etc. Quand un corps fortement sa-
pide impressionne la muqueuse gustative, on saitqu’une secre¬
tion salivaire abondante a lieu , afin d’amoindrir l’action trop
stimulante de ce corps , comme a lieu aussi une contraction
protectrice de l’irisou du muscle interne du marteau , pour de-
fendre l’oeil ou l’oreille contre une lumiere ou un son trop in¬
tense. Or, lasalive s’ecoule dans des canaux dont la force con¬
tractile doit s’accroitre en proportion de la quantite de salive
secretee, et, chose digne de remarque ! si l’iris, le muscle interne
du marteau, certains muscles du voile du palais, sont'animes par
des filets du moteur oculaire commun et du facial , qui traversent
d’abord les ganglions ophthalmique , otique et sphdno-palatin ,
de meme les canaux excreteurs de la salive paraissent devoir
aussi leur contractilite a des filets du facial qui traversent les
ganglions sous-maxillaires et parotidiens (2). Le mode de distri¬
bution nerveuse semble done deja dtablir ici quelques ressem-
ces. Puis en considerant que la salive est un liquide essentiel a
(1) De nervis faciei. Quinli el septimi parts nervorum foncliones. Turin,
1818.
(2) Dans les environs du col du condyle de la mSchoire infdrieure, j’ai
rcncontrd quelques renflements ganglionaires , faciles a dislinguer, sur-
tout chez le cheval. Lc facial fournit les ratines matrices , et l’auriculo-
temporal les ratines sensitives de ces ganglions parotidiens, dont les
ramuscules moteurs enlacent le canal de St6non , tandis que leurs ramus-
cules sensitifs plongentdans l’dpaisseur de la parotide.
75U ANATOMIE ET PHYSIOEOGIE
l’exercice et a la protection du sens gustatif, ce n’est peut-fitre
pas pousser les analogies jusqu’a Fabsurde quo d’assirailer dans
certaines Iimites ; et sous certains rapports, les organes qui se-
crfctenl ce liquide, et ceux qui le conduisent a d’autres or¬
ganes qui, comme l’iris , le muscle interne du marteau etla
membrane du tympan , le voile du palais , concourent aussi it
l’exercice et a la protection des sens de la vue , dc l’oui'e et de
l’odorat.
Sans prfitendre que la corde du tympan n’ait point d’autres
usages plus dignes d’int6r6t , nous pensons qu’elle constituc la
racine motrice du ganglion sous-maxillaire au mGme titre
qu’une partie du grand nerf petreux represente la racine mo¬
trice du ganglion sph6no-palatin, etque 1 e petit nerf petreux (1)
represente celle du ganglion otique.
5° Usage des rameaux anaslomotiques du facial avec les
nerfs pneumo-gastrique et glosso-pharyngicn. — Independam-
ment du filet destine au muscle de F 6 trier et des filets indirecls
ou ganglionaires precedents , qui tous sont fournis par le facial
dans Fintfirieurde l’aqueduc de Fallope , il ne faut point oublier
deux rameaux anastomotiques , Fun avec le pneumo-gastrique ,
l’autre avec le glosso-pharyngien. Quel est le but fonctionnel
de ces anastomoses? Le nerf glosso-pharyngien , devenu mixtc
par Fadjonction d’un rameau du facial et par son union avec le
rameau pharyngien du spinal, sedistribue a la muqueuse pharyn-
gienne , a celle des piliers du voile du palais , etc. , tandis que
les filets empruntes au spinal se terminent dans les muscles con-
stricteurs du pharynx , et que ceux venus du facial s’arretent
dans les muscles des piliers , e’est-a-dire glosso-staphylins et
pharyngo-staphylins. II en resulte que le nerf facial anime non
seulement les muscles constricteurs et dilatateurs des ouvertures
(1) J’ai (lit aillcurs que lc filet du facial que je disigne ainsi n’est pas
le meme que celui auquel Arnold applique la denomination de petit nerr
pdtreux.
nasale et buccale , mais encore ceux qui dilatent ou resserrent
1’orifice bucco-pharynge. En effet , les constricteurs transverses
de cet orifice ou les pharyngo-staphylins , ses constricteurs ver-
ticaux ou glosso-staphylins , ses dilatateurs ou palato-staphylins
et peristaphylins internes rccoivent des filets du facial qui leur
parviennent , soit apres s’etre unis au glosso-pharyngien , soit
apres avoir traverse le ganglion de Meckel. Quant aux muscles
peristaphylins externes , ou tenseurs du voile du palais , ils ern-
pruntent leurs filets nerveux au nerf masticateur (1) , et agis-
sent surtout dans la deglutition , tandis que faction des muscles
precedents se -rapporte a la respiration ou aux differents phdno-
menes qui en dependent.
En admeltant que le rameau anastomotique du facial avec le
pneumo-gastrique presente des filets se rendant de ce dernier
a l’oreille cxterne , comme le disent quelques anatomistes , nous
avons neanmoins la certitude que plusieurs vont aussi du facial
au pneumo-gastrique. Seraient-ce la des filets qui ultdrieurement
parviendraient jusqu’au larynx, et le facial se distribuerait-il
done a tous les orifices que fair doit traverser avant d’arriver
aux organes pulmonaires? S’ilen fitait ainsi, la denomination,
d’ailleurs impropre, de nerf respiratoire lui serait applicable
dans un sens beaucoup plus large que ne f entendait Ch. Bell
lui-meme.
A. LONGET.
(1) Ou racine motrice de la cinquieme paire.
256
- MALADIES MENTALES.
PATIIOLOGIE.
MALADIES MENTALES.
DE L’ETAT DESIGNE CHEZ LE5 ALIEnES SOUS LE NOM
DE STUPlDITfi;
PAR M. J. RAII.LARGER,
(SUITE.)
Dans tous les fails que j’ai rapportes, le delire a Ete de nature
cxclusivement triste ; et en s’en tenant a ce caractere principal ,
il est evident qu’ils doivent etre considers comme des exemples
de melancolie.
Gependant il est facile de demontrer que ces faits different ,
sous beaucoup de rapports, de la melancolie ordinaire , et qu’ils
doivent Etre distinguEs comme une variEtE tout-a-fait spEcialc.
La melancolie n’est qu’une forme de la monomanie; et son
caractere le plus gEnEral , e’est le delire partiel.
Le melancolique est avant tout un monomaniaque. Si vous
parvenez a le distraire des idEes qui le preoccupent, qui absor¬
bent toute son attention , vous trouverez son intelligence saine
pour tout ce qui est etranger a son dfilire : il jugera et appre-
ciera les choses comme elles sont. Le mElancolique est , par ses
conceptions delirantes, en partie dans un monde imaginaire,
mais il a conserve beaucoup de rapports avec le monde rdel. Il
sait qu’il est dans un hospice; il reconnait le mddecin, les sur-
veillants , etc. Il n’en est pas ainsi pour les alienEs stupides. Il
STUPIDITE.
257
n’y a pas pour eux deux sortes d’impressions , les unes qu’ils
transforment , les autrcs qu’ils percoivent comme dans l’etat
normal : toutes les impressions extcrnes , comme pour 1’hommc
qui reve , sont autant d’illusions. Ces abends ne peuvent etre
distraits de leur delire; car, en dehors de ce delire, leur intel¬
ligence est suspendue. II y a done entre eux et les mdlancoli-
ques ordinaires des caractdres diffdrentiels tres tranches, et qui
peuvent etre comparts a ceux qui existent entre la vcille et lc
sommeil.
Les symptomes extdrieurs fournissent d’ailleurs d’autres dif-
fdrences qui , quoique secondaires , n’en sont pas moins impor-
tantes. Chez les vdritablcs mclancoliques , alors mcme qu’ils
restent dans un etat complet de mutisme et d’iimnobilitd , la
concentration active de la pensde donne a la physionomie unc
expression particulitre qui ne ressemble point li cello des ma-
ladcs attcinls de stupidite. Les traits , contractes chez les uns,
sont relachds chez les autres. Les mclancoliques opposent l’effort
a ce qu’on veut leur faire faire ; ils sortent quelquefois tout-a-
coup de leur etat d’immobilite pour agir avec toute la puis¬
sance que donne la passion longtemps contenue. Rien de sem-
blable , ou du moins d’aussi tranche , n’a lieu dans la stupidite.
Cependant , malgre ces differences exterieures , il v a des cas
difficiles h juger avant la guerison. Quelques malades, en effet,
sortent momentanement de leur fitat de stupidite, et rccouvrenl
en parlie leur intelligence; ils parlent et agissent, puis retom-
bent bientot dans la stupeur. MW. Aubanel et Thore regardent
meme les rdmittences dont je parlc comme un des caracteres
les plus communs de la stupiditd. Ces alternatives d’action et
d’apathie pourraient faire confondre les alidnes stupides avec
des monomaniaques. Dans l’une des observations que j’ai rap-
portees , la malade a declare qu’elle entrevoyait parfois comme
unc courte lueur du monde reel ; il lui semblait qu’elle allait
sortir de l’etat si pdnible oft elle dtait ; mais elle y retombait
bientot apres. Une autre , dont la stupidite etait portde a un
258 MALADIES MENTALES.
plus haul degre (obs. II), put, un jour, me rendre compte
en partie de ce qu’elle eprouvait. Les jours suivants , il fut im¬
possible de rien obtenir d’elle.
11 y a d’ailleurs quelques milancoliques ordinaires qui offrent
extirieurement les apparences de la stupiditi. Esquirol a rap-
porle robseryalion d’un de ces malades qui passait sa journee
dans une immobiliti complete, et seinblait itranger a tout ce
qui l’entourait : il itait maiutenu dans cet itat par la terreur
que lui inspirait une voix qui le menacait de la mort s’il faisait
le moindrc mouvement.
A part ces cas exceptionnels, la stupidite, quoique le dilire
paraisse de nature exclusivement triste , ne saurait etrc con-
fondue avec la milancolie ordinaire. Elle en dilfere en clfet par
la transformation generate des impressions, par la perte de con¬
science du temps , des lieux , des pcrsonnes , la suspension de la
volonti , et aussi par les symptomes exterieurs.
La stupidite ne peut done, malgre la nature du dilire, etrc
coinplitement assimilie a la milancolie ; mais elle ne me parait
etre le plus souveut que le plus liaut degri d’une variili spi-
ciale de ce genre de folie, variiti qui n’a point iti suffisamment
dicrite , et qui miriterait d’etre distinguie.
Pour faire mieux ressortir les caracteres de l’itat dont je veux
parler, je rappellerai les principaux symptomes des deux formes
de milancolie admises par Esquirol.
« La milancolie avec dilire ou la lypimanie prisente , dit-il ,
dans l’ensemble de ses symptomes , deux differences bien mar-
quies.
» Tanlot les lypimaniaques sont d’une susceptibiliti tres irri¬
table et d’une mobiliti extreme, Tout fait sur eux une impres¬
sion trfes vive : la plus ligere cause produit les plus douloureux
effets , etc.
» Ils sont toujours en mouvement, a la recherche de leurs
ennemis et des causes de leurs souffrances. Ils racontent sans
cesse et a tout venant leurs maux, leurs craintes, leur disespoir.
STUPIDITE.
259
» Tantot la sensibilite , concentree sur un seul objet , semblc
avoir abandonne tous les organes ; le corps est impassible a toute
impression , tandis quo 1’esprit ne s’exerce plus que sur un sujet
unique qui absorbe toute l’attention , et suspend l’exercice dc
toutes les fonctions iutellectuelles. L’immobilit6 du corps, la
fixile des traits de la face , lc silence obstine , trahissent la con¬
tention douloureuse de 1 intelligence et des affections. Ge n’est
pas une douleur qui s’agite, qui se plaint, qui crie, qui pleure;
e’est une douleur qui se tait , qui n’a plus de larmes , qui est
impassible. »
Ces tableaux pleins de veritu se retrouvent chaque jour sous
nos yeux. Mais en dehors de ces deux varietes de la melancolie, il
en est une troisieme qui offre des caracteres non moins tranches.
Les malades que je veux iudiquer ont la figure triste , mais
en meme temps un peu etounee ; leurs traits ue sont point con-
tractes, lour regard est incertain : rien n’iudique chez eux la
contention douloureuse de l’intclligence ; ils semblcnt au con-
traire dans un etat tout passif et sous le poids d’une sorte d’op-
pression des forces.
Cesalienes repondent lentement et bri&vement aux questions
qu’on leur fait ; ils cherchent ce qu’ils ont a dire ; il n’y a point
chez eux de silence obstine. S’ils ne parlent pas, ce n’est point
par suite d’un projet arrfite ou de la fixite d’une idee qui ab¬
sorbe leur attention : e’est par une sorte d’apathie , de paresse ,
d’embarras intellectuel.
Il y a chez ces malades deux choses a distinguer :
Un etat general qui produit la torpeur, l’engourdissement
physique et moral , et une sorte de tristesse sans motif qui fait
qu’ils ont peur sans savoir pourquoi , qu’ils redoutent des mal-
heurs qu’ils ne specifient point , etc. : e’est une melancolie sans
delire , ou , si l’on veut , l’ennui port6 au plus haul degre.
Mais la maladie resle rarement il ce degre. En general , il sur-
vient un trouble dans les sensations qui engendre une foule d’il-
lusions et bientot le delire.
260
MALADIES MENTALES.
Ccs alienes savent ou ils sont ; ils reconnaissent les personnes
qui les cntourent; maisles figures sont cliangdes, les objcts sont
transformes : ils ne voient plus rien comme autrefois.
C’est a ces malades qu’il faut surtout appliquer ce qu’Esquirol
a fait dire a quelques melancoliques compris par lui dans la se-
conde variety qu’il a decrite :
B J’entends, je vois, jc touche, disent plusieurs lypemania-
ques; mais je ne sens pas comme autrefois. Les objets ne vien-
nent pas a moi , et ne s’identifient pas avec mon etre ; un nuage
epais, un voile change la teinte et l’aspect des corps. Les corps
les mieux polis me paraissent hfirisses d’asperites. »
L’espece de melancolie que je viens d’indiquer ne doit point
etre confondue avec celle dans laquelle « l’immobilite du corps ,
la fixite des traits de la face , le silence obstine , trahissent la
contention douloureuse de l’intelligence et des affections. »
Voici d’ailleurs une observation de cette variete de m61an-
colie, dont les caracteres me semblent etre, a un moindrc degre,
It : memes que ceux de la stupidite.
OBSERVATION IIUITIEME.
La femme M. , agee de quarante-quatre ans , de petite taille ,
mais d’une constitution forte , d’un temperament sanguin , est
entree a la Salpetriere le 24 octobre 1842. Quelquesjours apres
son entree , elle essaya de s’etrangler avec un mouchoir. Outre
les traces qu’offrait le cou , les deux conjunctives etaient com-
pletement infiltrees de sang. La malade avait alors ses rbgles.
Cependant la raison revint presque immediatement, et, dans les
premiers jours de novembre, cette femme etait tout-a-fait bien.
Sa famille la fit alors sortir, malgre l’avis du medecin; et son
delire ayant reparu peu de temps apres , elle fut ramenee k la
Salpetriere le 25 novembre. Le lendemain de son entree , etant
STUPIDITii. 261
encore dans ses r&gles , elle fit une nouvelle tentative de stran¬
gulation. G’est alors settlement que je la vis dans 1’etat suivant :
Cette femme est calme; elle reste assise ou debout aupres de
son lit sans s’occuper ; sa physionomie est triste et en me me
temps un peu hebetee , son regard incertain. Quand on 1’inter-
roge, elle repond sans difficultc ; mais ses reponses sont lenles,
breves; elle cherche ce qu’elle veut dire. Depuis le debut du
delire, elle ne peut plus compter les jours, ni les mois. Elle pre¬
tend qu’elle ne peut pas se rctrouvcr, qu’il lui est impossible de
penser ii une chose nette. Elle a la tete lourdc ct fatiguee. Elle
serait bien en peine de dire ce qui l’adlige; elle n’en sait rien
elle-meme. Elle croit avoir fait beaucoup de mal ; mais on ne
peut rien lui faire specifier. Elle a des bourdonnemenls dans les
oreilles ; elle entend dire loute sorte de choses ; elle est comme
ahurie. Les premiers jours , elle voyait des ombres, des figures,
au moment de s’endormir ; maintenant, des qu’elle s’assoupit ,
elle se reveille en sursaut , e teles hallucinations la poursuivent :
elle trouve un cliangement a tout ce qu’elle voit autour d’ellc, etc.
L’appetit est assez bon ; constipation. Pas de chaleur a la peau.
Le pouls bat cent pulsations par minute. (On present les laxa-
tifs; on force la malade a se promener, a assister aux reunions;
On l’encourage au travail.)
Peu de jours apres la cessation des regies, on commenca
l’usagedes bains, en continuant les laxatifs. On amena cette femme
a travailler. Elle allait sensiblement mieux , mais elle etait loin
d’etre completement bien. Elle causait peu , restait h l’ecart , etc.
Le 27 decembre, les rbgles parurent, et coulbrent plus abon-
damment qu’aux epoques precedentes. La malade, surveillee
avec soin, ne manifesta aucune idde de suicide. Son 6 tat ne
s’6tait point aggrav6. Apres la cessation des r&gles, 1’ameliora-
tion fut rapide. M... s’occupe du menage, aide les lilies de
service. Elle cause plus longuement, et aflirme qu’elle est
guerie.
Lc 6 janYier, je l’examinai avec soin , et la trouvai en effet
262 MALADIES MENTALES.
complement raisonnable. Elle me donna sur sa maladie de
nouveaux details que je joins a ceux que j’ai deja rapportes.
Pendant son delire, elle voyait du feu autour d’elle, et bru-
lait sans que cela lui fitde mal; elle sentait des odeurs infectes,
ne trouvait aucun gout a tout ce qu’elle mangeait. Les nuils lui
semblaient si longues qu’elle les supposait d’unc duree double
des nuits ordinaires. Elle entendait comme des voix qui bour-
donnaient autour d’elle, mais sans distinguer ce qu’on disait.
Pendant les premiers jours, elle a cru etrc dans une prison:
elle prenait les femmes pour des hommes deguises (1). Le soil-,
a la tombee de la nuit, les figures lui semblaient elTrayantes; le
matin , au contraire , elle voyait les objets plus nettement. Tout-
a-fait au debut, elle etait persuadee qu’on allait la jeter dans des
cliaudieres d’eau bouillaute : elle entendait le bruit de l’eau en
ebullition , et celui qu’on faisait en mettant le cbarbon dans les
fourneaux. Quant aux causes qui l’ont portee aux deux tenta-
tives de suicide qu’elle a faites, c’est tout le bouleversement qui
avait lieu autour d’elle , et dont elle croyait etre la cause : les tins
disaient qu’ils avaient mal a la Ute, les anlrcs qu’ils elaicnt
cnrhumes; et comme elle etait Y auteur de tout cela, il fallait
mieux mourir.
Cette femme etait assurement melancolique; mais il est im¬
possible de rattacher cctte forme de mfilancolie a celle dans la-
quelle les malades « sont mobiles , irritables , toujours en mou-
vement a la recherche de leurs ennemis , et racontent a tout ve-
nant leursmaux, leurs craintes, leur desespoir. » Il estegalement
impossible de la comparer a la seconde variety de melancolie
indiquee par Esquirol, et dans laquelle « l’immobilite du corps,
la fixite des traits de la face, le silence obstine, trahissent la con¬
tention douloureuse de l’intelligence et des affections, etc. »
Les symptomes qui dominant ici, ce sont l’embarras des ideest
(1) C’est la chez les femmes ali6n£es une illusion tres frequenteet
qu’on rctrouvc surtout tres souvent dans la folie chronique.
STUPIDITY.
les illusions , les hallucinations , une sorte de fatigue dc tfite , ou
1116m e, pour me scrvir de l’expression de cette femme qui caract6-
rise bien son 6tat , une sorte A’ahurissement ; puis , en dehors de
ces symptomes, 1’apathie, l’immobilite, undtat general depres¬
sion qui fait qu’elle ne s’agitc pas , qu’elle no crie pas , qu’elle
passe sa journee sans dire un mot, qu’elle r6pond a peine aux
questions qu’on lui fail.
Ces symptomes ressembleiit beaucoup a ceux de la stupiditd,
dont ils lie sont qu’un diminutif. Ce que la malade raconte
apres sa guerison , offre surtout la plus grande analogic avec cc
que disent les aliGnes stupides apres que la stupeur a ccsse. 11
suffira , pour s’en convaincre , dc comparer les fails.
II y aurait done trois sortes de melancoliques :
1° Ceux qui sont mobiles , irritables , et qui vont raconter ii
tout venant leurs maux , leurs craintes , leur desespoir, etc. ;
2° Ceux qui, par suite d’idees fixes parfaitement d6terminees,
gardent un silence obstinfi , et chcz lesquels tout indique l’ac-
tivite intericure de la pensee et la contention douloureuse de
l’intelligence;
3° Les melancoliques immobiles, inertes, mais parapathie, par
suite d’enibarras intellectuel et d’oppression des forces. Ceux-ci
rdpondent, mais lentement, avec peine'; il faut les exciter; ils
clierchent leurs idees, repetent les questions qu’on leur fait,
comme pour les mieux comprendre; enfin , ils out des illusions
nombreuses.
Les malades appartenant aux deux premieres varietes , soit
qu’ils parlenl et s’agitent , soit qu’ils se taisent et reslent immo-
biles , sont dans un 6tat aclif. Les derniers sont , au contraire ,
dans un etat tout passif.
C’cst cette variete de la melancolie , qu’on pourrait appeler
passive, avec stupeur, avec embarras intellectuel, qui parait 6tre
comme un premier degr6 de beaucoup de cas de stupidite. Chez
les stupides , il y a aussi torpeur, apathie , engourdissement , op¬
pression des forces , mais ces symptomes sont plus prononces ;
264 MALADIES MENTALES.
les objets exterieurs sont aussi transformes, mais d’une maniere
plus complete ; 1’ intelligence est plus embarrassee, et les malades
perdent la conscience des temps, des lieux, des personnes, etc.
La stupidity est a la melancolie avec stupeur ce que la manie
tres aigue est 5 l’excitation maniaque. Dans la manie tres aigue, le
malade n’a plus conscience de ce qui se passe autour de lui ,
il ne reconnait plus personne , toutes ses impressions sont trans-
formees , l'in coherence des idees est complete , l’agitation ex-
trfime , etc. Dans la simple excitation maniaque , il y a aussi de
l’incoherence , des illusions des sens , de F agitation , mais on
peut fixer plus ou moins longtemps Fattcntion du malade qui
sait ou il est et reconnait souvent les personnes qui l’entourent.
Ce malade , s’il transforme quelques unes des impressions qu’il
recoit , en percoit beaucoup comme dans l’etat normal , etc. Ces
deux etats ne sont que deux degres differenls de la meme ma-
ladie, et on arrive graduellement de Fun 2i l’autre par des
nuances presque insensibles.
Il en est tres souvent de meme de la stupidite et de la varied
de melancolie dont j’ai parl6; l’une ne semble etre que l’exage-
ration de l’autre.
Les observations de stupidite analogues a celles que j’ai rap-
portees me paraitraient done devoir etre separees de la melan¬
colie ordinaire pour former une variele tout-a-fait speciale de
ce genre de folie.
Je ne pretends, d’ailleurs, en aucune maniere, etendre cette
opinion a tous les faits , mais je la crois applicable au plus grand
nombre.
J’ai dit plus haut comment M. Etoc, s’attachant surtout chez
les alienes stupides h la supension et a l’embarras des idfies
produits par l’cedeme du cerveau , n’avait vu dans la stupidite
qu’une complication de la folie , qu’un accident qui pouvait s’a-
j outer a cette maladie comme a toute autre.
Cette manifere d’envisager la stupidity ne me parait point ap¬
plicable aux cas que j’ai citfo.
STUPIDITY. 265
L’intelligence n’a <5t6 suspendue chez aucun des alienes dont
j’ai rapporte les observations.
Tous ces malades , malgre l’embarras des idfies , avaient un
dfilire interieur dont ils onl pu rendre compte apres leur gue-
rison. Ce delire avait meme des caracteres particuliers qui se
sont retrouves dans tous les cas. Iletait de nature exclusivement
triste , entrelenu par des illusions et des hallucinations et sou-
vent accompagne d’idees de suicide. Les malades etaient , en
outre, dans un 6tat tout special. Ils avaient perdu la conscience
du temps, des lieux, des pcrsonnes, et ils vivaient dans un
monde imaginable.
Ce ddlire et l’etat intellectuel qui l’accompagne ne precede
pas la stupidite , il se produit avec elle , il parait etre le resultat
du trouble des sensations. Les abends stupides , comme l’a tres
bien dit HI. Etoc , ne voient plus les objets qu’a travers un voile ;
mais de lit naissent bientot des illusions nombreuses qui en-
gendrent elles-memes les conceptions dfilir antes les plus bizarres.
Il n’ y a done pas seulement embarras de l’intelligence chez
les alienes stupides , mais encore production d’un delire parti-
culier. 11 y a done plus qu’une simple complication , et je ne
saurais pour tous ces faits admettre 1’opinion de M. Etoc.
Quant it l’opinion de Georget, qui fait dela stupidite un genre
particular de folie , caractirise par l’absence de la manifestation
de la pens6e , il est Evident qu’elle ne saurait s’appliquer non
plus aux fails que j’ai rapport&>. Outre que je pense avec M. Etoc
que l’absence de la manifestation de la pensee ne saurait sufTirc
pour caracteriser un genre particular de folie , je n’ai vu chez
les abends stupides que j’ai rencontres, que des melancoliques
avec des symptomes speciaux.
La stupidite , dans beaucoup de cas , ne me parait done etre
ni une simple complication de la folie qui survient indifterem-
ment dans tous les genres de folie , ni un genre particulier de
delire; e’est pour moi le plus liaut degre d’une varifite tout-a-fait
speciale de la m61aucolie.
annal- MED.-rsYc. i. Mars 1843. 18
266 maladies Mentales.
Maintenant Convient-il de conserver la denomination de stu¬
pidity pour designer des malades qui ont un d61ire interieur;
chez lesquels la pens6e ne cesse point d’etre active, et qui
apres leur guerison peuvent rendre compte des idees qui les
occupaient ?
ML Parchappe, dans son dernier ouvrage , appelle stupidity la
demence au dernier degr6 (1). Dans toutes les observations qu’il
rapporte , l’intelligence des malades , apres un temps variable ,
s’etait compietement eteinte. C’est , en effet , la seule acception
qu’on puisse donner au mot stupidite , qui signifie alors l’aboli-
tion , la destruction incurable de l’intelligence.
M. Chambeyron, dans sa traduction d’Hoffbauer, ddsigne
aussi sous le nom de stupides les malades en demence.
11 est evident qu’on ne s’entendra bientot plus sur la signifi¬
cation du mot stupidity chez les aliens , si on continue ii l’ap-
pliquer & des 6tats si compietement difT4rents.
II serait done preferable de rappeler par un mot la nature du
delire des malades et l’etat special dans lequel ils se trouvent.
Ce qui caracterise surtout cet etat , c’est : 1° le d61ire meian-
colique; 2° l’embarras intellectuel ; 3° la transformation des im¬
pressions externes; 4° l’inertie.
Les denominations de meiancolie passive, avec stupeur , avec
embarras intellectuel , me paraitraient convenir pour designer
tous les cas analogues a ceux que j’ai cites dans ce travail ; on
devrait , d’ailleurs , dans cette variety de meiancolie , distinguer
plusieurs degr6s , dont le plus 61eve , caracterise par la trans¬
formation g6n4rale des impressions , par l’existence du malade
dans un monde imaginaire , par la suspension de la sensibilite ,
constitue veritableraent un 6tat special , comme l’extase , la ca-
talepsie , etc.
Mais ces denominations de meiancolie passive , avec stupeur ,
avec embarras intellectuel, pourraient-elles s’appliquer ii tous
(1) Traili thiorique el pratique de la folie.
STUPIDltE.
26 1
les cas? N’y a-t-il pas des raalades dont l’intelligence est com-
plclement suspendue , comma I'oht pense Georget et M. Etoc et
surtout M. Ferrus ? Enfin le delire intdrieur dcs aliehes stupides
est-il toujours de nature triste? 11 est evident que les faits qtie
j’ai cites , rdunis meme a quelques autres que je possede , sont
trop peu nombreux pour me perinettre de trancher les questions
que je viens de poser.
Gependant je crois devoir, comme complement de ce travail ,
examiner jusqu’h quel point les faits citds par Georget et par
M. Etoc peuvent infirmer ceux que j’ai moi-meme observes.
1° Observations de Georget et de M. Etoc tendant
A PROUVER QDE L’INTELLIGENCE PEUT fiTRE SUSPENDUE
CHEZ LES ALlENES STUPIDES.
Ces observations sont au notnbre de trois ; je citerai un ex¬
trait de Chacune , en reproduisant textuellement tout ce qui a
rapport & l’dtat intellectuel des malades pendant la durde de la
stupidity.
OBSERVATION PREMliiRE (Georget).
Fille de tfente-six ails. Symptomes de stupidity au plus haut
degre pendant trois tnois. Guerison. Void Commeht Georget ,
d’apr&s les renseignements qu’il obtint , decrit l’dtat intellectuel
de la malade :
« Elle ne pensait a rien ; quand on Idl parlait , elle tte rete-
nait que le premier mot de la phrase , et rt’avait pas la force de
repondre. Elle n’avait pas send la douleur quand on lui tnit uil
sdtOh. i!
OBSERVATION DEUX1EME ( M. Etoc).
Femme de vingt-six ans. Symptomes de stupiditd , prdcddds
de maiile. Cessation de la stupidity aprds dix mois. Persistancd
du delire.
MALADIES MENTALES.
2t58
(■ La malade, dit M. Etoc, ne put qu’imparfaitement reudre
compte de son etat anterieur. EHe se borne a dire qu’elle ne
pensait a rien , qu’elle ne desirait rien , et reconnaissait confuse-
ment ce qui se passait autour d’elle. »>
OBSERVATION TROISIfeME ( communiquee a ftl. Etoc par
M. Lelut ).
Jeune liomme de seize ans. Symptomes de stupidite avcc des
remissions pendant plusieurs.mois.
« Ce malade etait convalescent lorsque j’entrai a Bicetre , dit
M. Etoc; je regrette dc ne pas l’avoir interroge sur ce qu’il
ressentait pendant son etat de stupidite. Void unc circonstancc
qui pourra servir a remplir cette lacune. Un jour que M. Fer-
rus lui rcfusait la permission de se promener dans les cours
libres de 1’hospice, Ie malade fit ce singulier raisonnement que
je ne manquai pas de noter : Yous me rendez la raison, et vous
ne voulez pas que je m’en serve ; autant valait ne pas me guerir.
J’etais plus heureux , je ne desirais rien ; j’etais comme une
machine. »
De ces trois faits , les deux derniers sont tres incomplets. La
seconde malade restee alienee n’a pu, dit M. Etoc, rendre
qu’imparfaitement compte de son etat. Le troisieme n’a pas 6te
interroge apres sa guerison. C’est par une phrase qu’il a dite par
hasard qu’on a connu son etat intellectuel pendant la durSe de
la stupidite. Reste done la premiere observation , qui , quoique
plus positive , laisse encore beaucoup a desirer. La malade , dit
Georget , ne pensait & rien. Mais lui a-t-ou demande si elle sa-
vait oit elle etait , si elle voyait les personnes qui l’entouraient ,
et comment elle les voyait? N’avait-elle sur tout cela aucune
idee vraie ou fausse? Dire qu’elle ne pensait a rien ne me pa-
rait pas suffire , et d’autres details seraient ndeessaires.
Les faits cit6s par Georget et par M. Etoc sont done trop peu
nombreux et trop incomplets pour prouver que l’intelligence
peut etre suspend ue chez les alifines stupides.
sruPiDiTii.
269
Ce serait d’ailleurs une erreur de croire que l’inlelligence
est suspendue parce que le malade declare aprfes sa guerison
qu’il ne pensait a rien. Gela , dans quelques cas, pourrail tout
au plus prouver que le convalescent a perdu complement le
souvenir des idees qui l’ont occupe. Ne sait-on pas que beau-
coup de personnes ne conservent aucun souvenir de leurs reves;
n’en est-il pas ainsi pour les somnambules ; ne voit-on pas meme,
dans quelques cas exceptionnels , des alienes qui ont oublie tout
ce qu’ils ont fait pendant l’acces? Pourquoi n’en serait-il pas dc
meine chez les alienes stupides? L’observation suivante prou-
vcra que la supposition que je fais est vraie au moins dans quel-
qucs cas.
OBSERVATION NEUVlfcME.
DtSlire mdiancolique , embarras intelleclucl , apparcnces rlostupiditu. — Plus lard
agitalion aulomalique. — Guerison apres cinq semaincs.
La femme C. , ag6e de quarante-huit ans, journalise , est
entire h la Salpetriere le 17 mai 18&2, dans le service dc
M. Mitivi6 : voici les renseignements donnes par la famille sur
les causes et le commencement du d&ire.
Le ti mai, on a vole a la malade sa chaine d’or et ses bou-
cles d’oreilles. Celte perte, qui pour elle 'fitait considerable,
l’aflligea beaucoup. Depuis lors elle est devenue triste , et parle
souvent du malheur qui lui est arrive.
Le 3 juin , elle revient des champs au milieu de la journee. Elle
avait 6le obligee de cesser son travail a cause d’une cephalalgie
tres forte. On s’apercut presque aussitot que les idees etaient
peu suivies , et une saignee fut imm&liatement pratiquee. Le len-
demain C. . . est plus triste , silencieuse , abattue. On la conduit
a l’Hotel-Dieu. Elle est saignee de nouveau. Apres quelques
jours , on est oblige de l’envoyer a la Salpetriere , parce qu'elle
troublait le repos des autres malades.
A son entire dans le service de M. Mitivie, elle offre les
symptomes suivants :
MALADIES MENTALES.
270
, La face est pale, les yeux fixes, la physionomie etonnee. C...
est immobile ; elle ne repond a aucune question ; quand on
l’iuterroge , elle remue les levres et marmotte des mots dont il
est impossible de rien saisir. A force d’instances , en la stimu¬
lant vivement, on obtient quelque monosyllabe dit a voix si
basse qu’on l’entend a peine. La malade parait comprendrc
quelques lines des questions qu’on lui fait. Elle montre sa langue
et marche quand on l’y engage. Sa demarche est lente, mal as¬
sume , et denote une faiblesse assez grande.
La langue est sfcche, rapeuse, la peau chaude , le pouls a 110.
Constipation ; insomnie. La malade a ses regies. ( Orge miellee ,
lavements laxatifs.)
Le 19, les rfcgles ont cess<5; les symptomes sont les meuies.
Je parviens a saisir quelques uns des mots que la malade mar¬
motte; elle dit qu’elle est morle, que son corps a ete coupe en
deux, qn’elle n’a plus de tele. Pendant la nuit, elle voulait sor-
tir de son lit ; on a ete oblige de la faire recoucher plusieurs fois.
Mfime etat de la langue , Ja fifcvre persiste.
Le 21 , il est survenu une sorte d’agitation comme automa-
tique. C... ramasse les couvertures de son lit; elle va et vient,
sans savoir ce qu’elle fait; ses yeux sont largement ouverts , sa
physionomie hebetee ; on ne peut obtenir aucune reponse ; la
malade repete quelquefois le commencement de la question
qu’on lui fait , mais elle ne va pas au-dela.
Le 22, la langue est humide , la fievre a cesse. On est parvenu
h faire boire un peu de lait.
Le 25, la malade a dormi trhs longtemps. Il y a aujour-
d’hui beaucoup plus de calme ; d’ailleurs , memes symptomes
de stupeur, meme 6tat de mutisme, constipation. (Orge miellee,
calomel, bains.)
Le 27 , j’obtiens quelques mots de la malade, et j’apprends
qu’elle croit 6tre en prison.
Le29,C... commence a repondre , mais tres lentement ,
tres laconiquement. Elle garde le silence ppuy le plus grand
STUPIDITE. 271
nombre des questions; ses yeux sont toujours largement ou-
verts , le regard incertain ou fixe.
Le 6 juillet, elle est tres apathique; elle passe sa journee
assise a la meme place; quand on l’interroge, elle remue les
levres , mais elle n’entend rien ; elle ne sait pas ou elle est , elle
al’airetonne; somnolence presque continuelle. On est parvenu
a la faire un peu travailler.
28 juillet, elleest completement raisonnable depuis huitjours ;
elle repond aux questions qu’on lui fait; mange et dort bien;
elle travaille toute la journfie.
Sortie guerie le 6 aout 1842.
J’ai interroge cette femme avec soin avantsa sortie, et je n’ai
presque rien pu en obtenir ; non qu’elle ne mit beaucoup de
bonne volonte it me donner des details, mais parce qu’elle
n’avait rien h me dire. Pendant sa maladie , elle ne pensait a
rien , elle 6tait comme imbecile ; elle avait comme un bourdon
dans la tfite ; elle ne pouvait pas parler ; $a la tenait dans la gorge ;
elle n’entendait pas ce qu’on lui disait, excepte dans les derniers
temps ; elle croyait etre en prison ; il lui semblait que tout le
monde se moquait d’elle et qu’on crachait sur elle comme si
elle avait 6t6 une voleuse (1).
Assurement il y a loin de cette malade h quelques autres, qui
m’ont donne sur leur etal anterieur des details si precis, si com-
plets. Si memeje m’en fitais tenu a ce qu’elle m’a dit d’abord,
j’aurais pu croire que son intelligence avait reellement ete sus-
pendue. Mais qu’on se rappelle ce que j’avais surpris un jour
pendant qu’elle 6tait encore dans la stupeur ; ces idees , qu’elle
etait morte , que son corps avait 6te coupe en deux , qu’elle n’a¬
vait plus de tele. De tout cela la malade n’eu gardait aucun sou¬
venir , et ne m’eiit-elle pas dit les quelques phrases qui terni-
nent l’observation , que je n’en aurais pas moins eu la certitude
qu’il avait exists un delire m61ancolique. De ce qu’une con-
(1) Je crois devoir prfivenir, quant au diagnostic de la maladie de gette
272 MALADIES MENTALES.
valescente declare qu’clle ne pensait a rien pendant sa maladie
il ne faudrait done pas conclure que son intelligence etait sus-
pendue.
Ainsi, outre que les fails sur lesquels on s’est appuye pour
admettre la suspension de l’intelligence chez les alienes stupides
ne sont ni assez nombreux ni assez complets , cette prfitcnduc
suspension des facultespeut, dans quelques cas , s’expliquer par
l’oubli de ce qui s’est passe dans l’acces.
Il me restc a examiner jusqu’a quel point les observations de
Georget et de M. Etoc prouventque le delire interieur des alienes
stupides n’est pas toujours uniforme et de nature triste , comme
dans les observations que j’ai citees.
femme, l’objection qu’on pourrait faire qu’elle n’Atait point dans un 6 tat
de stupidity , et cela a cause de l’agitation survenuc pendant quelques
jours , et qui n’est point en effet un symplOme ordinaire.
M. Etoc a ci 16 un fait scmblable.
« Quelqucfois , dit cet auteur, la malade s’ agile , inarclie vile, sans but,
sans motif; elle va devant cilc; on dirait qu’elle se meut pour se mou-
voir, par instinct , sans la participation de l’inteliigencc. Peut-etre ce-
pendant cette agitation est-eile dcterrnince par des hallucinations. Si on
lui parle , elle rdpond lentement : Oui... non... je ne sais pas... Ou done
que je suis... Je veux mourir...
Ainsi voila , d’apres M. Etoc , unc malade slupidc qui s’agite , marche
vite , rdpond quand on 1’interroge. L’agitation peut done se rencontrer
chez ces malades ; mais cette agitation a un caractere particulier tres
bien d6crit par M. Etoc. Il semble en effet que l’aliinfi se meuve sans
but , sans motif, par instinct, sans la participation de l’intelligence. On
dirait des mouvements automatiques.
M. Etoc a vu aussi les symptdmes fdbriles qui ont marque les pre¬
miers jours de la maladie de la femme C .. Dans son observation hui-
tieme , on nota a l’entrde tous les signes d’une affection typho'ide.
J’insiste sur ces points , parce que le premier fait a prouver dans ce
travail, e’est que les malades que j’ai observes sont bien des alifinds stu¬
pides , tcls que Georget et M. Etoc les ont dicrits , et j’ai insists longue-
ment sur la description des sympldmes pour prdvenir toute objection a
cet dgard.
STUP1DIT1!.
273
2° Observations de Georget et de M. Etoc, pouvant ser-
VIR A DETERMINER EA NATURE DU DELIRE CHEZ LES ALIEnES
STUPIDES.
Ces observations sont an nombrc de quatre. J’en rapporterai
aussi un extrait dans lequel je citerai textuellement tout ce qui
a rapport a la nature du delire.
OBSERVATION premiEre ( Georget ).
Jeune fille de vingt-deux ans , tombee dans la stupidity a la
suite d’une Emotion morale tres vive. Kile rendit compte de son
etat, apres sa guerison, de la manure suivante :
Elle dit qu’elle entendait bien les questions qu’on lui adres-
sait , mais que ses idees venaient en si grand nornbre et si confu-
s<5ment , qu’il lui dtait impossible d’en rendre aucune.
observation deuxiEme (M. Etoc).
Mademoiselle N..., agee de vingt-quatre ans, devient alienee
en apprenant qu’un mariage vivement desir6 etait rompu sans
retour. Des le debut , elle brise ses meubles , dechire ses vete-
ments. « Elle n’est pas faite pour qu’un homrne se joue d’elle ;
elle est homme aussi , elle saura bien le prouver. . . » Cette idee
domine tellement dans son esprit qu’elle imite la demarche et
prend les vetements de son nouveau sexe.
Apres trois mois , elle tombe dans la stupidite , et gueril au
bout d’un mois envirou. Interrogfie sur ce qu’elle avait eprouve
pendant sa maladie, elle dit a M. Etoc « qu’elle avait con fuse-
men t la conscience de son elat , qu’elle n’en ressentait point de
peine et ne songeait point a en sortir. Elle ne souffrait nulle
part. Quand on lui piquait les bras et les jambes, elle eprouvait
une legere douleur analogue au chatouillemeut ; elle n’avait pas
l’idfie de les retirer ; elle croyait encore 6tre homme , mais elle
n’y attachait pas d’importance. »
274
MALADIES MENTALFS.
OBSERVATION TROISltME (M. Etoc).
LafilleG..., domestique, devient alifenee a vingt-sept ans.
Void comment M. Etoc decrit Ie debut du dfilire : « La malade passe
subitement de la gaiete la plus vive a la tristesse la plus sombre ;
danse, rit, pleure et chante sans motif, dfichire ses vetements
'pour s’cimuser. Au bout de quelques jours d’agitation le calme
revient; elle entend des voix confuses qui lui parlent; clle veut
mourir, elle se tuera. » Bientot elle entre ii la Salpetriere avec
des symptomcs de stupidite.
« Si on lui parle, ajoute M. Etoc, elle repond lentement
oui. . . , non. . . , je ne sais pas. . . , ou done que je suis. ..,je veax
mourir... »
Peu de temps apres, la malade fait une chute sur le visage
dans un escalier. La levre superieure est divisee dans toute son
epaisseur. M. Etoc soupconne qu’il y a eu une tentative de sui¬
cide. Quelque temps apres la malade meurt dans le marasme.
OBSERVATION QUATRIEME ( M. EtOC ).
(J’airapportfe cette observation 4 la suite de celles quej’aimoi-
merne recueillies , parce qu’elle offre avec elles la plus grande
analogie ; e’est la malade qui , au milieu d’une infirmerie , se
croyait dans un desert ou aux gal feres, et voyait autour d’elle des
voitures chargees de cercueils. )
De ces quatre observations, les deux derniferes confirment
completement celles qui me sont propres. Dans ces deux cas le
delire fetait de nature triste, et de plus l’une des maladesau moins
avait des idees de suicide.
Le premier de ccs fails ne peut en aucune manifere servir a
eclairer la question , et sous ce rapport il est ton Ga -fait nul. 11
venait a l’esprit de la malade un trfes grand nombre d’idfees, mais
de quelle nature fetaient ces idees l Georget ne le dit pas.
STDPIDIT13.
275
Reste done la deuxieme observation : celle-ci n’est pas bean-
coup plus positive. La malade qui croyait avoir change de sexe
avant de tomber dans la stupidite a garde cette idee ; elle croyait
encore etre homme, mais elle n’y attachait pas d’importance.
Voila tout ce qu’on a su sur la nature de son dfilire , elle n’a pas
donne d’autres details ; n’avait-elle que cette idee ou bien lui en
vcnait-il d’autres al’esprit? On ne sait rien a cet 6gard. Ge fait,
d’ailleurs unique, ne saurait prouver que le delire des alienes-
stupides n’est pas constamment de nature triste. Je ne pretends
assurement pas qu’il n’y ait pas d’ exceptions a cet egard , mais
je dis que les faits cites par Georget et par M. Etoc ne demon-
trent point jusqu’h present que ces exceptions aient lieu.
Une seule observation de stupidite est citee dans les Lecons
de M. Ferrus inserees dans la Gazette des hdpilaux , et cette
observation , quoique manquant de details , vient confirmer ce
que j’ai dit de la nature du delire.
« II ya quelques annees un negotiant probe et laborieux, avant
eprouve des pertes commerciales accablantes , resol ut de ne pas
survivre It sa ruine et se precipita dans la Seine , mais il fut se-
couru it temps et conduit a Bicelre. II y arriva dans un etat de
stupidite la plus complete qui ceda trois mois aprbs it l’emploi
des toniques , etc. »
Le passage suivant des Lecons de M. Ferrus , sur l’dtiologie de
la stupidity , vient encore d’une maniere singulifire a l’appui de
1’opinion que j’ai einise plus haut sur la nature du delire des
ali£nes stupides :
« L’importance des Emotions vives, brusques et surtout
tristes et ejfrayantes dans la production de la stupidity , est si
remarquable qu’elle a etfi generalement comprise par tous les
artistes qui , voulant representer la douleur, lui ont donnfi l’at-
titude de la stupidit6, et comme l’a dit Montaigne : « Voila pour-
» quoi les poetes feignent cette miserable mfere , NioM , ayant
» perdu premierement sept fils et puis de suite autant de lilies ,
surchargee de per tea ,, avoir ete transformee en rocher pour
276 MALADIES MENTALES.
» exprimer cette monie , muette et sourde stupiditd qui nous
» transit lorsque les accidents nous accablent , surpassant notre
» portee. »
Pour juger definitivement cette question de l’uniformite du
delire chez les alienes stupides , il reste desormais ii dtudier les
cas oil la stupiditd , au lieu d’etre primitive , est precedee de
monomanie ou de manie. II serait intcressant de rechercher si ce
delire reste le meme , s’il est seulement modifie par la compres¬
sion cdrebrale , ou bien s’il change de nature et s’il devient con-
stammcnt triste. Les malades perdent-ils la conscience du temps,
des lieux, des personnes, etc.? C’est la un point tres important,
car il s’agit de decider si l’etat designe sous le nom de stupi¬
dite est toujours le meme, quant h la nature du delire.
L’observation de chaque jour nous montre des malades avec
des alternatives d’excitation maniaque et d’abattement , passant
de la manie a la melancolie, et dont le delire change complete-
ment de nature. Je ne puis mieux faire que de rappeler la ma-
niere dont un aliene , gueri par Willis , decrivait lui-meme le
changement brusque qui s’operait en lui.
« J’attendais toujours avec impatience , dit le maladc , l’acces
d’agitation , qui durait dix h douze jours , plus ou moins , parce
que je jouissais pendant toute sa duree d’une sorte de beatitude;
tout me semblait facile , aucun obstacle nc m’arretait en theorie
ni meme en rdalitd; ma memoire acquerait tout-a-coup une
perfection singuliere , etc. , etc. »
« Mais , ajoute-t-il plus loin , si ce premier genre d’illusions me
rendait heureux, je n’en 6tais que plus a plaindre dans l’etat
d’abattement qui le suivait toujours et qui durait a peu prfcs au-
tant. Je me reprochais toutes mes actions passees et jusqu’a mes
idees mCme. J’etais timide, honteux, pusillanime, incapable
d’actions , soit au physique , soit au moral. Le passage de l’un
de ces etats a l’autre se faisait brusquement, sans aucune tran¬
sition et presque toujours pendant le sommeil. »
Une des observations de M. Ltoc, que j’ai citee plus haul ,
STUPIDITE.
277
prouve qu’il peut en etre ainsi quand la stupidite succede a la
manie. La malade , au debut du delire , « passe subitement , dit
W. Etoc, de la gaietd. la plus vive a la tristesse la plus sombre,
danse, rit, pleure et chante sans motif, ddchire ses vetemenls
pour s’amuser ; » bientot apres elle tombe dans la stupidity. Le
delire est alors devenu melancolique , on entend dire a la ma¬
lade qu’elle veut mourir... qu’elle se tuera.
J’ai dans mon service une femme itgee de soixante-dix ans,
qui est depuis plus de quiuze ans a la Salpetriere et qui passe
alternativement de la manie a la stupidite , ou de la stupiditd a
la manie. Je l’ai vue cinq mois de suite dans la stupeur la plus
profondc, ayant Ies yeux largement ouverts, la physionomie
hdbdtde , ne rdpondant a aucune question , ne retirant pas son
bras quand on la pin?ait, etc. Je l’ai vue aussi dans l’excitation
maniaque. Or , son etat intellectuel diffdre compldtement dans
les deux cas : stupide , elle a des iddes noires , elle voit ses pa¬
rents morts , il lui semble que les objets suspendus vont tomber,
que le feu va prendre ; maniaque , cette femme est plutot gaie
que triste , et elle n’a rien conserve des idees dont je viens de
parler.
Je crois done qu’il arrive , pour le passage de la manie ou de
la monomanie h la stupidite , ce qui a lieu quand la melancolie
succede a la manie ou a la monomanie , e’est-a-dire que le dd-
lire change de nature. Je repdte d’ailleurs que e’est lh une ques¬
tion pour la solution de laquelle de nouvelles observations sont
necessaires.
S’il dtait ddmontre que dans quelques cas le ddlire reste de
meme nature , on n’en pourrait pas moins admettre qu’il est
agrandi et modifie. On concevrait en elfet diUBcilement qu’il en
fut autrement.
Les sens, comme l’a tres bien vu M. Etoc, sont chez les
abends stupides dans un etat particulier. Les impressions sont
rarement percues distinctement , les objets apparaissent comme
voilds , etc. Concoit-on qu’il n’v ait pas lh une nouvelle source
278 MALADIES MENTALES.
de del ire ? L’ali6n0 ne jugera-t-il pas ltial ce qu'il voit d6j& &
moiti6 transforme ? cela ne donnera-t-il pas lieu h des illusions
nombreuses , et bientot , comine consequences , aux concep¬
tions dfilir antes les plus bizarres ? C’est en eflet ce qui ressoft
de toutes les observations que j’ai citees. Ainsi, en supposant
que le delire puisse dans quelques cas ne pas changer de na¬
ture , ce qui n’est pas demontre , il n’en serait pas moins vrai
que ce delire est agrandi et profondcment modiflfi par le fait
meme de la stupidity
Je ne puis d’ailleurs, avantde terminer, mieux faire juger de la
nature du delire des alidnes stupides , qu’en prCsenlant le resumfi
(pour ce qui a trait a I’etat intellectuel des malades) de toutes
les observations recueillies par Georget, M, Etoc, etpar moi.
OBSERVATIONS de Georget. (2 obs.)
Obs. I. Suspension de l’intelligence.
Obs. Il, La malade avait des idees nombreuses et confuses ;
mais elle ne dit pas de quelle nature etaient ces idees. ( Obser¬
vation nulle pour faire apprecier le caractere du delire.)
OBSEtrvATiONS de M. Etoc. (8 obs.)
Obs. I. liClire mfilancoliquc.
Obs. II. Suspension de l’intelligence. ( Malade restee alienfie ,
et qui ne rendit qu’imparfaitement compte de son etat.)
Obs. Ill, Suspension de l’intelligence. (Ce malade U’a point et6
interrogfi , et on n’a ctmnu son 6tat intellectuel pendant la stu-
peur que par une phrase dite par hasard apt'fcs sa gudrison.)
Obs. IV. La malade croyait etre homme avant de tombet-
dans la stupidite, Elle Continue encofe St se cfoire hottiitte. Au-
cun autre detail.
Obs. V. Delire melancolique ; idees de suicide. (PeUt-Ctre
tentative de suicide. 1
STUPIDITE.
279
Obs, YI. Aucun renseignement sur le delirc.
Obs. VII. Aucun renseignement sur le delire.
Obs. VIII. Aucun renseignement sur le delire.
OBSERVATIONS qui me sont propres. (8 obs.)
OBS. I. Delire melancolique ; tentatives de suicide.
Obs. II. D61ire melancoliquc ; tentatives de suicide.
Obs. III. Delire melancolique ; tentative de suicide.
Obs. IV. Deli re melancolique ; tentatives de suicide.
Obs. V. Delire melancolique; tentative de suicide.
Obs. VI. Delire melancolique.
Obs. VII. Delire melancolique.
Obs. VIII. Delire melancolique.
A ces huit observations j’en pourraisjoindre quatre autres qui
offrent les memes caract&res. Jc citerai ces faits dans un second
travail sur le m6me sujet et h l’appui de divers points de I’his-
toire de la stupidite. Mais , en s’en tenant aux dix-huit observa¬
tions que je viens de rappelef, on voit qu’elles peuvent se r6-
sumei* ainsi :
Aucun renseignement sur la nature du d6lire , A fois ;
Suspension de l’intelligence (ou pcut-etre oubli de Ce qui
s’est passe pendant l’accfes), 3 fois;
Delire de nature douteuse , 1 fois ;
D61ire melancolique , avec ou sans id6es de suicide , 10 fois ;
Avec id6es de suicide , 6 fois.
Ainsi , en retranchant les sept premiers cas dans lesquels le
delire, s’il a existe, est reste inconnU, on troiive que silt* 11 ma-
lades qui ont pu donuer des renseignements sur les id6es qui les
occupaieut, 10 avaient un delire melancolique; et, comme je
l’ai prouvA, il est permis de conserver des doutes quant a la on-
zierne observation.
Les faits qui precedent, s’ils ne prouvent pas, meme en les
reunissant aux quatre malades dont je rapporterai plus tard les
observations, que le delire dans la stupidite soit toujours de na-
280 MALADIES MENTALES.
ture triste , suffisent au moins pour dfimontrer que cela a lieu
dans le plus grand nombre des cas.
Ce fait, s’il n’avait point et<5 reconnu, ne decoulerait cepen-
dant pas des seules observations que j’ai recueillies. M. Etoc a
eu des renseignements |sur la nature du delire de trois malades,
et dans deux cas ce delire etait de nature melancolique , et ,
dans 1’un de ces cas , il y avait des idees de suicide.
Les observations de M. Etoc confirment done plutot qu’elles
ne contredisent l’idee que j’ai emise plus haut, que la stupidity
ne parait 6tre le plus souvent que le plus haut degrfi d’une va¬
ried de la njelancolie.
CONCLUSIONS.
1° Les abends qu’on a designes sous le nom de stupides n’ont,
dans beaucoup de cas , que les apparences de la stupidity , et
il y a chez ces malades un d61ire tout interieur dont ils peuvent
rendre compte aprfes leur guerison.
2° Le delire parait de nature exclusivement triste; il est sou¬
vent accompagne d’idees de suicide.
3° L’etat des alienes stupides est principalement caracterise
par un trouble des sensations et des illusions nombreuses qui
jettent les malades dans un monde imaginaire.
W La stupidity ne parait etre , le plus souvent, que le plus
haut degre d’une variele de la melancolie.
5" L’etat des ali6nds stupides au plus haut degre offre beau-
coup d’analogie avec l’etat de reve.
STATISTIQUE MS ALIENES ET DES SOURDS-MUETS. 281
STATISTIQUE
DES ALIENES ET DES SOERDS-SIEETS
ETATS-UNIS DE L’AMISRIQUE DU NORD;
PAH M. RAMON DE S.A SACRA,
Profitant des tableaux qui viennent d’etre publics par le gou-
vernement des itats-Unis sur la population de ce pays , j’ai fait
un grand nombre de comparaisons et de calculs statistiques,
avec les nombres proportionnels que j’ai deduits des chiffres
absolus que presente le receusement. Les resultats que je donne
ici sont relatifs aux alidnes et aux sourds-muets.
Pour la population blanche , le plus grand nombre d’aliends
se trouve , aux Etats-Unis , dans les itats du nord , c’est-k-dire
dans la Nouvelle-Angleterre , et le moindre nombre dans les
IStats du midi et dans les nouveaux territoires de l’ouest , rd-
cemment ouverts a la civilisation. Cependant cette loi n’est pas
uniforme , puisque les chiffres dleves de 1 aliene sur 700 habi¬
tants blancs , qui se rapprochenl de ceux des Etats du nord , sc
rctrouvent aussi dans quelques Etats du midi ; et la population
moyennc de 1 sur 900 et 1 sur 1000 se rencontre dans des Elals
situes plus au nord. Voici les resultats generaux pour la popula¬
tion blanche :
Maximum 1 aliene sur 520 habitants blancs.
Minimum 1 » 6,132 »
Moyenne 1 » 99A »
ann. MBD.-rsvc. t. i. Mars 1843. 19
282 STATISTIQUE 1)ES AL1ENES
Quant aux sourcls-muets de la rneme race blanche , ils parais-
sent dominer aussi dans les feats de la Nouvelle-Angleterre , et
etre moins nombreux dans les Etats du midi et dans les nou-
veaux territoires de I’bu'est ; cependaht cette distribution n’est
pas constante , puisquc le Kentucky figure parini les feats qui
oht beaucoup de sdiifds-muetS , et les feats dti Maine et de
New- York , quoique situds au nord , parmi ceux qui offrent les
chiffres moyens. Voici les r'esultats gGneraux :
MaifeWb 1 sbiird-hiu'et stir 97*6 habitants blancs.
Minimum 1 » 6,824 »
Moyenne 1 » 2,246 »
Parmi les gens de couleur, il parait que le nombre des sourds-
muets est moins grand que parmi les blancs ; mais les propor¬
tions Sont plus considerables pour les fibres de cotlleiir qiie pour
le'S iesclaveS. Ees seize feiits et territOireS lib’reS ‘de 14 'confedera¬
tion attMcaiOe donOent 1 sOUrd-tildet stir 703 habitants de
couleur , et les 'quatorze aotres feats 4 eSclaVes, 1 sur 3,783.
Ees i-fisultats geOfiraux sont :
Maximum 1 sourd-muet sur 47 habitants de couleur.
Minimum 1 » 13,267 »
Moyenne 1 » 2,929 »
Les tableatix offrent, dans quelques feats', des chiffres Si
Aleves , qu’ils sont veritablement surprenants.
EnfiO , mes calculs sur les chiffres des alienes dans chique
feat de l’Union , m’ont donne les resultats suivants , parmi les
gens de couleur :
j&aximuih \ aftene sur ’lb habitants be couleur.
Minimum 'l » 4,321 »
Moyenne 1 » 982 »
Les rdsultats que presentent ces tableaux sont remarquables ,
non seulement par le grand nombre d’alienes qui parait exister
ET DES SOU RDS- MEETS. 288
aux Etats-Linis , mais par leur distribution geographique et
sociale.
Ces rfisultats deviennent encore plus dignes d’attention , si ,
comme on vient de le voir > on recherche les alidnes qui appar-
tiennent aux gens libres de couleur et aux enclaves. Le nornbre
d’alifines panni les premiers , non seuleinent est bien plus consi¬
derable que parmi les seconds , mais leur nombrc on leur rap¬
port avec la population est tel , qu’on ne trouve et qu’on n’a
meme rien soupconnd de semblable en Europe. L’enormitd de
ces rapports a etonne de telle inaniere les savants statisticiens
d’une academic c61ebre , qu’ils ont mis en doute PexactitUde du
document officiel qui a servi de base a mon travail. Mais ce
soupcon n’est pas fonde. Les documents officiels peuvent bieft
avoir quelques erreurs, quoique la manifcre dont 11s sont fails
donne des garanties que n’offrent peut- 6tre pas les documents
officiels des autres pays; mais , si dans les Etats du rtiidi s par
example, c’est-a-dire dans les Etats a esclaves , on peut soup-
conner quelques omissions de la part des maitreS (ce qui porte-
rait i croire que le nombre des alienes est encore plus 'conside¬
rable qu’il ne parait par le recensement.) r, il n’y a pas de raisoh
pour penser que le nombre des alienes parmi Ids hommes de
couleur libres ait 6te exager6. II n’y a aucune espece d’intd-
ret , ni de la part d’un gouvernement-, ni de la part des admi¬
nistrations locales-, a faire croire que le pays est couvert d’idiots
et d’imbetiles , dans Ja race blanche et dans la race africaine.
Quant a moi , ,je ne crains pas d’admettre comme tres proba-
blement exacts et vrais les chiffres dont j’ai fait usage , et je
me fonde sur les causes nombreuses que peuvent produire ces
cas nombreux d’ alienation mentale aux Etats-Unis. Ges causes
exigent une 6tude approfondie des conditions sociales des di¬
vers foals de l’Union americaine-, et dans lesquelles vivent les
diverses classes de leurs habitants. C’est la recherche de ces
causes et l’etudedeces conditions qui m’ont mis sur -la voie des
resultats que ,je prdsenle aujourd’hui, et qui ne sont qu’une
284 STAT1STIQUE DES ALlfiNfiS
partie d’un travail plus etendu qui comprendra l’etat social des
gens de couleur , libres et imancipes , sous le rapport de leur
instruction et de leur education , de leurs vices et de leur crimi-
nalite, de la prostitution chez les femmes, de l’ivrogneric chez les
homines , de la misfire chez tous , etc. Les chiffres concernant le
nombre des alienfis , chez les hoinmes de couleur, viennent four-
nirunedonnfic remarquable, qu’il conviendraitdemettreenparal-
lfile avecles conditionsde leur existence aux Etats-Unis : lededain
et le mepris dont ils sont victimes, par 1’elTet d’un' prejuge fatal
qui domine , contre eux , parmi la classe blanche des J^tats du
nord de la Confederation ; le manque presque absolu d’amu-
sements publics, dans ce pays de puritanisme sevfire; 1’exalta-
tion religieuse , frfiquemment excitee dans les reunions des sectes
methodistes et autres , etc. , etc. , etc. Cette etude est encore a
faire; je ne puis que l’indiquer. Les statisticieus , les medecins
et les philosophes reconnaitront leur importance. Une partie
des memes causes, savoir : 1’exaltation religieuse, l’abseuce de
distractions, jointe h l’activite cfirebrale qu’enfante la manie in-
dustrielle et commerciale , qu’on observe a un si haut degre chez
les Americains; ces causes, dis-je, peuvent contribuer a expli-
quer le grand nombre d’alienes qui existe aussi parmi les blancs
des Etats du nord ; nombre qui , quoique moindre que celui des
gens libres de couleur , est cependant trfis considfirable. Jusqu’a
ce jour , aucun pays de l’Europe n’avait offert des rapports si
eleves.
Quant au nombre des sourds-muets, je ne puis trouver au-
cune cause particulifirc aux gens de couleur, ni tout-a-fait parti-
culifire aux Etats-Unis , qui donne l’explication des grandes pro-
porlionsdeces malheureuxquisetrouventdansquelquescontrees,
relativement a leur population respective. 11 est utile cependant
de faire constater ces faits curieux et remarquables. Je rfipfiterai
ici ce que j’ai dit plus haut pour les alienes : il peut y avoir eu
des omissions pour les sourds-muets parmi les esclaves , et on
consfiquence cede maladie est peut-etre dans des proportions
ET DES SOURDS-MUETS.
285
plus fortes que celles qui ont 6te indiqufies pour les feats it es-
claves; mais comment croire a des exagerations dans le nombre
des sourds-muets dans les feats et les conlrees libres od les
proportions sont si considerables !
Enfin , je dois dire aussi que la plus grande proportion d’alifr-
n6s et de sourds-muets blancs, dans quelques Etats ou ilexiste
des hospices pour les premiers et des instiluts d’enseignement
pour les seconds , peut 6tre attribute en partie a l’existence de
ces etablissements ou sont reunis des malheureux d’autres feats ;
mais ces raisons n’out pas lieu pour les gens libres de couleur ,
pour lesquels il n’y a pas d’hospices reinarquables ni aucun
institut d’cducatiou.
Voici les tableaux qui ont servi de base aux resultats que je
viens d’6noncer , et dont on pourrait deduire beaucoup d’autres
considerations.
Propot
288 STATISTIQUE DES ALIEN £s ET DES SOURDS-MUETS.
ATTENTAT AUX MOEURS.
289
HlEDECllVE LEGALE.
ATTENTAT AUX MOEURS, CON DAMNATION , APPEL,
EXPERTISE MEDICARE ET PRONONCE
DU IUGEMENT.
II serait curieux et utile tout a la fois de rechercher les causes
qui rendent certains crimes plus frequents. Doit-on les consi¬
der comme une consequence de la loi de balancement qui
reinplace un ddlit par un autre delit? Faut-il les rattacher a la
predominance d’idees, d’opinions, de doctrines nouvelles, ou
a I’affaiblissement des principes regulateurs ? L’etat constitute
des soci6tes n’a-t-il pas la plus grande influence sur les actions
bonnes et mauvaises des hommes? L’argument , sans cesse re-
produit , d’une statistique mieux faite en est-il la veritable ex¬
plication? Questions plcines d’interet , mais qui exigeraient des
developpements que nous ne pouvons leur donner mainteuant.
Quoi qu’il en soit , il est un fait qui , depuis plusieurs annees ,
a du fixer l’attention des moralistes et des criminalistes : nous
voulons parler des attentats a la pudeur. Ce genre de crime
s’est accru dans de grandes proportions. Point de session de
la cour d’assises de Paris ou Ton ne lise sur le role un ou
deux viols ou outrages aux mceurs. Le Bulletin des tribunaux
rapportait, il y a quelque temps, que dans le seul arrondissemenl
des Andelys , petite sous-prefecture de Normandie , on avait
coinpt<5 dix-sept poursuites pour attentats aux mceurs dans le
cours de 1'annfie 1841. Le plus ordinairement , ce crime est
commis sur de jeunes filles mineures ; mais il n’est pas rare que
des instituteurs s’en rendent coupables envers les jeunes garcons
qui leur sont con lies.
C’est pour une action ^e ceRe qqtuye qpp nous avons 6t6
nomrne expert , conjointement avec MM. Ferrus et Foville.
EXPOSONS EES FAXTS.
Au commencement de janvier 1842 , Ferr6 (Roch-Francois),
age de trente-deux ans , vint s’etablir dans la commune de Dam-
pierre-sous-Brou ( Eure-et-Loir ) , en qualite d’instituteur pri-
maire. Des la fin d’avril , des enfants le virent commettre un
outrage public a la pudeur sur des jeunes gens qui frequentaient
sop ecqle. Les jiinpcentes yictimes de sa lubricity furent enten-
dues par le juge d’instructiqn de Chateaudun , et leurs revela¬
tions tyrant pleiuement confirmees par les aveux memes du
prevenu.
Cependant Ferre, dans le eours de son interrogatoire, preten-
dif justifier les actqs odieqx dont il se reconnaissait Fauteur.
« Jp ne copapreuds pas ( disait-il devant le juge d’instruction )
que yous iqpulpipz des faits qui me semblent tout naturels. La
raison peut approuver ce que la philosophic et la morale con-
dujnnent. Je me suis, il est vrai , cache quelquefois pour com-
mettre les actes que vous me reprochez ; mais c?etait dans la
crainte qu’on interprets mal ma conduite. Si je niavais pas eu
ces communications avec mes eieyes , je me serais eioigne d;eux
pt n’aurais pas pu remplir avec le m6me zele mes fonctjons d’in-
gtitutpur. »
Ge scandaleux systeme de defense r6v61ait-il dans Ferre la
pprruption du cceur ou la perversion de F intelligence? M. Meu-
nier, medecin distingue de Chateaudun, commis a l’effet de
Visiter le prevenu et d-examiner son etat mental , declara que la
constitution physique de Ferre annoncait }a passion viqlente
reveiee par les actes auxquels il s’etait livr6 , et que le cynisme
ATTENTAT AElX MOEURS. 291
de ses paroles temoignait d'une demoralisation profonde , mais
non de l’idiotisme ou de la monomanie.
Le tribunal correctionnel de Chkteaudun adopta les conclu¬
sions du rapport medical; et, par jugement du 23 juillet , il
candamna Ferre en cinq annees d’emprisonnement , comme
coupable : 1° d’outrage public a la pudeur ; 2“ d’excitation habi-
tuelle a la debauche ou a la corruption de la jeunesse qui lui
dtait confide.
Ferrd interjeta appel de ce jugement. Sa cause fut portde
devant les juges de Chartres. Justement frappds du cynisme des
rdponses de Ferrd , ces magistrats demanddrent une expertise
mddicale ; elle fut faite par MM. les docteurs Lelong , Greslou ,
Maunoury, qui, dans un rapport trfes bien fait, n’hdsiterent pas
h prononcer que l’accusd dtait atteint d’alidnation mentale. Cette
consultation se trouvan.t en desaccord avec celle de l’honorable
mddecin de Chateaudun , le tribunal de Chartres rendit un ju¬
gement par suite duquel Ferrd fut conduit k la Conciergerie de
Parjs , pour dtre examind par les mddecins sus-nommds. Nous
allons faire connaitre le resultat de nos recherches.
RAPPORT SUR L’flTAT MENTAL DU NOMMfi ROCH FERRfi.
Nops, soussignds : Ferrus, inspectenr- gdndral des dtabjisse-
ments d'aJjdndqj Fqyille , mddecin ep chef flp la maison royale
de Charentop ; ISpierre de Bqispiont, cbrepteur d’np dtabbssepoiept
prive pour les abends , docteurs en mddecine de la Facultd de
Paris, PQmpiis parjugppient du tribunal ciyi} de (Chartres, en
date dn 29 novembpe 18k 2, k l’elfel de constater l’dtat mental du
npinpid Roch Ferr6 , ddtenu en ce pipmept k la Conciergerie
pour attentat k la pudeur; apres avoir pretd seripept devant
M. Salmon, juge d’instruction a fads, pous sonames trapsportds
k la Conciergerie , pour prdsider a 1’ipterrogatQire dudit Ferrd.
Le§ gardipns de la prison , qpe nous avops d’abord interrogds ,
nous ppf #cJare qpe ppt appusd , placd daps l’infirnierifi pour
292 MtfDECINE LfiGALE.
cause de fatigue , en avail ete retire , parce qu’il se livrait a des
manoeuvres solitaires , et provoquait les autres a la debauche.
Suivant lui , cette conduite etait naturelle , et n’avait rien de re¬
prehensible. C’est dans les indues termes qu’il parlait des actes
pour lesquels il avait subi une premiere condamnalion. L’im-
pression qu’a produite cet homine a ete celle d’un cynique ; inais
ses facultes intellectuelles n’ont 6t6 1’objet d’aucune remarque.
Ces renseignements obtenus , nous nous sommes fait repre¬
senter le nomme Ferre. Aux diverses questions sur sa sante ,
son pays , sa profession , il a repondu d’une maniere conve-
nable; mais quand nous avons commence lui demander s’il
connaissait l’importance des devoirs d’un inslituteur, il s’est
exprime moins nettement, etablissant des inaximes , des theories
quelquefois si obscures , qu’il nous etait impossible d’y rien
comprendre. Ces pr6tendues explications nous ont paru etre
plutot la consequence naturelle d’un esprit born6 , faux , plein
de soi-meme , que le plan d’un individu qui chcrche i tromper.
Mais il est un sujet sur lequel il a 6te beaucoup plus clair :
nous voulons parler du motif de son arrestation. Sur ce point ,
il n’a jamais vari6 dans ses allegations. L’onanisme , selon lui ,
est une chose naturelle ; en initiant a cette pratique les enfants
qu’il etait charge d’instruire, il gagnait leur confiance, se les
rendait plus agt-eables , leur epargnait des grossieretes pour l’a-
venir, et agissait dans leur interet. Voici , au reste , quelles ont
ete ses reponses aux principales questions qui lui ont ete adres-
sees :
« — Pourriezvous nous dire pourquoi vous avez ete arrete ?
— Pour des attentats h la pudeur ; mais ceux qui m’ont fait
arrfiter et condamner sont bien plus mediants et bien plus cou-
pables que moi. Ce que j’ai fait n’est qu’une bagatelle et ne
valait pas la peine qu’on criat tant.
» — Dequelle nature etaientles actes qui vous sont reproches?
— Je faisais des attouchements a la ceinture des enfants. —
Vous en imposez; cela ne vous aurait pas fait condamner. —
ATTENTAT ADX MOEURS. 293
Eh bien! je raettais la main sur leur nature, et je me livrais a
ties attouchements.
» — Faites-nous connaitre l’endroit oil ces actes avaient lieu?
— A la riviere, quand les enfants allaient se baigner. » Presse
de questions, il est convcnu qu’il s’elait plusieurs fois livre h
ces manoeuvres avec un scnl enfant dans sa chambre , la porte
fermfie. Sur l’observation qui lui a 4te faitc qu’en s’enfermant
ainsi il comprenait qu’il agissait mal , il a repondu avec indiffe¬
rence : — (i Je ne me cachais pas ; car la porte est souvent restf’e
ouverte. Il n’y avail d’ailleurs rien de prcmedile ; cela n’arrivait
guere qu’aux heures de recreation , lorsque les enfants vcnaient
Hi par hasard. »
On a attache quelque importance a cet argument ; nous ne
saurions adopter cette manifcre de voir. Nos etablissements sont
plcins d’alienes qui cachent , volent , et ont la plus grande ten¬
dance h s’abandonner a de mauvais penchants. La vdrite est
qu’ils prennent si bien leurs mesures que tres souvent on ne peut
retrouver les objets qu’ils ont derobes , et que , malgre la sur¬
veillance la plus active , ils parviennent a satisfaire leurs inclina¬
tions vicieuses ; l’astuce , la ruse , la finesse , 1’adresse , sont tres
communes parrni eux.
De ce premier interrogatoire nous avons ete portes k penser
que Ferre etait un hornme d’une intelligence bornee, plein
d’orgueil , predispose a la folie par la tournure de son esprit et
les instincts qui le dominent , que [’instruction avait encore con-
tribue h egarer, qui avait des notions trfes fausses sur plusieurs
idees fondamentales , mais qui , h l’6poque ou nous l’examiuions ,
comprenait les questions qui lui etaient adressdes , lorsqu’elles
n’avaient pas rapport au sujet pour lequel il etait arrete.
L’examen des pieces de la procedure pouvait eclairer nos
doutes sur l’iutegrite des facultes intellectuelles de Ferre; nous
les avons examinees avec le plus grand soin , et nous devons de¬
clarer qu’elles ont dissipe les incertitudes que nous' pouvions
avoir encore sur la cause de la conduite de cet accuse.
2% MIiDECINE LfiGALE.
Si on parcourt les pieces de la procedure, voici ce qu’on lit
dans un des interrogatoires de Ferre dcvant le procureur du roi
de Chartres :
« — J’avais fait des heureux , c’etait ce que je voulais. En com-
xnettant ces fautes legeres , j’enlevais aux enfants un certain
poids de conscience ; ces fautes , c’etait l’amour raisonne , l’a-
mour raisonnable qui les faisait comraettre. Je demande que
cette conduite soil exposee aux yeux des tuteurs et des vrais
amis d’uu pays que je dirais presqu’en demence , s’ils n’avaient
pris le soin de faire employer ces expressions dans la prEtendue
defense qu’ils proposent. »
Ailleurs il dit : « Tout ce que j’ai fait a ete dans l’interet ac-
tuel et futur de mes 616ves. » 11 cite pour justifrer sa conduite
i’exemple de Socrate et d’Alcibiade. Dans un autre endroit, il
s’ exprime ainsi : « Les communications que j’ai eues avec mes
eleves out ete amenees par l’amour ; mais cet amour s’est mani-
fested’une maniere si reciproque , si tendre et si delicate, qu’il
n’y a eu entre nous ni grossieretds , ni offenses, ni brutalites;
e’est , on pourrait dire , un ph6nomfene de raison , de tendresse ,
occasionn6 par un amour reciproque du pays et de l’honneur. »
II dit , dans un autre endroit , que son systeme d’education aura
pour resultat de civiliser les gens de campagne.
Ferre se croit l’objet de la haine et de l’injustice de ses com-
patriotes, qui ne comprennent pas son rnerite , les services qu’il
a rendus au pays. Il va jusqu’a dire qu’on devrait le regarder
comme un bienfaiteur de l’humanite.
Le moyen de defense adopte par Ferre devait naturellement
soulever la question d’ alienation mentale ; les recherches aux-
quelles elle a donne lieu nous ont paru d’une grande importance.
Ainsi le pretre econome du seminaire de Chartres declare que, il
y a douze ans, Ferre lui a soutenu qu’il voyait des demons dans
l’air ; M. le cur6 de Gaillardon aifirme que Ferre lui a dit que
Sa Majeste Louis-Philippe , qu’il ne connait pas , pourvoirait a
ses besoins. M. le pr6fet de Maine-et-Loire ecrit que Ferre s’est
ATTENTAT AUX MOEUMS. 295
fait remarquer a l’ecole primaire d’ Angers par des singularites
qui dfigeneraicnt en une especc d’alienation mentale.
M. le proctlreur du roi de Belley, en faisant connaitre le j la¬
vement qui a condamnfi Ferrfi k trois inois de prison , rappoii'e
qiie cette peine lui a ete infligee pour avoir frapp e dans l’egiise le
rnaire qui ne lui avait pas assigne une place convenable h la pro¬
cession. M. le procureur du roi attribue cet acte h uiie sorte
d’ exaltation mentale due a son excessive continence. Pendant
tout le temps que Ferr6 a ete instituteur k Belley, ses moeurs
ont ete pures.
La pdriode de la vie militaire de Ferre n’est pas moitas digne
d’attentiOn. A cette epoque , il etait anim6 de sentiments religieuX
tres exaltes : e’est ce que ses lettres mettent hors de doute ; tr6s
souveut nieme elles ont un cachet de mysticite prononce. A
Lyon , il est conduit a l’hopital militaire pour une maladie qu’il
attribue aux nerfs et au sartg. La , d’apres son recit , il lui arrive
un evdnement singulier : il est transport^ dans la campagne au
milieu d’uii nuage , rdpandant une odeur sulfureuse ; puis , aprds
une longue marche , on le depose dans une fosse parmi des de¬
corations, des epaulettes formees de petites betes : le lendemain,
il se retrouve a l’hftpital.
A Paris, il a fait, il y a quelques ann<5es, une rencontre ex-
raordinaire. Se promenant sur la place Louis XV , il vit venir k
lui une voiture trainee par six chevaux.'Leroi , qui 6tait dedans,
cria k ses aides-de-camp : Faites ecraser cethommepar mesche-
vaux ; pourquoi n’est-il pas avec les autres? Ferre se jeta devant
leS coursiers et dit : Sire , ce que vous faites la n’est pas bieU;
si j’ai mal agi , faites-moi juger par mes chefs. Il n’a jamais Vu
le roi; maisil n’y a que lui qui ait un semblable attelage et qui
soit entourd d’aides-de-camp et de generaux.
Les medecins de Chartres, MM. 'Lejong, ‘Gfeslou , Matmonry,
qOi ont conSigne ces deux fails dans leur rappOrt, ont dit k Ferre
que ’ce qu’il Tacohtait etait 1’effet d’tm songe , qu’il avait ete
abuse par des rSves ; mais il k repondu qn’il avait bien vu tout
296 ME DF. CINE LfiGAEE.
ccla , qu’il etait eveille , et que ces clioscs s'etaient passees au
milieu du jour.
On retrouve dans ces deux faits tous les caracteres des hallu¬
cinations de la yue , de l’ou'ie et de l'odorat , si coinmuns chez
les ali<5nes et dont les recueils sont remplis : aussi , les medecins
de Chartres, en rapportant ces visions dans leur interrogatoire,
n’ont-il pas hfisite a considerer le prevenu comme aliene. Le
medecin de Chateaudun , qui a ete d’un avis contraire , a cepen-
dant mentionue dans son rapport cette phrase de l’accuse :
« L’antiquilfi nous recommande cette pratique (l’onauisme) , ainsi
que les lois de Moi'se , pourvu qu’on ait le soin de ne pas oublier
les ablutions indiquees par ces memes lois avant la fin de la
journee, sous peine d’etre repute irapur. »
Mais il.y a une piece d’une haute importance qui u’a point
figure au proems parce qu’on n’avait pu se la procurer : e’est le
conge de reforme. Ce conge , a la date du 26 novembre 1836 ,
sign6 par MM. Leonard, medecin, etTrustour, chirurgien prin¬
cipal , porte expressement que le nomine Ferre est reform^ pour
monomanie religieuse el alienation. La valeur de cette piece ne
saurait etre contestee ; 1’habilete des chirurgiens militaires a de-
jouer les ruses des consents est suffisamment etablie.
L’examen attentif de ces pieces, la moralite des personnes
citees , ne nous ont point permis de douter que Ferre n’ait eu a
diverses reprises des hallucinations , et qu’h l’epoque de son
conge il n’ail6te obsede par des idees religieuses mystiques. Des
lors, il devient naturel de penser que la perversion actuelle de
sesfacultfis morales n’estqu’une de ces transformations auxquelles
ralienation est si sujette, et dont nous avons chaque jour des
exemples sous les yeux.
Dans la seconde visite que nous avons faite ii 1’accuse , ses
raisonnements ont ete les memes. 11a toujours persiste a trouver
naturel , convenable et charitable , de praliquer des attouche-
ments sur les eleves : e’est uu devoir pour les instituteurs. 11 croit
que l’education n’est pas bien dirigee et que les choses se pas-
LTTENTAT AUX MOKLT.S.
297
sent mal , parce que les homines ont des sentiments trop vifs ou
trop bas; quant a lui, il s’est place au milieu ct juge rnieux des
choses.
Aux objections que nous lui avons faites sur l’absurditfi de ses
reponses, il s’est contente de dire : Vous ne pensez pas comme
moi; -vous jugez d’une maniere differente : voila l’erreur.
Nous l’avons ensuite interrogfi sur les visions qu’il avait eues
autrefois. Sa nouvelle narration a et6 semblable h celle qu’il
avait faite aux medecins de Chartres ; nous ajouterons meme
qu’elle a etc; plus explicite et plus convaincante. Il a d’abord cru
que c’etaient des imaginations ; mais il est maintenant persuade
de leur verite. Quant aux motifs de son conge , il pense qu'il y
a sur le papier : « Renvoye pour monomame religieuse. »
Mais il ne se rappelle pas ce qui a eu lieu alors , et il en parle
d’une maniere tres vague. On a voulu, ajoute-t-il, me fame
passer pour foil au proces : il n’en estrien. Tout ce quej’ai fait
est naturel , et je suis d’avis qu’on doit se conduire ainsi dans
1’ education des cnfants.
Si l’on resume maintenant ies fails de ce rapport , on voit :
1° Que dans l’espace de plusieurs annees Ferre dent des dis¬
cours , sc livre a des actes qui le font considerer comme aliene
par les personnes respectables avec lesquelles il se trouve en
rapport;
2° Qu’il a des hallucinations de l’oui'e , de la vue , de l’odorat ,
phenomenes qu’il est difficile d’inventer, a moins d’avoir etudid
les livres de medecine , et qu’il est encore plus difficile de si-
rauler ;
3° Que sa conduite, en 1836, est d’une telle nature , qu'elle
le fait reformer comme fou religieux par ses chefs et par les chi-
rurgiens militaires ;
h° Que, pendant le temps qu’il exerce a Belley les foncdous
d’insdtuteur, il est cite comme ayant des mceurs tres pures ;
5° Que Ferre , loin de chercher a simuler la folie , s’Sleve con-
trc ce moyen de defense, et dit meme qu’on a eu tort de s’en
ans. med.— psych, t. i. Mars 1843. 20
298
MEDECINE LfiGALE.
servir, caractere commun chez les fous, qui lie se croient presque
jamais prives de raison ;
6° Que le reproche fait k Ferre d’avoir compris la perversity
de ses actions, puisqu’il est convenu qu’il se cachait, n’a pas la
valeur qu’on y attache , parce qu’il est constant que les alien<5s ,
voire meme les imb6ciles, combinent leurs moyens, prennent
leurs precautions pour derober, faire un mauvais coup, et
meme assassiner : tfimoin le dement qui , dans un etablissement
de la capitale , cacha pendant quinze jours et aiguisa un morceau
de fer avec lequel il tua la fille du proprietaire , s’6criant apres
son action : On me fera ce qu’on voudra , je suis vengfi ;
7° Que les reponses faites par Ferre aux questions qui lui sont
adressees sur son attentat , sont celles d’un homme dont l’esprit
est d£rang6 et non l’ceuvre d’un coupable qui cherche a tromper
ceux qui l’observent.
De ces considerations , il resulte pour nous la conviction que
Ferr6, dans l’accompbssement des actes qui lui sont reprochys,
n’avait point son libre arbitre , qu’il a agi sous l’inlluence d’une
perversion de sesfacultes, perversion qui remonte k une ypoque
dyjk eloignye et qui existe encore aujourd’hui.
Fait et dyiibyre k Paris le 23 janvier 1843.
Signe : FERRUS , FOYILLE ,
BRIERRE DE BOISMONT.
Extrait du Bulletin des Tribunaux, du 24 fevrier 1843.
le 21 fyvrier dernier, Ferry a comparu devant le tribunal
d’appel de Chartres. C’est un homme , dit le correspondant de
Paris, douy d’une grande vigueur physique. Sa figure est celle
d’un satyre; il s’exprime avec dycence et en termes choisis; il
dyveloppe fort longuement , sur les devoirs de l’instituteur, des
thyories a peu pres inintelligibles. Quant aux fails qui lui sont
reproches , il s’en reconnait l’auteur.
Parmi les dypositions nouvelles, nous citerons celle de M. le
cury d’Unverre. Le dimanche 27 mars 1832, dit cet eccl4sias-
ATTENTAT AUX MOEUKS.
299
tique , Ferre vint me faire une visile , et il me fut facile de re-
connaitre un entier derangement de tete dans ses propos; car
il m’assura , entre autres choses , que trois fois diflerentes il avait
traverse les enfers et savait fortbien ce qu’il en etait; qu’il avait
voulu arreter la voiture de Louis-Philippe ; qu’on lui offrait une
place d’honneur dans la maison du roi de Sardaigne, ou un grade
d’officier sup6rieur dans l’armee de ce prince; que, s’il avait
sous ses ordres 40,000 homines, il marcherait contre le roi des
Francais , qui n’avait pas rfipondu a une lettre qu’ii lui avait
envoyee , et que j’ai vue ; qu’il etait en correspondance avec le
due de Bordeaux , et mille autres propos qu’il accompagnait de
contorsions tellement (Stranges que la peur me prit , et je le lais-
sai. En sortant il dit qu’il partait pour Chartres, ou il donnerait
le lendemain une roulee des plus belles a M. le prefet...
Les fails exposes ci-dessus , l’avis unanime des medecins de
Chartres et de Paris , diScidenl M. Lafaulotte , substitut du pro-
cureur du roi , a abandonner la prevention. Mais il insiste vi-
vement pour que le pr<Svenu , bien qu’acquitte , soit n6anmoins
condamne aux frais de la procedure , conformement h plusieurs
arretes de la Cour de cassation , dont il fait valoir les motifs avec
son talent accoutumiS.
Le tribunal, & l’audience du 25 fevrier , prononca un juge-
ment d’appel ;
1° Il reconnalt que les actes odieux commis par Ferre sur ses
eleves ne constituent pas le delit d’excitation habituelle a la cor¬
ruption de la jeunesse; Part. 334 du Code penal ayant settle¬
ment en vue les proxdnetes et non ceux • qui corrompent dans
l’inUSret de leurs propres passions; en consequence , il infirme
sur ce premier chef le jugement du tribunal de Chateaudun ;
2° Il declare constant 1’outrage public a la pudeur h raison
duquel Ferr6 a 6te condamne en premier ressort; mais vu l’6tat
de folie du pr6venu au moment oil il a commis cet outrage , il
infirme 6galement sur ce dernier chef et prononce Pacquitte-
ment;
Enfin, 3° il fait application des art. 64 du Code penal, 194
et 168 du Code d’instruction criminelle, combines, etdit qu’il
n’y a lieu de condamner Ferr6 aux depens.
300
REVUE DES JOURNAUX DE MEDEC1NE.
REVUE DES JOliMASJX DE MEDECINE.
JOURNAUX FRANQAIS.
1. Gazette medieale
Les nuncios dc ddcembre 1842 et janvier 1843 contienncnt les
travaux originaux suivants :
1" Nouvellcs observations stir les affections intermittentes a
courtcs periodes, par M. Duparcque, d.-m. p. — T Observation
<r hemipligie facials avec devialionde la luette vers le cote sain;
constatation du retour de cette partie a sa rectitude normale au
fur et a mesure de la guerison de la paralysis , par M. Diday.
— 3° Observations sur les tubercules da cerceau chez les enfants.
Mfimoire present^ a la Sociyte royalc dc medccine et dc cliirurgie
de Londrcs, par P. Ilennis Green, d.-m. — 4” Observations sur
differents accidents nerveux; altaques epilepliques, mvuvemenls
tetaniques, aberrations mcnlales, etc. , dus d la presence de te¬
nia s et d’ascarides lombricoides , suivies de remarques sur les
affections vermineuses, par M. J.-B. David, d.-m. p., 4 Tonnerre.
— 5" De quelques phenomenes encore inexplicables observes dans
certaines lesions du cerceau, par M. Toulmonche, professeur ii
1’ficole dc imklecine et de pharmacie de Rennes, etc.
NOUVELLES OBSERVATIONS SDR LES AFFECTIONS INTERMITTENTES A
COURTES PfiRIODES , PAR 31. DDPARCQCE.
Le travail de M. le docteur Duparcque a pourobjet de ddmontrer,
par des faits cliniques , la possibility de traiter avec le sulfate dc
quinine ou d’autres pryparations de quinquina certaines affections
JODRNAUX FRANC, AIS. 301
prisentanl dans la mfime journde des remissions marquees , mais
pen dloigndes les lines des antres, ce quia fait appeler ces affec¬
tions, parM. Mdlier, Affections intermittenles a courtes periodes.
L’auteur dlablit, par des faits tirds de sa pratique, que 1c quinquina
lui a donnd d’heureuxrdsultats dans les fidvres intermittentes ii accds
multiples dans les 2/j heures ; dans les convulsions chez les jeunes
enfants; dans le hoquet des vieillards, maladie souvent trds re-
belle; dans les gastralgies, les liystdralgies , lachordc, la coque-
luche ; dans une sdrie d’affections ndvralgiques qui s’attacbcnt ii
tous les tissus , & tous les organes , et prcnnent la forme des affec¬
tions proprcs aux parties qu’elles attaquent , affections qu’il nomine
nivralgies diffuses; enfin dans diverses maladies mentales on dd-
lirantes. Nous allons donner le rdsumd de deux observations qui
nous semblent pleines d’intdrdt.
Neuralgic pharyngienne diffuse prise pour une angine chro-
nique ; gudrison rapide par l’administration du sulfate de quinine ,
aprds une durde de six mois. — M. G. , 9gd de trente ans, est pris, an
mois d’avril 1862, d’un mal de gorge caractdrisd par an sentiment
ddsagrdable et douloureux desdcliercsse, de brftlure. La ddglutition
des solides , d’abord difficile au commencement des repas , s’o-
pdrait ensuitc comme dans l’dtat normal , mais cellc de la salive et
des autres liquides dtait toujours pdnible. La gorge lie prdsentc a
la vuc qu’une ldgdre rougeur drythdmateuse. On emploie sans
s needs un premier traitement par les antiphlogistiques et les ddri-
vatifs, puis un second traitement antisyphililique , toujours sans
succds. Le mddecin , ayant interrogd le malade avec plus do soin ,
apprit que M. G. ne ressentait rien a son rdveil ; que les ilouleurs
commencaient a 8 heures, duraient jusqu’a 11 heures , se suspen-
daient jusqu’a 3 heures, recommencaient jusqu’a 5 heures, dispa-
raissaient jusqu’a 11 heures , pour sdvir jusqu’a 1 heure du matin.
Dfcs le lendemain , on adminislra trois doses de 30 grammes de
sulfate de quinine. Aprds la premidre prise , l’accds est moins in¬
tense ; aprds la seconde, il disparait compldlement.
DeuxiRmf, observation. Delire aigu intermittent a courtes pe¬
riodes. — Une petite fille de six ans et demi, d’une constitution deli¬
cate , est prise au milieu de son sonimeil dune grande agitation
accompagnde d’hallucinations manifestos ; elle voit des individus se
glisser le long des murs. L’accds dure 2 heures environ ; a 2 heures
du matin un nouvel accds se montre et se prolonge jusqu’a 4 heures.
De ft a 5 heures, sommcil profond ; de 5 a 6 heures , nouvel accds.
Le pouls, frdquent dans les accds, retombe dans leur intervalle;
perte d’appdtit. Pendant six jours, on a recours inutilement aux bains
302 REVUE DES JOURNAUX DE MEDECINE.
gdneraux , aux bains de picds, aux boissons anlispasmodiques, an
sirop de morphine. Un demi-gramme de sulfate de quinine rend
la septieme nuit meilleure ; enfin , une pareiile dose le lendemain
matin fait cesser les hallucinations, et ia malade entre presque im-
mddiatement en convalescence.
OBSERVATION D’hEmIPLEgIE FACIALE AVEC DEVIATION DE LA LUETTE
VERS LE COTE SAIN ; CONSTATATION DU RETOUR DE CETTE P ARTIE A
SA RECTITUDE NATURELLE AU FOR ET A MESURE DE LA GUERISON DE
LA PARALYSIE , PAR M. DIDAY.
Les communications multiplies qui existent entre le facial et les
nerfs qui se ramilient dans le voile palatin, la deviation de la
luette observe?. trfcs frfcquemment dans les cas d’lifcm.iplfcgie faciale,
avaient fait admettre l’inlluence de la septifcme paire sur les mou-
vements du voile du palais. M. Debrou , le premier, combatlit cette
opinion au moins quant Si la preuve qu’on voulait tirer de la devia¬
tion de la luette. 11 dEmontra en effet que cette deviation existait
tantdt fc droite , tantdt it gauche dans l’etat normal.
Cependant M. Diday, tout en admettant la realite et la frequence
du fait indique par M. Debrou , n’en persistait pas moins ii croire
l’inlluence du nerf facial sur les mouvementsdu voile du palais :
de ce qu’il y a souvenl une deviation normale de la luette il ne
s’ensuit pas en effet qu’il ne peut y avoir quelquefois une deviation
pathologique. Pour prouver ce dernier fait , il fallait , comme le dit
trfcs bien M. Diday, ou rencontrer la deviation dans les cas d’hfc-
mipiegie faciale chez un sujet dont la luette ne presentait antfcrieu-
rement aucune inclinaison, ou bien, ce qui etait plus facile,
chercner des observations dans lesquelles la luette , aprfcs avoir
ete deviEe pendant une hemiplegic faciale, redeviendrait droite
aprfcs la gufcrison. C’est un fait de ce genre que rapporte M. Diday.
Le nomme Fontaine , age de 25 ans , aprfcs avoir subi plusieurs
traitements mcrcuriels , entre fc l’hospice des VEnEriens le 13 aodt
1842, pour des accidents consEcutifs et entre autres de la surditE.
<■ Examine h son entree , dit M. Diday, on reconnut , outre les 1E-
siops dEji Enoncees , tous les signes d’une hEmiplEgie faciale du c6te
gauche fortement accentufce ; traction a droite de la commissure
labiale , affaissement de la nariue gauche , impossibilite de fermer
les paupifcres du mfcme cfcte. Nous reconnaissons aussi, en touchant
l’une et l’autre narine, et en plaqant du tabac sous le nez du ma¬
lade, que la faculte de percevoir les odeurs est sinon abolie, du
moins singulifcrement diminuee du cdte gauche ; ce qui tient sans
JOURNATJX FRANQAIS. 808
doute & la paralysie des muscles qul exScutent l’art de flairer,
comme nous l’avons prouvd allleurs. (Voy. Gaz, mid., 1838,
Mem. surles appareils musculaires annexes aux organesdes sens.)
La sensibility gustative parut aussi un peu moindre sur la moitid
gauche de la langue ; mais les experiences faites sur ce point
n’eurent pas un rdsultat assez ddcisif pour qu’on pflt regarder le
fait comme entifcrement ddmontrd. Quant a la luette , je remarquai
qu’elle dtait un peu portde en avant et fortement ddvide a droite,
et elle se maintenait dans la m«me direction , quels que fussent les
mouvements du voile du palais que le malade exdcutat pendant
que sa bouche demeurait ouverte. Get dtat fut aussi constate par
M. Ricord , a la visite , ainsi que par M. Maccarthy.
Traitrment. Application de qninze sangsues aux oreilles, vdsi-
catoire sincipital , entretenu durant quinze jours et remplacd plus
tard par des frictions mercurielles. A l’interieur, iodure de potas¬
sium porte graduellement jusqu’a la dose de 3 grammes par jour.
Le 2 septeinbre , le traitemcnt local et general a ete continue
avec perseverance. Une amelioration prononcee est survenue dans
tous les symptOmes de la paralysie ; les douleurs de tOte et les etour-
dissements sont compietement dissipds , et l’irregularite des traits
de la face estdevenue molns cboquante. Neanmoins la luette con¬
serve encore une deviation sensible 0 droite.
Le 13 septembre , je revis le malade pour la dernifere fois avec
M. Ricord et M. Maccartliy. L’administration de l’iodure de potas¬
sium n’avait pas encore ete suspendue. Les caraclferes exterieurs
de la paralysie faciale etaient presque tous effaces. Ainsi le malade
sifflait et chantait librement ; plus de gene dans la mastication ; plus
d’imperfection dans l’olfaction de la narlne gauche ; il ferme les
paupiferes des deux cdtes avec une facility presque egale. La luette
est droite, et elle conserve sa reclitude dans tous les mouvements
que le malade lui imprime.
OBSERVATIONS SUR LES TUBERCULES DU CERVEAU CHEZ LES ENFANTS ,
PAR P. HENNIS GREEN.
Le memoire de M. Hennis Green , fonde sur des observations re-
cueillies a 1’hOpital des Enfants a Paris, offre comme resultat la veri¬
fication presque complete. des notions que la science possfede sur les
tubercules des enfants. Ainsi , ce medecin a constate que les tuber-
cules etaient aux maladies aigues (hOpital des Enfants), comme 1
est h 50. II a constate que les symptOmes pouvaient manquer com¬
pietement ; que les lesions concomitantes etaient souvent nulles ;
304 REVUE DES JOURNAUX DE MEDECINE.
que )es tubercules ne se trouvaiettt jamais dans le cervean sans
cxister en meme temps dans la poitrine ou l’abdomen ; loi impor-
tante sur laquelle M. Louis a (ixe l’attention des savants. L’auteur
divise , an point de vue du diagnostic , ses malades en trois classes :
1° la maladie dSbuie par la cSphalagie, ct se termine par diverses
lesions de la sensibility ou de la motilitS ; 2° elle commence par des
convulsions qni , par degrSs , aboutissent it la paralysie ; 3“ elle com¬
mence par la paralysie des membres. L’auteur aurait pu faire unc
quatrifcme classe des malades chez lesquels on n'observe aucun
symptOme apprSciable pendant la vie. « Quant an traitcment, j’ai
n pen de chose a dire. La maladie est nScessairemcnt mortelle, et
* tout ce qu'il est possible de faire , c’est do pallier les symptOmcs.
» Ceux-ci dependent de la congestion , de 1’irritation , de 1’inllam-
» mation de la substance cSrSbrale ou des membranes excitSes par
» un corps Stranger. Les indications du traitemenl sont par consS-
» quent claires et simples. » Nous ne partageons pas complStemeni
l’avis de l’auteur, et ne croyons pas que les indications soienl ni
claires ni simples.
OBSERVATIONS SDR DIVERS ACCIDENTS NERVEUX : ATTAQDES SPILEPTI-
FORMES , MOUVEMENTS TETANIQUES , ABERRATIONS MENTAI.ES DOS A
LA PRESENCE DE TANIAS ET D’ASCARIDES LOMBRICOIDES ; SDIVIES
DE REMARQUES SUR LES AFFECTIONS VERMINEUSES, PAR J.-B. DAVID ,
mjSdecin a tonnerre.
Les anciens se sont beaucoup appesantis sur l’influence exercSe
par les vers sur la production d’accidents nerveux ; les modernes ,
a tort peut-Stre, ont nSgligS cette cause, ou au moins ne lui out
assigns qu’une influence minime et secondaire. M. David , se fon¬
dant sur quelques faits de sa pratique , cberchc a prouver que di¬
verses affections nerveuses peuvent se dSvelopper par la cause que
nous venons d’indiquer. Nous ne nous arrSterons pas aux faits si-
gnalSs par l’auteur, parce qu’ils portent un certain vernis de crSdu-
litS qu’on rencontre peu dans les ouvrages de cette nature.
tDE quelques phSnom&nes encore inexplicables observjSs dans
CERTAINES LESIONS DU CERVEAU , PAR M. A. TALMOUCHE , PROFES-
SEUR A RENNES.
II rSsulte des faits qui servent de base au mSmoire dont nous
venons d’indiquer le titre : 1° que dans les maladies du cerveau li-
mitSes a certaines parties, les couches saines pourraient supplSer
JOURNAUX FRANQAIS.
305
a 1’action des points affectes , quantl le ddsordre n’est pas portd
trop loin ; 2° qn’il y aurait peut-fitre dans le mfime organe , malgrd
l’opinion dc Gall, line ou plusieurs parties centrales ayant one ac¬
tion directe sur les autres et qui seraient le sidge du rooi , et qu’il
y aurait des raisons de croire que ce sent celles profondes ou de la
base; 3“ que dans l’encdphale, la sensibility sernblc avoir dtd inega-
lement rdpartie et par zones inddlimilables , ce qu’on connail de
ces ldsions permettant d’affirmer seulement qu’a sa pdripbdrie clle
esl presque nulle (plaies, ramollissemcnts, gangrdne), ou an nioins
plus localisde et moins indispensable & la vie, que dans ses parlies
centrales et surtout a sa base; 4” qu’enfm les ldsions , enapparence
les plus graves, pour lesquelles le pronostic avail dtd ddscspdrd ,
gudrissent souvent par des voies encore inconnues de la puissance
mddicatrice lultant incessamment contre les causes de destruction
dc notre organisme.
IX. Gazette ties bdpitniix.
Les nuindros de janvier 1843 contiennent les articles suivants :
1” Double tentative d’assassinat et de suicide par un aliine.
— 2" Observations d'epilepsie h.ysteril’orme , par M. Billod. —
3" Apoplexiecapillaire. — Abolition de l’ intelligence et des sens;
guirison ; ramolissement du cerve.au avec complication depneu-
monie , par M. Cruveilhier.
DOUBLE TENTATIVE D’ASSASSINAT ET DE SUICIDE PAR UN ALlENf.
Le 19 juillet dernier, sur les 7 heures du soir, le nommd Alexis
Joseph Stdphanelli , peintre en batiment a Gondreville, village au-
prfes de Toul , frappa sa femme a la gorge avec un rasoir. Cette
malheureuse parvint 4 s’dchapper de ses mains , et, toute couverte
de sang , alia cliercher un refuge chez le propridtaire de la maison.
'l'andis qu’on lui prodiguait avec empressement les soins que rdcla-
mait son dtat , on aperqut Stdphanelli , qui , apres s’dtre ouvert la
gorge avec le mdme rasoir, cherchait, de la main gauche, a dd-
chirer pour l’dlargir la plaie ddja considerable qu’avait produite le
coup qu’il s’dtait donnd , et essayait en outre d’y porter une seconde
fois la lame du rasoir; mais la faiblesse, due a une hdmorrhagie
abondante , ne permit pas au bras de s’dlever jusqu’au cou.
L’dcoulement du sang fut arrdtd par quelques points de suture
et d’autres moyens approprids. Pendant toute la durde de cette lon¬
gue et assez douloureuse opdration pratiqude par MM. Baucel et
306
REVUE DES JOURNAUX DE MEDECINE.
Denis de Commercy, le blessS ne cessa de rire aux dclats. InterrogS
immSdiatement aprfcs sur les causes qui i’avaient ports ii commettre
le crime dont il venait de se rendre coupable , il en manifesta un
profondrepentir, et se montra trfes heureuxd’apprendre que la bles-
sure de sa femme olfrait moins de gravitd qu’on ne l’avait apprS-
hendS. Toutefois , il ajouta que sa femme Stait d’accord avec ses
ennemis , qu’elle avait des intrigues avec divers individus , qu’elle
l’avait empSchS de partir le matin comme il en avait l’intention , et
qu’elle lui avait refusS l’argent qui lui Stait ndcessaire pour le voyage
qu’il projetait , parce qn’elle aurail dSsird le voir assassiner par des
hommes qui l’attendalent en embuscade sur les routes de Nancy,
de Toul, de Fontenoy, <i pour le saigner comme un veau, le jeter
2t l’eau avec pne pierre a la tSte , ou le tuer dans le bois. » il afflr-
mait que la veilie , il avait entendu comploler cet assassinat dans
un cabaret , et lorsqu’il en avait parlS a sa femme , celle-ci lui avait
rSpondu en tirant la langue et lui disant des grossiferetSs ; qu'un
prStre s’Slant inlroduit dans son domicile avec une houlette et un
couteau, pour l’Scorcher comme un mouton, il avait vu sa femme
lui faire signe du coin de l’ceil pour l’engager it sortir; mais qu’en-
tendant ses ennemis dSgrader sa ci oisSe et s’introduire par la porte
du fond, il avait dit it sa femme: «Mourir pour mourir, j’aime
mieux me tuer, et je te tuerai aussi ; » qu’alors il lui avait passS son
rasoir sur la gorge.
M. le docteur Baucel, prenant en consideration l’horrible courage
dont cet homme avait fait preuve pendant 1’opSration qu’il venait
de subir, sa persSvSrance dans 1’idSe d’un suicide, 1’StrangetS de ses
rdponses , i’impassibiii te de ses traits , declara que StSphanelli ne
jouissait pas de i’usage de sa raison quand il avait voulu tuer sa
femme , et qu’il devait litre regards comme atteint de monomanie.
Cependant une instruction fut poursuivie d’apr&s les ordres de
M. le procureur gSnSral. MM. Simonin pfere, Bonfils fils, et Archam-
bault, dlrecteur de la maison dSpartementale d’aliSnSs dtablie & Ma-
rSville, consultSs par le tribunal, dSclarSrent que StSphanelli dtait
atteint de lypSmanie. Dfes lors l’accusation fut abandonnSe par le
procureur gSndral, et le jury rendit un verdict d’acquittement.
L’accusS fut ensuite transports presque immSdlatement a la maison
de Mareville.
OBSERVATIONS D’EPILEPSIE HYSTSRIFORME , PAR M. BILLOD , AKCIEN
SlLfiVE DE LA PREMIERE SECTION DES ALIENlSs DE BICllTRE , MEDECIN
AUXILIAIRE DE LA MAISON DE SANTE DE VANVRES.
En donnant l’histoire de quelques malades dont nous allons par-
307
JOURNAUX FRANQAI9.
ler, M. Billed a voulu gtablir une espfcee de maladie qu’il croit nou-
velle, et qu’il ddsigne sous le 110m d 'epilepsie hysleriforme. Du
reste , 11 cite lesfaits purement et simplement sans les accompagner
de commentaires; nous allons suivre son exemple.
Premier fait. — Le nomme Sicliel , compositeur en imprimerie ,
agd de vingt et un ans , temperament lymphatique et comme scro-
fuleux , est atteint d' epilepsie depuis trois ans. L’intelligence de ce
malade est normale , sa memoire affaiblie , son caractfere habituel-
lement triste. Son pfere est mort d’un coup de sang , sa mere a ete
paralysee pendant trois ans ; enfin , il a un cousin epileptique.
II y a six ans , un ganglion du cou se tumefia ; trois ans plus tard
il fut enleve , et , le surlendemain de cette operation , survint le
premier acc6s d’ epilepsie. Voici ce qu’on observe dans ces acces :
une demi-beure avant , le malade eprouve des founnillements et de
la faiblesse dans les jambes, une sorte d’ivresse , une cephalalgie
intense , suivies bientOt de convulsions. Pendant l’accis , le malade
a une demi - connaissance , perqoit des douleurs horribles dans
la tfite et dans les exlremites , croit etouffer, et sent une boule re-
monter incessamment de Tepigastre.au cou. Tout le reste se passe
comme dans les autres attaques d’Spilepsie. A la suite de Tacefes ,
stupeur , demi-ivresse.
Deuxieme fail. — Leclerc, tailleur, age dedix-neuf ans, atteint
d’dpilepsie depuis onze ans. Taille petite , temperament bilieux-
sanguin , intelbgence normale ; caractere doux et bienveillant , mais
susceptible et mdlancolique. Nulle predisposition hereditaire, L’ac-
cfes s’annonce deux jours a i’avance par de la tristesse , de la ce¬
phalalgie , et par un fourmillement dans les membres. La forme de
ces accfcs est trfes variable : tantOt il commence par les yeux, tant&t
par un mouvement convulsif des Jevres , tantbt par un slrabisme
droit externe avec un trembleinent du globe de l’oeil et dilatation
de la pupille. L’acces peut etre incomplet et se borner a une perte
de conscience momentanee , ou a une crampe , et n’envahir que le
cOte gauche. Dans tous les cas , les convulsions du cOte gauche sont
toujours plus prononedes. Durant Taccfes , le malade conserve une
detni-connaissance qui lui permet de saisir quelques mots de la
conversation , et d’avoir le sentiment d’une douleur ddchirante
ayant son sitige au front et dans les articulations. Apifes les con¬
vulsions , apparait un sommeil soporeux et pour ainsi dire apo-
plectique.
Troisiime fait. — Bondivdna , vingt et un ans, temperament
lymphatique. Les accfes sont precedes de phenomfines precurseurs
consistant en douleurs d’estomac, anxidtd dpigaslrique comme a la
308 REVDE DES JOURNAUX DE MEDECINE.
suite d'une peur. Bientdt la vue se trouble , les convulsions arrivent
avec le caractitre clonique ; la sensibility cst dtcintc dans tonics les
parties; le malade no voit ni n’entend , mais il nc pcrd pas con-
naissance, et, chose remarquable , prdscntc pendant son a'ccfes des
hallucinations do la vue et de I’ouie; il pcrcoit d’ailleurs la sen¬
sation de la boule hystei'iquc. L’ytat consdculif consistc en une le-
gfcrc stupdl'action.
Quatriemcfait. — Bayle, age de vingt-cinq ans, caractere emi-
nemment suceplible et querelleur. Les accfcs s’annonccnt par une
epistaxis et par des crampes artlculaires. Les convulsions sont nti-
loniques, mi-cloniqucs, sans perte de conscience. Le malade entend
ce qui se dit autour de lui et sc le rappelle a pres 1’accits ; il pent
jtisqn’a un certain point diriger les contractions sans les modifier.
Il yprouve des crampes Ires douloureuses dans les articulations.
La sensation d’une boule qui roule se fait sentir de 1’aisselle it l'y-
pigastre , el de lYpigastrc an con ; le pools est petit et sorry ; la res¬
piration convulsive, la face livide. L’accfes se lermine par un vyri-
table acciis de manie, d’une demi-heure de dttrye. La premiere
atlaque d’ypilepsie est snrvenue it la suite d’nne peur, et , chose
assez singulierc , le mCme yvynemenl a dyterminy l’ypilepsie en
mfime temps chez les deux freres.
APOPLEXIE CAPILLAIRE ; ABOLITION DE L’lNTEt, LICENCE ET DES SENS ;
GUflRISON. — RAMOLLISSEMENT DO CERVEAU AVEC COMPLICATION DE
pneumonic ; mort. Observations recueillics dans le service de
M. Cruveilhier ( hbpital de la Charity ).
Ces deux fails ne prysentent rien de tres remarquable, et
rentrent it peu pres compiytement dans les lois de l’observation
ordinaire ; Dependant, nous allons donner un court extrait du pre¬
mier de ces faits, qui a ofl'ert quelques difhcultes de diagnostic k
cause du defaut de renseignements precis stir les antycydents du
malade.
Un homme , age de soixanle-treize ans , est frappe d’une maniere
brusque et inattendue , puis transporty it l’hbpilal. Le lendemain ,
le mydeein constate une hymipiygie du coty droit avec abolition de
la sensibility. La seule irritation mdcanique & laquelle il se trouve
un peu sensible est un fort chatouillement A la plante du pied.
Les membres paralysys prysentent de temps en lentps un lyger trem-
blement, yvidemment hors de l’influence volontaire. L’intclligence
est suspendue , l’oiuc et la vue presque perdues ; les pupilles ne
se contractent pas. Les urines et les matieres fycales sont excrytyes
JOURNAUX FRANCIS. 309
involontaircmcnt. Les autres fonclions s’cx6culenl assez r6gulifere-
ment. M. Cruveilhier fait appliquer six sangsues a chaque apophyse
masloldc, et administrer 60 grammes d’huile de ricin. Quelques
jours aprfes, on a encore recours a la saignee des bras, aux ven-
touses scariliees le long de la colonne verlebrale , et aux purgatifs
doux. An bout d’un mois le malade , sans etre completement gudri ,
est dans un <5 tat triis satisfaisant. Nous crayons devoir appelcr l’al-
tenlion des mddecins sur cette .sensibility parliculiere de la plantc
des pieds. Un mddecin anglais, dont le nom nous dchappe, disait ,
en noire presence, it M. Louis, que la sensibility de cette partie
n’elait jamais eteinte et qu’on pouvait toujours 1’exciler soit pat¬
ties ehatouillements , soit par l’application de corps chattels ou
froids , etc. Nous crayons que ce signe n’a pas ete assez dludie en
III. Journal ties coiinaissnnces meiiie»>
chirurgicttles.
Le nutndro de ddeembre 1842 contient les deux articles originaux
suivants :
1" Memoir e sur les fractures de la colonne vertebrate , lu a
la Socidte de medecine de Poitiers , par M. (laillard , chirurgien de
I’HOtel-Dieu de cette ville. Les fractures de la colonne vertebrale
ne sont vraiment dangereuses que par les lesions dont elles s’ac-
compagnenl et qui happen! la moelle dpintere. Quelques fails cites
dans ce mdmoire peuvent etre donnds comme preuves de ce que
nous avancons : on pourra les consulter avec fruit. — 2“ Effica-
cile du galvanisms dans quilq.ics affections nerveuses, par
M. Person , raddecin a Bordeaux.
Le nu m fro de janvier 1843 ne donne aucun travail original sur
le systfeme nerveux.
EmCACITli DU GALVANISME DANS QUELQUES AFFECTIONS NERVEUSES,
PAR M. PERSON, MISdECIN A BORDEAUX.
Une jeune lille, ilgee dedouzeans, elait sujette a des attaquesd’d-
pilcpsie dont la premiire rcmonlait a six ans Le 2 ntai 1841 , elle
fut souiniseii \a galvano-puncture. Une aiguille fnt appliqude sur
I’epigastre et une autre sur la premifere vertfebre cervicale. Les at-
laques alterant en diminuant de facon que la derate re eut lieu en
juillet. Six mois plus tardla malade se portait bicn.
310
REVUE DES JOURNAUX DE MEDECINE.
Une dame dtait tourmcntdc d’un hoquel qui revenait tous les
jours ; 1’emploi dc la galvano-puncture le (it disparaitre prompte-
ment a plusieurs reprises ; mais comme la malade ne continuait pas
son traitement , le hoquet recommenQait. Convaincue & la fin de
l’impuissance d’un traitement trop court , elle le prolongea davan-
tage et fat gudrie.
Mademoiselle Ermance Faughere avait dtd prise d’un hoquet
presque continu d la suite d’une fievre lyphoi'de. Soumise & la
galvano-punctureclle fat gudrie en trois semaines. Deuxmois aprds
elle n’avait pas dprouvd de rdcidive.
Ces deux ou trois faits sont certainemcnt insuffisants pour se
former une opinion avrdtde et prdcise sur la galvano-puncture
comme moyen thdrapeutique ; cependant ils peuvenl dtre considerds
comme une tentative heureuse qui pourra dtre reprise plus tard et
donner de bons rdsultats.
IV. Exaiiiinateur mediral.
Les numdros de ddcembre 1842 et janvier 1843 conliennent Par¬
ticle suivant :
1° Du centre de rotation de Voeil , par M. Victor Szokalski ,
docteur en mddecine et en chirurgie, etc. On avait jusqu’d ce jour
admis que le centre du mouvement de l’oeil correspondait au centre
gdomdtrique de cel organe. Le travail de M. Szokalski a pour objet
de ddmontrer « que les mouvements de l’oeil s’exdcutent autour
>, de 1’extrdmite postdricure de l’axe optique. Get axe n’exdcute
» pas de mouvement de bascule, comme on l’a pensd jusqu’d prd-
» sent ; mais son extrdmite postdricure reste fixe , tandis que l’in-
» tdrieure se porte dans les divers sens. De cette maniere , l’axe
» optique ddcrit , par son dvolution , Un cOne dont la base est
» tournde en avant et le sommet vers la tache jaune de Scem-
i> mering. »
V. Bulletin general «le tliernpeutique.
Numdros du 15 et 30 ddcembre 1842.
1° Influence des emotions morales de la mere sur le fceius ,
parM. Miquel. — Nous avons vu, mardi dernier, dans les bureaux
de l’Acaddmie de mddecine , un enfant qui semblerait dtre une
preuve de plus de l’influence de l’imagination de la mfere sur le
JOURNAUX FRANCAIS. 311
foetus. Une femme enceinte de deux mois , mariee a un employd du
chetiiin de fer de la rive gauche , apprend dans la soirde du 8 mai
la catastrophe. Elle court , elle vole 4 l’embai'cadtre , ou elle ne
peut rien apprendre sur le sort de son tnari. En cet instant arrive
un convoi portant les restes carbonisds des victimes ; et Ton juge
de l’dmotioh que dut faire dprouver la vue de cet horrible spectacle
a une femme qui croyait'que son tnari avait partagd le mdmc sort.
Cependant il n’en dtait rien, il revint sain et sauf. Sept mois aprds,
cette femme mit an inonde un enfant it terme et vivant, dont tout
le corps , 4 l’exception du visage , comme nous l’avons vu , porte
des taches plus ou moins larges , dont la couleur et l’aspect rap-
pellent la coulettr et l’aspectde la peau des victimes carbonisdes.
VI. Bevue medicale.
Ddcembre 1842 et janvier 1843.
miSmoire sur les hEmorrhagies dans la cavitE de l’arachnoide
PENDANT L’ENFANCE , PAR M. LEGENDRE. (Ddcembre 1842.)
Nous donnerons une analyse de ce mdmoire quand il sera entife-
rement publid.
VII. Archives gdnerales de medecine.
Janvier et fdvrier 1843.
Le numdro de fdvrier contient Y observation d'wn cas remar-
quable d’affection de la moelle epiniere , avec reflexions , par
M. Girard , professeur 4 PEcole de medecine de Marseille. Dans le
prochain numdro, nous donnerons un rdsumd de cette observation.
VIII. Journal de medecine.
Le numdro de janvier contient une lettre de M. Trousseau sur
la coqueluche.
Il s’agit d’une dpiddmie de coqueluche qui a dtd observde dans
les premiers mois de 1842. M. Trousseau dtablit , dans sa lettre 4
M. Bretonneau, que l’observation de vingt-six malades lui a fourni
les inductions qui suivent , sauf vdrification ultdrieure , si des faits
plus nombreux contradictoires sur quelques points Texigent.
1° La coqueluche est prdcddde presque toujours par une toux qui
312 REVUE DES JOURNAUX DE MEDECINE.
n’a rien de special; 2° la toux iiiiiiule a quelquefois des caracleres
tout-a-fail spiiciaux ; 3" quelquefois la coqueluohc ddbute d’em bide,
et sans catarrke initial; 4° la coqueluche atteint ordinairement le
summuin d’intensitd peu de jours aprds le ddbut de la toux convul¬
sive; 5° la pdriode d’dtal est fort courle ; la periode de ddcours fort
longue ; 6“ la maladie dure de plusicurs jours a plusieurs mois ;
7” les enfants qui meurent succombent a des accidents thoraciques
aigus ou cbroniques , quelquefois a des maladies dtrangdres & 1’ap-
pareil de la respiration ; 8“ uu etat febrile intervient , unc phlegma-
sie plus ou moins grave diminuc toujours , suspend quelquefois
et gudrit meme la coqueluche ; 9" la thdrapeulique est presque
toujours impuissante; 10" la coqueluche peut atlaquer une seconde
fois le meme individu.
JOURNAUX IT ALIENS.
Cliornale tlelle seieiixe medielie della Societa
meilaco'diii'ui'gic a di Torino.
fSEVRALGIE GRAVE AFFECTANT PLESIEURS BRANCHES DU PLEXUS CER¬
VICAL DROIT , GUl'llIE PAR LA NgVRO-MTOTOMIE SOUS-CUTANl- E. —
Extrait d'un miSjioire lu a la socnSrf: mi'!Dico-chirurgicale de
Turin, par ledocteur Spi5rino. (Numdro d’octobre 1842.)
Une jeune dame,doude d’une excellente constilution et d’un
lempdrament sanguin , soulfrait depuis six anndes environ, ala suite
d’une vive emotion et de dysmdnorrhee , de douleurs ndvralgiques
qul occupaient le cfttd droit du cou et qui s’dtendaicnt sur la tdtc
et sur l’dpaulc du mfime cdtd. Pendant les trois premieres annecs,
ces douleurs se manifestaient k d’assez longs inlervalles; maisdans
les trois anndes quisuivirent, elles dtaient presque continues et
avec des dvacnations tres rapprochdes. Des le ddbul de la maladie,
cette dameavaitprisl’habitude, an moment des acces, de contrac¬
tor fortemcnt les muscles du c&td douloureux au point de se donner
chaquc fois uu torlicolis spasmodique. Les douleurs dtaient plus
aigues el la contraction musculaire plus forte pendant et quelques
JOURNAUX TTAUENS;
313
join’s avant et apres son dpoque menstraelle. Durant lcs deux
derniferes anndes , les douleurs dtaient telles qu’ellcs pennettaient &
peine le sommeil. Lcs mouvements de la tdte dtaient a peu prds
impossibles ; la malade ne ponvait dlevcr la main vers le front ;
elie dtait obligde dc se tenir la tete avecla main gauche lorsqu’elle
voulait faire quelque mouvement. C’est dans ce ti iste dlat qu’elle
passa les deux derniferes anndes de sa vie , ou dlendue sur un di¬
van, dloignde du monde dont clle avait fait Pornement. Elle eut,
pendant ce temps, la consolaiion de devenir m&re ; la grossesscct
l’accouchement ne parurent exercer aucune influence sur la inala-
die, ct l’enfant jonit d’une cxcellente sanld.
Plusicurs moyens de tiaitement furent presents par d’habiles
praticiens ; il me fut impossible de connaitre tons ccux qu’on avait
successivement employds. Les emmdnagogues , les saigndes locales
el gdndrales souvent rdpdtees, les rdvulsifs, les narcotiques a l’in-
tdrieur et a l’extdrieur, les boues et les bains d’Acqui , tous ces
moyens furent lentds en vain.
Je la vis il y a trois ans , avec M. ledocteur Bertini ; ct quoiqu’elle
souifrit alors beaucoup moins ddji , je proposal la myotomie soiis-
culande. La proposition futd cartde, etles douleurs ne faisant qu’aug-
menter, malgrd Pemploi de tous les moyens curatifs, apres trois
anndes de patience elle se ddcida ii subir l’opdration.
Le 21 janvier dernier, je l’examinai de nouveau avec le docteur
Fiorito , cl nous reconndmes qu’elle dtait affeetde d’un torlieolis
permanent, occasionnd par le raccourcisscmcnl continu dcs mus¬
cles trapdze et sterno-cleido-mastoidien du c6td droit , et d’un tor¬
lieolis spasmodique, puisque ces muscles , ainsi quo le rhomboids I
et l’angulaire de l’omoplate, se raceourcissaicnt plus forlemenl par
contraction spasmodique involontaire et Ires frdquente , ce qui
avait lieu mdme dans le sommeil. Ce torticolis spasmodique, en
variant d’intensitd, faisait varier sans ccsse la position de la tdte,
celle du cou , de la colonne vertdbrale , etc.; il est done inutile de
les ddcrire.
Les douleurs occupaicnt, ainsi que je l’ai dit, toute la portion
droite du cou ; ellcs s’dtendaient d’une part sur l’dpaule, A la partie
supdrieure du dos et du thorax , de l’autre au pavilion de l’oreille ,
& la rdgion temporo-paridto-occipitale et a la parotide. Elies dtaient
loutefois plus aigues le long des muscles nommes plus baut, dont
elles provoquaient les contractions spasmodiques. La volontd de la
malade, soil pour empdcberces contractions, soit pour provoquer
les contractions antagonistes, restait impuissante. La compression
des muscles alTectds rendait la douleur plus vive et la conlrac-
\m. sikd.-hsyc. r. i. Mars I8«. 21
31 U REVUE DES JOURNAUX DE MEDECINE.
tion plus forte ; celle-ci, de son cdtd, el a niesure qu’elle augmen-
tait , exaspdrait la douleur. Contenu dans ce cercle fdcheux , le mal
dtait continu, et je crus un instant qu’il s’agissait d’une ndvrite.
Nous ddcidftmes neanmoins , M. Fiorito et moi , que nous avions
devant nous une ndvralgie grave de piusieurs branches du plexus
cervical, et surtout de la branclie descendante interne , dcs bran¬
ches descendantes exlernes du mastoi'dien etde l’aui'lculaire; que
celte ndvralgie avail pour effet consdcutif le torticolis permanent
et le torticolis spasmodique ; nous avons , en consequence , rdsolu
de tenter la ndvro-myotomie sous-cutande. Nous nous sentions
soutenus dans cetle resolution par les succds obtcnus par MM. Stro-
meyer el Bonnet de Lyon. Je procddai ainsi qu’il suit :
Le 22 janvier, section de la portion claviculaire du trapeze k son
extrdmitd supdrieure, etdu sterno-mastoidien , a son extrdmildin-
fdrieure; les doulcurs cesscnt a l’instant lelongdu trapfeze; le tor-
tic.olis diminue.
Le 15 fdvrier, section du cldido-mastoidien et nouvelle section du
sterno-mastoidien a sa partie infdrieure , oh il existait encore dc
ces douleurs et une contraction spasmodique. La contraction cessc
ou est insensible, les douleurs s’apaisent pour reparailre moins
intenses lorsque les extrdmitds des muscles divisds se sont rdunies.
II est bon d’obscrver quele stcrno-cldido-mastoldien avait did coupd
dans sa portion tendineuse.
Le 23 mars, section du sterno-cldido-mastoidien a son extrdmitd
supdrieure au niveau de Tangle de la maclioirc. Les douleurs ces-
sdrent lelong de ce muscle, au pavilion de Toreille et dans la par-
tie laldrale de la tdte et de la face ; la continuitd rdiablie entre les
extrdmitds du muscle divisd dtant retablie , la contraction spasmo¬
dique disparut pour nc plus revenir.
Le 22 juin , les douleurs persistant dans le trapeze , dans le rhom-
boidal, dans Tangulaire de Tomoplate , et la rdtraction spasmo¬
dique de ces muscles donnant encore lieu k un ldger torticolis , je
pratiquaila section de lous les trois en faisant une seule ouverlure
k la partie infdrieure du cou , ouverlure qui se referma au bout de
quarante-huit heures. Les douleurs cessdrent entitrement, et pres-
que 5 l’instant toute ddviation disparut.
Le 10 juillet, nouvelle section du trapeze k la nuquc, k cause de
quelques douleurs qui se lirent de nouveau sentir, accompagtides ,
comme toujours , de rdtraction spasmodique.
Depuis cette deruifere section , les muscles divisds ne se contrac-
tdrent plus que sous l’empire de la volontd; les douleurs ne repa-
rurent plus , pas mdme aux dpoques menstruelles ; la malade put
JOURNAUX IT ALIENS.
315
mouvoir sa tdte dans tous les-sens ; l’dpaule , l’omoplate , la colonne
vertdbrale ont conquis et conservd leur position nonnale, et il
n’existe plus la nioindre trace de torticolis.
II est inutile d’ajouter que toutes les sections faites par la md-
tliode sous-cutande ne donnerent lieu a aucun mouvement fdbrile ,
a aucun malaise , et que la cicatrice a dtd obtenue par premiere
intention dans tous les cas, et consolidee dans les quarante-huit
hemes,
Ce fait est intdressant; il ddmontre : 1° I’efficacitd de la section
des muscles et des nerfs qui les parcourent contre led' douleurs nd-
vralgiques ; 2° la ndcessitd de rdpdter les sections ndvro muscu-
laires pour gudrir certaines ndvralgies ; 3° )e rdtablissement de
l’influence nerveuse volontaire dans les muscles divisds a plusieurs
reprises ; 4" 1’ineiBcacitd de la section des tendons , que M. Gudrin
avail ddjd notde; 5" et enfin la gudrison d’un torticolis ddpendant
d’nne ndvralgie , par la ndvro-myotomie sous-cutande.
NfiVRALGlE GUdlUE PAH LES SECTIONS SOUS-CUTANdES. — OBSERVA¬
TION LUE A LA SOClfiTd MEDICO-CHIRURGICALE BE TURIN , DANS SA
STANCE D’OCTOBRE 1842 ; PAR M. ALEXANDRE RIBERI , PROFESSEUR
DE MdDECINE OPERATOIRE A L’UNIVERSITE DE TURIN. (NUmdrO de
ddcembre 1842.)
Domenica Abrardo , servante non maride , 8gde de vingt-huit ans ,
doude d’un tcmpdrament mixte, lymphatico-nervoso-sanguin , nde
de parents sains, fut, des l’age de dix ans, alteinte d’une vive
douleur dans la partie extreme du genou droit sans gonllement.
Cette douleur sembla cdder apres quatre mois a un traitemenl an-
tiphlogistique. La menstruation ne parut qn’a dix-sept ans, et ce
retard fut la cause probable des cephalalgies, des vertiges, des pe-
santeurs de Idle dont elle soulfrit liabituellement de quinze a dix-
sept ans, Aprds trois mois , la menstruation fut supprimde pendant
uue annde, puis reparut a peine, difficile et douloufeuse , et cette
irrdgularitd persista jnsqu’a l’age de vingt-quatre ans ; elle fut alors
plus rdgttlidre, mais toujours incomplete.
Vers i’Sge de vingt-trois ans, l’ancienne douleur du genou re¬
parut ; trois saigndes gdnerales et une locale l’en ddbarrassferent
assez vite. A vingt-quatre ans, la malade fut atteinte de la gale,
qui giidi it imparfaitement. Le mois de janvier dernier, un jour ou
elle uvait travailld plus qu’a l’ordinaire, la douleur du genou re¬
parut. Les topiques dmollienls et la pommade stibide la calmferent
suns hi gudrir. Plus laid, quatre mois a pres , des sangsues furent
316 REVUE DBS JOURNAUX DE MtiDECINE.
appliques et sans n'sultat. linfin, ayant recount inutilement aux
moyens empiriques , triste et decouragde , elle entra dans la Clini¬
que chiruigicalc de l’hfipital Saint- Jean le 15 juillet dernier.
La douleur 6lait continue, plus intense que pr^cedeinment , et
s’irradiait beaucoup plus loin du sigge primitif ; la pression l’aug-
mentait ; elle £tait accompagnde d’un mouvement ffibrile trfes mar-
qu6, de cephalalgie; les urines etaient rougeSlres, le pouls tendu
et vibrant , etc. Ces derniers symptOmes me parurent devoir litre at-
tribuds a I’excfes de la douleur; le repos, en eifet, suflitpour les
dissiper. La douleur, rdduite 5 elle-meme, consistait dans la sen¬
sation d’un dard qui aurait traverse l’espace compris entre la tfile
du pdrond et le condyle du femur ; elles s’irradiait d’unc part vers
le c6t6 externe de la cuisse , et de l’autre vers le colei externe de
la jambe , accompagnee quelquefois du fourmillement de toute
l’articulation.
On recourut, pendant dix jours, a l’emploi de l’onguent mer-
curiel, belladonise administrd 5 fortes doses sur la partie malade.
On ajouta a ce topique , pendant les dix jours suivants, l’usage a
l’intfirieur del’extrait d’aconit et de l’eau distiliee de laurier-cerisc
portes 5 des doses elevdes. Ceite medication , unie au repos et a la
diete, porta bien quelque soulagement , raais la douleur persista ,
moins frequente , moins aigue , mais opiniatre. La malade s’impa-
tientait et demandait un traitement plus efficace.
Vers le milieu du mois d’aodt, je pratiquai l’acupuncture, dont
j’avais deji retire dans plusieurs casde tres bons effels. Dix aiguilles
furent maintenues pendant trois heures dans les chairs. Le soula¬
gement fut notable : la malade declara que e’etait, de tous les
moyens , celui dont elle avait eprouve le plus de bien. Les irradia¬
tions douloureuses avaient cesse, et le mal se bornait a son point
de depart. Mais ce soulagement fut de courte duree : l’acupunc¬
ture le ramena bientdt, mais pour quelques jours seulement.
Depuis longtemps je desirais comparer l’eflicadte de l’acupunc¬
ture avec celle des sections sous-cutanees dans le traitement des
nevalgies; l’occasion se presentait , je la saisis. Je me munis d’un
bistouri a lame tres etroite , et je (is deux incisions sous-cutanees
parallfeles l’une a l’autre , la premiere 5 la distance de trois lignes ,
la seconde a la distance de cinq lignes du perone , dirigees loutes
les deux de la partie posterieure 5 la partie anterieure en rasant le
perioste. Portant ensuite le tranchant de 1’instrument vers la peau,
je coupai les tissus intermediaires entre celle -ci et le perioste.
Puis , contournant legerement le tranchant en has et en haul , je
dissdquai la peau dans un court trajet. L’index de la main gauche
JOURN’AUX ITALIANS.
317
me fut un excellent guide; il me permit de suivre exlerieurement
la route que faisait mon instrument, dont il favorisait Paction.
Cette operation , de peu d’importance sans doute , fut suivie d’un
succfes complet. Trois jours apres, la douleur n’existait plus dans la
panic opdrdc, ni ad sensum, ni ad tactum. II restait encore
quelque soulfrance dans les tissus places un peu au-dessus des in¬
cisions. Au lieu de revenir a Pacupuncture , comme j’en avais d’a-
bord eu la pensde , je pratiquai , sur les instances de la malade,
deux autres incisions sous-cutandes dans la parlie restde doulou-
reuse; le mdme procddd fut mis en usage : la malade ne souffrit
plus, elle passa quiiize jours a Phopital sans se plaindre un seul
instant.
La gudrison sera-t-elle permanente? Je n’ose le dire. Ne le fdt-
elle pas , l’utilitd des incisions sous-cutandes dans quelques cas de
ndvralgie n’en est pas moins ddmontrde.
11 Fillatre sebezio, giorunle della science
mediclie.
AFFECTION PAR COMMOTION CdREBRALE , ACCOMPAGN^E DE SYiMPTOMES
TRilS GRAVES ET SUIVIE DE GCdRISON. — TRAITEMENT PAR LE TAR-
TRE ST1BIE. — OBSERVATION DU DOCTEUR GAETANO CAPORALE , MEDE-
cin A Acerra. (Numdro de septembre 1842.)
Dans le courant du mois d’avril 1842, Gennaro Ambrosino, figd
de vingt-quatre ans, d’une constitution robuste, d’un tempdra-
ment bilioso-sanguin , ayant dte frappd sur le crane et ayant fait
une chute grave, fut trouvd comme mort. D’abord on le crut ivre,
eton l’abandonna; ce ne fut que quinze : jours apres cet accident
queje fus appeld auprfis de lui. L’assoupissement dtait profond , la
figure elait livide et comme gonflde , les yeux dtaient a demi fer-
mds, les pupilles dilatdcs et immobiles, la respiration rare, le
pouls trfcs lent et profond , les mains dtaient portdes sans cesse
vers le sinciput. Ces signes rdunis et les renseignemenls obtenus
sur l’accident qui avait eu lieu , me permirent de diagnostiquer une
commotion cdrdbrale. Environ 100 sangsucs furent appliqudcs en
peu d’heures aux tempes, au front et aux angles de la maclioire;
une saignde de 16 onces fut pratiquee. Ces moyens mirent le ma¬
lade en dtatde rdpondre aux questions qui lui furent adressdes par
les autoritds judiciaires. I’ersonne ne doutait que la chute n’edt etd
Pellet de Pivresse. La langue dtait couverte d’un enduit brun-jau-
318 REVUE DES JOURNiAUX 1)E MfilJECINE.
natre, son haleine EtaitfElide, le ventre Elail tondu et ballonnE.
Je prescrivis en consequence des purgatifs olEagineux et des lave¬
ments rEpEtEs. Je lui administrai ensuite line solution de tarlre
stibiE, en Elevant graduellement la dose de 2 grains a une dose
beaucoup plus forte. Je me dEcidai en mEme temps ft faire raser la
tEte et & appliquer uu large vdsicatoire sur le sinciput et un autre
au bras. Des sinapismes aux pieds furent frEquemment rcnou-
Du deuxiEme au cinquifeme jour, les Evacuations alvines de ma¬
ture fEtide , molle et bruneeurent lieu ; des sangsues furent posEes
a la marge de l’anus. La langue se dEpouilla lEgferement , et prE-
senlade la rongeur a la pointe ; les urines Elaient aqueuscs , la peau
sfeche et brdlante , et l’assoupissement persistait. Un mEdecin dis-
tinguE de la capitale ayant EtE consultE, nous convinmes de main-
tenir sur la tEte une vcssie pleine d’eau glacEe. Le malade rEsista
violemment a l’emploi de ce moyen : on fut forcE d’y renoncer.
Du septiEmc au onzitme jour, l’Etat du malade empirait; les
symptbmes les plus menaqants se succEdaient : convulsions, abo¬
lition des sens etdes mouvements volontaires, face hippocratique ,
respiration excessivement lente, circulation irrEgu litre et a peine
sensible. Evacuations alvines involontaires ; tout me faisait dEses-
pErer de le sauver. Je persistai nEanmoins a lui administrer le trai-
temcnt prEeEdemment indiquE ; au vEsicatoire sur le sinciput j’cn
substituai un sur l’occiput; je maintins les sinapismes, et, encou-
ragE parla tolerance manifeslEe jusque la , j’Elevai la dose du tarlre
stibiE a 16 grains dans les vingt-quatre lteures.
Du onzieme au quatorzitme jour, j’obtins , a mon grand Eton-
nement, une amElioration remarquable. La pliysionomie se ranima
insensiblement, les convulsions cessferent, la langue se netloyait,
le regard devenait plus expressif , le pouls se rEgularisait. Le ma¬
lade, sorti enfin desa lElhargie, poussait deprofonds soupirs, bal-
butiait quelques syllabes et appelait son frere.
Au dix-liuitifeme jour, je dEclarai le malade guEri , et depuis ce
jour ses fonctions s’accomplissant parfaitement , il ne reste aucune
trace de l’afifection a laquelle il a failli suceomber.
EPILEPSIE GUERIE PAR l’AMMONIURE DE CUIVRE. — OBSERVATION DU
DOCTEUR I. -B. MERCURIO DE POLICASTRO. { NumErO de dE-
cembre 18/|2. )
Un jenne homme de dix-lmit ans, d’un tempErament phlegma-
tique, d’une complexion dElicate, nE de parents sains, s’EtaitlivrE
JOUHNAUX IT ALIENS* 319
avec fureur au vice de l’onanisme. En janvier 18/H, il fat pris
d’une attaque d’dpilepsie qui prdsenla les caraclferes suivants :
Malaise gdndral ; trouble de la sensibility , du mouvement et de
l’intelligence ; pesanteur de tfete, hypocliondrie, sensation d’un
froid glacial aux extremities infdrieures et gagnant insensiblcment
tout lc corps, au point de donner it sa face un aspect livide et
dgard ; machoires etroitement serrdes , tete mainienue sur Pdpaule
gauche, les mains contractdes, poitrine immobile. Aprfes quelques
minutes de durde , ces phenomfenes disparaissaient et laissaient le
malade dans un dtat de torpeur, les mains et les bras rompus , igno¬
rance complete de ce qui venait de se passer, et une continuelle
tendance au sommeil. Malgrd ce terrible avertissement et les con-
seils de sa famille , le inalhettreux jeune homme persista avec plus
d’opiniatretd dans ses vicieuses habitudes.
Aprfes cet accfcs , sa santd fut mediocre jusqu’en juin de la mfeme
annde. A celte dpoque , un nouvel accfcs eut lieu et se rdpdta tous
les jours vers midi, et quelquefois se rcnouvela dans la meme
journde. Ces accfcs ne duraient pas plus de hull it dix minutes, et
dtaient presque toujours precedes par des pollutions nocturnes,
toujours par des maux de tele , par la lassitude, la tristesse et
Pinappdlence. 11 tombait ensuite tout-a-coup sans dtre averti par
1 'aura epikplica , comma frappd de la fotidre ; aux symptOmes
rappelds plus haul, portds au plus iiaut degrd, se joignaient le bul-
lonnement du ventre et un pouls petit, irrdgulier, frdquent et pro-
fond.
Chaque jour lamaigreur faisait des progrfes ; le malade sc ddcida
& changer de dimat el a venir dans mon pays, ou il rdelama mes
soins. Je diagnosliquai une dpilepsie irritative et idiopathique du
systeme cdrdbro-spinal.
Je conseillai l’emploi des saigndes locales dans la rdgion du sa¬
crum , en mfime temps que le calomdlas , l’extrai t de la belladone
et la difete laetde. Je n’obtins aucun succfes. Mon pfere et mon oncle
furent consultds , ainsi que le docteur Vito Mesuraca, qui propo-
sferent a leur tour plusieurs remfedes et en dernier lieu la panaede
de Thomson associde au castordum et a l’acdtate de morphine ,
avec les frictions de Pdlixir antiparalylique sur l’dpine dorsale.
Son dtat s’amdliorait, et il voulut retourner chez lui. BientOt le
mal reprit son intensitd et s’accrut d’une manifere effrayante; il
revint dans notre pays , fuyant l’air humide et dpais auquel il attri—
buait Pexacerbation de la maladie. Il rdclama de nouveau mes
soins.
Instruit par l’expdrience , ayanl vu les moyens employds jusqu’a-
320
JOUBKAUX DE AIKDECIiXE.
lors adoucir plut&t que gudrir le mal , et me souvenaul que l’am-
moniure de cuivre avail eld employe avec sucees contre l’dpilepsie ,
je me ddcidai a recourir a ce medicament si vanle par Belfour,
Roussel et Frank. Je le prescrivls a la dose d’un sixieme dc grain ,
meld a 2 grains de caslordum et a 1 grain d’assa-foetida. La pre¬
miere fois que le malade prit la pilule ainsi composde , il sentit
unevive ardeur 4 l’estomac et un malaise viscdral que j’atlribuai
a l’ammoniure de cuivre. Quelques jours apres, ce malaise cessa ,
et le malade put prendre le quart et la moilid d’un grain de ce rc-
mede , sans toutefois outrepasser cette dernierc dose. Dfcs les pre¬
miers jours de ce traitement, qui dura deux mois, j’eus le plaisir
de voir l’etat du malade subir les plus heurcux changements.
L’appdtit, la gaietd et la nutrition dtaient en progres ; Facets ne re-
parut qu’apres vingt-sept jours. Le meine traitement fut continud ,
et il y a aujourd’hui de six ii sept mois que le jeunc liomme , tou-
jours docile & mes avis, jouit dc la plus belle santd , n’ayant plus
dprouvd un scul accds , heurcux d’dtre ddlivrd d’une si terrible
maladie.
SOMNAMBULISMS PROVOQUd PAH LE DEVELOPl’EMENT D’UN GRAND
NOMBRE DE VERS SOUS LA PEAU DU CRANE , ET GUlSRI PAR LA SORTIE
DE CES PARASITES. — OBSERVATION DU DOCTEUR GIOCONDINO DEL
ZIO, I.UE A L’ACADEMIE rONTANIANA DE NAPLES, LE 12 NOVEM-
bre 18/t2. (Numdro de ddeembre 18Zi3.)
Antonio Lostaglio , age dc quiuzc ans, avail did attaint de la
teigne faveusc, el, dans l’dtat misdrable oil cette maladie, sa consti¬
tution scrofuleuse, son isolcment , sa pauvretd l’avaient rdduit,
il excila vivement ma pitid. Mes premiers soins eurent pour rdsul-
tats delegudrirde la teigne. Jel’altachai des lors ii mon service, pour
quelques travaux ebampdtres. Depuisquclque temps, sa vie etail hen-
reuse et tranquille, lorsque, vers la mi-juillet, il changes subitcment
de maniere d’etre : il allait et venait, ilseprdsentait ii moi irresolu et
cifrayd , il devenail toujours plus trisle , il maigrissait a vue d’oeil ,
il pieurait sans cesse , et cliacun de ses actes dtait suivi desanglots.
Je clierchai a me rendre compte de ce changemcnt dtrange, je ne
pus parvenir a en pdnelrer la cause : Tensemble de ses fonclions
scmblait s’accomplir assez bien, et d’ailleurs a mes plus pressanles
questions il ne savait que rdpondre.
Une nuit, au commencement d’aoilt, j’entendsun bruit inaccou-
luine. J’en recherchai la cause : c’dtait Lostaglio qui, dormant dans
la cliambie voisine, venait de sc faire entendre. J’ouvris la porte
J0U1UNAUX lTAi,m\S.
321
muni d’une bougie, et je le vis se promenant dans la cliambre avec
les yeux fermes. II portait la main sur un bonnet dont jour et nuit sa
tete dtait couverte, et que de temps en temps il soulevait pour se
gratter la Idle. II criait et appelait it haute voix tant&t un de mes
domesliques, tantOt d’aulres personnes, Je m’approchai de Ini, et
je luidemandai ce qu’il avait, ce qu’il voulait; mais il ne me re-
pondit point. BientOt il s’approcha de son lit , y monla en balbu-
tiant quelques mots et setut. Le matin je lui reprochai sa conduile
bizarre; il me protesta humblemenl qu’il n'en avait point connais-
La nuit suivante, a unc beure aprds rninuit, je fits de nouveau
frappd par un bruit analogue a celui de la veillc. Je counts auprfes
de Lostaglio et je le vis, les yeux 4 peine fermfis , descendre de son
lit. Son visage dtait pale , ddfait. Je voulus later son pouls , il me
repoussa vivement en disant et en faisant des grossidretds. 11 alia
jusqu’a satisfaire 4 sesbesoins naturels. 11 appela une servanlc et
demanda de l’eau. Je Ini en donnai. It aurait brisd le verre si je le
lui avais laissd. Il se promena dans la cliambre , il poussa des ge-
missements, et apres s'etre assis sur un coil're , il se plaignit d’une
lassitude qu’aucun repos ne pouvait calmer. A. toutes mes questions
il fut sonrd et muet. Toujonrs la main sous son bonnet, il rejoignit
bient&t son lit oft ilsecoucha, grommelant quelques mots cnlrc
ses dents, et ilnit par s’endormir d’un sommeil penible et agitd.
De temps en temps il avait des soubresauts exprimant une vive
douleur. Le lendemain il fut gronde pour avoir fait ses excrements
au milieu de la cliambre ; a ces reproches il rdpondit en dc m 1 nt
une autre cliambre.
Les memes choses se renouvel&rent les deux nuils suivantes.
Frappd de ce que je voyais , je (is des recherclies sur le somnam-
bulisme, et parmi toutes les observations qui out dtd rapportees
par les auteurs, je n’en tronvais ancune qui pflt se rapporter 4
cclle de Lostaglio. Celles qui ont (51(5 rapportdes par Lcvade ap-
pelerent toutefois mon attention.
J'explorai la tfite du jeune maladc , et je n’apercus que les
traces de l’aHection dont je l’avais d’abord ddlivre ; mais je remar-
quai qu’il avait les pupilles dilatdes pendant le jour, et les yeux
entr’ouverts durant la nuit. Je lui preserivis une poudre compo-
sde de calomdlas, de racine de valdriane , de jalap et du semen
•contra. Cette poudre , administrde 4 plusieurs. reprises, ne produi-
sit point d’dvacuation vermineuse. Loin de me decourager, je re*
doublai de zele.
322 ltliVUE UES JOUllNAUX DE MEDEUNE.
Lacinquiemenuit, Lostaglio avail trisbien soupe, mais toujours
ea pleurant. La nuit se passa comine les prdcd.lentcs : cn se levant,
il urina dans son vase , fouilla dans les pochcs de son pantalon
poury chercher du pain , et parut mdcontent dc n’y en pas trouver
comme a i’ordinaire. II portait toujours sa main i la tfite et s’agitait
qiielquefois vivcment comme si une forte douleur se faisait sentir.
J’approchai la lumicrc de ses yeux , il les detourna immddiate-
ment ; enfin il se concha , s’enveloppa de sa converture et s’endor-
mit, toujours agitd.
Le lendemain matin, j’appris que le jeune malade dtait pris
d’une violente fifivre et que sous son bonnet s’dcoulait un pen de
sang noir et sanieux. J’accourus : la fifivre dtait en effet tres intense ;
sa figure dtait anlmde, ses yeux brillaient , sa langue ctait sfiche et
tremblante. II souffrait de cdphalalgie , d’une soil inextinguible ,
d’une coniinuelle agitation. 11 dprouvait une grande clialeur il la
tdte , le long de la colonne vertdbrale et sur le bas-ventre. J’obser-
vai le point d’od s’dchappait le sang, et je vis un pelit trou d’en-
viron deux lignes , situd sur le bord du paridtal droit , tout prfis de
Tangle formd par les sutures sagittale et coronale. La matiere qui
en sortait consistait dans de la sanie mdlde de sang el repandant
une odeur nausdabonde. Au plus leger toucher, les douleurs dtaient
extrfimeinent vives, et des gdmissements dtaient poussds, analogues
a ceux que j’avais entendus dans les nuits prdcddcntes. Je prescri-
vis une lotion de mauve et de camomille; je fis couvrir la plaie
de charpie enduite de cdrat de Galien , me rdservant d’agir selon
les circonstances. Je lui fis prendre la poudre de J.-P. Frank,
ddlayde dans Teau de fleur de sureau, ddulcorde avec du sirop de
violettes , afin de moddrer Texcitation fdbrile et de ddgager a la
fois les premifires et les secondes voies. La difite fut ordonnde, la
limonade fut seule permise. A midi la fifivre dtait & son ddclin, mais
le pouls dtait encore vibrant.
Dans la soirde les syinptfimes se calmferent; il ne restail qu’une
grande pesanteur de tdte, et les yeux dtaient encore brillants.
J’examinai la tfite , et je vis que le point ulcerd obscrvd le matin
s’dlait transformd en une petite ulcdration a bords renversds, qui
rdpandait une odeur infecte. Je redoublai alors d’attenlion, et voici
ce que je remarquai :
1" A la petite ulcdration dont je viens de parler, succederent neuf
autres trfes petites plaies qui rendaient une humeur visqueuse et
fdtide. Cette humeur avail ddja formd une crotite jaune, semi-
transparente , caractfire infaillible de la teigne faveuse. Les cheveux
JOUUNA.UX IT ALIENS. 323
ayant (5ld coupes, je vis un grand nombre de poux qui , occasion-
lianl un violent pruril , faisaicni sans cesse porter les onglcs surles
crotiles forrades.
2" Hicntbt j’aperqus un monvement vermieulairc qui s’accrut
rapidement. II en sorlit trois vers du genre microsomc et de I’es-
pfccedesascarides sldphanostomes, longs d’environ 11 lignes, gros
de 2 lignes el 44 > !> la queue d’environ ,44 , de forme conique,
au corps annulaire, de couleur de lait, susccptibles de s’allonger
et de se raccourcir et d’un lissu rdsistant. J’en relirai neufdans la
mdmc soirde; ils dtaient tons de grandeur dgale ; je pans >i ensuile
les petites plaies comme prdcddemmenl : le malade se sentit
soulagd.
La nuit suivante se passa sans accfes de somnambulisme ; lc ma¬
lade dormit agitd , en grommelant quelques mots, en se plugnant
souvcnt en portant sa main it la idle . mais il ne quitta point
son lit.
D’autres vers parurcnt le malin. J’enretirai six, ce qui soulagca
beaucoup mon pauvre malade. Je lavai les plaies avec de l’eau de
cliaux , et un ldger prurit se fit de nouveau sentir.
La nuit se passa comme la prdcddente. Le lendemain j’aperqus
encore un grand nombre de vers ; il en sortait de toutes les petites
plaies. J’en retirai quatre de la premifere , huit des antres , et plus
tard jusqu’t cent soixante-neuf du genre microsome , de l’cspbce
des ascarides conosomes, longs d’environ 8 lignes et , gros dans
la partie la plus orte d’environ ~V , en lout semblables aux prd-
cddents.
Pendant les nuits qui suivirent, le malade put enfin jouir d’un
repos parfait. Le somnambulisme disparut entitl ement. C’est apres
avoir c.ons I a td cette gudrison que j’attribuai celte maladie et les
symptdmes qui l’avaient accompagnde t la prdsence des vers, situds
sous le cuir chevelu. En effet, lorsque ceux-ci eurenl compldtement
disparu et que les ulctres furent iermds , la gaietd revint , et avec
la gaietd une bonne santd.
324 S0C1ETES SAVANTE5.
SOCIETES SAVANTES.
Acmlemie ties Sciences.
Stance du 16 janvier 1843.
ANAT01IIE DU CERVELET.
M. Foville adressc la note suivante :
Profonddment convaincu que la physiologic et la pathologic du
systime nerveux ne pourronl fitre solidement fondues tanl qu’elles
n’auront pas pour baseune bonne anatomic de ce systfeme , je n’ui
cessd , depuis plus de vingt ans , de consacrer mes efforts 4 cette
dtude. Soutenu dans cette voie par les encouragements quc 1’ Aca¬
demic des sciences a bien voulu donner h mes prdcddentes commu¬
nications, je vlens aujourd’hui lui prdsenler sommairement de
nouveaux rdsultats relatifs 4 l’anatomie du cervelet.
II existe entre le cervelet et les deux nerfs qui se detach ent de la
base de son pydoncule une continuity de tissu que personne 5 ma
connaissance n’a soupQonnde depuis Galien. Quant a ce grand
homme , 11 a dit : « Cerebrum vero est omnium nervorum mollium
origo. » Pensde susceptible d’interprdtations diverses.
Voici d’ailleurs comment estdtablie la continuity des nerfs auditif
et trijumeau avec la substance du cervelet.
Du tronc des nerfs auditif et trijumeau , au lien de leur insertion
aux cfitys de la protubdrance , se detache une membrane de ma-
tifere nerveuse blanche , qu’on peut comparer a celle qui , sous le
nom de rdtine , existe 4 Pexti-dmity pdriphyrique du nerf optique
et tapisse l’intyrieur de l’ceil.
L’expansion membraniforme de matifere nerveuse blanche qui
se detache du nerf auditif ou du trijumeau , au lieu de leur inser¬
tion 4 la base du pydoncule cdrybelleux , est beaucoup plus forte
que la rdiine du nerf optique. Elle tapisse d’abord le c6ty externe
du pydoncule cyrybelleux et lui donnc tin aspect lisse diffyrent de
SOCIKTKS S A. V ANTES. .'525
l’aspect fasciculi de la protuberance , dc laquelle precede le faisceau
pddonculaire externe du cervelct.
Cette membrane nerveuse se prolonge ensuite sous les bases des
lobes cdrdbelleux qui se trouvent a sa face excentrique.
'J’ous les lobes de la face supdrieure du cervelet naissent par unc
exlrdmitd simple d’une petite bordure fibreuse situee sous la marge
commune de tons ces lobes, 1 la partie supdrieure de la face ex¬
tern e du pddoncule cdrdbelleux.
Cette petite bordure fibreuse se prolonge dans la substance mdme
du nerf trijumeau. Toutes les exlrdmitds des lobes cdrdbelleux at-
tachdes sur cette bordure convergent avec elle dans la direction
du nerf trijumeau, qui semble ainsi leur centre d’origiae. De ce
lieu d’origine , tous les lobes de la face supdrieure de l’hdmisphdre
cdrdbelleux se portent en divergeant dans Imminence vermiforme
supdrieure.
La doublure fibreuse immediate de tous ces lobes faisant suite a
la bordure fibreuse dmaude du trijumeau , rayonne de cette bordure
dans la direction de l’eminence vermiforme, rdpdtant au-dcssous
de ces lobes, dont elle est la base, la direction qu’ils presentent
eux-mdmes A la pdriplidrie cdrdbelleuse.
Voila pour les lobes de la partie superieure de Tlidmisplifere cd¬
rdbelleux.
Ceux de la partie infdrieure de ce mdme hdmisphdre se com¬
ponent exactement de mdme par rapport au nerf auditif. Tous , ils
convergent par leur extrdmite externc dans la direction de ce
nerf, et sont attachds a la surface excentrique de la membrane
nerveuse qui en dmanc et produit une petite bordure fibreuse au
point de concours de tous ces lobes dans la direction du nerf au¬
ditif.
La direction des fibres de cette membrane nerveuse dmande du
nerf auditif est paralldle a celle des bases des lobes cdrdbelleux fixds
A sa face externe.
Ainsi , les lobes de la face superieure de l’hemisphdre cdrdbelleux
sont fixds sur une membrane nerveuse dmande du nerf trijumeau.
Les lobes de la face infdrieure de Tlidmisphere cdrdbelleux sont
dgalement soudds a la surface externe d’une membrane nerveuse
dmande du nerf auditif ; de sorte que les replis de la couche cor-
licale qui constituent la partie principale des lobes cdrdbelleux
pourraient dtre compards aux ganglions ddveloppds sur les racines
posterieures des nerfs spinaux ; surtout si Ton remarquait que ,
par un prolongement ultdrieiir de matidre fibreuse, que ce n’est
326 SOClfiTfiS SAVANTES.
pas le lieu de ddcrire id, ces indues replis de la couche corticale
du cervelet se rattachent au faisceau postdrieur de la moelle.
Void maintenant d’autres faits remarquables.
Des replis internes que prdsente la membrane nervetise blancbe
dmande des nerfs auditif et trijumeau, et combineeavec la coucbe
corticale du cervelet, se ddtachent des cloisons fibreuses dont les
fibres , par leurs terminaisons pdriphdriques , pdnfetrent la couche
corticale ; tandis que , par leur prolongement centripdte , ces mfi-
mes cloisons se rendent A la surface d’un noyau fibreux, que rc-
vdlait la membrane nerveuse dmande de l’audilif et du trijumeau.
Da couche la plus superfleielle de ce noyau fibreux est celle dans
laquelle concourent toutes ces cloisons fibreuses qui procfidenl de
l’intdrieur des lobes cdrebelleux. Cette couche iibreuse superlicielle
du noyau cdrdbelleux se rend enfin dans la partie fasciculde du pd-
doncule cdrdbelleux qui vient de la protubdrance.
De sorte que, par sa doublure fibreuse immddiate, la couche cor-
licale du cervelet communique directement avec les nerfs auditif
et trijumeau et avec les organes sensoriaux auxquels se rendent les
extrdmitds pdriphdriques de ces nerfs ; tandis que par les cloisons
fibreuses contenues dans les replis internes de l’espdce de rdtine
cdrdbelleuse de l’auditif et du trijumeau , cetle mdme couche cor¬
ticale communique avec les faisceaux antdrieurs de la moelle.
Ces donndes sont loin de contenir toute l’anatomie du cervelet ;
elles rdvelent simplement dans l’dtat normal de cet organe des dis¬
positions inconnucs que je crois importantes.
L’inspeclion, post mortem , du cervelet , chez les alidnds , m’a
permis de constatcr un assez grand nombre de fois, depuis deux
ans, un dtat pathologiqtie de cet organe , consistant en adhdrences
inlimes de sa couclie corticale avec les parties correspondantes de
la pie-mere et de l’arachnoide. Cet dtat patliologique est surtout frd-
quent chez les hallucines. G’est quelquefois la seule alteration qu’on
rencontre dans l’encdphale de ceux dont le ddlire avait pour base
unique des hallucinations.
Un semblable rdsultat, rapprochd des donndes anatomiquesprd-
eddentes, me semble hautement signiiicatif.
J'ajouterai que dans bien des cas la maladie du cervelet A laquelle
je fais allusion a sneeddd A 1’alldi ation prdalable de parties pdriphd-
rii|iies des nerfs auditif et trijumeau.
Dans des cas de ce genre , la maladie du cervelet pourrait fitre
comparde, par rapport Asa cause premidre , A la maladie d’un
ganglion lymphalique ddterminee par la phlcgmasie de quelqu'un
des vaisseaux qui se rendent A ce ganglion.
SOCIETES SAVANTES.
327
II existe entre la couche corticale da cerveau et les nerfs olfactif
et oplique des connexions du mfimc genre que celles que j’ai si-
gnaldes entre la couche cortiacle du cervelet et les nerfs auditif et
trijumeau.
At'nilrmie de Meileclne.
Stance du 24 Janvier 1843.
CLASSIFICATION ET TRAITEMENT DE L’lDIOTIE.
M. Voisin a la parole pour une lecture : Un fait important, dit-il,
se passe maintenant fi Bicfilre. A l'instigation de M. Orfila, le con-
seil d’administration a bien voulu fixer son attention sur les jeunes
idiots de notrc hospice. On les a placfis dans un local sfiparfi, oh ,
livrfis a nos soins, ils pourront graduellement fitre rapprochfis des
conditions de la vie commune.
Jusqu’ici , Messieurs , les idiots n’ont point fitfi compris dans les
t tudes et les reclierches dont l’alifination mentale proprement dite
a tit l’objet. Abandonnes a eux-mfimes , ils out subi les eflets
de leur organisation cfirfibrale tronqufie par les maladies du pre¬
mier age. Dej a M. Ferros, inspec.teur general des maisons d’aliiinfis,
fitanl venu a Bicfitre examiner les prog res de cetle nouvelle insti¬
tution a laquelle il est loin d’fitre restfi fitranger, m’avait engagfi a
rfidigcr une note sur le plan que je me proposals de suivre. Je m’oc-
cupais a recueillir mes matfiriaux pour rtpondre a son.appel, lors-
que je recus la visite d’une commission de Hnstitut, composfie de
MM. de Kfimusat et Villermfi , et chargee de suivre les eflets du trai-
tement des idiots. G’esl encouragfi par ces honorables suffrages que
je viens, Messieurs, vous demander a votre tour l’appui d’une
commission pour dirigcr mes essais dans cette carriere si difficile.
JL’idiotie ne respecte aucune des parties de l’intelligencc ; elle
frappe l’homme dans ses facultfis morales et psychiques comme
dans ses instincts de conservation. Vie animate , vie de relation ,
vie de reproduction , tout par elle est altfirfi ou dfitruit ; mais cha-
que ordre de faculties peut fitre isolfimenl compromis : de la une
classification toute naturellc des diverses espfices d’idiotie , selon
que les fonctions des centres ncrveux manquent en totalitfi ou par-
tiellement, L’idiotie est bien rarement complfite. Depuis le degre le
plus faible dont nous avons de si frfiquents exemples mfime dans la
socifitfi et parmi nous, jusqu’fi ces fitres qui sont bien au-dessous
de la brute , ne conservant de la vie que les fonctions vfigfitatives
328 SOCIETIES S A. V ANTES,
les plus indispensables , digestion el respiration, quel nombre im¬
mense de degrds , rdclama'nt chacun des soins diffdrents !
Ilcst surtout un genre d’idiotie digne, sons cc rapport, de toute
notre altention : c’est celui oil toutes les facultds existent , mais on
elles sont toutes it un dial d’infdrioritd congdnitale. Yotis conccvez
que c’cst surtout it ces malades que la th drape utique s’adrcsse avec
le plus d’espoir, car toutes les qualitds cliez cux sont en germe; il
ne s’agit que de les ddvelopper. Or, l’dducalion ne crde pas , elle ne
pent quo perfcctionner : et si ses effels demeurent souvent stdriles
chez les sujels ou un ordre entier de facultds fait ddfaut , souvent
aussi et par la memo raison elle parviendra a rdtablir dans un dial
psychique normal ceux dont nous nous occupons en ce moment.
Vous pi-esscntez , Messieurs , toute l’importancc de ces considd-
rations. Les idiots sont des malades , des fit res original re ment in-
complets. Pourquoi done y chercher des crimincls? Pourquoi en
peupler les bagnes et les prisons 1 Sont-ils done , comme nous , res-
ponsables de leurs actes? All 1 je forme depuis longtcmps un voeu ,
et l’Acaddmie s’y associera sans doute, c’cst qu’on s’occupe enfin
des malheureuses victimes de ce prdjugd. Qu’on ne les rende pas a
la societd , ils y seraient dangcreux; mais que du moins on ne laisse
plus pcser sur eux la peine de faules qu’ils n’ont pu commettre
sciemment 1
Le plan que je me propose de suivre dans le traitement des idiots
qui me sont con fids cst d’abord de constaler sdpardment, pour cha¬
cun d’eux , l’dtat ou se trouvent les facultds intellectuelles , les sen¬
timents moraux, les actes perceptifs, les fonclions de nutrition. On
aura un point de depart pour juger an bout d’nn certain temps des
effels de notre traitement.
Commissaires : MM. Virey, Cornac, lleveilld-Parise , Londe et
Dubois d’ A miens.
niBUOGIlAPIllE.
329
BIBLIOGRAPHIE.
DES DIFFERENTES FORMES D’ ALIENATION
ElN RAPPORT AVEC LA JURISPRUDENCE1;
X.E DOCTEUR PRICHARD.
Tel cst Ic litre d’un ouvrage nouveau tie M. le doclcur Pricliard. Les
travaux antdrieurs de I’autcur l’ont conduit a examiner le fondement
de la legislation qui regit les aiidnds; mais, l’examen du mddecin anglais
reposanl sur les idiies qu’il s’est formees antbrieurement des differentes
formes de la folie , sur la correlation qui existe entre ces formes , il se
trouve ndeessairement devoir differer de (’opinion des Icgislateurs. II
aura de commun avec Georget , Hoffbauer et d’aulrcs , qui ont ecrit sin¬
ce sujet difficile, d elrc place a un point de vue reposant uniquement
sur une llieorie propre a i’ecrivain ; on concoit alors que les juriscon-
sultcs qui pour asseoir leur jugemeut ont besoin de s’appuycr sur une
donnee gbnerale , sur une base commune leur servant de regie de con¬
duce, ne veulcnt pas se laisser amener sur le terrain mouvant des theo¬
ries individuelles. D’un autre cote, la nature de leurs eludes, la nature
meme des questions qui leur sont posees, ne leur permettent pas d’exa-
ininer la question au point de vue des medecins ; il cn rcsullc que, dans
l'btat actucl de la science , il est difficile d’6lablir la thborie precise des
rapports de l’alienation avec la jurisprudence. L’examcn de l’ouvrage
du docteur Prichard nous donnera occasion de ddvelopper ces hides , en
nous renfermant toutefois dans les limites modestes d’un examen critique.
Notons seulement , avant d’aborder le travail de l’auleur, que l’al id-
nation est considdrde comme un type unique par les jurisconsultes ; que
le mddecin , au contraire , qui a dtudid les diverses formes qui president
(1) Of Ihc different forms of insanity in rclntiou to Jurisprudence.
ANN. MED.-PSYCII. t. I. Mars 1843. 22
330 BI1SLIOCUAPHIE.
a revolution de la folic, csl oblige de considercr celle-ci dans ses degrds ;
de la dcs defmilious exlrememcnt variees el differcnles.
Ainsi, pour cclui qui placera l’origine de la folie dans la passion, le
passage aux derniers degres do la folie se fera par des inlermediaircs
lous remplis, inlermediaircs qui dependront lesuns des aulres, de ma-
niere qu’il leur sera impossible de ne pas avoucr que dans la transition
la plus simple l’individu ne puisse deja etre consider comme fou. Le
bul de cliaque medeem sera done de saisir un de cos degres entre la
passion normale et la folie. Pour Georget, la m61anco!ie sera le point
intorm6diairc pour arriver a la monomanic; pour Prichard cc sera la
folic morale (moral insanity ) ; ct dtant ainsi admise l’existencc de ces
inlermediaircs, on ne pourra tout au plusconclurc qu’a la sequestration
dcs prevenus.
Frappe des difFicultes que je viens d'6noncer, du vague qui regne dans
les decisions des jur6s, de I’injuslice qui a condainne a mort certains
individus qui auraient du etre renfermes dans des maisons de I'ous,
Prichard chcrche a etablir les donnecs plus didacliques sur Icsquelles
il faut s’appuycr pour prononcer qu’il y a folie, et pour rendre l’individu
responsablc.
Chez lous les peuplcs civilises on a etabli des rtgles , dit-il , pour rega¬
les alienAs et vciller a leurs interets; cependant les idees que l’on s’est
faites out ete plus ou moins erronees, scion les idees plus on moins cr-
ronecs clles-mcmes que l’on a adoptees quant a la nature de ces mala¬
dies. D’apres Hoffbauer, ajoute le medecin anglais , loute legislation
devant s’appuyer sur le f.mdcment que les choses qu’elle juge sont bicn
connues, il vaut mieux, lorsque cettc connaissance manque, que la loi
laisse les choses sans les deiinir ( undefined ) plutot que de laisser pro-
pager des erreurs a l’ombre de son autorite.
Unc opinion qui a rfgn6 dans le public, dit Prichard , opinion propa-
g6e du rcsle par l’autorite de grands jurisconsultcs , cst que la folic con-
siste dans la croyance a quelquc fait faux on purement imaginalrc;
croyancc tellcmcnl inherentea 1’esprit de l’ali6nfi, qu’il ne pent pas etre
conduit a douterdc la faussete de ses convictions, parce que, tout en
rcstant attache obsliriement a son id6e erronee, il Jouit du libre cxcrcice
de sa raison sur fous les autres points. Cette opinion, continue 1’auteur,
s’appuic sur des fails, maissur des fails mal intcrpret6s, qui ont donne
lieu aux plus fatales consequences ct ont conduit a la doctrine non moins
fatale de la monomanic. Comment les jurisconsultes n’auraient-ils pas
ete induits cn crreiir avec les definitions que les m6dccins ont donnees
de la folie! Il fallait d’abord s’altacher A prouver, dit-il, que les desor-
dres resultant de la folie ne s'6lcndcnt pas sculemcnt a 1’exercice des fa¬
milies inlcllectuclles , mais eomprennent aussi la sphere des affections
bibliographie. 331
morales, lies seiilimenls cl ties penchants; que le caracldrc moral on un
mot, est pins souvent affecld qnc (’intelligence, et que cet dial est ton-
jours antdricur a I’autre. (Vest I’idde que l’auteur ddvcloppe fort au long
dans son excellent ouvrage sur I'alidiration , et qui lui four nil encore de
nombreuses considerations dans le livre nouveau que nous analysons.
Les phonomenes de la folie morale, dil Prichard, doivent etre dtudids
dans les lesions des sentiments, dans les changcments brusques, com-
plets des habitudes, de la conduilc de I’individu, dans l’exorcice enfin
de ces facu'tds qui sont sous l’cmpiro de la puissance active et morale
de l’csprit (aviit and moral power of mind). II n’y a dans cet dtat ni illu¬
sion ni hallucination au molns npparontc. II est souvent dillicilc, il est
vrai, de distinguer cel dtat de l’cxcentricild ; mais la comparaison de
l’dtat prdsent d’un individu avec sos habitudes antdrieures devra guider
le mddccin dans l’apprdciation des fails. Un gentlemen qui avail occupe
lino place importante dans la magistrature et s’dtait fait remarquer par
sos talents, devint toul-a-coup sujet 4 des alternatives de ddpression et
d’cxoilation. Dans le premier de ces dtats il est limidc, irrdsolu , garde le
lit des semaines entidres. Quand , au contraire, le moment de l’excitation
survient, il est irascible, violent, et se livre avec fureur a la boisson.
Perdant toute rotenue, il abandonne ses connaissances pour se lier avec
des cochers, des marchands de chevaux; parcourt, habilld on jockey,
les foircs, les lieux publics, etc... Ses extravagances devenant ruineuses
pour sa famille, cette dernicre obtient qu’il sera procedd a une enquete
sur l’dlat de la raison de ce magistral. Devant le tribunal , il est impos¬
sible de trouver chez cet individu la moindre trace d’dgarement de la
raison. Ses rdponses sont justes, prdcises, etil emploie pour se ddfendre
toute la sagacild qu’il a montrde jadis dans l’cmploi de ses fonctions.
Prichard cite plusieurs excmples de ce genre commc type de ce qu’il
appellc folie morale. Le doctcur Hitch , directeur de la maison d’alidnds
de Glocesler , lui dcrit : « Jc pourrais vous Tournir un grand nombre
» d’observations rdpondanta votre descriplion de la folie morale; depuis
» longtcmps nous avons reconnu cet dtat, et nous appelons les indivtdus
» ainsi affeetds : alidnds quant a la conduile et non quant aux iddes (in¬
ti mine in conduit and not in ideas). » Apres lout, e'est a notre illustrc
Pincl que nous devons d’avoir, le premier, appeld l’attention sur cet dtat
particular de l’esprit , dans sa description de la folic raisonnante ( folic
sans ddlire). M. Pilchard a le merite d’avoir insistd plus que les autres
sur ce point , de l’avoir traitd a fond et examind dans ses rapports avec
la jurisprudence. Le mddccin anglais se plait a reconnattrc qu’il est imbu
des principes d’Esquirol et de Georget ; a ce sujet, il aime surtout 4 ci-
tcr ce dernier, et insiste sur le passage oil il fait une description aussi
exaclc (fti’dldgnnle de la folie morale. « Il est des mnlades, dit notre com-
332 BIBI.IOGRAPHiE.
» patriolc Gcorgct, qui nc diiraisonnent pas du tout, etchez Icsquels on
» n’observc qu’une perversion plus ou moins profonde des sentiments
» et des affections sans agitation marquee ni fureurs, ou bien un (Rat
» habituel d'agitation, de colere, d’emportement, et quelquefois meme
» de fureur, raais sans lesion du jugement, sans ddraison. Si vous causez
» avec ces differents maladesdc loutcc qui est (Stranger a la partie mor-
» bide de leur etat mental cn general, vous ne trouverez pas de diffiS-
n rence entre eux et toute autre personne, etc., etc. (1). »
Mais ce n’6tail pas tout de dficrire un (Hat que peu de miSdccins met-
tronl en doule aujourd’hui, il s’agissait de tirer des consequences legates,
et I’auteur se fait a lui-meme l’importante question de la responsabilitf:
morale qui doit peser sur les individus se trouvant dans celte disposi¬
tion d’esprit. Dans le p us grand nombre des cas , il faudra les s<Sques-
trer, dil-il , et cela non seulement dans leur interet , mais dans cclui de
leurs families et de la soci6t6. II s’appuie encore dans cc cas de l’auloritiS
de Georget : «Ces alteites , en apparence si raisonnablcs sous presque
i> tous les rapports, ont ordinairement comrnis quantile d’extravagances
» qui ont necessite leur sequestration , et le ntedecin le plus habile ne
» pourra pas repondre qu’ils ne se conduiront pas de manierc a prendre
» les engagements les plus conlraires a leurs intiirets et ne se livreront
» pas aux actes les plus reprchensiblcs. » Prichard ajoute que la plupart
de ces malades , quanta ce qui regarde l’exercice de leurs droits civils el
leur responsabilite morale, se trouvent dans le cas de ceux chez lesquels
on peut saisir les formes les plus avancees de la folie , et pourtant chez
eux il n’y a ni illusion, ni hallucination. Cette opinion du ntedecin an¬
glais est importante sous le point de vue tegal , en ce qu’elle s’altaque
aux jugements des quelques cclebres jurisconsultes de son pays, qui
veulent que la folie proprement ditc soit accompagrtee d’illusion ej
d’hallucination.
D’un aure c6te, si 1’on adrnet avec l’auteur qu’il ne peut exister de
ddlire partiel sans elrc priicdde de cct etat, au lieu de voir dans la mo-
nomanie un fait simple, isote, un acte criminel dependant d’une seule
id6e fixe, pendant que 1’individu raisonne bien sur tout le resle, on
aura , au conlraire , a examiner un fait plus complexe , on ne pourra
plus s (Sparer l’homme intellcctucl de I’homme moral; et, comme nous
le disions en commencant cet article, la question amenfie sur ce terrain
va divisor les mfidecins et les jurisconsultes , et sera ainsi pour ces der-
niers une source de pcrplexit6s , parce qu’ils nc veulent pas ou ne peu-
vent pas se placer au point de vue des medecins thfioriciens.
Il n’existera done pas pour M. Prichard de monomanie comme l’en-
tendent les jurisconsultes. La monomanie est pour lui psychologique-
ment impossible. Elle n’esl plus pour lui qu’un symptOme particulier
lUBLIOGUAPlllli.
333
cnte sur une affection plus geuerale ; on d’aulres terines, le desordre
des sentiments precedant celui des idees ; et dans ce cas encore Prichard
ne fait quo r6p6ler ce quc dit Gcorgcl(l). « Les maladcs qui ne d6rai-
» sonnent que sur un point plus ou moins limits, peuvenl presenter en
» outre de graves dSsordres moraux qui influent sur la conduile et les
» actions de l'individu, sans que son jugeinent soil profendfiment 16s6 .
» Ces malades, au sein de Icurs families, peuvent se porter aux plus
» condamnables exces , et si les actes reprShcnsiblcs qu’ils commellent
» alors sont recllcment Strangers a 1’idSc dominantc ou exclusive, peut-
i» on veritablcmenl en rendre responsable un infortune dont lc moral est
» si gravement alt6r6?»
Telle est aussi la question que l’auleur anglais se pose, question ar-
duc, difficile, j’osc memc dire presque impossible a rSsoudre. Que 1’on
rejette l’hypothese de la folic morale commc trop favorable a 1’accusS,
on se trouvera alors aux prises avee la monomanic pure et simple, on
ne pourra plus distinguer la folic de la passion ; et puis encore I’idfie do-
minante peut changer, varier d’objet ; vous detruiscz une chimere , une
autre la remplacc, les illusions exclusives peuvent sc succedcr a l'inflni ;
comment oserail-on decider alors que telle ou telle action a rapporWou
non au dfilire d’un alifiuS P
Par la nature du sujet qu’il traitc, M. le docteur Prichard est conduit
a examiner different proces criminels qui out cu lieu en Angleterre, et
dans lesquels la question d’alienation a 616 6cart6e par le jury, malgre
les preuves les plus convaincanlcs.
Howison , condamn6 ii mort pour le meurtre de la femme Geddes,
qu’il n’avait jamais connuc, 6lait un mis6rable extravagant, vrai type
d’alienation morale, tourmente en outre par des illusions, et se croyant
poursuivi par des sorciers et sorciercs. II repousse avee energie les pa¬
roles de son avocat toutes les fois quc cclui-ci allcgue l'ali6nalion de
son client , et la veille de sa mort il sc recommit coupablc de huil mctir-
tresqui n'ont jamais cxisle quc dans son imagination.
Parmi un grand nombre de cas curicux quo cite M. Prichard , ori lira
avee int6rct celui du capitaine Paringlon , fermicr des litats du Maine
en Am6rique. La famille de ce malhcureux p6rit victime de son d61ire
religieux; sa femme et ses cinq enfants sont inassacr6s sans pili6, sans
remords par cet insens6. II voulait les sauver de la damnation eternelle
qui les aurait menac6s en reslant plus longteraps sur terre.
Les autres cas que cite I’auteur, et qui ont rapport a la manic mcen-
diairc, a cclle du vol, au suicide, etc., pr6senlent line analogic Trappante
avee les fails de ce genre qui sc sont pass6s dans les autres pays. Tous
ces individus no peuvent donner aucun motif de Ieur conduile ; ils
ont agi sous l’empire d’un instinct brutal et f6roce ; si parfois ils ont c6d6
334 MIILIO&UAPUIE.
a unc voix puissante qui leur ci'iait de lucr, si parfois aussi , dans leur
deiirc, ils cruvaient etre lcs instruments de la divinity, la plupartdu
(■emps ils onl tuiS, incendic, vole sans savoir pourquoi. Quel a 616 ieur
Wret? Nul; ils n’ont pas cherche a profiler du fruit de leurs actes. Ils
ont tu6 des personnes iuconnues, quelquefois les objets de leurs plus
cheres affections, eleela sans pili6 , sans remords. Si pourlanlils gfimis-
sent sur ce qu'ils ont fait , ils avouent qu’il leur sera impossible de ne
pas rccominencer si la liberie leur est rendue.
M. Prichard, apres avoir examine la folie morale dans ses rapports
avec la legislation , passe a la monomanie. Celle-ci , commc nous l’avons
deja dit, n’est pas pour lui un type a part , vu qu’elle ne peut cxisler
sans la l6sion des sentiments, sans la folie morale. Lcs cas contraircs
qu’on a cites sont bien rares et dcmanderaienl d’etre mieux examines,
L’autcur cite plusieurs observations d’Esquirol, cl fait remarquer quo la
plupartde ces individus etaicnl cxccnlriques, hypochondriaques, etc.
Dans la section suivante, il parle de la tneiaucolie, qui pour lui ran Ire
dans les formes pr6cedemmcnt etudiees (folic morale ct cc qu’on est con-
venu d’appeler monomanie).
Dans la section 9% Prichard traitc de la manic instinctive ( instinctive
wariness)-, ce genre est pour lui cc que Pincl appclle cmportemenl ma-
niaque sans deiirc. On voudrait pouvoir ne pas admcllre, dil-il, de folie
instinctive, source de tant de crimes incxplicables, inais malheureuse-
ment on ne peut r6sisler a I'evidence des fails. Get etat se presente sous
la forme de perversion de presque tons les penchants naturels [of almost
every other natural perversion ) , et se traduit au-dchors par le suicide , te
penchant homicide , la manie incendiaire , la manie du vol; de la occasion
pour l’auteurd’examiner ccs divers etats.Dans la section U>r, le medecin
anglais parle superficiellement de quelques cas qui ne sont pas regardes
comme resultant de la folic, mais qui exigent cependanl parfois la se¬
questration de l’individu : Ids sont le satyriasis, la nymphomanie.
Enfin, pour completer cet examen sous le point de vue legal, M. Pri¬
chard se fait, dans lc chapitrc XVi , la question suivante : Jusqu’a quel
point et dans quel sens les personnes inaladcs d’espril rdpondenl-elles de
leurs fails ct actes ; quelle est, en un mot, la responsabilite morale qu1
pese sur elles? quels sont leurs droits civils?
Les junsconsultes anglais, d’apres lord Hale, ont conserve la dis¬
tinction enlrc le delire general ct partiel , ct I’exislence du premier etat
peut scule juslifier l’accuse. Dans une cour d’Anglclcrrc on a 616 jusqu’a
pretendre que le prevenu , pour etre acquitte, devait presenter un 6t it
tel de l’iutelligencc, que sous ce rapport il pilt etre compare ti une brute
ou a un enfant (as senseless as a brute or an infant). Lord Hale fait quel¬
ques efforts pour etablir la ligne de demarcation enlre la folie gen6ralc
ninUOGKAPHLE. 335
ct partiellc. Mais vouloir, comme I’a fail ce jurisconsulle, donncr l’intei-
ligence d’un enfant de quatorze ans comme mesure de comparaison ,
c’est ajouler une nouvelle complication ct cause d’errcur a ce sujet dif¬
ficile. M. Prichard observe que peu d’alieniSs dchappcraient a la peine
capitale d’apris le jugcmcnt de lord Hale. Quant a lui il ne vcut pas,
il ne peut d'ailleurs decider toutes ies questions Icgales que soulevent
les diffdrenles manics instinclives. Ses opinions sont, du reste, cellesde
Georget sur cctte iinportante malicre.
Il y a-t-il dcs inlervalles lucides? C’est la une autre question trailde
par l’autcur. La reponse scmble bion facile , ct cependant, dernierement,
un dcrivain amdricain distingud, M. Ray it), a nifi la possibility dcs
inlervalles lucides j voici du reste son raisnnnemcnt : o Si l’intelligence
» de i’alidnd est aussi saine qu’avant son allaque de I'oiie, il doit s’en
» suivre que son cervcau est revenu aussi tout d’un coup a l’dlat nor-
» inal, vu que sous lc point de vuc de la sanld ils sont tous les deux
» dans la relation de cause li effcl; or nos coiinaissanc.es analomo-palho-
» logiques ne nous pcrinetlent pas de conclurc que la condition physique
» d’ou ddpend la manic a compliHeinent disparu pendant la remission. »
M. Prichard observe avee justice qu’il y a des cas d’epilepsie sui vis de
troubles plus ou moins longs de l’intelligcncc, el que cependant la per-
sistance de la cause organique n empeche pas les inlervalles lucides.
line autorild imjiosante est eelie de Haslam , qui dit qu’une pratique
de vingt-cinq ans n’a pu le convaincre de 1’existence des inlervalles lu¬
cides. Malgrd les opinions contraires , JI. Prichard se range compldle-
ment a l'autarite d’Esquirol et d’autres eelebres inedecins ; cl, a propos
de cetle question, l’auteur est amen6 a parlcr de la manie exLiliquc ,
6tat particulier, dit-il , dans lequel tout ce que I’individu dit ct fait pen¬
dant ce temps disparait compliHemcnt de sa mdmoirc ; c'esl un sorameil
accompngni de reves, mais qui ne laisse pas de souvenir. Lc cas sui-
vant est rcmarquable.
Une dame d’une famille respectable 6tait sujetlc a un paroxisme de
dfilire dont l’inyasion dtait subitc, et qui, apres un temps plus ou moins
long, disparaissait avee la mcme rapidity. Cette dame retrouvait apres
son acces le libre cxercice de ses faculty. Voici, du reste, comme se fai—
sail l’invasion. Au milieu d’une conversation ellc s’arretait toul-a-coup
ct cu commenpait une autre sur un sujet lolalcmenl different. Lorsque
cettc cspcce de rive dtliruni 6lait passe , el'e reprenait la conversation
oil ellc I’avait laissie, achcvant tout nalurellemcnl une phrase, un mol
meme commence , et n’ayant pas la moiiidrc conscience de i’dtal d’oii
elle venail de sortir. Que Ton sc figure, dit Prichard , un individu ayant
336 lUBLlOGRAPHIE.
deux Arnes , Pune dumumt, Paulre active, mais ayautuhucune sun mode
d’action a part, et Pune ignorant ce que Paulre fait oil pensc.
Une dame de PElat dc New-York est prise d’un delire subit pendant
qu’eilc travaiile a un ouvrage prdcieux de tapisseric qui Pabsorbait en-
tierement; elle rcste sept ans malade sans qu’elle disc un mot de ses oc¬
cupations antdrieurcs. Au bout de ce temps, la guerison est aussi subite
que i’attaque fat soudaine. Cette dame reprend sa tapisseric, continue
le travail a Pendroit ou elle l’avait laisse, et ccla avec la meme intelli¬
gence, la meme tranquillild que si elle l’avait interrompu volontaire-
ment depuis une heure ou deux.
Lc docteur Dyce d’ Aberdeen, cite par M. Pricbard, cite des cas plus
extraordinaires encore. Nous renvoyons a ce premier auteur.
On concoit que la question des intcrvalles iucides puisse soulevcr liicn
des difficullds. En Angletcrrc il parait que, quant ace qui regardc la va-
liditdd'un testament, on fait abstraction de Petal de l’individu pour ne
considerer que l’actc cn lui-memc; s’il nc contienl ricn de ddraisonna-
ble, il est regardd commc valide. Quant aux crimes cornmis pendant un
intervalle lucidc, la conclusion doit-ellc etre la meme!’ M. Prichard nc
le pense pas; car il sera toujours difbcilc dc savoir si Pindividu qui a
cornmis un crime durant cel intervalle lucidc , n’a pas did soumis a une
excitation telle que, vu ses prddispositions , la rechute a eld instanlande.
M. Prichard lerininc son ouvrage par quelques considerations sur
l’idiotisme et Pimbccillitd. En rdsumanl les opinions de ce savant me-
decin , sur les rapports de ccrlaines formes d’alidnation avec la jurispru¬
dence, on observera que son livre, quoique ne contenanl aucune idde
nouvelle, aucune appreciation plus exactc, aucun fail plus saillantet
pins decisif que ccux qu’on avail publids avant lui, sera ndanmoins lu
avec fruit. Est-ce la faute dc Pauteur ou cclle du sujel? En reflechissant
a la nature des difficulty qui entourent ces questions dedicates, on s’d-
lonne moins qu’un dcrivain habile, qu’un mddccin distingue obtienne
de si faibles rcsultats.
Toutes les fois que les auteurs spdeiaux n’ont pas abordd un cas pre¬
cis , determine , du genre de ccux auxquels Georget s’attache de prdfd-
rence, ils se sont perdus dans des don rides a peu pres insaisissables et
incapables d’assurer la conscience du jury.
La responsabilitd d’un accusd sur lequel pese un grand crime ne sau-
rait etre dtablic par des indications, contrc lesquelles des esprils prdYe-
nus auront toujours le droit de s’elever. Uemontrer Pinutilile meme des
cxces auxquels s’est portfi lc coupablc , demontrer que son inldrct bicn
entendu nc pouvait intervenir, csl-ce prouver qu’il a agi sous l’influcnce
d’une force fatale, irresistible ? N’avail-il pas en vuc la satisfaction d’une
passion? el que cesoil cellc du incurtrcou dc Pargent, peu importe !
IS1BLI0GRAPHIE. 337
D’un autre cdte, les aberrations antdrieures dc son esprit sont-cllcs
une raison pour adrncttre que sa conscience morale ct ses tendances
vers le bicn avaient compietcmcnt disparu!
Lc docteur Prichard , cn 6tab!issant que le passage dc 1’etat normal a
la monomanie se fait par la depravation dcs sentiments , n’dclaire en ricn
le cdte 16gal de la question , parcc qu’il ne peut indiquer le moment ou
l’individu, agent libre et vnlontaire, a perdu lc pouvoir de se dominer
lui-meme.
La solution du problAmc, si jamais il cst destine a en avoir une , sera
loute dans l’cludc dc la tiaciion de l intelligence sur la sensibilili ; el
nous sommes loin d’avoir a notre disposition les premiers elements
d’une appreciation definitive.
En outre, les systemes qui partagent les lAgisles sur la nature de la
p6na!iie que la societe inflige au coupable, sont trop difTerents pour
qu’on puissc hasarder une theorie avant de definir l’ecole A laquclle on
se range. C’est ce que ni Prichard ni aucun medccin a ma connaisances
n’a fait avec nctlcte.
Si la societe punit cn vue d’une loi morale de remuneration du bicn
et de punilion du mal, si ollc reprAscnle sous cc rapport la divinite in-
dependamment de tout interet, elle peut surseoir a son jugement; elle
doit memo y renonccr s’il s’eicvc lc plus leger doutc.
En admettant, au contrairc, que la societe agil cn vue dc sa conserva¬
tion, que les peines ont pour but de retrancherdc son rein un membre
dangerous ou d’arreter par la crainte le developpcment dc tendances fu-
nestes, son jugement n’a plus les memos bases, et elle condamnc plulAt
que de s’abstenir.
Je m’en tiens a ces reflexions, que je partage du reste avec mon colla-
borateur ct ami M. Ch. Lassegue Quelle que soit du reste notre opinion
sur ces graves sujets , nous nous contcntons dc noter les difiicu!t6s sans
pretendre les resoudre, et'de'constater en lerminant que si lc docteur Pri¬
chard n’a pas mieux AclairA la question dc droit: la faule en est a la na¬
ture du sujet , comme nous l’avons dit.
Nous conslatons avec plaisir les efforts qu’a faits l’honorablc medccin
anglais pour faire avancer la question ; son livre est ccrit avec clarte et
methodc, ct sera lu avec fruit non seuiement par les mddecins, mais par
les jurisconsultes. Nous renvoyons au grand ouvrage special dc l’auteur
ceux qui voudraient avoir une notion plus complete dc cc qu’il appelle
folie morale (moral insanity ).
On verra que l’auteur n’est pas au-dcssous dc son sujet, et sc place ho-
norablemcnt parmi les medccins qui ecrivenl sur le sujet si dillicilc do
l’alienalion menlalc. MOREL. ai.-o.-7.
338
REPERTOIRE.
REPERTOIRE.
OBSERVATIONS.
Attaches d’epilepsie. — Emdaiibas
DH LA LANGUE — AURA EPf LEP1IGA
DANS LA MAIN GAUCIIE. — C.IIUTE
SUB LE COTE GAUCIIE— A L’AUTOPSIE ,
KYSTE VOLUMIXEUX S1TUE A LA PAR-
TIE ANTERIEURE DU LOBE DROIT.
L... (Jacques,, Age dc trcnte-cinq
aus , 116 a a Frdmicourt (Pas-de-f.a-
lais), entrd a Biedtre le
est d’une forte constitution, d’une
taillc dlevde, d’un temperament dmi-
nemment sanguin. II a seryi pen¬
dant cinq ans. Aucun de scs parents
n’a did atteiut d’affcction edrdbrale
ou nerveusc. Etant au service, L... a
fait des exces de boisson et abuse dcs
p'.aisirs vendriens. Jusqu’A i’Age de
vingt-sepl ans , sa sant'd a toujours
dte excellcnte inalgrd son inconduite.
Vers cettc mdinc dpoque, il est pris
de fievrcs intermiltentes qui cedent
inconipldtcnicnt a [’administration du
quinquina. On pratiqua une saignde
a bon dan le , a la suite de laquclle L...
ditavoireprouvd les premieres altein-
tes de son mal , donl les accds, assez
dloignds d’abord, sc sont rapprnclids
dc plus cn plus tout en auginenlant
d’intcnsitd.
L... est d’une intelligence mediocre.
Sa mdmoirc est affaiblie. II est habi-
tuclleincnt doux, d’un caraclcre fa¬
cile; parfois irritable, et sujeta de
violents emporteinents.
Presque toujours les accds d’dpi-
lepsie sonten quelquc sorle annoneds
par des symptdmcs de congestion cd-
rdbralc , tels que chaleur a la tete ,
bourdonnements d’oreilles , vertiges ,
inaux de cceur, etc. Ccs symptdmes
sont eux-memes prdeddds d un aura
bien caracldrisd , parlant dc la main
gauche ou le inalade dprouvede forts
placements (e'est son cxpressionJ.Pour
prdvenir l’acces, au moins en diini-
jnuer beaucoup la violence, il suilit
souvent que quelqu’un serre vigou-
reuseinent la main du rnaladc en la lld-
chissant sur I’avant-bras. J’ai puetre
tdmoin dece curieux phdnomene. L...
avail la prononciation trds einbarras-
sdc. II lui dtait presque impossible
d’articuler certains mots. On l’aurait
dit atteint de paralixie (jittirale,
Iians les accds, la chute avail uni-
jours lieu du cdtd gauche. La tdlc se
tournait rapidement de ce cdtd; le
bras gauche etait pris de convulsions
brusques , saccadecs ; le malade exd-
cutail un demi-tour sur lui-mdme,
puis dtait prdcipitd 4 terre comme
une masse inerte, sans qu’il fit en¬
tendre un seul cri.
L... a etc soumis a divers traile-
ments dont nous ne saurions lenir
cornptc, 4 cause dc scs habitudes d’i-
Yrognerie auxquellcs nous nc purnes
jamais le fairc rcnoncer compldte-
Le 25 janvier, L... sc plaint d’e-
prouver, depuis huit 4 dix jours , dc
violents maux dc tele.— C’est , disail-
il, comme si 1’on me donnait de grands
coups de poing dans le derridre de la
tdte, — et il porlait la main 4 la nu-
que. — Josuis loutdlourdi; j’ai grand
besoin d’etre saignd. J’acccdc 4 sa de -
mande, et il m’en rcincrcie avee un
empressement qui tdmoigne combicn
| il Y tenait.
EPlittTOXUE.
Le 2G , L... dil se IroUver rnieux, el
sollicite unc nouvellc s, lignite. II a
deux acces d’dpilepsic , a la suilc
desquels , contrc son habitude , il a
ddlird plusicurs hcures (agitation, pa-
roles incoh6rentcs, hallucinations va-
rides ctdphdmercs, vdritablc ddlire
aigu ). L’irrilalion calmde , lc inalade
rentre dans son dlat habitucl. II cst a
remarquer pourtant que l’embarras
de la languc a sensiblemcnt aug¬
ment ; ct , cc qui n’dlait point encore
arrivd jusque la, L... avait perdu
tolalcment lc souvenir de ce qui vc-
nait d’avoir lien. Plus irritable que
jamais, le mdrne jour il s’emporta
violcmment contre un malade qu’il
maltraite brutalement. Pour Pen pu-
nir, M. Voisin lc fait passer aux co¬
la 27, a 1 heure apres midi , nou-
vcl acces plus violent que Ies prded-
eddents. Excitation maniaque, mobi-
litd extreme , bavardage incessant.
L... va et vient dans les cours de
Phospice, oii il trouve Ie moyen de
s’enivrer. Vers 4 hcures, lc malade
dprouve encore une attaque. Aux
convulsions succdde un (Hat de pro-
fondc stupeur qui dure 4 a 5 hcures,
et se termine par la mort.
AUTOPSI E 3G I1EURES APRES LA MORT.
CrAne. — 120 grammes environ de
scrositd sanguinoleilte s’dcoulent a
l’incision de la dare-mere.
Les mdninges ont un aspect parfai-
tement normal. Elies n’adhcrent cn
ancun point de la substance corticale.
En incisant les lobes edrdbraux par
tranches minces , on leur trouve une
consistancc tout-a-fail extraordinaire.
On dirait d’un cervcau qui a trempd
quatre a cinq jours dans l’alcool.
Du resle, les deux substances blan¬
che cl corticale n’ofTrent pas la plus
ldgcrc alteration dans leur couleur.
Le corps calleux, sansetre prdcisd-
raent ramolli, est inflnimcnt moins
consistent que le restc de la masse
enedphalique.
A pres avoir enlevd avee precaution
la portion de substance edrdbrale qui
339
forme la voOte de deux ventriculcs
latdraUx , nous ddcouYrons a droite ,
4 Pexlrdmitd anldrieure du venlri-
cule , pres le rcnllcment du corps
slrid , un kysle de la forme ct de la
grossehr d’un oduf ordinaire , silud
transversalement en avant du ventri-
cule. Ce kyste a parois (ilamenteuses
et que Pon dirait formdes de tissu
cellulaire infiltrd, est rempli d’un li-
qnide jaundtre dpais , sembl able a de
la gclde.On trouve au centre un caillot
de sang noirdtre de la grosseur d’une
aveline. La substance edrdbrale envi-
ronnante, a la profondeur de G lignes
environ , a subi unc sorle de ddgdnd-
resccnce gdlatineuse. Les deux sub-
tanccs grise ct blanche sont confon-
dues dans un meme aspect , dans la
mdinc couleur jaundtre, sur laquelle
se dcssincnl ncllcment des strics li¬
nes, serrdes, paralleles.
Le eenelet offre une consistance
non moins remarqnable que celle
des lobes edrdbraux. La substance
corticale est d’un rouge foned qui con-
traste vivement avec la decoloration
de la substance analogue du cerveau.
L’observation qu’on vient de lire
nous a scmbld digne de fixer I’alten-
tion au point de yuc des rapporlscxis-
tant entre certains symptdmes ct les
princi pales altdrations cadaveriques.
C’est, en premier lieu , l’embarras
de la langue, la difiicultd de la pro-
nonciation qui s’aggravent a fur et a
mesure que la ldsion de la partic an-
tdrieure du lobe droit fait des progres.
En second lieu , le point de ddpart
deVaitra cpileptica et des convulsions,
la partie du corps mi la motilitd est
primitivement et presque exclusivc-
ment Idsde , pervertie . circonstan-
ces symptdmatologiquesqui trouvent
si naturellemcnt leur explication dans
I’dnorme Idsim dont nousavons parld.
Non pas , assurdment, quo nous trou-
vions dans cette ldsion la cause esien-
lielte du mal dpileptique ; mais, sans
lui attribuer une aussi grande valour
dtiologiquc, nousne pouvonsnousem-
pcchcrde lui reconnaitre unecertaine
REPERTOIRE.
340
importance dans la production des
terribles phdnomenes propres a cette
maladic. Sans cllc ( cela ne saurait
faire l’objet d’un douie) , l’dpilepsie
eflt exists. Mais n’a-t-elle modifid en
rien Paction du mal?Ne semble-t-elle
pas , an contraire, avoir dirigd , con-
centrd cette action sur une parlie du
corps, cxclusivement a toute autre?
N’a-t-elle point, en quelquc sorte,
assign^ a I’aura son point dc de¬
part, etc.? .
Nous n’osons pousscr plus loin nos
rdflcxions, nous livrcr a des induc¬
tions hasarddcs, sur la fni d’un fait
unique. Nous devons nous contentcr
d’appeler sur cc fait l’attention des
ajiatomo-pathologisles,ct attendee que
d’autrcs fails analogues viennent Id-
gitimer ou rdduirc andant les graves
inductions que l’on pourrait en tircr.
Nous signalcrons en troisidme lieu
la congestion de la masse entiere du
cervelet, congestion qui , duranl la
vie, paralt avoir ddtermind des dou-
leurs que le malade caracldrisait et
prdcisait avec une remarquable jus-
tesse en les comparant a de violents
coup de poingqu’on lui aurait porlds
sur la nuque.
J. MOREAU ( de Touns
VIOLENT ACCES DE CONVULSIONS I1YS-
TEB1QUES , AltltETE SUBITEMENT PAH
QUELQUES GOUTTES d’eAU TIEDE
BEPANDUES SUB UNE MAIN.
Mademoiselle Elisa H... 3gde de
vingt-cinq ans , d’un temperament
nerveux, avail 6t6 sujette pendant
quclques anndes a des coliques hys-
tdriques qui avaient reclame l’em-
ploi de la medication antispasmodi-
que le plus 6nergiquc , ct qui avaient
cede enfin a (’application de la glace
sur le ventre.
Ces coliques avaient disparu dc-
puis plusieurs inois, lorsque la nd-
vrose affecta une nouvellc forme , la
forme convulsive, et quelquefois la
forme tetanique.
Un jour la malade ful saisie par un
acces tres violent qui durait depute en¬
viron huitheures, lorsque jefusappeld
pres d’elle. Les membres supericurs
6taient dans un etat de contraction
spasmodique, accoinpagn6e dc vives
douleurs qui arrachaient des cris dd-
chirants. Les pouccs etaient fixes sur
la paume dc la main commc dans les
attaques d’epilcpsic ; les avant-bras
etaient fixes sur les bras, cl l’on en-
tendait lcsciuquements tres tors dans
l’epaulc. Sa poitrinc etait opprcs<dc ;
les muscles respiraloircs etaient con-
tractes comme ccux des membres su-
pericurcs; une sensation intolerable
de suffocation etait sans cessc accusec
par la malade; 1’epigaslrc eiait extrd-
meincnt sensible au moindre toucher.
Tousces symptemesprenaient une in-
tensite plus grande chaque fois qu’un
bruit, meine legcr, se faisait entendre.
Jc recourus sueccssivement a lous
les anti-spasrnodiques et a tous les
calmants dont Paction cst regardee
comme plus ou moins promptc, et
deja je me voyais contraint d’y re-
noncer, lorsque une des soeurs de la
malade, frappee de la secheressc de
la main etde la roideur tetanique des
doigts convulses , me demanda si clle
pourrait les baignerdans un peu d’eau
tiede. Je nc vis a cela aucun incon¬
venient’, et je m’occupai Smoi-m6mc
de satisfairea ce ddsir. Jc plagai une cu¬
vette sous la main gauche , ct je ver-
sai lenteraent sur les doigts environ
un verre d’eau. A peine les premieres
goutlcs furent-elles tombccs sur la
main que, a mon grand ctonnemcnl,
la malade s’ecria tout-a-cou;i , en
poussant un profond soupir : Oh ! que
cela me fail du bien! Scs doigts repri-
rent leur position normale ; scs con¬
tractions spasmodiques cesserent; la
respiration redevint facile, et lous
ses symptemess’evanouirent.
Depute, lorsque dc nouveaux acces
eurent lieu , je nc manquai pas de
recourir a cc moycn. II fut loin de me
niussir commc je l’aurais ddsird. Tou-
tefeis, l’idee d’un manuluve avee
REPERTOIRE.
des ligatures autour du poignet ,
m’ayant 616 sugg6r6c par lc fait
6lrange que je viens dc rapportcr, j’y
eus souvent recours , non seulemenl
chez la malade dont il s’agit, mais
encore chez d’autres hysleriqucs.
J’obtiens de ce moycn , soit une r6-
mission marqueedes symptdmes con-
vulsifs , soit un soulagement tres
prompt dans Ies douleurs gastriques,
avec spasme du diaphragme.
Dr CERISE.
SOMNAMBULISMS INTERM1TETNT , DE¬
TERMINE PAR UNE VIVE FRAVEOR
DEPU1S 1IUIT MOIS.
Au mois de juillet dernier, ma-
dame A. M... se promenant avec ses
deux enfants sur ies bords du canal
de Sainl-Qucntin, voulut leur mon-
trer une 6cluse au moment oil le ma-
rinier allait l’ouvrir pour le passage
d’un- bateau. L’ain6 accepta cette pro¬
position avec empressement; mais le
second, 6g6 seulement de cinqans,
la rejeta avec 6nergie en manifcslant
une vive frayeur. Sa mere chercha
par divers raisonnements a calmer
sa crainte, et voulut surmoriter sa
r6pugnance ; mais toutes ses obser¬
vations furent inutiles. L’enfant ne
c6da qu'apr6s beaucoup d’inslances
et apres avoir vers6 d’abondantes lar-
mes. La nuit suivante fut tres agit6e
ctlesoinmeil souvent interrompu. La
figure 6tait rouge et la peau chaude.
Le lendemain les premiers symptdmes
de la rougeolc se manifesterent, et
les jours suivants cette 6ruplion sui-
vit sa marclie r6guliere ; les symptd-
mes qu’elle pr6senta furent peu in-
tenscs , et la guerison fut rapide. Le
jour meme de son d6veloppement ,
24 heures environ apres la vive con-
trari6t6 que cel enfant avail eprouvee,
il survint sans cause appr6ciablo une
violenle agitation; la figure devint
rouge et tres anim6c ; il poussait des
cris aigus comme s’il 6tait en proie a
une vive frayeur. Son regard 6lait vif
et hagard ; il avail les paupieres Iar-
341
gement 6cart6es , et tous les membres
etaient agit6s par un tremblement
violent. Lc lendemain a la meine
heure ( 4 heures du soir ) les memes
symptdmes se ddclardrent et furent
accompagn6s d’un peu de d61ire. Pen¬
dant la dur6e de la rougeolc , ils se
renouvclerent avec la meme rdgula-
rit6. Toulefois, l'agitalion diminua
d’intensit6 et de dur6e ; et quand elle
6tait dissip6e , l’enfanl s’endormait
paisiblement.
Apres la guerison de la rougeole ,
les memes phdnomenes se pr6sente-
rent pendant quelques jours avec
une r6gularit6 parfaite. Bien que l’en¬
fanl fitt Iev6 et habill6 , leur appari¬
tion 6tait signal6 par une violente
agitation; le regard devenait 6gar6,
et la figure rouge ; les levres et les
membres 6taient tremblants; l’cn-
semble de la physionomie exprimait
une frayeur vive, et il se pr6cipitait
dans les bras des personnes qui l’en-
touraient. Peu a peu cette agitation
se calmait, et au tremblement qu’il
6prouvail d’abord succ6daient un
calme et un sommeil profond. Apr6s
dix a douze jours , ccs symptdmes ,
qui, j usque la, s’6laient renouvel6s
r6guli6reinent a 4 heures , n’eurent
lieu qu’a 9 heures , c’esl-a-dire 5 heu¬
res plus tard. Ilevenua Paris avec sa
famille, vers la fin du mois d’aoht,
cet enfant pr6senla les memes ph6-
nomenes. Pendant huit jours cons6-
cutifs l’acces se renouvelait tous les
soirs a la meme heure ; mais il dimi-
nuait peu a peud’intensitd et de dur6c.
Depuis cette 6poque , il a cess6 d’etre
aussi fr6quentetaussi r6gulier: tantdt
ilsurvienttoutles deux ou trois jours,
tanldt il manque pendant huit 4 dix
jours ; mais jusqu’ici ce terme n’a ja¬
mais 616 plus 61oign6. Son inlensite
est 6galement fort variable. En g6n6-
r d , il d6bute par un 16gcr frisson ,
et un tremblement des muscles du
tronc et des membres. L’enfant s'a-
gite, sc rctourne else leve comme en
sursaut; ses paupieres s’6carlcnt;
I’reil dcvienl hagard; les muscles de
REPERTOIRE.
342
la face se contractent ; I’cnsemblc de
la figure exprime unc frayeur vive ;
on dirait que des larmes abondantes
vont s’ccoulcr, el sans profOrcr un mol
ni lc plus faible cri, 1’onfant se jelte
dans les bras des personnes qui I’en-
tourent, et les accable de caresses. Bien
quo les mouvements paraissent en¬
tierement automaliques et soient par-
ibis triis irrOguliors , ses facultes in-
tellecluelles ne sont pas entierement
abolics. II reconnalt cn general les
personnes placOes pr6s de lui ; parfois
mOme il prononce lour nom d’une
voix faible et a peine articulcc ; inais
cello facultO no parall exisler que
que'ques inslants apres l'invasion de
l’acccs , lorsquc la frayeur cl le trem-
blemcnt commencent a sc calmer. II
y a peu de jours , ces phenomencs
s’etanl manifestos pendant que la
bonne chargee de lo garder etait dans
unc piece voisine , l’enfant se leva ,
descendit de son lit , et traversa deux
piOces de l’appartement. ArrivO dans
la cuisine , il 6lail montO sur une
chaise et mctlait un pied sur le four-
ncau, lorsquc la bonne qui l’Opiait le
pril dans ses bras el le transporta dans
son lit. Si on ne i’agite pas ctsi on ne
Jui parle pas , il garde un silence ab-
solu ; et lorsquc l’acces cst sur son
declin , il survient quelques bfiillc-
ments, le trembleincnt diminue , el
le besoin d’uriner se fait sentir. Cc
besoin satisfait, il se couche imme-
diatement et s’cndorl paisiblement :
ces trois phOnomencs sonl constants a
la fin de la crise ; et quelle que soit la
violence de 1’uccOs, sa terminaisonprb-
sente les mOmes caracleres. Lorsqu’il
doit se renouveler, ii ne survient dans
le jour aucun syraptdme particulier
qui en puissc prbsager le retour ; l’cn-
fant conserve loutes ses habitudes ; sa
gaietO et son activ'te restent les me-
mes ; mais dans la soirOe sa figure
devient plus rouge , la pcau plus
chaude et lc pouls plus frOquenl. Ee
sommeil parail d'abord aussi ealme
qu’a l’ordinaire ; mais an moment de
l'acces, un lOgcr bruit, I’upplicalion
d’un corps Olrunger sur la peau , suf-
fisent pour lo determiner. Jamais ,
memo a i’Opoque de la plus grande
intensilc, il no s’est manifesto deux
fois dans la meme soiree. Ce qu’il
y a de plus rcgulicr, e’est le moment
de son apparition qui a lieu ordi-
nairemenl de 8 u 10 hcurcs, .1 ou i
heures environ apres que 1’enfant cst
couchO. Quelle que soit la violence,
son dObut n’a jamais 010 accompagnO
de convulsions , d’Ocumc a la bouebe,
ni de ce cri particulier ot aigu qui
caractOrise 1’Opilepsic. MalgrO sa du-
rOe, cet enfant conserve sa gaietO et
son heurcusc disposition d’esprit; il
est bon, affectueux, mais Ires im-
pressionnable ; il cst fort , bien con-
sliluc, et p roseate tous les atlributs
de la plus belle santO ; il a bon appO-
til, ses digestions sonl faciles, et son
sommeil habituellementtres profond.
II n’a 010 employO contre cetle af¬
fection aucune mOdication active. On
s’est borne a prescrire beaucoup
d’exercice, la diminution des travaux
intellcctuels et l’Oloigncment de tou-
tes les Omotions vives. Les acces,
Otant actucllcmcnt plus faibles et
plus OloignOs, pcul-etrc cesseront-ils
entierement sous la sculc inlluence de
ces prOcautions j mais s’ils persistent,
l'usage des bains froids et le sOjour a
la cainpagnc au retour de la belle
saison sulfironl , j’espere , pour en
prOven ir le relour.
Dr DUMAS.
VARlfeTES.
3Zl3
VARIETES.
S0G1KTES DE PATRONAGE POUR LKS ALIENES GUERIS ET IND1GENTS.
M. David Richard , dircclenr do 1’asile des ali6n6s do Stephansfeld
(Bas-Uhin), a lu au congr6s scion tiflque de Strasbourg un mftmoire dont
la conclusion 6tait colle-ci : Engager le congriis 4 insister pres du gou-
vernement, afin qu'il institue des soci6t6s do patronage pour les ali6n6s
gu6ris et indigcnts , a l’exemple de cellcs qui se sont form6es pour les
Iib6r6s.
L’id6e des soci6t6s de patronage pour les ali6n6s paralt avoir 614 6misc
pour la premi6re fois par un ancien 616vc de la Salpfllri6rc , M. Cazau-
vielh , dans son ouvrage sur le suicide.
ii Je dois avouer, dit M. Cazauvielh , qu’une pensco p6nible , qui n’est
ccpendant pas sans esp6ranco , me pr6occupe s6rieuscment ; c’est quo
dans quelques localil6s , eta Paris surtout, le sort des criminels occupe
vivcinent la sollicitude des philanthropes qui , apres avoir travaiil6 4
l'am6lioralion des moeurs de ces ma'heureux, au d6veloppement de
lcur intelligence et 4 la conservation de lour sant6, continuentleur pro¬
tection 4 ceux qui sorlent des prisons , soit apres un acquiltcment, soil
au termc de lour peine; mais les ali6n6s qui sortent des 6tablisscments
oiiils out 616 traiuis pendant un an et plus, sont d61aiss6s dans les cam-
pagnes sans asile et sans occupation. Pourquoi ne trouveraient-ils pas
los ressourcos que la philanthropic offre aux criminels? quo les homines
qui aiment a faire le bieri s’emprcssent de former des soci6l6s protec-
trices des malhcureux ali6n6s , quc la mis6re et le m6pris , dont ils sont'
MquemmenL accabI6s , provoquent 4 de funestcs rechutes 1 »
Nous ne pouvons que donner notrc approbation tout cnti6re aux id6es
que nous venons de rappelcr. Nous croyons que la charit6, si ing6nieuse
aujourd’hui , trouverait , en s’occupant des ali6n6s gu6ris, beaucoup de
bien 4 faire. Pour ne parler que do co qui se passe cheque jour sous nos
yeux , nous dirons que le nombro des rcchutcs , parmi les ali6n6es gue-
ries 4 la Salpetriere , esl dans unc proportion consid6rable , et que parmi
ces rechutes beaucoup sonl6vidcmmcnl provoqu6es par l'6tat de misere
et de denfttnent od se trouvent les maladcs apres leur sortie. Combien
de convalescenles ne voudrait-on pas pouvoir garder 4 1’hospice , tant on
pr6voit que, replac6cs bienldt au milieu des circonstanccs qui ont d6ja
produit le d61ire, elles ne tarderont pas a y retomber! Qui ne sail d’ail-
leurs que beaucoup de ces femmes ont un caractere faible et sont faciles
a cntrainer ? Combien n’auraient-elles pas besoin d’une protection 6clai-
r6es etde bons avis 1 que de fautes , de d6reglcmcnts ne pr6viendrait-on
pas! Le m6dccin peut sans doute, dans quelques cas, suivre les ma-
iades au-dela de I’hospicc et lcur assurer lui-m6mc la protection dont
344 VARIETIES.
elles ont besoin ; quelqucs alidndes , gudries , sont gardees dans la mai-
son commc filles de service ; raais tout cela n’est possible que pour le
plus petit nombre. Unc societd permctlrait d’dtendre cette protection a
toutes celles qui en ont besoin : cette socidld pourrait non seulemcnt ai¬
der les convalesccntes par quelqucs sccours d’argent , mais encore s’oc-
cuper de les placer, les visiter de temps en temps, etc.
II entre chaqueannde, a l’hospice de la Salpetridre , six cents femmes
alidndcs ; — sur ce nombre, plus de deux cent cinquante sont renvoydes
gudries de I’hospice.
Parmi ces dernidres , bcaucoup n’ont ni families pour les recueillir
ni ressources pour subvenir aux premiers besoins. C’est pour celles-la
qu’une socidtd de patronage deviendrait un immense bienfait.
Nous nous associons done de tous nos voeux aux iddes dmises par
M. Cazauviclh , el ddveloppdes au congres de Strasbourg par M. David
Richard.
— Le docteur Guggenbuhl a fonde en Suisse , sur l’Abendberg , mon-
tagnede 1’Oberland, un clablissement spdeial pour les erdtins. C’est apres
deux annees d’dtudes au milieu des vallees oil le erdtinisme sdvit plus
particulidrement , que M. Guggenbuhl a erdd cet dtablissemcnt dans un
site admirable , et qui offre les conditions hygidniques les plusfavorables.
II y a deux habitations , l’une A'iti , situde a cinq mille pieds au-dessus
du niveau de la mer ; l’autre A’ hirer, a deux mille pieds plus bas. Les
exercices , les bains , les frictions aromatiques et un rdgime convcnablc ,
sont mis en usage pour modifier la constitution physique des erdtins, en
mcme temps qu’on ddveloppe leur intelligence par un systeme destruc¬
tion qui se rapproche de celui des sourds-muets. Unc maison de tra¬
vail est annexde a l’dtablissement , et on y apprend des mdtiers a ceux
chez lesquels le erdtinisme n’existe qu'a un faible degrd. Le refuge de
l’Abendberg a dldcrdd pour soixante malades. Nous espdrons, dans l’un
des prochains numdros , pouvoir donner des details plus dlendus sur la
mdthode employde et les rdsultats obtenus par le docteur Guggenbuhl.
— M. le docteur Merier a dtd nommd mddecin en chef direcleur de
l’asile des alidnds de Pontorson.
— M. le docteur Dagron , ancien interne de l’hospice de Bicetre , est
nommd mddecin en chef de l’asile des alidnds de Fonlenay (Vendde J.
— SI. le docteur Delaye , mddecin en chef de l’hospice des alidnds de
Toulouse, a dtd appeld a Dublin pour faire un rapport mddico-ldgal sur
un cas d’alidnation mentalc.
EllRATUM. — Dans le mdmoire de M. Ldlut, Sur le siige de I’dme
suivant les anciens , insdrd dans noire premier numdro , il s’est glissd
deux fautes d’impression :
Page 55, ligne 10, au lieu de ou centre de la respiration, lisez : au centre
de la respiration.
Page 58, ligne 25, au lieu de suivant t’ opinion, lisez : et suivant I’opinion.
PATHS. - IMPniMEniE DE BOUnGOGKE ET MABTINET,
rue Jacob, 3o.
ANNALES IIED1C0-PSYCH0L06IQUES.
JOUMAL
DU
SYSTEME NERVEUX.
Generalites medico-psychologiques.
DE LA GENERATION
ET DU D^VELOPPEMENT SUCCESSIF DES FACULTIES ,
ET DES PHfiNOSlfcNES DE L’ENTENDEMENT
PAR P.-KT. GERDT,
J’aborde un sujet lieuf et difficile; j’ai done besoin d’indul-
gence , et je la reclame sincerement. Je puis m’figarer, mais je
suis tout pret a rfitrograder, si Ton veut bien m’edairer et me
tirer de l’erreur. Je cherche la verite de bonne foi , et je re-
mercierai , toujours , avec reconnaissance ceux qui daigneront
me la faire ■voir.
Je m’occuperai, 1° de la generation et du dfiveloppement de
l’intelligence dans la premiere enfance, depuis le moment de la
(1) Fragment d’une hisloire naturelle inedite de Ten ten dement , In a
I’Acaddmie des sciences morales et politiqnes, en aofit 1842.
ANNA!.. MKD.-PSYC. T. i. Mai 1843. I. 23
346 DES PHENOMliNES de l’entendement
naissance jusqu'a l’age de trois aus; 2°de son developpement
et de ses progres dans la seconde enfance , depuis l’age de quatre
ans jusqu'a la puberte; 3° de ses perfectionnements et de ses
vicissitudes pendant l’adolescence ; 4° pendant l’age mur ;
5" pendant la vieillesse.
DEVELOPPEMENT DE ^INTELLIGENCE DANS LA PREMlfcllE
ENFANCE.
11 y a dn inohieht , dans la vie de la femiiie , de clix d
douze jours apr'es la conception , oul’ovule, l’ceuf inembraneux
qui doit servir de berceau a l’enfant , dans le sein de sa mere ,
consiste en une vfisicule transparente , gfilatiniforme , a peine
visible. Od y tiierclierait vainement , alors , les traces de l’enfant
qui doit s’y developper bientot.
Est-il n6cessaire de dire qu’h cette 6poque il n’y a pas plus
d’intelligence que d’homme dans le betceau de l’humanite ?
Un peu plus tard , le foetus commence 4 poindre a la surface
interne de la vesicule , des vaisseaux s’y forment , une circula¬
tion s’y etablit ; on n’y distingue aucun autre organe , meme en
s’aidant du microscope qui en montre les elements globulaires.
Mais ce germe , si simple , est doue de la faculty d’acquerir d’au-
tres facultes , de la faculte de developper successivement tous les
'organes de 1’homme et toutes les facultes de l’intelligence la plus
elevee ; en sorte qu’4 cet elat de simplicity, le germe liumain peut
renfermer les plus haules destinees de l’avenir, les destmees
d’un Alexandre ou d’un Cesar, d’un Charlemagne ou d’un Na¬
poleon.
Un peu plus tard , se montre le systeme nerveux , qui doit etre ,
un jour , le theatre des phenomeues de sensation et de percep¬
tion : mais a ce moment ces phenomenes n’existent pas encore.
Quanil le developpement des syst'emes nerveux et musculaire
est acheve , mais que le cerveau est encore d’une extreme mol-
lesse, l’enfaut s’agite quand on le presse dans le sein de sa mere,
quand il recoit un coup, probablement parce qu’il en souffre
FBEMIiiRE ENFANCE.
3/l7
ou en eprouve de la gene. A-t-il alors la conscience de ces sen¬
sations ? en a-t-il une idee quelconque ? est-il , sous ce rapport ,
plus avance que la sensitive qui ferine ses feuilles et replie ses
rameaux et ses branches lorsqu’on l’irrite? Je n’oserais pas l’af-
firmer. A la naissance in6me, il me parait plus stupide, encore,
que le dernier des animaux, car les derniers des animaux sa-
vent mieux que lui chercher leur uourriture.
11 suce alors le seiu qu’on lui preseute , comme il respire par
des mouvements tout insdnctifs , tout irrefltichis.
Par une prevoyance intelligente et toute maiernelle, la nature
a licS si etroiteuient ces mouvements aux besoins de respirer et
de se nourrir, que l’enfant respire et execute involontairement , ii
cliaque instant, des mouvements de succion. Il les fait, meme sans
rien avoir entre les levees , mais surtout quand il y sent un corps
quelconque , le mamelon ou le doigt de sa nourrice, A peine ses
besoins sout-ils Salisfaits, a peine ses souffrances sont-elles
apaisees , qu’il se rendort , son intelligence impuissante n’ayant
rien a Voir encore dans l’univers , qu’elle ne peut comprendre ,
et manqUant meme de la plupart des sells pour l’ficlairer.
En effet , l’enfant a la naissance n’a gufere que la sensibility
qui lui donne la faitn et la soil, que la sensibility physique ge¬
nerate pour sentir la douleur et les mouvements qu’on peut lui
imprimer, que la sensibility gustative pour sentir les saveurs qui
lui BOnt agryables ou desagryables; et, asSUryment, s’il est doue
de la sensibility tactile , qu’il ne faut pas confondre avec la sen¬
sibility physique generate , 11 est incapable de dislinguer les di-
Verses qualitys tactiles des corps. Il ti’a encore que la faculty de
percevoir, confusement , les sensations que lui fournissent ces di-
verses sensibilites; il n’y distingue que de la peine, du plaisir,
oU des impressions auxquelles il est indifferent; il n'y apercoil
aucuii objct, et son intelligence est completement vide d’idyes ,
du moius je ne sache pas que personne ait jamais donne une
preuve evidente et incontestable du conlraire. Gependant je dois
dire qu’a l'exemple des derliiers animaux , des polypes , des ac-
348 DES PHfiNOMliNES DE L’ENTENDEMENT
tiuies , qui s’emparent tie tous les corps que le hasard presenle
4 l’ouverture de leur bouche, pour les rejeter uu instant apres
si ces corps ne leur conviennent pas, l’enfant saisit avec avidity
tous les objets qu’on lui offre et que ses levres peuvent em-
brasser; qu’il les repousse s’ils lui deplaisent; qu’il detourne
meme la bouche , et finit par crier, et par crier avec une vio¬
lence croissante si Ton persiste 4 lui presenter l’objet qu’il a dejii
repousse , le sein ou le biberon , qu’on veut lui faire accepter.
Independamment de la faculty de percevoir de la peine ou
du plaisir, il a encore celles de se meltre en colere et de vou-
loir. Comment comprenclre autrement les faits si connus que je
viens de raconter ? Mais l’enfant a-t-il deji des perceptions assez
claires pour qu’on puisse dire qu’il a des idees , et peut-il en
conserver le souvenir ? Je ne le pense pas : ce n’est que plus
tard que j’en trouve des temoignages evidents.
. De l’ensemble de ces faits il suit que i’intelligence est ab-
solument liulle dans les premiers temps de la conception , ou
l’homme n’est qu’un germe invisible dans les parois transpa-
rentes dela vbsicule qui doit lui servir de berceau; qu’elle pa-
rait nulle ou profondement assoupie dans le reste de la vie intra¬
uterine. Je concois memo difficilement que le foetus, tenant a
sa mere par les ratines vasculaires de son cordon ombilical,
plonge dans le fluicle de l’amnios , ou il flotte , comme les plantes
des eaux, puisse y recevoir des impressions assez variees et assez
distinctes pour que son intelligence s’eveille.
11 suit aussi de ce que nous venons de dire que 1’intelligence ,
qui ne fait que poindre a la naissance, se revile et commence
par des perceptions premises de peine ou de plaisir qui ne lui
donnent pas la connaissance des choses; qu’a ces Emotions de
peine ou de plaisir en succbdent d’autrcs qui sont toutes des es-
peces de mouvements ou d’agitations de l’ame. Nous verrons, plus
tard , que l’entendement entre en exercice de la meme manibre
chez 1’homme adulte.
Il resulte enfin de ce que nous avons dit qu’a la naissance
DANS LA PREMIERE ENEANCE. 349
meme , on ne distingue, dans l’entendement , que quelques fa¬
culty intellectuelles; que les phenomenes qui en sont les sym-
ptomcs ne se manifestent qu’apres les organes qui en sont le
theatre , et ne se developpent que successivement, comme toutes
les autres facultes quo la physiologie fait connaitre dans l’econo-
inie aniniale , a un age plus avancd.
Le developpement successif des facultds de l’inlelligence est
done lid a une loi generate pour toutes les facultes de la vie.
Cette loi , que je ne puis demon trer ici, rdvele une des grandes
unites de pensde, qu’on rencontre, a chaque instant, dans
les etres organises , et prouve l’influence du physique sur le
moral.
L’enfant, it la naissance, est done un etre imparfait et incom-
plet qui perirait bientot, si la nature, en brisaut dans l’accou-
chement les liens materials qui l’unissaient h sa mdre , n’eut ,
par une sagesse ou delate encore ^intelligence la plus profonde,
rattache la mere a l’enfant par l’affeclion la plus tendre , par la
sollicitude la plus vive, et consequemment par des liens moraux
aussi puissants que les liens physiques qu’elle venait de rompre
pour toujours.
Mais comme le developpement ou 1’accroissement de l’enfant
est rapide, bien qu’il soit toujours trop lent aux yeux des parents,
l’enfant donne bientot des signes evidents de memoire. Si on le
berce ou qu’on le promene sur les bras pour apaiser ses cris ou
pour l’endormir, il fmit bientot par saisir ce rapport de succes¬
sion , par observer que lorsqu’il crie on le berce et on le pro-
mene : aussi , tandis que dans les premiers temps il ne s’apaise
que lentement et graduellement par le plaisir qu’on lui procure,
quand il l’a dprouvd assez souvent pour en conserver le souvenir,
il se tait aussitot qu’on le prend pour le promener ou que l’on
commence a le bercer, parce qu’il juge du present par le passd.
Il est impossible de distinguer le moment ou l’enfant peut
apprecier les qualitds tactiles des corps , leur temperature , leqr
secheresse, leur consistance, etje n’ai aucune preuve qu’il y
350 BES PHliNOMtiNES BE E’ENTENBEMENT
parviemie avant de distinguer par la vue les caractferes des objets.
Les mouvements de ses mains semblent subordonnes it ses yeux ,
du moment qu’il jouit evidemment de l’usage de ccs organes, et
il ne parait se servir de ses mains pour toucher que lorsque ses
yeux ont 6veill6 sa curiosite. II est difficile de distinguer le mo¬
ment oh il acquiert la faculte de voir et d’entendre , parce que
ces faculties , nulles d’abord, ne se developpent , comme toutes
les autres , que graduellement. En elTet , il est fort douleux
qu’il distingue le jour d’avec la nuit , au moment de la naissance.
S’il ferine, parfois, les yeux, lorsqu’on le soumet a une lumifere
vive, il est difficile d’en ricn conclure, parce qu’il les ferme a tout
instant , et que d’ailleurs j’ai trouve toujours ses pupilles immo-
biles. Or, cette immobilite de l’iris est un caractere de l’insensi-
bilitd de la ratine a la lumiere. D’ailleurs, si l’enfant est d6ja
sensible 5 son influence , il ne peut pas plus distinguer les objets
que l’homme afleete d’une amaurose presque complete et qui ne
distingue plus que le jour et la nuit; ses yeux toujours errants
ne se fixent sur aucun objet , et n’en suivent pas les mouve¬
ments. L’ouie , d’abord insensible au son , a la naissance , devient
peu a peu sensible aux sons tres forts , ou tres aigus , avant de
l’etre aux sons moddres. Jusqu’a quel point 1’enfant a-t-il con¬
science de ces sensations obtuses, jusqu’a quel pointles distingue-
t-il et peut-il s’en souvenir et les apprecier? C’est ce qu’il nous
est impossible de determiner. Ses perceptions sont-elles assez
nettes et assez claires pour qu’il puisse en concevoir des idees
proprement dites? C’est encore ce que nous ne pouvons dire ;
mais il est probable que toutes ces perceptions sont encore fort
obscures alors et fort confuses , parce que l’intelligeuce est aussi
imparfaite et aussi peu avancee dans son d6veloppement que la
sensibilite des sens , et que les facultes intellectuelles paraissent
se d6velopper en merne temps que les facultes sensitives ; mais
eelles-ci arrivent beaucoupplus tot a leur dfiveloppement complet.
Ilya done encore une harmonie intelligenle , pleine de sagesse,
dans ce progres des sens et de I’entendeinent. A quoi servirail
PANS LA PREMIfcRK ENFANCE.
351
POIP’ 1’enfant d’avoir l’intelligence toute-puissante quand les
sens sont impuissants , ou d’avoir des sens delicats quand l’in¬
telligence est obtuse ou complement nulle? Le developpe-
ment de l’odorat est plus obscur encore que celui de la vue et
de l’ouie ; mais comme il 6claire beaucoup moins 1’intelJigence
que la vue etrou'ie, son developpement nous interesse beaucoup
moins.
Condillac fait done une description tout imaginaire de la
generation des idees , quand, supposant une statue qui acquiert
successivement chacun des sens , il lui donne tout d’un coup des
sens parfaits et une intelligence capable d’analyser avec sagacile
ses sensations et de raisonner comme un pbilosophe. Les faits
ne se passent point ainsi dans la nature. Il commet une autre
erreur quand il decrit les sens comme se developpant tous , l’un
apres J’aujre , car la sensibilite physique genfirale et le gout sont
dfijh developpes a la naissance ; la vue , 1’oui'e et le tact se deve-
loppent un peu plus tard , mais a peu pres en meme temps ;
l’odorat , au contraire , parait ne se developper qu’apres. Sous
ce rapport , Condillac a procede contrairement a la nature , en
dotant , d’abord , sa statue du sens de l’odorat. 11 s’en est encore
ecar.te en separant par trop completement l’une de l’autre
les influences des differents sens qui agissentsouventde concert
pour eclairer l’intelligence.
Lorsque les sens sont assez parfaits pom- fournir a l’entende-
naent des sensations vives et nettes, l’entendement, ne se deve¬
loppant pas aussi rapidement que les sens, ne peut avoir encore
une conscience bien claire de ces sensations. Neanmoins ses
perceptions doivent etre moins confuses , mais il lui est encore
impossible de se faire uue idee des etres ou des corps et de
leurs phenomenes. L’id6e des corps et de leurs pbenomenes est
complexe et comprend la connaissance de leurs caractferes ,
e’est-a-dire de leurs manieres d’etre , de l’etendue , de la
forme, de la couleur, de la consislance, etc. , etc. , qui les
distingueo! les ups des.autres. Mais pour s’.elever a cetle notion,
352
DES PHENOMENES DE E’ENTEiNDEMENT
il lui faut avec des sens tres developpes , sinon parfaits , une
intelligence qui en soil capable : aussi , des qu’il en est doue, il
peut acquerir l’idee d’une partie des caracteres des corps
et de leurs ph6nomenes. Il acquiert ces idees abstraites d’abord,
quoique son esprit les concoive separement et abstractivement
des corps , parce que ces idees sont plus simples que les idees
complexes des corps.
Il y arrive par l’analyse , c’est-a-dire en considerant , successi-
vement et a bien des fois , les caracteres des corps et des ph6-
nomenes qui le frappent le plus et sont le plus a la portee de
ses sens. Cette observation est une des belles decouvertes de
Condillac ; et quoiqu’il n’en ait pas tire toutes les consequences
qu’il pouvait en d6duire pour creer l’art d’ctudicr , elle fait
trop d’honneur a la philosophic francaise , aujourd’hui si ra-
baissee , pour que je puisse resister au plaisir de la rappeler
avec fierte.
L’enfanl ne peut guSre commencer cet immense travail d’a-
nalvse que de trois & quatre mois ; mais ses progres seront
d’autant plus faciles et plus rapides qu’il sera plus aide par 1’in-
telligence de sa nourrice , son premier maitre. Sous ce rapport
il y a une grande difference dans la premiere education des en-
fants, et les resultats qui en sont la suite sont egalement tres
differents.
Voyons done comment chaque sens concourt a lui faire con-
ncnlre les caracteres des corps et de leurs phenomenes. Quoi¬
qu’il semble que , parmi les caracteres des corps , leur consis-
tance, le poli de leurs surfaces, les divers degres de leur
temperature soient les premiers caracteres qui doivent frapper
I’intelligence de l’enfant , par l’intermediaire du sens du tou¬
cher , il est probable que s’il peut distinguer d’abord ces ca¬
racteres , avant de pouvoir distinguer par la vue les autres
caracteres des corps, son intelligence en retire peu de lumiere.
Il ne doit distinguer encore que des sensations difKrentes , sans
pouvoir en deduire la consequence qu’elles lui viennent de ce
DANS LA PREMIERE ENFANCE. 353
qu’il louche des corps differents les uns des autres , quand ces
propridtds appartienrient a differents corps. Bien que le tou¬
cher puisse lui fournir des iddes de nombre , de situation ,
d’dtendue , de direction et de forme , il n’est pas probable que
les notions que l’enfant eu recoit lui inspirent assez d’interet et
de curiosite , s’il ne distingue encore aucun des caracteres visi¬
bles des corps , pour l’engager a examiner avec attention les pro-
prietes tactiles dont je viens de parler. Le toucher, je 1’ai ddja
dit , ne devient evidemment actif que lorsque l’enfant jouit du
sens de la vue.
La vue semble , souvent alors , lui inspirer de l’dtonnement et
la curiosite de toucher les objets qu’il apercoit ; c’est alors , du
moins , qu’on le voit tendre 5 chaque instant les bras , et di-
riger les mains vers les objets qui frappent ses yeux. C’est alors
aussi qucl’entendementacquiert, evidemment , une facultd nou-
velle qui ajoute beaucoup a sa puissance, et ouvre une nouvelle
dre a son activite , l’ attention. Par elle il peut volontairement
appliquer d’une manidre plus forte et plus soutenue ses facultds
de percevoir , de se souvenir et de juger a l’examen des sen¬
sations.
Je crois done que la curiosite et l’attenlion ne viennent a l’en-
fant qu’avecla vue nette des objets. C’est a cette epoque, de trois a
quatre mois, qu’il commence a distinguer sa nourrice, a rdpondre
a ses caresses et a ses ris par ses ris et sa gaiete. La joie et la
gaiete sont done encore deux emotions nouvelles qui animent ddja
son ame. Malheureusement elles n’y sont venues qu’aprds celle
de la coldre ; mais bientot , par une heureuse compensation ,
l’amitid et la reconnaissance pour sa nourrice s’y ddvelopperont
it leur tour. Malheureusement encore , l’dgoisme s’y manifestera
clairement aussi. Mais il y regne depuis les premiers jours de la
naissance, et c’est le sentiment auquel on doit rapporter en partie
ces tdmoignages de coldre que l’enfant donne , pour ainsi dire ,
dds les premiers jours.
Quoi qu’il en soit , les premiers caracteres qui me semblent
354 DES PHfiNOMfcNES DE L’ENTENDEMENT
devoir frapper son attention , dans les corps , sont ceux de leur
nombre , de leur situation respective , de leur etendue , de leur
direction , de leur forme, de leur couleur et de leur structure. Mais
bien que leur nombre le frappe et puisse fixer son attention, il ne
peut en avoir qu’une idee fort confuse ; car plusieurs amiees apres
la naissance il peut, quelquefois, & peine compter jusqu’ii dix,
bien mfime qu’on lui ait donn6 quelques lecons a cet 6gard. Il en
estde m@me de la situation des objets qui font partie d’un ensem¬
ble de corps, il n’en acquiert qu’une id6e vague; etcomme on ne
la lui fait point observer mctliodie/vcment et completement , il se
borne a remarquer que les fenetresd'un appartement en occupent
tel cote ; mais il ne sait pas observer d’abord et successivement ce
qui est a droiteet a gauche des fen6tres, a quelles parlies de l’ap-
partement celles-ci correspondent par en bas, de combien elles sont
eloignees du plafond ou du plancher ; si elles regardent le nord
ou le midi , le levant ou le couchant, parce qu’il est complete-
men t incapable de suivre et d’imaginer une mdthode aussi sa-
vante. Et comment le pourrait-il? L’illustre Condillac, apres
avoir observe qu’on n’apprend par soi-meme qu’en analysant,
n’a jamais songd, lui-meme, qu’il fut necessaire et possible de
tracer des regies pour diriger l’esprit dans l’analyse ; en sorte
que 1’art d’etudier manque encore d’une methode si importante
et si precieuse. Je ne connais sur ce sujet que celles que j’ai pu-
bliees dans 1’introduction de ma physiologie.
L’enfant ne se fait pas d’abord d’idees plus exactes de Y eten¬
due des corps. Il voit bien leur hauteur et leur largeur , mais il
ne lui vient pas a la pensee d’en examiner aussi l’epaisseur. 11
le ferait parhasard, qu’il ne pourrait mesurer toutes leurs sur¬
faces pour en calculer rigoureusement l’6tendue totale.
Il en est de meme de la direction des corps. 11 apercoit bien
qu’un arbre s’61eve perpendiculairement vers le ciel, ou qu’il
s’incline legerement d’un ou de plusieurs cot6s a la fois , mais il
ne pense pas a etudier toutes ces inclinaisons , et il n’a ni l’idee,
ni les moyens d’en mesurer les degres avec exactitude.
DANS LA PREMlfcRE ENFANCE.
355
11 ne peut pas etre plus habile pour 6tudier la forme des Gtres,
car c’est plus difficile encore. II faudrait qu’il mesurat l’fitendue
de chacune des surfaces , leurs inclinaisons et leurs angles , a
la manure des math6maticiens , ou qu’il observat cette forme
a la manihre d’un sculpteur, en la regardant , avec attention ,
partous ses cOtes successivement. II distingue done plus vague-
ment les formes des corps que leur fitendue et leur direction ,
par cela uieme que ce caractere est plus complexe , et je dois
ajouter parce qu’il change suivant la perspective , suivant la dis¬
tance et la direction de l’observateur par rapport aux corps. II
lui est beaucoup plus facile de prendre une idee precise de leur
couleur , et il doit y arriver bientot, malgre les variations que la
lumiere et les ombres y apportent.
Il n’en est pas de meme de la structure. Cotnme il faut bri-
ser, couper, dechirer les corps pour observer I’arrangement in-
terieur de leurs parties, et qu’il faut suivre une analyse Ires
methodique et tres eclairee pour etudier cette disposition int<5-
rieure , l’enfant n’en peut prendre que des id6es tresimparfaites.
Aussi l’enfant ne peut avoir que des notions tr&j incompletes
sur les caracteres visibles des corps.
Quand il a l’odorat et le gout suffisamment developpes , il
pourrait s’en servh’ avec plusde succes que de la vue, s’il en
faisait autant d’usage que de ses yeux. Les odeurs et les saveurs
sont des caracteres beaucoup plus simples que les carac¬
teres visibles, celui.de la couleur cxcepte. Il n’est pas besom d’au-
tant d’intelligence pour les distiuguer. Nfianmoins l’experience
prouve qu’il faut encore une assez longue habitude, car on ne
devient pas plus en un jour un bon degustateur de vins et de
liqueurs, qu’on ne devient un parfumeur exerce. Mais si 1’odo-
rat et le gout ne lui fouruissent que peu d’idees , le gout lui in¬
spire de bonne heure la passion de la gourmandise.
L’oui'e ne pent rien apprendre imrnediatement a i’enfant sur
la disposition matSrielle des corps; mais a *iu age plus avance ,
1’ enfant pourra s’en servir avec avantage pour savoir si un corps
356 DES PHlJNOMENES DE L’ENTENDEMENT
est creux et renferme des gaz ou des liquides. II Ie pourra en per-
cutant ce corps pour apprecier sa sonority.
L’enfant, a cet age , ne peut apprecier, nonplus, qu’un petit
nombre de caractfcres dans les phenomenes des corps , et il ne
peut les apercevoir , les observer que dans un petit nombre de
ph6nomenes. Mais quels sont les phfinomenes qui frappent Ie
plus ses sens? II est difficile de repondre d’une maniere certaine
a cette question , c’est meme impossible ; mais il y a des proba¬
bility pour croire que ce sont les phenomenes de la lumiere et
de la chaleur , les inouvements, le bruit etles sons. Il u’est pas
probable qu’il ait une id6e, un peu claire, d’aucun de ces ph6no-
menes avant d’en avoir apercu les causes par les yeux. Il a bien
senti du plaisir lorsqu’on le bercait ou qu’on Ie promenait sur
les bras d&s les premiers jours de sa naissance ; il a bien senti
une impression p6nible de froid lorsqu’on le chan'geait de veite-
ment , mais probablement il n’en concevait qu’une sensation de
plaisir et de peine; assurement il n’avait pas la moiodre id6e des
causes qui lui procuraient ces sensations. II ne doit plus en etre
de meme lorsqu’il voit les agents qui les produisent , la nourrice
quile berce, le feu qui le rechauffe et qui doit le frapper plus
vivement encore par l’eclat de sa lumiere; lorsqu’il voit les per-
sonnes et les animaux domestiques , marchant autour de lui ,
s’approchant et s’eloignant tour a lour ; lorsqu’il entend les pa¬
roles de sa nourrice et des personnes voisines, les aboiements du
chien , les chants de l’oiseau dans sa cage , et les bruits de toute
espece qui se fout autour de lui.
Neanmoins , il ne doit pas s’etonner de ce spectacle , parce
qu’il y a ete graduellement amene par le developpement succes-
sif des sens. AusSi ne s’en etonne-t-il que lorsque , tout-a-coup ,
ces phenomenes prennent une intensite inaccoutumee, que les
personnes ou les animaux s’agitent avec violence , que la Damme
du foyer prend un accroissement extraordinaire , qu’il entend
crier avec force des gens qui se disputent.
On le voit meme alors s'epouvanter ; mais s’epouvante-t-il
DANS LA PREMISE ENFANCE. 357
parce que , dans des circonstances semblables , il a recu des
chocs qui l’ont blesse , parce qu’il a souffert de Taction du feu?
Il est possible que sa frayeur prenne sa source dans le pfinible
souvenir de quelque accident de ce genre.
Il est possible aussi qu’il s’en epouvaute sans jamais avoir 6te
blesse. Le bruit du fusil produit cet effet , ineme sur les jeunes
animaux qui n’en ont pas ressenti les atteintes. D’ailleurs les
grands bruits paraissent fatiguer le tympau, chez 1’enfant; du
moins on lui voit parfois porter ses mains a ses oreilles, comme
il se cache dans le sein de sa nourrice lorsqu’il apercoit quelque
chose qui Teffraie. Quoi qu’il en soit , comme il s’epouvantc dans
des cas semblables et dans une foule d’autres , des l’age de trois
it quatre mois , il est Evident que la crainte est dejii entree dans
son cceur.
Il me semble difficile qu’en presence de tous ces fails il ne sai-
sisse pas tin rapport de cause a effet entre le feu, les mouvements,
les bruits dont je viens de parler, et les sensations agreables ou
peniblcs qu’il en recoit. La crainte , surtout , qu’ils lui causent
quand ils l’ont bless<5 , prouve meme evidemment que des idees
de causes et d’elfels ont pen6tre dans son esprit. Mais il est vrai
qu’elles doivent etre bien confuses.
Tfimoin do ces faits et d’une multitude d’autres phenomenes
de lumiere et de chaleur , de mouvement et de sons divers , il
doit y distinguer plusieurs caracteres , et sUrtout les caracteres
speciaux a chaque phenombne, par exemple l’eclat et la couleur
de la lumiere , les diverses sensations que lui cause la chaleur,
depuisles plus agreables jusqu’aux plus penibles. Mais il est cer¬
tain qu’il ne s’avise pas d’attribuer la sensation du froid h l’ab-
sence du principe de la chaleur.
Il doit apercevoir que les mouvements ont des directions, une
force , une vitesse et une durtie varies et variables ; que Tin-
tensity du bruit est egalement variable, et que la nourrice qui,
pour apaiser ses pleurs, le berce et Tendort au bruit de ses
chansons , produit des sons divers plus agrGables que les bruits
358 DES PHENOMliNES DE L’ENTENDEMENT
tie la parole. La precocite meme avec laquelle certains enfants
cominencenl a balbutier des airs , dfes l’age de trois ans , montre
qu’ils distinguent de bonne beure la diversity des tons. Le plaisir
qu’ils prennent a entendre un instrument de musique , l’atten-
tion qu’ils y apportent , le prouvent encore.
Lorsque l’enfant a dejh remarque dans les Corps les caracteres
materiels du nombre, de la situation, de l’etendue, de la direc¬
tion, de la forme, de la couleur, de la conslstance, de la tem¬
perature , du poli ou de l’etat raboteux de leur surface , je crois
que , s’il ne les a pas vus se mouvoir independamment des corps
qui les environnent , s’il les a toujours vus hnmobiles , comme
les gros meubles de nos appartements, qui semblent faire partie
des murailles qu’ils touchent , il pourra bien les confondre avec
les murs , et les prendre pour unc disposition particuliere de
leur forme. D’un autre cOte , il est possible que , jugeant par
analogic , il les regarde cotnmc des corps particuliers ; mais
alors sa croyance est reellement hasardee , et quoiqu’il arrive ii
la vGrite , il y parvient par une mauvaise voie. Pour acquerir
certaincment l’idee de l’existence d’un corps , et pour en avoir
une idee legitime et fondee , il faut en avoir observe toute la
circonscription , et s’etre assure qu’il est inddpendant des corps
voisins et n’en fait reelleinent point partie.
Mais du moment que l’eufant arrive a l’idde des corps, comme
il n’y parvient que par la contiaissance de plUsieUI's de leurs Ca¬
racteres , il doit en distitlguer les plus frappantes analogies , les
diffdrences les plus sensibles , et prendre des idees confuses des
genres et des espdees. De trds bonne heui'e, on voitles enfahts
caresser les animaux domestiques avec une affection qu’ils ne td-
moignent point pour les corps inanimds , pour les meubles qui
les entourent. Ils distinguent done tres bien les dtres auimds des
etres inanimds? QUi ponrrait douter qu’ils recottnaissent que des
chats de diverses couleurs sont tous des chats , des chiens de
chasse et des chiens de cour, toils des chicns? Ils ont par conse¬
quent des idels ginefiqiics et des idees gendrales.
DANS LA PREMIERE ENFANCE. 359
Lorsque les eiifants sont parvenus a ce degrd d’intelligence,
leurs progrds deviennent trds variables et tres diffdrents , parce
qu’ils sont soumis it beaucoup d’influences diverse® , la capa-
cite, la prdcocite individuelles , 1’ education des personnes qui
les entourent, et d’autres circonstances encore.
Mais , bien que l’enfant ait dejlt une idfie des caractdres 111a-
tfiriels et des phenomenes deS Corps , bien qu’il ait quelques
iddes des analogies et des differences observables entre les fitres
qui tombent sous ses sens , je ne puis croire qu’il se fasse la
moindre idee du nombre indefini, del’etendue illimitde, d’une
durde sans fin , du nombre , de l’etendue et de la durde en gd-
ndral , parce que ces iddes abstraites , fort gdnerAles , ne naissent
que d’une multitude d’observatious particulidres sur le nombre,
l’dtendue , le temps , et des rdflexions de l’espritsur ces observa¬
tions. L’enfant n’arrivera que beaucoup plus tard a ces iddes , que
Ton a regarddes comme inndes. II n’a pour le moment que la
facultd de les acquerir, et si i’dducation et l’instruction ne ve-
naient developper , chez lui , ces hautes facultds , ces gerrnes
pourraient demeurcr latents , dans sort esprit , pendant long-
temps, comme ils y sont, en effet, chez une foule d’horntnes
qu’aucune education n’a jamais eclaires.
En est-il de mfime de l’idde de justice ? La facultd d’ou elle
ddrive existe assurdmetit darts le coeur de l’enfant ; mais l’idde
de justice peut-elle se developper chez lui sans le sedours de
l’dducation ou de l’expdrience ? et si elle ne peut se ddvelopper
sans ce secours, la morale a-t-elle hy perdre? Permettez-moi ,
messieurs , de discuter bridvement ces grandes questions en
votre presence.
L’enfant , des l’&ge de trois arts e3t tellement dornind pat-
son dgo'isme naturel , par sa gourmandise et sa cupiditd , quand
l’dducdtion He lui a point appris encore a rdprimer ces pen¬
chants , ou qdand 1’expdriencd ne lui a point eilseignd a res¬
pecter les droits d’adtrui pour qtt’on respecte les siens (
que Si vous lui offrez des bonbons, il choisit d’abord les
360 DES PHtiNOMilNES DE L’ENTENDEMENT
plus gros, et que si vous le laissez faire, il finit par tout
prendre. S’il est avec un enfant de son age , gate , comme lui ,
par ses parents , les bonbons que vous leur oifrirez deviendront,
entre eux, une pomme de discorde. Ce sera a celui desdeuxqui
aura la plus grosse part; bien heureux si, au bout d’un instant,
ils ne se battent pas ! Pourquoi cela? parce que le sentiment de
la justice , quoique r6el au fond de leur coeur, est etoutte par des
penchants plus forts; parce qu’ils n’ont encore que la faculty
de comprendre ce qui est juste , mais que l’idee ne leur en vien-
dra que bien plus lard , si on les abandonne entierement a eux-
memes. Cette idee ne leur viendra que lorsqu’un enfant, plus
fort, leur aura plusieurs fois arrache ce qui leur appartient. C’est
alors que l’idee des avantages de la justice se developpera dans
leur esprit. Alors la peine d’avoir et6 voles , la crainte de
l’fitre encore, leur fera sentir le prix de la justice, pour eux-
mernes d’abord , et ensuite pour toute la societe. Cette id6e ,
qui est une pens6e politique , ne peut leur venir que longtemps
apres qu’ils auront etc depouilles , a plusieurs reprises , comme
ils depouillaient les autres , et lorsqu’ils trouveront un tourment
perpetuel dans la crainte d’etre depouilles encore.
Mais si l’education, devancant l’experience, montre a 1’ en¬
fant , par des exemples supposes , bien clairs et bien choisis ,
des actes jus tes et injustes qui ne touchent pas a ses interets ,
les premiers lui donneront un sentiment de plaisir, les seconds
une emotion de peine ; il approuvera les premiers , detestera les
seconds; il apercevra l’idee de justice, non parce que l’idee
est innee dans son cceur, mais parce que la faculte de juger
d’ou elle derive est innee chez tous les hommes. Il trou-
vera juste , alors , do ne pas faire souffrir aux autres ce qu’il
ne soulTre qu’avec peine , de ne se permettre vis-a-vis d’eux
que ce qu’ils doivent sc permettre vis-a-vis de lui ; la reciprocity
la plus 6gale entre les hommes ou entre les membres d’une so-
ci6l6 lui paraitra le principe general le plus sage. Et en se con-
duisant d’ apres ce principe , il sera sans remords , il eprouvera
DANS LA PREMlfcRE ENFANCE. 361
mfime une satisfaction intGrieure veritable. En se conduisant
autrement , il craindra qu’on n’en agisse de meme a son Ggard ,
il se sentira coupable , il sera mecontent de lui-meme. Et tandis
que dans le premier cas il trouvait sa recompense dans la joie
de son cceur, dans ie second il trouvera le chatiment qu’il me-
rite dans les remords de sa conscience. A l’idee de la justice se
joint done un sentiment moral qui eveille chez nous un senti¬
ment de plaisir ou de peine par le spectacle de la justice oude
l’iniquite. Mais comme une faculte qui n’agit pas ne produit
rien , ne donne lieu a aucun resultat , a aucune idfie, tant qu’on
n’aura pas mis sous les veux de l’enfant des exemples de justice
ou d’injustice, ou qu’il n’en aura pas eprouve les effets , son ju-
gement n’ayant point eu l’occasion de les apprecier, il n’aura
pas plus d’idee de justice que si son esprit manquait de faculte
pour distinguer ce qui est juste et ce qui ne Test pas. Cette
faculte a besoin de l’observalion exterieure pour entrer en exer-
cice, comme la vie particuliere du germe a besoin de 1’etincelle
de la fecondation pour s’animer. L’idee de justice, comme les
idees generates du nombre, de I’etendue, de la durGe, ne se
developpe done que lorsque l’esprit, par les relations qu’il en-
tretient avec la nature, apercoit dans l’univers des actes d’e-
quite ou d'iniquite , et qu’il les y a souvent apercus.
Plus les idees sont generales , plus il faut d’obscrvalions
particulieres et de reflexions pour les.acquerir. Ce sont la
des verites triviales dans toutes les sciences naturelles, oil la
certitude des fails est portee si loin , de l’aveu de Jouffroy,
comparativement a la certitude des faits dont s’occupent les
sciences philosophiques. C’est que chacun y a appris , par sa
propre experience , qu’on n’arriye a se faire des idees genfirales
des etres ou de leurs phenomenes qu’apres les avoir bien vus,
bieii observes et bien etudies en particulier. On en a la preuve
dans ce qui est arrive a un des plus beaux geuies dont la
France s’bonore.
Buffon commenca a ecrire sur l’histoire naturelle des ani-
ANN. Mlio.-l'SVC. T. I. M.li 1843. 2. 21
362 DES PHEN,OMfcNES DE L’ENTENDEMENT
maux sans avoir elndie , en particuiier , les animaux qu’il lie
connaissait pas. Qu’en resulta-t-il ? que ne pouvant s’elever,
sur ce sujet, aux idees genera les, il meconnut les ressemblances
naturelles des animaux, qui les reunissent en genres, cn families
et en classes, et fut oblige de les decrire pele-mele , sans ordre
et sans classification , c’est-a-dire sans idfies generates.
Non seulement ce grand genie fit cette faute , mais il en fit
une plus grave encore : ce fut de se moquer de la classification
de Linne , qu’il ne comprenait pas. Aussi, tandis que les natu-
ralistes se sont efforces de conserver, en la perfectionnant , la
classification de Linne , il ne s’en est pas trouv6 un seul pour
suivre le plan adopte par Buffon. Il est facheux que l’illustre
auteur ait decrit les animaux un a un , car personne n’eut traitiS
avec plus d’avantage que lui les hautes generalitis de la science,
s’il eu avait connu les particularites lorsqu’il entreprit d’ecrire
son Histoire naturelle.
Je n’en dirai pas davantage aujourd’hui sur les idees gene¬
rates , parce que je me propose d’y revenir ailleurs ; mais il me
reste a examiner si l’origine que j’assigne a l’idee de justice peut
compromettre la morale.
A mes yeux , la morale est ce qu’il y a de plus saint et de
plus sacre dans les principes humains ; c’est ce que j’honore le
plus, et je la rfivbre a tel point que je mets les qualites morales
et la justice bien au-dessus de toutes les qualities de l’esprit.
Pour tout dire en quelques mots, je place le parfait honnete
homme beaucoup au-dessus des plus grands liommes par leur
intelligence ; c’est pour moi I’image de la Divinite sur la terre.
Je serais done bien malheureux, si ce que je proclame comme
la verite pouvait etre contraire a la morale.
Mais en quoi pourrais-je offenser la morale en reconnaissant
que 1’enfant n’a point d’idee de justice avant la naissance, qu’il
ne l’a ineme pas plusieurs mois apres la naissance , mais qu’il
possfede la faculty d’acquerir un jour cette idt>e, plus tot par l’fi-
ducation , et beaucoup plus tard par sa propre experience , par
PANS I.A PKKMlfeltp ENFANCP. 363
ses relations avec ses semblables ? Si je niais l’idee de justice,
et surlout la facujte de dislinguer le juste d’avec l’injuste,- je
conceyrajs que ce jut. contraire a la morale; mais du moment
quo je reconnais en nous cette faculte , que je la prqcjame la
plus noble des vertus du cceur humain, en quoi puisne manquer
a la morale ?
On m’appliqqera peut-efre dedaigqeusement l’epithete de sen-
sualiste ! Mais si l’ou np pent pas denipntrer que mon sensua-
lisme porte la plus legere attcinte a la morale ; si je puis proper,
au contraire , qu’il offre a la morale un appui plus naturel et
plus vrai , une base plus inpouteslable , plus evidente et plus
fernie que les doctrines de mes adversaires , la verity triompbp-
rait-elle moins ? Et s’il etpjt pqssiblp , ce quo je ne puis croire ,
que l’erreur cut recqurs a de maiivais moyqns pqur se defendre,
sommes-nous a une epqqup ou elle pourraif se soutemr long-
temps ? ne se ruinerait-ej[)e pas plle-meme , et pe succomberait-
elle pas avec plus d’eclat ?
Ges reflexions me goqt inspires parcp qu’on a fait au sensua-
lisme une guerre qui lie m’a pas toujours paru juste et fondee ;
parce qu’on a lire de cette doctrine des principes qui n’en sor-
tpnt pas. Ainsi, on l’a presentee cqmme rattachant la morale aux
interets particuliers, aux interets d’uu ignoble ego'isme. Eh bien !
j’osp dire qu’on s’est mepris, et que, sans le vouloir assurfiment ,
op l’a calomniee.
En pffet , s’il y a des interets meprisables et ignobles que la
morale doit fletrir, il y gn a d’estimables et de nobles qu’elle doit
honorer. Ainsi les interets ignobles sont ccux qui nous attachent
exclusivement a notre interetparticulier, quelque contraire qu’il
puisse etre a celui des autres , quelque mal , quelque peine
qui en puisse resulter pour autrui. Ges senlimepts spnt ignobles,
parce que cp sont des interets tout personnels, vulgaires, des
iut6rfits qui dominent la brute et nous ravalent a son niveau ,
des interets qui tendent h la destruction de la society , et spilt la
cause de mille maux.
36 li DES PHENOMfcNES DE L’ENTENDEMENT
Les interets nobles et moraux , au contraire , sont ceux qui
nous attachent a notre famille , a nos amis , a la patrie , It l’hu-
manite tout entiere ; et ils sont d’autant plus nobles , qu’ils sont
plus generaux, plus universels, et nous attachent a un plus
grand nombre d’hommes.
Que quelqu’un se doune beaucoup de inouvement et d’agita-
tion , qu’il se livre incessamment a l’intrigue , pour acquerir de
la fortune , dcs honneurs qui n’interessent que lui , qui ne pro-
fitent qu’a lui , a sa vanite , a son orgeuil , c’est sacrifier & des
intdrets meprisables.
Mais qu’un homme s’interesse a sa famille, a ses amis, aux
malheureux , a son pays , a 1’hunianite tout entiere, a la defense
des principes de la justice et de la morale qui font la force et le
bien des societes humaines; qu’il s’y interesse jusqu’ii exposer
^a fortune, son repos et sa vie, parce qu’il trouve plus de plaisir
it s’occuper des autres que de lui-meme ; cet homme sacrifie a
de nobles interets qu’on ne saurait trop louer. Qu’un D6cius
s’immole pour assurer la victoire it sa patrie , c’est un devoue-
ment qu’on ne peut trop honorer. Qu’un Regulus s’immole au
seul sentiment du devoir, c’est un devouement sublime , c’est
une vertu surhumaine que l’on ne peut qu’admirer, tant il est
impossible de la louer dignement.
Eh bien ! qui oserait dire que ces grands homines n’ont pas
eu plus de plaisir a obeir a leur conscience, a leurs saintes affec¬
tions, au genereux et sublime penchant qui les entrainait qu’a y
resister? Et qu’y a-t-il d’ immoral a reconnaitre qu’ils ont cede it
l’attrait de nobles plaisirs , aux plus respectables interets de la
nature humaiue ?
Gonvenons done que si la morale des interets ignobles et m<5-
prisables est repoussante , la morale fondee sur 1’interSt general,
sur les plus nobles intfirets de l’homme , et sur ie sacrifice des
int6rets personnels au vif interet que nous portons a notre fa¬
mille , a nos amis , it notre pays , it l’humanite , est admirable, et
merile la louange et les respects de tous.
PREMlfcltE ENFANCE.
365
Suivant graduellement, et pas a pas, la nature, nous avons ob¬
serve comment sc developpent successivement les facultes intel-
lectuelles , les idees et les emotions chez l’enfant , a mesure que
se developpaient les facultes sensitives. Nous avons vu , a la suite
des sensations, eel ore les perceptions sensoriales, qui sont des
idees abstraites, puis les souvenirs, lesjugements et les idees
generales. Nous les avons vus , d’abord tres obscurs , s’ficlaircir
peu a peu , en se repelant et se mullipliant sans cesse . tandis
que l’inlelligence prenait plus de force et de puissance. Nous
avons vu les emotions commencer par des emotions premieres de
peine , de plaisir, de volonte et de colere ; s’augmenter de celles
de curiosity, d’attention, de joie , et d’autres encore. Nous de-
vons maintenant rechercher comment l’enfant arrive a com-
prendre la langue desa nourrice et ii saisir les regies du langage,
quoiqu’il n’ait pas d’interprete pour lui traduire et lui expliquer
ce qu’il lie comprend pas.
Comment procede-t-il dans ce travail , si difficile pour les
hommes adultes jetes dans un pays etranger, bien qu’ils aient
presque toujours des interpretes pour les eclairer?
Ce phenomene est assurement un des plus remarquables du
diveloppement de l’esprit liumain chez I'enfant, bien que la phi¬
losophic ne s’en soit jamais occupee et n’v ait jamais porte ses
investigations.
L’enfant apprend a parler par l’intermediaire de sa nourrice et
des femmes qui l’entourent. Est-ce pour qu’elles remplissent
mieux leur destination que la nature leur a donne tant de plaisir
a parler, tant de patience a repeler les memes choses? Je l’i-
gnore, mais il est sur que le penchant qu’elles ont a parler
les rend ties propres a eveiller, a exciter, a exercer incessam
ment l’inlelligence et la langue des enfants.
Chez elles, ce n’est point un art qu’elles pratiquent avec me-
thode, e’estun instinct qui les entrainc irresistiblement , e’est
une vivacite et une mobilitc de sentiment qui ne leur laissent
ancun repos. Aussi parlent-elles incessamment a I’enfant pour
366 DBS PttfiNOMtNl'S DE l.’ESTESTbSMENT
otieir ii I’instinct qiii les presse ; et pour reridre leur babil plus
intariSsable encore , elles feignent toutes les Emotions imagi-
nables : elles rierit, plehrent, se fachcnt , grondentl’enfant et
le caressent tour a lour. Leur physionoinie,leurs gestes sonten
harmonie avecles Emotions qu’elles vculent exprimer; et a tra¬
vel's celte comddie, ridicule aux yeux dii vulgaire, I’observatenr
apercoit les proforids desseins de la nature pour la premiere £du-
catioii de 1’ enfant, it eii i’Ssiilte du moins, sous ce rapport, de
r£dls avantages.
Nearimoins , si les fennnes trouvent eh elles les qualites pro-
pres a feiriplir le vceii de la nature , elles ne 1’accomplissent pas
d'ilhe maniere methodique et iogique. Elles ne commencent
point par nominer a i’cnfant, eh les liti montranl, les objcts ou
leurs caracteres matdriels les plus frappants , puis ieurs ph£no-
mSiies danS diltefehts corps successivement , afin de lui faife
observer que c’est a tel caractOre ou a tel phbnoniene , existant
consfammcnt clans ces ditlereflts corps , que s’applicpie Id mot
dorit elies veuleht lui apprendre la signification ; elles lui disetit
tout ce qui leur passe par la lete, bien qii’il n’y coinprenne rich.
AtisSi, quel incroyable travail d’analyse, de raisoftnement.par
exclusion et de synthese, n’est-il pas oblige defaire,pour distin-
giier d’abord la pronunciation oules lbots pronohccs les uns des
autres ; pour saisir ensuite a quel corps , a quel phcnomene , a
quel caiactere des fcotps et des phenotiiOnds s’applique cliacun
des mots qu’il eritend !
Pour appretidre a distingiier les mots prononces dans uric
langue etrangOre qiie nous ne parlons pas, il nous faut, a nous,
beaiicoiip de temps , et il nous en faut encore davantage pOur les
compreiidre , bien qu’habituellemeht iih interprOte ou un
maitre , nous aidant de son secours , riOus traduise ce que nOiis
entehdohs et notis apprenne a Ife traduire. Eh bien 1 l’enfarit ac-
complit cet ithihehse travail Sans maitre, sails interprOte , sans
dictiOnnaire qiii puissfe Itli traduire oil lui apprendre a traduire
ce qu’il entfehd. Et , thOsO ltiOrveilletisd ! il sorobfe faire plus de
DANS t A PKEMliiRE ENFANCE. 367
progres dans cet effrayant travail que n’en fait un adulte entoure
de toutes sortes de secours.
Cependant mille difficultes , que l’adulte ne rencontre point sur
son chemin , l’arretent ou l’dgarent. Lorsque sa nourrice , qui
l’accable iricessamment de paroles inutiles, lui dit quand il
pleurd : Tais-toi, tu auras du bonbon ; y peut-il rien compren-
dre d’abbrd? Si elle eut did plus mdthodique et qu’elle se fut
bornee a lui dire de se taire et a le lui rdpdter, en lui mettant
doucement la main sur la bouche , il aurait pu comprendre l’in-
vitation de sa nourrice, parce que sa phrase courte n’aurait con-
tenu que les mots essentiels a la pensde qu’elle voulait exprimer.
Si au lieu de lui promettre du bonbon , sans le lui montrer, elle
se fut bornde a le nommer en le lui presentant et le lui mettant
dans la bouche, il aurait pu arriver rapidement a deviner ce que
signifie le mot bonbon, fllais les nourricesne precedent pas ainsi :
elles reproduisent souvent les memes iddes en termes diffdrents.
lilies ajoutent aux toots essentiels des mots auxiliaires , chan-
gent souvent ceux-ci , et quelquefois merne ceux-la , comme
lorsqu’aprds les paroles citees plus haut elles disent : Tais-toi, je
te doiinerai du bohbon. Alors l’enfant est oblige de sdparer dans
sa pensee, par un vdritable travail d’analyse , les mots essentiels
ou importants , cotame tais-toi et bonbon ; qu’il entend pronon-
cer quand il pleure et quand on lui donne du bonbon , d’avec
les mots auxiliaires quivarient dans ces circonstances suivantles
phrases que prononce sa nourrice.
Il n’arrive, en effet, a la comprendre qu’en saisissant un
rapport constant entre la circonstance ou il pleure et le mot
tais-toi , entre le mot bonbon et la circonstance ou on le lui
donne. Mais quelquefois, lorsqu’il est tout prds de saisir ce rap¬
port , sa nourrice tout- k-coup l’en empdche en exprimant la
mfime pensde en d’autres termes et lui disant : Ne pleure pas,
et tu auras cette dragde. Si l’enfant n’a pas encore entendu le
inot pleurer , il ne le comprend pas; si le mot dragee est egale-
inent nouveau pour lui , bien qu’il connaisse parfaitement la
368 l)KS PHfiNOMfeNKS DE I.’eNTENDEMENT
chose , ses idees s’embrouiilent, il ne saisit plus aucun rapport
entrc la circonstance et ce qu’il entend , et les paroles de sa nour-
rice ne sont pour lui que de vains sons qui frappent ses oreilles.
Un autre jour, 1’enfant est pret a pleurer , sa nourrice lui dit
tout-k-coup pour le distraire : Tiens, regarde le chat; et elle
le lui tnonlre du doigt. L’enfant regarde ; mais quelle relation
apercevra-t -il entre la phrase de la nourrice et l’animal ? Com-
prendra-t-il que la phrase entikre est le nom de 1’animal , ou que
c’est le mot tiens qui en est le premier, ou le mot regarde , ou
les mots le chat qui sont les derniers? Dans le langage le plus
naturel par sa construction , l’homme nomine d’abord ce qui le
frappe le plus. Or , i’enfant appliquera-t-il le mot tiens a l’ani-
mal? c’est possible ; mais je le sais d’autant moins qu’il sc pre¬
sente bien d’autres difficultes dans le detail desquelles je dois
entrer.
Supposons que la nourrice , prononcant un substantif seule-
ment, le mot chat, montre en meme temps l’animal it l’enfant.
Croit-on qu’il appliquera immediatement le mot a 1’animal ? Il
s’en faut de beaucoup que ce soit demontre. Bien des caracteres
frappent 1’ enfant k la fois. Ce sont , par exemple , la situation de
l’animal reposant pres du foyer ; c’est son volume ou son etendue
qui est moindre que celle du chien , place de l’autre c6te du
foyer ; ce sont la direction de son corps , sa forme, sa couleur,
ses miaulements qu’il fait entendre de temps en temps, les mou-
vements qu’il execute en appropriant et lustrant sa robe ; ses
yeux qui brillent , et tant d’autres... Auxquels de tous ces ca-
racteres l’enfant appliquera-t-il le nom qu’il a entendu ? Comme
il n’est pas encore capable de beaucoup d’attention et d’effort
d’intelligence , il est probable que ne comprenant rien a cette
enigme il ne s’en occupera pas , et qu’il J’oubliera jusqu'a ce
que de nouvelles circonstances la lui rappellent et le mettent a
meme de la comprendre.
En general, il aura, je crois, plus de tendance k appliquer le
mot chat a 1’animal lui-meme qu’a unde ses caractfcres , parce
369
DANS LA PHKUlME ENHANCE,
que l’animal doit le frapper plus qu’aucun de ses caracleres ; ce-
pendant jc n’oserais pas 1’affirmer. Les idees des caractbres dcs
corps 6tant plus simples et arrivant plus lota notre esprit que les
idees ties complexes des corps.il est Ires possible, quoique
1’ enfant ne commence guere a parler que lorsqu’il a deja l’idee
des corps, il applique tres frequemment les mots et meme les
substanlifs aux qualites qui le frappent le plus vivement dans un
objet.
J’ai lu quelque part qu’uu enfant appelait ses has, des chats.
Ils etaient faits de poil de lapin , et par consequent aussi doux
au toucher que le pelage du chat. jS ’appliquait.-il pas le nom de
chat a la sensation tactile qui l’avait charme , prficisement parce
qu’il etait plus frappd de la moelleuse douceur du pelage de l’a¬
nimal que de 1’ ensemble de ses autres caracteres ? II n’est pas
rare de voir les enfanls tomber dans des erreurs de ce genre , qui
trahissent les fausses routes que fait 1’esprit avant d’arriver ii de-
viner et a comprendre les mots du langage.
II est probable que iorsqu’on ne prononce qu’un mot en atti-
rant l’attention de l’enfant sur une chose , corps ou phenomene ,
il l’applique toujours a ce qui le frappe le plus. Ainsi montrez-
lui un torrent enorme qui 1’etourdisse par le bruit qu’il cause, et
prononcez le mot torrent ; que le lendemain il entende le bruit
du tonnerre ou d’un violent ouragan , il est capable de leur ap-
pliquer le nom de torrent. Moutrez-lui un clocherdont la fleche
se perd dans les nues et prononcez le mot clocher; le lejnde-
main, s’il voit un arbre elance comme la fleche du clocher, et dont
le sommet semble se perdre dans les images , il est possible qu’il
l’appelle clocher. El il restera dans ces idfies jusqu’a ce qu’il en¬
tende appliquer a plusieurs reprises le mot de torrent a une
masse d’eau rapide qui court avec violence ; le mot de clocher*
h l’edifice pointu qui s’eleve au-dessus d’une eglise et en ren-
ferme les cloches, et jusqu’a ce qu’il apercoive la vraie signifi¬
cation de ces mots , dans le rapport constant de l’application de
ces mots aux choses qu’ils expriment. Il cessera de les appliquer
370 DES PHtiNOMfcNES DE E’ENTENDEMENT
aux divers caracteres des torrents et des clochers qu’il aura pu
voir, parce que , ces caracteres n’ayant pas dfe constantc , le
mfeme mot ne pourrait pas leur etre applique.
Comment l’enfant arrivfe-t-il done a reconriaitre que le mot
chat s’applique h l’aninial et qu’il ne se rapporte a aucun de
ses caracteres en pafticulier ? 11 y arrive en observant qu’il ne
s’applique hi a la situation de l’animal, ni ii sa grfessetir, ni a
sa direction , ni a sa couleur, ni a ses attitudes , ni a ses mouve-
ments particuliers, parce tju’il a entendu dohrifer le meme nom
a des chats places dans utie situation difKrente, gros ou petits ,
de diverses couleurs, fen repos ou fen taouvfemcnt. II donne
done le nom de that it urt animal qui a la forme, les yeux , lfes
miaulements dil chat, e’est-h-dire ii Un certain ensemble de ca-
racterfes qui appartiennfent h l'fespfece ; et sabs se gtiider d’aprfes
les mSmes caracterfes cpi’im naturaliste , il Suit la meme me-
thode.
Il arrive a cette decodverte par l’observation analytique , par
la methode logique de 1' exclusion et par la synthfise. Il parvient
par le meme mfecanisme a dfecouvrir la signification de toiis les
substantifs collectifs , mfetaphysiques ; inais comme il en est qui
ne s’appliquent qu’a des caracteres moraux , il ne pourra les
comprendre que lorsqtl’il connaitra lfes actes moraux qu’ils dfe-
signent.
Il ne lui sera pas aussi difficile de deviner le sens des articles
et surtout des pronoms, parce qu’ils sont beaucoup moins nom-
breux et peu varifes.
Mais il eprouvera plus de difficultes pour les adjectifs. Ils sont
nombreux, tres varifes, et plus varies encore par suite de la diver-
sitfe de leur genre que ne le sont les substantifs. Ils lui offriront
aussi plus de difficulte, parce que, s’ils s’appliquent quelquefois
ii des qualites saillantes , a des caracteres frappants , comme lfes
adjectifs : aurore, rouge, jaune, noir, blanc, qui rappcllent des
couleurs tres visibles , les adjectifs ne designee t souvent rjue
des qualites pdu appareh'tes ou peu frappantes. Dites a un en-
DANS LA PREMIERE ENFANCfe.
371
fant que le chien qui lc cafesse est bon , que le mouton est
doilx, quelc serin est joli, que I’arbre qu’il voit est roncl, que
le miroir est carr<5, et ne prohoncez que l’adjectif en lui montrant
l’objet dont vduspai’lez. II me parait certain que , s’il ne connait
pas le nom de 1’ahimat ou de l’objet ctbnt vous parlez , il aura
bien plus de tendance li appliquer l’adjectif ii l’animal ou a quel-
ques uns de ses caracteres les plus apparents qu’a 1’appliquer a
ceux que vous dfisignez. Il y a bien plus de chances pour lui de
tomber dans celte erreiir que de l’eviter.
Il se trompera longtemps avaut de dficOuvrir la signification
de l’adjectif , et il se tt’ompera jusqu’h ce qu’il ait observe qu’on
applique , toujours et seulerbent , l'adjectif aux corps qui posse-
dent , parmi leurs iiombreux caracteres , le caractere que 1’adjec-
tif designe. C’cst done toujours au rapport de Constance, entre
le liiot prononeb et l’existence du caractere que le mot dfisigne,
qu’il decouvrira la Signification du mot.
Ce travail qui s’accomplit graduellement et sans efforts dans
la tete d’un enfant prouve , & la fois , une mfimoire puissante ,
une sagacite comparative et un jugement merveilleux, pourde-
viher et apprdcier la valeur des mots , h cet 8ge de la vie.
Les diflicultes que l’eiifant fencontre dans les verbes sonl bien
plus grandes encore. G’est que les verbes ne s’appbquent point
a des choses qui persistent d’une maniere visible, coniine les
corps ou la plbpart fie Mrs qualites , mais li des actions ou a
des etats passagers fct fiigitifs dont l’enfarit ne pent avoir qu’un
instant le Spectacle sous les yeux , et dont il iie voit memo
souvent cjue les Sythptotnes. C’est ainsi qu’il appreud qu’un
autre enfant le halt, par les mauvais traitements qu’il cn
essuie.
Et puis , les verbbs sout les p'rotees du langage : par leurs
modes , leurs temps, leUf nom'bre et leitts persbiinCs, ils re-
vfitent des formes si ditcfsiliees et si multiplibcs, (pie je reste
coUfbtidu de voir l’enfant debrouillbr la ■i'bfite an milieu de
talii d’dbstacles.
37'.! DES PHENOMEXES DE L’ENTENDEMENT
Quelle procligieusc puissance d’analyse nc lui faut-ilpas pour
distinguer toutes les modificationsque presentc le mememot dans
toute une coujugaison ! Ouelle puissance de synthese ne luifaut-
il pas pour conserver dans son langage , a tous les modes , a tous
les temps , a toutes les personnes du mGme temps , la significa¬
tion du verbe , du mode , du nombre et de la personne , du
temps !
L’enfant accomplit ce travail, bienque les differentes modifi¬
cations du verbe se presentent pele-mele , sans aucun ordre, ii
son esprit, comme le hasard des evenements et les mobiles ca¬
prices d’une femme peuvent les inspirer a sa nourrice.
11 triomphe de ces obstacles , sans avoir entendu pronoucer
toutes les modifications du meme verbe , etquandil les entendra
pour la premiere fois, a l’age de trois, quatrc ou cinq ails, il
dcvinera leur signification par leur analogic avec les modifica¬
tions semblables d’autres verbes dont il aura dejii penetru le
sens.
Bien que les adverbes ne paraissent pas devoir presenter au-
tant de difiicultes h l’intelligence que les verbes, 1’ enfant eu
fait peu d’usage, parce qu’ils s’appliquent raremenl a des ca-
racteres tres appareuts de Taction ou de l’etat exprimes par le
verbe.
Il en cst de meme des prepositions et des conjonctions. Aussi
eii Irouve-t-on assez peu dans le langage des enfants, d’ailleurs
longtemps pauvre et borne. Il est probable que la li.mite de leurs
idees ne s’etend pas sensiblement au-dela des limites de leur lan¬
gage , et qu’elle donne aussi les bornes de la puissance de leur
entendement ii cette epoque de leur existence.
Nous montrerons plus tard qu’il en est de meme du lan¬
gage de l’homme dans les premiers degres de la civilisation ,
parce que 1’intelligence et la civilisation du genre liumain , qui
en est le produit , se developpent d’apres les memes lois que
l’entendcment des individus. Et ces lois sont les memes pour
tous, parce qu’elles se lient ii une organisation qui est la meme
DANS LA PBEMJfeRE ENFANCE. 373
pour tous. Ainsi l’a voulu la haute intelligence qui a imprime a
la nature l’unite de dessein et de pcnsee qu’on y retrouve sans
cessf.
L’enfant , dans la premiere education qu'il recoil de sa nour-
rice , n’apprend pas seulement la signification d’un certain
nombre de mots, il apprend encore, jusqu’a un certain point ,
les regies du langage ou de la syntaxe. Vous en avez la preuve ,
non dans les erreurs qu’il commet a chaque instant, mais
dans les membres de phrase ou dans les phrases qu’il com¬
pose spontanement et regulierement , par analogic avec les
phrases qu’il a entendu prononcer a sa nourrice et aux person nes
qui l’enlourent. Ainsi , quand il a entendu dire : la statue , la
belle femme , il lui arrive de dire la belle statue , et non le beau
statue ; lorsqu’il a entendu dire les chevaux , les gros laureaux,
il lui arrive de dire les gros chevaux , et non les grosses chevaux ;
lorsqu’il a entendu dire la montagne , le grand arbre , il lui ar¬
rive de dire la grande montagne ; parce qu’avec lc temps il finit
par saisir les rapports de nombre et de genre entre les mots ,
bien qu’il n’ait pas la moindre idfie du nombre, du genre et de
la rfeglc de leur accord avec le substantif qui les regit.
Toutes les personnes qui n’ont jamais etudie la grammaire
parlent ainsi , et en suivent les regies avec plus ou moins de
bonheur, sans se douter qu’elles les suivent. Elies font de la
prose sansle savoir, el ne se doutent pas plus de ce qu’elles
savent , qu’elles ne savent comment elles l’ont appris. La scene
du Bourgeois gentilhommc ne saurait faire que ce ne soit pas
un phenomene tres merveilleux.
A mesure que l’enfant apprend le nom des corps , de leurs
phenomenes et de leurs caracteres , par I’intermediaire de ces
noms il s’en fait des idees plus claires et plus neltes, sa
m&noire les conserve plus fidelement , l’esprit en saisit plus
aisement les rapports ; it l’aide de ces mots il raisonne stir les
objets , sans avoir les objets sous les veux , et acquiert ainsi une
multitude d’ idees qu’il n’avait point aupnravant. Les mots du
37 h DES PHfiNOMfcNES DJi L’ENTENDE^ENT
langage deviennent autant d’appuis ef de degres a la faveur des-
qucls il s’el&ve rapidemcnt , et de plus en plus haut , sur l’hori-
zon des connaissauces humaines, el y fait, par l’observation et
par le raisonnement , une moisson de plus en plus abondante
qui l’enrichit incessamment et agrandit immenseuient son do-
maiue et sa puissance.
Pour en jugcr par nqus-memes, cherchons a savoir le nombre
des auteurs que renferme notre biblioth&que, sans leur imposer
aucuue denomination numdrique , sans dire verbalement, ni
mentalement , un , deux , trois , quatre , et ainsi de suite. Nous
ne serous pas arrives au dixieme, que deja nous ne sauronspas
le nombre d’auteurs sur Iesquels nous aurons fixe notre atten¬
tion ; nous serous obliges de les compter pour le savoir, c’est-a-
dire de leur imposer, a chacun en particulier, un nom de
nombre qui nous serve d’appui et de degre pour nous dlever
plus haut. La connaissance de ce fait est sj vulgaire, que si vous
disiez au plus ignorant des hommes : Combien v a-t-il de francs
dans ce sac d’argent? il vous repondrait : Je ne le sais pas, je
ne les ai pas comptes.
Cherchons-nous a nous rappeler nos amis, nos connaissances
ou des objets quelconques , sans le secours de leur nom , mais
seulement par la figure des personnes, par les actes de leur vie,
par les usages et les qualites des objets , e’est leur nom qui se
presente toujours le premier a notre memoire.
Essayons de faire un raisonnement sur une chose quelconque,
e’est le nom de cette chose qui s’oflre d’abord a notre pensee ,
et quelquc effort que nous fassions pour l’eloiguer, il revient
sans cesse a notre souvenir, comme si l’esprit ne pouvait rai-
sonner que par I’intermediaire des mots. Ainsi, avons-nous a sa¬
voir combien font 10 + 15 + 9 + 6, nous nommons et addi-
lionnons verbalement , ou en nous-memes , chacun de ces nom-
bres, et nous trouvonsque leur somme egnle /i0. Voulons-nous
partir pour un voyage a cinq heures du matin , nous nous di-
sons : 11 faut nous lever a quatre heures et demie.
P4.5SS : L/V pp^lljipp ErjfACffX 375
Vqilii pourquoi les idfies que l’enfant a des pgpsppfies et des
clioses deviennent plus claires et plus nettes apssitot qu’il con-
n.aitlenom des choscs; pourquoi , en se rappelant leur uoin , les
iddes se reprgsentent plus facilement 5 son souvenir ; pourquoi
il en saisit plus rapidement les rapports, raisonne avecbeaupoup
plus de facilite , et trouve dans le langage un auxiliaire si puis¬
sant pour ajouter de nouvelles idees a ses premieres idfies , et
augmenter indefiniment le nombre de ses connaissances.
IMais le langage, en le mettant en relation avec les autres
hommes , ouvre un champ bien autrement vaste a ses progres.
11 lui ouvre l’hisloire du monde, le grand livre des connaissances
humaines, des generalions passees et des generations pre-
sentes.
Ainsi , bien que le langage soit le fruit de l’intelligence de
l’hpmme , bien qu’il en soit le miroir, en sorte qu’il suffirait de
faire 1’histpire du langage pour tracer celle de l’entendement;
bien qu’il ne se perfectionne que par le perfectionnepient de
l’intelligence , il est certain que 1’ esprit centuple ses forces et
accroit indefiniment sa puissance par le langage. Le langage est
le levier de l’intelligence. C’est, dans les clioses intcllectuelles ,
l’appui qu’Archimede demandait dans les choses physiques pour
soulever le monde ; c’est le microscope qui nous montre les infi-
niment petits ; c’est le telescope qui nous decouvre les infiniment
grands dps profondeurs de l’immensite, et nous en revele les mys-
teres. Et, chose merveilleuse ! qui proclame peut-etre plus haut
qu’aucun autre fait la haute dcstinee de l’homme et l’immense
Providence qui Je soutient, c’est que cette invention est au-
tant le fruit de l’instinct que de l’entendement humain. En
effet, a quelque degre de barbarie sauyage qu’on observe
l’homme , on lui trouve un langage quelconque , en sorte qu’il
se montre aussi empresse. aussi oblige par les instincts de son
intelligence de parler, que de manger et de marcher.
Je n’abandonnerai pas c.e sujet sans faire observer que cette
immense decouverte philosophique, de l’inlluence du langage sur
376 DES PIIENOMENES DE L’ENTENDEMENT
l’csprit humain , appartient a Condillac , et par consequent a cette
illustre ecole francaise , que nous avons aujourd’hui l’ingratitude
de dedaigner et de placer a la queue des philosophies etrangeres.
Je respecte et j’honore les convictions ; mais , en grace ! qu’on
nous inontre dans ces philosophies , apres la grande decouverte
de Locke, une decouverte philosophique de taille a se mesurer
avec celle de l’analyseet avec celle de l’influencedu langage, et
alors nous nous.empresserons de leur payer le tribut d’admiration
qui leur sera do.
DU DEVELOP PEMEN T DE L’lNTELLIGENCE DANS LA SECONDS
ENFANCE.
Maintenant que nous savons comment se diveloppe l’en-
tendement humain dans la premiere cnfance, combien sont
confuses les premieres impressions, comment les premibres per¬
ceptions sensoriales etant fort obscures l’intelligcnce n’y dis¬
tingue d’abord que de la peine, du plaisir ou des sensations indif-
ferentes sans en apercevoir l’objet ; comment se developpeent le
premieres perceptions dc memoire et de jugement, les premieres
Emotions de volonti et de colire sous l’influence de la sensation
des besoins naturels , des sensations de douleur et de quelques
sensations gustatives; comment le toucher, la vue, Tome et l’o-
dorat, n’itant point encore actifs ala naissance etle gofitl’etant
a peine , 1’intelligence lie peut en recevoir de lumiire; comment
la statue de Condillac n’est qu’une fiction et non 1’image de la
nature ; comment , lorsque les sens sont enlin developpes , nous
n’avons d’abord que des sensations plus vives et toujours encore
des perceptions obscures; comment ensuite l'eiifant acquiert
successivement une notion vague et abslraite des caracteres des
corps et de leurs phenomenes , puis l’idee physique des corps
eux-memes et les idies abstraites des genres et des espices ; com¬
ment il ne peut concevoir, encore, d’idees abstraites fort gene-
rales; comment il n’arrive que plus tard, aussi, a l’idee dc jus-
DANS LA SECONDE ENFANCE. 377
lice et ti mesure qu’il en puise la notion , hors de lui , dans les
actes de justice et d’iniquite dont il est rendu temoin par ses
propres yeux, ou qui viennent ii sa connaissance par l’education ;
comment cette origine de l’idee de justice ne compromet en rien
la morale ; comment le sensualisme n’etablit point , necessaire-
ment, la morale sur les interets ignobles et mfiprisables du cceur
humain, et peut la fonder sur les interets les plus nobles et les plus
respectables ; comment 1’enfant, sans interprete, sans traducteur
pour lui expliquer le langage qu’il ne comprend pas , arrive d’a-
bord a en deviner le sens , par l’observation analytique , par la
methodelogique de i’exclusion et par la synthese, c’est-a-dire par
un travail d’intelligence admirable ; comment il arrive a con-
naltre ainsi le sens des substantifs, des articles, des pronoms, des
adjectifs , des verbes et de leurs noinbreuses modifications , des
adverbes , des prepositions et d’une partie des regies de la syn-
taxe ; comment , ensuite , il se sert du langage comme d’un ap-
pui et de degres pour s’filever plus haut sur la sphere des idees
du monde intellectuel et s’approprier toutes les decouvertes des
temps passes et du present ; comment cette admirable dficou-
verte del’inlluence du langage appartient, ainsi quecelle del’a-
nalyse, a la philosophie francaise , a laquelle elle fait le plus grand
honneur. Maintenant que nous savons toutes ces choses, suivons
Involution et les progres de 1’intelligence dans la seconde en-
fance , de trois a douze ou quinze ans.
Aussi impressionnable au physique qu’au moral , 1’enfant , a
cette periode de la vie , est dans une agitation perpetuelle. Il se
meut , crie et parle sans cesse , et , comme il aiine le bruit avec
passion , il en fait autant avec ses mains que par sa voix. Cette
agitation est chez lui le resultat des impulsions irresistibles de
l’instinct : aussi le repos et le silence sont pour lui une sorte de
supplice.
Par suite de cette incessante mobilite , il n’est pas plus suscep¬
tible d’une attention soutenue que d’une immobilite constante ,
i. Mai ms. 3.
378 DES PHENOSlfeNES DE L’ENTENDEMENT
et , coniine il a fort peu d’experience , il est d’un imprevoyance
extreme et d’une etourderie sans bornes.
Sa curiosite est proportionnee a son ignorance ; il touche ii
tout et veut tout voir et tout savoir , pour peu que la chose 1’in-
teresse et n’exige que 1’application des sens ; mais d&s qu’il faut
une attention soutenue, l’ennui le prend , et il abandonne.
A mesure qu’il s’eloigne de la premiere enfance et approche
de la puberte , un sentiment de curiositd pour les differences des
sexes, l’avant-coureur d’une passion que la puberte doit deve-
lopper bientot , se revele dans son ame , tandis que des besoins
prematures s’eveillent parfois dans ses sens.
Dans le cours de cette periode de l’enfance , se developpenl
plusieurs sentiments qu’on n’observe pas ou qu’on ne voit que
rarement plus tot. Ce sont la compassion, qui attache l’enfant aux
inalheureux et le fait parliciper a leurs souffrances ; la bonte, qui
lui inspire de l’affection pour les etres sensibles et I’envie de
leur faire du bien ; la sociability, qui le pousse ii rechercher la
societe de ses semblablcs , et que dans la premiere enfance on ne
peut distinguer de l’amitie qu’il porte aux personnes qui lui
dounent des soins; la haine , qui est un sentiment penible de
repulsion , que nous cause la vue ou le souvenir de la personne
qui en est l’objet; la jalousie, qui se nianifeste , parfois, des le
berceau , contre un second frere , et peut devenir la cause d’une
maladie serieuse et d’un deperissement grave ; la mcchanccle ,
qui trouvc son plaisir dans le mal ; l’ amour-propre , qui rend
content de soi ; I’orgueil, qui porte a s’estimer plus que les autres
et a prendre avec eux des airs de superiority ; la timidite , qui
embarrasse 1’ enfant et le fait rougir en presence des. (Strangers
d’un age superieur au sien; la honte, qui le rend confus
et le fait rougir de ses fautes ; la crainte , sentiment penible de
defiance en soi , qu’il doit, en grande partie , a la> conscience de
sa faiblesse et a la sevtSrite dont on use a son egard ; I’entete-
ment , volonte opiniatre qui annonce une volonte personuelle
DANS LA SECONDE ENFANGE. 379
independante qu’on ne rendra pas facilement docile ou esclave.
L’intelligence continue ses progres , dans la seconde enfance ,
par 1’ education naturelle que l’enfant puise dans la societd ou
il vit , dans la nature , qui l’entonre , et dont le livre est toujours
ouvert sous ses yeux. Quand sa curiosite est souvent excise par
ce qu’on Iui montre et par ce qu’il entend, comme on l’observe
plus tot chez les enfants dont les parents sont aises et eclairfe
que chez les enfants des malheureux , d’ailleurs peu eclaires ,
l’enfant hate souyent ses progres par d’incessantes questions qui
contribuent a 1’instruire.
L’education publique , a laquelle on le livre plus tot ou plus
tard , ouvre encore pour Iui une nouvelle ere de progres ult6-
rieurs , eloign6s ; car elle les prepare de loin , bien plus qu’elle
ne les accomplit immediatement, Aussi , de deux enfants du
ni6uie age , elevfis d’ailleurs de la meme manure , celui qui a
appris a lire n’est point, par la meme, superieur a l’autre en in¬
telligence ; souvent m6me il lui est encore inffirieur. Cela est dfl
a ce que les methodes d’enseignement generalement en usage
ne sont point, qu’on me perinette l’expression , assez physiolo-
giques, assez fondees surles gouts, les penchants, les besoinset
les facultcs de l’enfance.
L’enfant, en. entrant dans sa seconde enfance, est toujours
oblige d’observer les caracteres des corps, a plusieurs reprises,
pour parvenir a connaitre ces corps; ses observations sont d’au-
tant plus repelees , quo les objets ont entre eux des differences
moins tranchees et moins apparentes. Ainsi il distingue bien
plus tot un peuplier d’un chene qu’un pommier d’un poirier et
surtout qu’un pommier d’un pommier. Par la meme raison il
distingue bien plus proraptement un m d’un o, dans 1’alphabet,
qu’un m d’un n.
Mais, chose remarquable, etqui montre bien 1’influence dp
l’exercice habituel de 1’intelligence sur les progres de l’intejli-
gepce elle-m8me , ces lettres que l’enfant avait tant de peine i»
reconnaitre d’abord , au bout d’un certain temps d’exercice il
580 DES PHENOMiJNES I)E L’ENTENDEMENT
les reconnait, au premier coup d’ceil , et dans un inslant , sans
duree. Le meme pltenomene s’observe dans la lecture : l’enfant
n’assemble d’abord les lettres en syllabes et les syllabes en mots
qu’avec beaucoup.de peine et de lenteur. Lorsqu’au contraire
il sait bien lire , ses yeux courent avec rapidite sur les lignes
d’une page, et ce coup d’ceil rapide lui suffit pour saisir les idees
qu’elles expriment , bien qu’il ait vu les lettres et les mots d’une
mantere si confuse que les fautes d’impression lui echappent.
II en est de m6me pour tous les arts que nous commencons ii
apprendre , et pour les arts mecaniques comme pour les arts pu-
rement intellectuels. Ainsi 1’enfant qui apprend a danser a
d’abord beaucoup de peine a executer, un a un , les mouvements
les plus simples ; il a ensuite beaucoup de peine a les ex6cuter
successivement , sans interruption , avec rapidite ; il est oblige
d’y apporter une attention extreme, beaucoup de volonte, et, au
bout d’un certain temps, il danse avec facilite , sans attention et
l’esprit occupe de toute autre chose.
Il en est de meme de celui qui apprend la musique. Lorsqu’il
connait les notes , il a d’abord une grande difficulte a recon-
naitre les touches du piano qui correspondent aux differentes
notes et aux difterentes octaves ; il lui faut beaucoup d’attention
et d’efforts pour y parvenir et pour les frapper sans hesiter. Par
un exercice habituel , il acquiert une telle facilite qu’il finit par
executer avec habilete , sans regarder les touches , sans atten¬
tion et tout en soutenant une conversation suivie sur un sujet
quelconque qui l’interesse. On croirait que dans ces cas l’intel-
iigence est etrangere aux mouvements des mains et aux mouve¬
ments .des jambes et du corps , tandis que c’est elle qui joue le
role principal , qui commande , qui dirige les mouvements , et
que l’habilete des pieds et des mains est toujours subordonnee a
l’habilete de 1’intelligence , comme le montrent les efforts d’at¬
tention et de volonte qu’elle est obligee de faire dans les com¬
mencements et dans tous les cas ou se presente une nouvelle
difficulte d’oxecution.
SECONDS ©SEANCE.
381
II suit de la que les homines d’une intelligence distinguee ,
tout etant egal d’ailleurs , font des progres plus rapides dans les
arts manuels , dans les arts mecauiques , que les hommes d’une
intelligence mediocre, f'.’est ce qui permet de former en France
de bonnes troupes plus rapidement que dans le nordde l’Europe.
G’est aussi pour cela que les recrues tirees des grosses villes ap-
prennent bien plus promptement les manoeuvres de l’art mili-
taire que les paysans tires des hameaux , ou la civilisation est
arrier6e et l’intelligence moins exercee.
II est sans doute curieux et inleressant pour la science d’etu-
dier le developpement des penchants et des facultfis intellec-
tuelles de 1’enfant; mais il serait plus avantageux encore d’en
d&luire des consequences propres a perfectionner, s’il est pos¬
sible , 1’ education publique. G’est ce que je vais tenter ici, mes¬
sieurs, sans avoir la pretention d’imposer mes idees, soit en
totality, soit en partic. Mais je serais heureux que Ton y trouvat
quelques vues utiles. Je me bornerai d’ailleurs a de simples re¬
marques.
Messieurs , vous le savez , l’immobilite et le silence prolonges
sont impossibles atix enfants, parce que ces pctits etres sont in-
cessamment tourmentes du besoin de se mouvoir et de parler.
Ils ne sont pas plus susceptibles d’une attention soutenue , sur-
tout, pour 1’ etude de choses serieuses. L’etourderie et la gaiety
sont des caracteres de leur age. En ■ exigeant d’eux de la tran¬
quillity , du silence et une attention prolongee dans les £coles ,
on leur demandedonc l’impossible. N’est-ce pas un premier vice?
Ne pourrait-on pas les instruireew les faisant parler hant1 en
les laissant se mouvoir et soulageant leur attention en aidant leur
intelligence? n’est-ce pas ce que l’on fait dans l’enseigneinent
mutuel , ou ces avantages sont deja realises?
Un second ordre de vices de l’enseignement le plus generale-
ment en usage , c’est d’occuper d’abord les enfants de choses
sans intyret pour eux , de choses incapables d’yveiller leur cu¬
riosity et de fixer leur attention ; c’est de les occuper de l’ytude
382 DES PHfiNOMfcNES DE L’ENTENDEMENT
de l’alphabet et des lettres , puis un peu plus tard de lectures de
Syllabes, fort ennuyeuses, qui, ne leur inspirant aucun intent,
ies dggoutent du travail et nuisent ii leurs progrfis.
Croit-on qu’on ne Ies interesserait pas davantage , si Ton se
bornait a leur donner successivement ou en m6me temps , par
d’agr£ables et joyeuses promenades dans la campague , les no¬
tions les plus superficielles et les plus intelligibles, sur la geogra¬
phic, la geologic, les miner aux, les vegetaiix, les animaux,
1’ agriculture et quelques uris des arts du pays qu'ils habitent?
Ne poufrait-on pas leur faire ensuite Ctudier dans les£co!es,
pendant les jotirneeS pluvieuses , les collections d’histoire natu-
relle qu’ils auraient rapportees , pour l’ecole etpour eux-infimes,
de leurs promenades ? Utie semblable education ne serait-elle
pas plus en harmonie avec les facultfis de leur esprit , avec les
gouts de leur age ; ne serait-elle pas plus facile pour eux , qui ne
comprertnent facilement que ce qui tombe sous les sens , que ce
qui etant materiel petit se toucher et se voir sous toutes les
faces ? ne serait-elle pas beaucoup plus interessante et plus amti-
sante pour eux, que l’etude de l’alphabet? Serait-il done
coupable de les instruire en les amusant ? Faut-il fitouffer
leur aimable enjouement, leur gaietfi si franche et si innOcente,
sous les d£gouts de l’ennui? et d’ailleurs, par la methode que
nous proposons , ne rentreraient-ils pas plus riches d’idees et de
connaissances nouvelles a pres un jour de promenade qu’apres
un mois de lecture a l’ecole? Leur curiositfi etant vivemerit Sti-
muiee par le spectacle de la nature et des arts, a tin age ou la
memoire est si puiSsante , ne S’enrichiraietit-ils pas rapidement
de beaucoup de connaissances ?
Plus tard, quand leur intelligence se serait deja fortifiee par
ces exercices habituels dans l’etude de 1’histoire naturelle,
ne devrait-on pas profiter de la fdcliite avec laquelle ils ou-
blieraieiit ce qu’ils atiraient appris, pour letir inspire le
gotit de la lecture , qui leur permettrait de retrouver a vo-
Idtite , dans des livres fort, abreges et tres clairs , fails ex-
DANS LA SECONDS ENFANCE. 383
pres pour eux , une partie des explications , des indications
qu’ils auraient recues de leurs maitres et qu’ils auraient ou-
bliSes ?
Ce mode d’education ne serait pas seulement favorable a l’iri-
telligence , il reunirait encore deux avantages immenses qui ,
j’espere , en assureront un jour le succes , et dont on ne se
preoccupe guere aujourd’hui , quoiqu’on y pense un peu plus
qu’autrefois : ce serait de fortifier le corps et la sante , et de
prevenir ces deplorables habitudes qui infestent les ecoles , s’f
r6pandent par imitation et y deviennertt des 6pidGmies aussi
dangereuses pour l'intelligence et pour les moeurs que pour la
sant6 du corps.
En effet , toujours sous les yeux les uns des autres et de leurs
maitres , sans autres recreations que celles de leurs amusantes
promenades, les enfants ne pourraient s’isoler, du moins on ne le
leur permettrait pas, ettrouver dans l’oisivete les mauvaises ha¬
bitudes qu’ils y pulsent. Fatigues le Soir par les courses de la
journee , ils auraient un tel besoin de repos et de sommeil qu’ils
ne tarderaient guere a s’endormir. Je crois que si par Ik on ne
prevenait pas entierement le mal , on le diminuerait beaucoup. Il
ne resterait plus qu’h trouver le moyen de l’aneantir enlie-
rement.
On prevoit, par ce que je viens de dire, que je ne puis ap-
prouver la punition du cachot , encore en usage. L’enfant seul
ne peut s’en prendre qu’a lui-m6me pOur se desennuyer. Le
danger n’est pas moindre s’il a un compagnofl de captivity Gc
genre de punition est par trop perilleux pour n’etre pas sup-
primfi. Il n’a ete invent^ que par des personnes qui ne connais-
saient pas les penchants de l’enfance et du cceur bumaiu ; et ces
reflexions, qu’oii le sache bien, doivent, dans noire pensee,
s’appliquer a l’educatioii des deux sexes !
Par la mSme raison , pour ne pas favoriSer les penchants qui
me preoccupent en ce moment , je proscrirais toute relation
d’education, toUte relation habituelle, entre les enfants des deux
384 DES PHliNOMfcNES DE L’ENTENDEMENT
sexes, des l’age le plus tendre. On ne doit pas ignorer que sou-
vent , des l’age de quatre a cinq ans , ils se recherchent avec
plaisir , par l’attrait de la curiosilc que leur causent les diffe¬
rences des sexes; et comme on leur a donne deja des principes
de pudeur, ils cachent soigneuseraent leurs actions aux yeux de
leurs parents. Qu’on songe bien que je ne parle point par thdorie,
mais par experience, et que les medecins sont temoins de faits
semblables , et quelquefois memo des maladies qui en sont la
suite.
Par les memes motifs encore , je proscrirais 1’usage frequent
du fouet dans l’education , surtout lorsqu’il est administre par
des mains feminines chez des enfants de huit ;i neuf ans. II suflit
de rappeler les effets que produisaient sur Rousseau les chati-
ments de mademoiselle Lambercier pour sentir l’importance de
ce prdcepte. . . . Mais revenons aux etudes des enfants.
Pendant les jours depluiequ’ils passeraient a l’ecole, on leur
exercerait le corps par l’enseignement mutuel, a haute voix et
debout, pour les laisser libres de se mouvoir, et surtout par des
exercices gymnastiques prudents et incapables de leur faire
courir aucun danger.
Lorsque 1’intelligence des enfants serait parvenue a un certain
developpement , lorsqu’ils auraient des notions superficielles ,
mais exactes, sur la nature, qu’ils connailraient ces precautions
intelligentes et sages qu’on y observe pour la conservation des
etres organises depuis leur naissance jusqu’a leur mort, ne
serait— il pas facile de leur inspirer des idees religieuses , des
idees de morale , d’ordre et de sociabilite , de commencer, en
un mot , leur Education morale et religieuse ?
Ne pourrait-on pas , d’une autre part , leur inspirer le desir
d’apprendre a ecrire pour etiqueter leurs collections particu-
lieres d’histoire naturelle , et d’apprendre as dessiner au simple
trait pour figurer les especes qu’elles renfermeraient ? Ne les
conduirait-on pas ainsi , par un interet immediat , a apprendre
ces deux arts si importants pour toutes les professions ?
DANS LA SECONDE ENHANCE. 385
On dimiuuerait alors le temps consacre aux etudes d’histoire
naturelle , on le restreindrait au temps des promenades , elles-
memes diminuees, dans leur duree, pour tout 1c reste des etudes.
On augmenterait, au contraire, le temps cousacre aux etudes de
l’ecole. On fitendrait graduellement le cercle de la geographic de
la localite a celle du canton, de 1’arrondissement, du ddpartement,
du pays entier , et ainsi de suite. On ajouterait a cet enseigne-
ment des notions trbs superficielles d’astronomie , de physique
et de chimie experimentales. On aurait soin de choisir les faits
les plus simples , les plus intelligibles et les plus interessants ,
afin de donner plus d’attrait a l’enseignement. D’ailleurs , des
livres faits exprfis serviraient, h cet egard , de guide au profes-
seur et de memento a l’eleve.
11 serait temps aussi d’inspirer aux enfants le gout du calcul.
Ne pourrait-on pas les y conduire , par leur interet particulier,
en leur faisant donner par leurs parents des recompenses en
argent, en leur apprenant et les obligeant h en tenir un livre de
compte, a justifier l’usage qu’ils en feraient d’aprfes les regies
qui leur seraient imposees ? Ne serait-ce pas un bon moven de
leur inspirer de bonne heure des idees d’ordre et d’economic ,
et memo d’appuecier, a l’avance, leurs penchants k.venir, pour les
combatlie et en prevenir a temps les mauvais effets ?
Comnie les enfants seraient alors parvenus a l’age de neuf a
dix ans; comme ils seraient deja riphes de beaucoup de con-
naissances positives qui donneraient de la force a leur intelli¬
gence; comme ils seraient susceptibles de plus d’attention , on
pourrait les initier a l’etude si abstraite des langues , en com-
mencant par leur iangue maternelle.
Je ne crois pas qu’on doive les y conduire plus tot. L’etude
des langues est d’abord difficile et ennuyeuse, et il faui tout faire
pour 6viter d’ennuyer les enfants et pour leur epargner des diffi-
cultes. Pourquoi voudrait-on qu’a leur age , ou la raison et la
volonte sonl si faibles , ils aient la force de chercher longtemps
a surmonler des obstacles , jquand nous-memes, dans I’iige
386 1)ES PIlfiNOMfeNES DE L’ENTENDEMENT
de la raison , nous repoussons si vite les livres obscurs et as-
soupissants ?
Pour leur epargner ces peines et ces dfigouts qui empechent
leurs progres dans 1’etude des langues , j’ai recherche avec beau-
coup de soin les causes de ces difficultes , et Si je ne les ai pas
trouvfies toutes , j’ai du inoins decouvert quelques uns des vices
qui lfes produisent.
tin de ces vices de l'enseignement, c’est de faire travailler les
enfants, seul h seul, et sails secours, pouf les aider a vaincre les
obstacles qui les ari’fitent. li en rfisulte que les paresseux , et
ceux qui sont moirts ihtelligents , n’etudient pas leurs lettres ,
n’apprennenl pas lehrs lecons , ne font pas leurs themes, ne tra-
duisent pas leurs versions , ne composent pas leurs vers , en un
mot , ne font pas leurs devoirs oh les copient sur ceux de leurs
voisins, et que tous perdent un temps considerable et peut-etre
beaucoup plus de la moitie des annees qu’ils consacrent a l’edu-
cation, depuis l’agedequatteou cinq ans qu’ils commencent a
apprendre a lire , jusqu’h' Page de seize ou dix-hhit qu’ils ache-
vent leurs etudes de college.
Pour remedier a la paresse , a l’ennui ou a l’incapacite , je
voudrais qu’on les divisat en classe de vingt a vingt-cinq au plus,
d’egale force a peu pres ; qu’on les fit travailler ensemble, comme
dans l’enseignement mutuel ; qu’on ne les laissat point se heurter
indeliniment contre les difficultes qu’ils ne peuvent resoudre ;
qu’on ne leur fit point apprendre de memoire, par theorie, et
seul a seul , les rfegles de la gfaminaire, de la Versification, etc. ;
mais qu’on les leur fit apprendre par pratique , en leur expli-
quant successivement chaque regie , et en la leur faisant appli-
quer immediatement, sur le tableau, jusqu’a ce qu’ils n’y than-
quent plus.
Ils les apprendraient ainsi beaucoup plus facilemeht et avec
beaucoup moins de degout qu’ils ne le fonten etudianl des r&gles
abstraites dhnt ilsaurontbesoiil uh jour, et qu’ils ne se rappelle-
ront plus quatid ils auront besoin d’en faire l’application.
DANS IiA SECONDS ENFANCE. 387
Qu’on le sache bieri , les enfaiits n’accordent leur attention a
une chose qu’autant qu’elle interesse leur curiosit6 , qu’ils en
voient l’importance, l’application et l’imm&liate utilite. Par la
raarche qu’on leur fait suivre , le tenips employe a apprendre
lettl-s regies, de mOlnoire, est presque enticement perdu.
ToUjours par les mfitnes motifs , pbiir ne pas les ennuyer et
les dSgouter du travail , je voudrais qu’ils ne fusserit astreints
h chercher leurs mots dans les dictionnaires que dans les classes
les plus 61ev6eS ; qu?un maitre leur donnat le mot propre dans
les dernieres classes ; que dans les classes moyennes il leur en
donnat plusieurs, pour les habituer a choisir. Par la, on leur
economiserait beaucoup de temps. Pour alleger encore les diffi-
cultfe , et repandre de 1’interSt et de la clarte dans leurs dtudes,
je voudrais aussi qu’avatit d’aborder un auteur, un historien ,
on leur en donnat une idee generate , et qu’ils etudiassent la
gfiographie necessaire a l’intelligence de l’atiteur pour le bien
comprendre. C’est ainsi que je leur apprendrais , tout !i la fois,
la geographie et l’histoire partieuliCes.
Par les differents moyens dont je viens de parler, je crois que
Ton raccourcirait beaucoup l’etude des langues , parce qu’on la
rendrait beaucoup moins difficile, moins nauseeuse, et qu’il y
aitrait moins d’incapables et de paresseux. Si l’on releve , en
effet , le temps perdu par les eleves qui s’ennuient an lieu de
travailler, qui s’arrStent en face des difficult^ au lieu de les sur-
monter, qui n’apprennent pas leurs lecons , ne font pas leurs
devoirs et se bornent a les copier; si Ton compte le temps qu’ils
perdent pour apprendre des regies qu’ils ne comprennent pas
d’abord, qu’ils, apprehnent a plusieurs reprises avant de les com¬
prendre, ct d’y attacher de l’interet parce qu’ils n’eu sentent
pas 1’importance ; si Ton compte le temps qu’ils perdent a cher¬
cher leurs mots dabs les dictionnaires, et qu’uh maitre pourrait
leur dpargner, on conviendra , je crois , que le temps perdu
s’Gleve au total, comme je l’ai dej'a dit, a plus de la moltifi de
celui qui est actuellement consacreh l’instniction de la jetmesse.
388 UES PHfiNOMfcNliS DE L’e.NTENUEMENT
A pres l’etude des langues , viendraient , d'apres mon plan ,
celles de la geographic et de Vhistoire geniirgles , celle dc la
rhetorique, celle des mathematiques et de la philosophic. Mais
comme le temps employ^ a I’etude de la lecture , de 1’Gcriture ,
des langues, etc., aurait ete raccourci de beaucoup par la mfi-
thode que je propose , ne pourrais-je pas y ajouter, a cause de
leur immense utilite, des notions precises, limitees et bien choi-
sies d’anatomie, de physiologie, d’hvgifene, de medecine, de
droit, de la Charte constitutionnelle du pays, et des principes
generaux dc la politique ?
Des notions d’anatomie , de physiologie , d’hygiene et de me¬
decine, completeraient l’enseignement de la philosophie, avec
laquelle la medecine a ete autrefois confondue; des notions
d’hygiene et de medecine pourraient etre utiles it la sante pu-
blique , permettre de sauver la vie a des homines priv&s des
secours d’un metlecin , et de soulager bien des malheureux
dans leurs souffrances.
Des notions superficielles de droit nous interessent tous , non
seulement en nous faisant connaitre nos droits, mais aussi en
nous apprenant nos devoirs. N’est-il pas contradictoire , d’ail-
lcurs, que la society impose a tous ses membres 1’obligation
d’obfiir a des lois qu’elie ne leur enseigne point par son instruc¬
tion publique?
Le droit, la Charte, et des principes g6neraux de politique,
enseigneraient a la jeunesse d’une part l’importance , I’utilite de
l’ordre et des lois ; d’anlre part l’importance et l’utilit6 de la
liberty, qu’ils lui apprendraient a distinguer de la licence,
dansl’interetdela society. Ils lui apprendraient, en meme temps,
aussi les causes qui preparent et amenent le bouleversement des
empires , les malbeurs publics et particuliers des nations , et la
necessite d’ employer tous ses efforts pour les prfivenir ou les
eloigner.
Comment conjurer de semblables calamites si Ton n’emploie
pas l’instruction publique a cet usage ? A quoi bon la monopo-
DANS LA SECONDE ENFANCE. 389
liser pour n’en rien faire dans l’interetdelasocifite, etlaisseraller
au hasard les generations futures , au lieu de les guider et de les
conduire? Ne dirait-on pas que les gouvernements se sont ern-
pares de ce puissant levier sans savoir qu’en faire ? Le legisla-
teur ne devrait-il pas etre appele a regler une institution aussi
iraportante , qui prepare incessaminent les fondements de l’a-
venir ?
Et puis l’instruction publique ne doit-elle pas faire de nos en-
fants des hommes, des citoyens pour la society ? Groit-on qu’elle
y parvienne en leur enseignant precise meet ce dont la plupart
n’auront jamais a se servir? Mais par la, dira-t-on peut-etre, on
les prepare a l’art d’ecrire. Sans doute. Mais ne pourriez-vous
pas les y preparer Ogalement en leur enseignant des langues plus
utiles que des langues mortes? Et puis, est-ce un avantage pour
la societe de regorger d’ecrivains et de litterateurs ? N’est-ce
pas, pour eux-mfimes, une cause de concurrence et de gene, et
pour la societe une source inepuisable d’embarras et de d6sor-
dres? On se plaint partout de la vOnalitO des 6crivains, des trou¬
bles qu’ils suscitent par leurs diffamations et leurs calomnies ;
on fait contre eux des lois severes ; les iribunaux sont sans cesse
occupes ti les appliquer et a punir ; et tandis que d’une main
le gouvernement s’efforce d’etoulfer le mal, d’eteindre l’in-
cendie par les lois , de 1’autre , par une instruction publique vi-
cieuse , il attise le feu en multipliant les ecrivains , au lieu d’en
diminuer le nombre. Ne pourrait-il pas , ne devrait-il pas le di-
ininuer, en dirigeant lajeunesse vers des professions devenues
aujourd'hui plus necessaires , plus utiles , et par suite plus lucra-
tives ?
Je fais ces reflexions sans aniertume ; elles ne me sont point in¬
spires par un sentiment hostile d’opposition ou de critique, mais
par l’amour de l’ordre bien entendu, par l’amour de l’ordre mo¬
ral, et par l’amour du bien public. II a pu etre utile et n£cessaire
ii une autre 6poque de favoriser la literature et la multiplication
des ecrivains. Le genre humain , comme les individtis , arrive a
390 DES PHfcNOMfcNES DE L’ENTEMDpMElNT
la periode des beaux-arts , qui exige surtout de l’imagination ,
avant d’atteindre la periode philosophique , pour laquelle il faut
toule la raison de l’age mur. Mais depuis que , par des progres
sans example chez les anciens , les modernes les onl presque
egales dans les beaux-arts , et les ont prodigieusement surpasses
par la creation des sciences modernes et de la philosophic natu-
relle et positive , il y a moins a se preoccuper de la litterature
et des beaux-arts , et plus , au contraire , de l’industrie et des
arts qui font la richesse et la puissance des nations.
En resume, je proposerais trois degres successes d’enseigne-
ment : 1° sciences naturelles , lecture , ecriture , dessin , calcul
et premiers principes de la religion , de l’age de cinq ou de six &
neuf ans; 2° continuation des enseignements precedents, avec
diminution du temps accorde aux sciences naturelles, enseignees
seulement dans les promenades, dans les recreations de l’6cole,
et addition de l’etude dps langues, depuis l’age de neuf a quinze
ans; 3° enseignement superieur de la rhetorique , des math6-
jnatiques, de la philosophie, du droit, de la politique, et de
quelques notions de mfidecine , de quinze a dix-huit ans. Tels
sont a mes yeux les objets qui doivent composer une education
generate complete.
L’enseignement de tant de choses paraitra peut-etre trop
considerable pour le temps que l’enfance et la jeunesse peuvent
y consacrer. Mais si Ton reflechit que 1’etude des langues serait
sensiblement abregee , et que j’ajoute peu de Ghose a l’enseigne-
ment actuel des colleges , on conviendra que le temps de 1’ei}-
fance et de la jeunesse pourra facilement y suffire.
D’ailleurs, comme il est toujours aise d’en retrancher une
partie , les parents qui ne voudraient pas de Tun des enseigne¬
ments dontj’ai parle, leferaient supprimer pour leur enfant. Les
enfants qui se presen teraient au college a neuf ou dix ans, sa-
chant deja lire ou ecrire , seraient classes avec ceux qui com-
menceraient l’6tude des langues , et prendraient des sciences
naturelles , dans les promenades et dans les recreations , ce qu'ils
DAIJS LA SECONDE ENFANCE. 391
pourraient en saisir, aidfo des explications des maitres , de cedes
des moniteurs et de leurs camarades.
Au reste , tous ces enseignements seraient toujours genfiraux
et superficiels, n’etant point destines a faire des naturalistes, des
physiciens, des chimistes, des medecins et des litterateurs.de
profession. Ce but ne pourrait etre que celui des enseignements
professionnels speciaux qui succederaient a l’enseignement ge¬
neral.
Pour l’enseignement primaire , on pourrait retrancher celui
des langues , a l’exception de la langue maternelle ; celui de la
physique, de la chimie et l’enseignement supfirieur du troisieme
degre. Je ne retrancherais pas voloutairement celui des sciences
naturelles , parce que , devant occuper les premiferes annees de
la seconde enfance , de cinq ou six ans h neuf , il prendrait un
temps que les enfants ne peuvent mieux employer, et servirait
autant a leur fortifier l’esprit et le corps , a prevenir de mau-
vaises habitudes de toute espfice , qu’a les instruire. J’y ajoute-
rais meme , vers la fin , quelques notions de droit et l’enseigne-
ment de la Gharte , a cause de leur importance et de leur grande
utility.
Mais e’en est assez , beaucoup trop peut -etre , pour prouver
que l’instruction publique n’est pas en harmonie avec les pen¬
chants , les gouts , les faculties de 1’enfance , et qu’il est possible
de-la perfectionner. Bienque 1’enfance soit regardeecommel’age
du bonheur, parce que cet age est exempt des soucis et des cha¬
grins que causent les passions de l’age mur, le temps des ecoles
est toujours l’epoque de la vie qui parait la plus longue. G’est
que ce temps est pour 1’enfance un supplice dont la contrainte
el les degouts pesent lourdement dans la mGmoire , et oil les
souvenirs voient longtemps une large place assombrie par les
ennuis.
Si 1’ enfant 6tait abandonne a lui-meme , des son has age , au
lieu d’etre livr6 aux mains de 1’enseignement public , il conti-
nuerait, sansdoute, a faire des progrespar l’education naturelle,
392 DES PHENOMfeNES DE L’ENTENDEMENT
mais il en ferait infiniment moins , et ses progres claRS la con-
naissance de la verite seraient moins solides et moins surs.
Des idees d’imagination se developperaient, sans doute, dans
son esprit. Neanmoins, il est probable que ses premieres idees
d’imagination lui viendraient , comme elles lui viennent ordi-
nairement, des contes que ne manquent pas de lui faire les per-
sonnes qui 1’entourent. En lui parlant des diables des enters, qui
avec une figure humaine portent des cornes au front, des ongles
crochus aux mains et aux pieds , et a la croupe une queue de
bete , ne lui donnent-elles pas des idees imaginaires ? Ne con-
coit-il pas avec etonnement une idee toute nouvelle pour lui ,
l’idSe d’un etre materiel dont il a vu tous les elements dans la
nature , mais qu’il n’a jamais vus rfiunis a la figure humaine?
C’est une imagination materielle.
Tout ce qu’on lui dit de la puissance, de la mfichancete de ces
demons, forme egalement un ensemble de qualites dont il a vu des
exemples dans la matiere, mais qu’il n’a jamais vus ainsi r6unis,
et reunis au meme degre de puissance et de mechancete qu’on le
lui raconte. Ne pourrait-on pas designer sous 1c nom d ’imagina¬
tions aclionnelles ou phenumcnales, ces imaginations quiresul-
tent pour l’esprit d’une succession d’actions ou de phenomenes
supposes, comme ils le sont dans les contes, les romans et les
pieces de theatre ?
DE L’INTEIXIGENCE PENDANT ^’ADOLESCENCE.
Parvenu a l’Sge de puberte , l’enfanf devient adolescent. C’est
unjeune homme. Il est toujours dtourdi, ilaime encore le bruit
et le mouvement, mais moins que dans l’enfance. Des nuages al-
terent plus souvent sa gaietfi ; il est moins gourmand , mais il a
plus de prfisomption et d’orgueil. Les vieillards qui aiment a lui
donner desconseilsau nom del’experience perdent generalement
leur temps. Il semble que !a faculte de les comprendre manque
aujeunehommejilmepriseavecorgueildesconseilsquirennuient.
PENDANT [.’ADOLESCENCE.
393
11 a trop de confiance en lui pour ne pas braver les obstacles qui
s’opposent a ses passions , jusqu’a ce qu’il ait niaintes fois essuy6
les dures lecons de 1’ experience. Chaque age n’arrive ainsi a la sa-
gesse qu’a ses depens , et il ne faut rien moins pour dissiper
la folle confiance de la presomption de la jeunesse. Malgre la
bonne opinion qu’ils ont d’eux-memes, les jeunes gens sont
souvent. titnides en face des Strangers , et surtout des Strangers
d’un sexe diffSrent du leur. La timiditS et la pudeur sont surtout
des sentiments de la jeunesse.
II y a une Smotion qui joue a cet age un bien plus grand role :
c’est un sentiment d’affection , mais d’une affection de nature
diffSrente de celle de la reconnaissance , de 1’amitiS , de I’amour
filial el de la sociabilitS, quo l’adolescent a jusqu’alors Sprou-
vSs. Ge sentiment le porte, d’abord, vers tous les etres d’un
sexe different et du meme age a peu prSs que le sien. Mais si les
circonstances lui permettent de frSquenter l’une des personnes
qui 1’attirent , ou si les graces de l’une d’elles font sur lui une
impression plus vive , le moindre temoignage de sympathie , le
plus leger regard d’attention qu’elle laisse tomber sur lui , I’at-
teint au coeur et l’embrase d’une ardeur inconnue. C’est l’etin-
celle qui tombe sur un foyer de matieres inflammables.
Mais lapassions’allumeaussi dans le coeur du jeune homme
sans aucun temoignage de sympathie propre a l’encourager ; elle
s’allume meme malgri?. des t&noignages manifestes d’antipa-
thie.
Alors , tout entier a l’objet de son amour, il ne voit plus que
luidausla nature, iln’entend que lui, ne pense qu’a lui, pendant
la veille et pendant le sommeil ; tous les besoins semblent se
laire en lui; la passion le devore comme une fievre ardente
jusqu’ii ce que la possession de l’objet aime vienne l’apaiser;
ou qu’elle s’apaise d’elle-meme avec le temps; ou que la raison
s’egare jusqu’a la folie , au suicide ; ou que la vie , consumfie par
la violence dela passion, s’6feigne a la longue et succombe a ses
souffrances.
asn. MKn.-rsYCii. t. i. Mai 1843. 4. 20
39/4 DES PHfiNOMfcNES DE L’ENTENDEMENT
D’autres fois, comme on le voit dans les pays corrompus, chez
les jeunes gens riches ou aisfis que le ISche amour des parents a
gatfis . la passion prend un tout autre caractere. C’est une suite
d’amours vagabonds , d’affections volages et changeantcs , de
caprices ardents qui s’enflamment et s’fiteignent aussitot, pour
se rallumer ailleurs, jusqu’h ce que cette fievre d’acces de liber-
tinage , qui s’accompagne de debauches et de depenses folles , se
termine par la misfire , ou par le retour complel ou incomplet a
la raison , triple fin de cette epoque orageuse de la vie.
‘Le jeune homme rachfite ses faiblesses par des qualitfis bien
prficieuses. 11 est en general sensible , compatissant et genfi-
reux. II est trfis accessible a l’amitie ; et quoique , par suite
de sa presomption naturelle , il soit trop enclin h manquer de
respect a ses superieurs et ii ses parents , il a horreur de l’in-
gratitude , mfiprise la cupidite et l’egoi'sme , estime les senti¬
ments nobles et genereux : le devouement , la franchise et le
courage portfi jusqu’ii l’audace. 11 aime la justice et la libertfi
avec passion. Mais son fitourderie , sa prfisomption , son igno¬
rance du coeur humain , son defaut d’expfirience , en un mot ,
lui inspirent une confiance aveugle pour les paroles sentimen-
tales des hommes a illusions ou le livrent sans defense aux
charlatans qui l’abusent. Il prend facilement la licence pour de
la libertfi , et court se jeter, tfite baissfie, dans les pieges qu’on
tend h son innocence. C’est encore 1’experience qui le gufi-
rira de cette frenesie. Les conseils de la vieillesse y font pen
de chose , et souvent les jeunes gens que leurs parents parvien-
nent ii contenir par leur sfiverite ne sont que physiquement
contenus; ils murmurenl intfirieurement , et leur raison n’est
point soumise. Ceux qui fichappent ii cet enivrement ne le doivent
frfiquemment qu’a l’absence des circonstances, qui, n’agissant
point sur eux , ne peuvent v produire leurs effets naturels.
Bien qu’apres la puberte V entendement n'ait pas encore at-
teint toute sa puissance , il a tom les genres de facultes qu’il
pent avoir; il a le jugement assez developpfi pour aborder les
PENDANT L’ ADOLESCENCE.
395
difficult^ les plus ardues des connaissances humaines , des
sciences et des arts ; il peut tout apprertdre , mais il ne peut
pas encore dficouvrir et inventer tout ce que l’esprit humain
peut decouvrir et inventer ; il ne salt pas encore assez observer
et raisonner. Les facultes intellectuelles dominantes a cet age
sont la mCmoire , qui est heureuse et fidele ; l’imaginatlon ,
qui est vive et brillante , mais trop peu regime pat le juge-
raent. Il aura plus tard son tout de superiority, mais le temps
n’en est pas encore arrive,
Ces trois facultes sont-elles uniques et simpies , chacUne eti
particulier , en sorte que la m6moire se montre egalement facile
et fidele pour tous les faits qu’on lui confie , le jugement Ogale-
meut prompt et sflr pour toutes les questions auxquelles on
l’applique, l’imagination egalement vive etheuretise pour tons les
sujets qu’elle conceit et dont elle fait l’objet de ses compositions?
L’observateur a pu apercevoir que des la seconde enfance ces
facultes paraissent deji multiples ; mais les faits parlent un lan-
gage bien plus clair 5 l’epoque de l’adolescence , oft leS facultes
intellectuelles sont mieux dessinOes et mieux caracterisees.
Qui ne s’estapercu que parmi les jeunes gens les uns ont plus de
facilite 5 retenir la prose que les vers , et d’autres les vers que
la prose ; que les uns ne peuvent apprendre que ce qu’ils com-
ptennent ; que d’autres apprennent memo ce qu’ils ne Com-
prennent point; que les uns retiennent Ires facilement des aits
et tres difficilement des regies de grammaire ; que ceux-ci gar-
dent mal le souvenir des lieux par oft ils passent et tres bien la
mCmoire des figures; qu’ainsi le memo jcune homme retient
certaines choses avec une tres grande facility et d’autres avec
une extrfime difficulty?
Ce n’est done pas la mfime faculty qui preside h tous Ces sou¬
venirs? Si la memoire est une faculty unique, pourquoi se
montre-t-elle si inegale , si puissante et si fidele pour certains
souvenirs , si faible et si infidele pour d’autres souvenirs , Chez
le metne individu? La memoire est done one faculty qui Se
396 1)ES PHfiNOMiiNES DE l.’ENTENDEMENT
compose de plusieurs faculles de memoire, comme les genres des
naturalistes qui embrassent plusieurs especcs distinctes? Ce
n’est done qu’une faculte generique et multiple?
Voyonss’il enserait de meine pour lejugement. Les enfants
se montrent-ils egalement capablcs dans la traduction des themes
et des versions ? Assurement non. Gependant n’est-ce pas tou-
jours par des operations dejugemeritquese font les traductions?
L’imagination peut bien en colorer le style , mais est-ce l’ima-
gination qui saisil la veritable signification des mots et qui evite
les contre-sens ?
Quelle difference n’y a-t-il pas encore , chez ie meme individu ,
dans les jeunes gens , sous le rapport du calcul , de la musique
et du dessin qu’ils apprennent en meme temps ! Pour toutes ces
fitudes il ne faut encore que du jugement pour saisir les rapports
de quantite dans les nombres , les rapports d’etendue , de direc¬
tion dans les lignes du dessin , les rapports de gravite , d’acuite
et de duree dans les sons de la musique. II ne s’agit pas de
composition oil l’imagination ait rien a creer.
Combien les differences ne deviennent-elles pas plus pronon-
cees et plus remarquables lorsqu’on voit surgir, tout-a-coup, de
ces petits phenomenes qui, doues d’un jugement mediocre en
toute autre chose, resolvent immediatement et sans plume des
problemes qui arretent des mathematiciens consommds ; ou exd-
cutent, apres quelques essais , des morceaux de musique que
les autres ne parviennent a executer qu’apres des etudes longues
et prolongees !
Quand on observe que celui qui fait preuve d’un jugement si
prompt et si sur pour le calcul , pour le dessin et pour l’exd-
cution musicale, pour les versions grecques et latines, ou
pour les themes , ne montre qu’un jugement lent et faible dans
les autres choses, peut-on croire que le jugement soit une faculte
simple et unique ?
Si cette faculte dtait unique , comme la force de la contrac-
tilite musculaire , le meme sujet qui fait preuve d’un bon juge-
PENDANT E’aDOLKSCENCE. 397
meat en theme ae devrait-il pas se montrer ii peu pres egalement
capable en version , en calcul , en dessin , en execution musi-
cale ? l)oue d’un jugement superieur, ne devrait-il pas se mon¬
trer superieur dans toutes les circonstances ou il faut surtoutdu
jugement , comme l’athlete qui est toujours fort partout ou il
faut deployer de la force musculaire ?
Le jugement est done encore un genre de facultes qui em-
brasse beaucoup d’especes , en un mot , une faculte generique
et multiple?
Quelle prodigieuse inegalite ne rencontre-t-on pas aussi dans
les oeuvres d’iinagination chez les jeunes gens ! Tel qui brille
dans le genre comique est eclipse dans le genre tragique par
celui-lii meme qu’il eclipsait dans le premier cas ; l’un a du
succes dans les compositions legeres et echoue dans les compo¬
sitions graves et serieuses, ou triomphe, aucontraire, un autre
qui succombe dans les premieres. Celui-la fera un litterateur
distingue, celui-ci un merveilleux compositeur de musique, un
troisieme un grand sculpteur , et le quatrieme un peintre fa-
meux. Un autre improvise avec une extreme facility en poesie ;
vous lui jetez les mots les plus bizarrement decousus , il vous les
renvoie.aussitot en vers spirituels, rendus plus piqunnts par la
circonstance meme. Un autre, encore, improvise en musique et
parle lalangue d’Orphee, comme un orateur, en prose, sa langue
maternclle. Un autre enfin dessine des figures au trait avec au-
tant de facilite qu’un ecrivain public jette des parafes , ou com¬
pose immediatement une figure sur quatre ou cinq points aux-
quels vousdonnez, surle papier, toutes les positions imaginables.
Il place un membre sur le premier , un second membre sur le
second , un troisieme sur le troisieme , et ainsi de suite , jusqu’a
ce qu’une figure reguliere couvre tous les points marquGs sur le
papier.
Neanmoins , malgre leur extreme facilite , les improvisateurs
n’atteiguent presque jamais la sup6fiorite e laquelle s’eievent les
auteurs de genie qui travaillant avec lenteur , qui vingt fois , sur
398 DES PHENOMtNES DE E’ENTENDEMENT
le metier, remettent leur ouwage. Vainement 11s voudraientsuivre
le precepte du poete, gfineralement ils n’y parviendraient pas.
Cela ne tiendrait-il pas a ce qu’ils manquent de la sev&ritfi du
gout, de ce gout delicat et fin qui est le jugement appliqud aux
choses d’hnagination ? Et n’est-ce pas , en partie , parce qu’ils
manquent de cette extreme delicatesse du gout qu’ils s’abandon-
nent si facilement a leur talent d’improvisation 1
L’imagination n’est done pas plus que la memoirc une faculte
unique , e’est done encore un genre de facultfis , une faculte ge-
nerique comprenant diverses especes , des especes qui existent
aussi a differents degres chez les differents individus?
Voilii, je crois, messieurs, la clef des profondes inegalites qui
s’observent entre les intelligences. II y a d’autres causes encore
d’in^galites ; mais celles-ci n’affectent qu’accidentellement les
intelligences en gfinant et dirigeant leur developpement d’une
maniere defavorable. Cette theorie de la multiplicity des faculty s
intellectuelles est aussi la clef de l’analyse des facultes de l’en-
tenderaent; e’est elle qui nous en ouvrira le sanctuaire et qui
nous pennettra de les observer une a une et en detail sur nous-
memes, chez les autres homines , dans les affections mentales et
chez les animaux. La doctrine qui en sortira nous permettra , en
passant au crible de la verite les doctrines contradictoires des
philosophes en general et des ecoles philosophiques de Gall et
de Reid en particulier, de separer l’ivraie du bon grain , et de
concilier leurs philosophies opposees.
OE L’ENTENDEMENT HUMAIN DANS EA VIRLIfTE OU AGE MUR.
Parvenu au terme de son accroissement , vers l’dge de vingt-
qinqans, l’adolescent entre dans 1’age de la virility et devient
un homme. Son intelligence est plus grave et plus scrieuse, sa
memoire est encore facile et sure , son imagination vive, mais
son jugement est plus severe et plus juste. II a moius de gout
pour les oeuvres d’imagination , il en a davantage pour la verite ;
DANS LA V11ULITE OU AGE MUR.
ils’etonne lui-memede son refroidissement pour les fictions ma-
gnifiques de la poesie qui charmaient sa jeunesse; il s’etonne de
n’y plus retrouver les plaisirs qui Font tant 6mu. II ne s’aper-
coit pas que , depuis cette epoque , la raison s’ est emparee de
son esprit, et que le jugement y doinine pour le reste de sa vie.
Sans doute il y a des homines qui restent toujours jeunes par
leur esprit , meme sous les glaces de la vieillesse : ce sont des
exceptions au developpement naturel de l’entendement humain.
On eu observe de bien plus extraordinaires dans l’histoire de
Fhumanite; car la civilisation du genre humain suit, comme
nous l’avons dejii dit et comme nous le demontrerons plus tard ,
les memes lois dans son developpement que l’intelligence des
individus. L’histoire moutre des nations fibres qui, restees,
comme la nation grecque , pendant douze siecles d’uue bril-
lante civilisation , a la periode des arts d’imagination , sont a
peine entrees dans la periode de la philosophic uaturelle et posi¬
tive, bien que quelques homines, chez ces nations, comme Aris-
tole , les anatomistes de l’ecole d’Alexandrie et Galien, l’aient cul-
tivee avec ardeur.
Vous voyez , messieurs , que je confonds, pour le moment , le
jugement avec la raison , et que j’eu fais la premiere qualite de
1’esprit. C’est que le jugement est la faculte qui apprecie les
actes des autres facultes, les souvenirs de la memoire , les con¬
ceptions de l’imagination qu’il dirigej c’est lui qui decouvre les
mysteres de la nature et invente les arts utiles par les deductions
qu’il tire de la nature , ainsi que je crois l’avoir. demonlre ail-
leurs (1). C’est lui qui fait distinguer la verity de l’erreur, Futile
de ce qui n’est qu’agrfiable , ce qui est certain do ce qui est
douteux , le bien du mal , ce qu’il convient de faire dans les en -
treprises importantes ou difliciles , et ce qu’il faut eviler dans les
circonstances pfirilleuses. C’est que le jugement est la sagesse
(I) Voy. nia Ibesc pour le dor.lorat, Paris, IS23 , cliez I.alibe, plare
de l’Ecole-de-M6decine.
400
DES PHfiNOMiilNES l)E L’ENTENDEMENT
des conseils , la lumifere qui dissipe les tenebres, la prudence
qui dirige I’homine a travers les ecueils , le rend superieur aux
autres homines , l’eleve au commandement et en fait le guide
supreme de la societe dans les calamites publiques. C’etait Th6-
mistocle a Salamine, Annibal attaquaut Rome en Italie , Fabius
Maximus defendant Rome contre Annibal , Mirabeau dans l’as-
semblee constiluante , Napoleon dans plusieurs circonstances de
sa vie.
Si la raison de 1’age mur met ordinairement l’homme a l’abri
des orages de la jeunesse, elle ne le protege pas contre toutes
les passions. Chaque age a les siennes , et en passant de l’un a
l’autre , l’homme ne fait ordinairement que changer ses anciens
penchants contre des penchants nouveaux. R’autres fois , il les
cumule, pour ainsi dire, et se prepare ainsi des chagrins amers ou
meme de grands et inseparables malheurs.
Ainsi , quoique les passions dominantes de l’age mur soient
la cupidite et l’ambition , elles n’etoulfent pas toujours celle du
libertinage. La cupidite et l’ambition sont de la meme famille ,
ce sont deux soeurs qui se ressemblent beaucoup : la premiere
ne desire que des richesses ; la seconde , plus avide encore , con-
voile richesses , honneurs et pouvoir. La premiere s’observe
presque toujours seule dans les classes inferieures et ignorantes
de la socifit6; la seconde vit au contraire dans les classes plus
elevees , plus eclairees, ety est fividemment developpee par les
lumieres de 1’instruction ou de l’education ; l’une est la passion
des petits , l’autre la passion des grands. Ge n’est pas un motif
de supprimer l’education et 1’instruction qui elevent 1’homme et
legrandissent; maise’est un motif pour y apporter un contrepoids
et des precautions.
L’instruction est une arme offensive et defensive terrible;
e’est plus encore , e’est un ceil qui eclaire , e’est un conseil qui
dirige. Tandis que l’homme dclaire apercoit de loin son adver-
saire et en apprecie les forces et les moyens , l'ignorant marche
en aveugle dans les tenebres de la nuit ; tandis que le premier
DANS LA VilULlTK 00 AGli MUR. 401
lui tend mille embodies , l’ignorant ne les reconnatt que lorsqu’il
y est tombe. Aussi lien dc plus dangereux pour la societe et
pour eux-memes que les homines instruits , sans fortune et sans
ressources, qui entrent dans la societe armes de leur capacite,
sans qu’on leur ait prepare les moyens d’en faire un bon usage.
Onne sauraitimaginer tous les troubles ettous les maux qui en
r&ultent.
Les uns , n’ayant pas assez d’ambition ou ayant trop de con¬
science pour vivre aux depens des autres, et abandonner les
voies de l’honnSte homme , went malheureux ; les autres , ani-
bitieux et hardis , se fraient violemment le chemin des honneurs
et de la plus haute fortune, l’epee ii la main, pour ainsi dire,
comme les hdros des temps fabuleux ; d’autres , inoins auda-
cieux, s’avancent en rampant par des souterrains tortueux;
d’autres s’organisent en camaraderies , et foment de redouta-
bles coalitions au sein de la grande societe , qu’ils troublcnt in-
cessamment par leurs entreprises et leurs intrigues. Malheur a
ceux qui se rencontrent sur leurs pas! ils tombent, dechires de
toutes parts , sans avoir apercu d’ou sont partis les coups qui les
ont frappes.
Ne serait-il pas possible de moraliser et de regulariser, en la
dirigeant , l’activite de toutes ces intelligences , de toutes ces
forces vives ? Ne serait-il pas possible d’en tirer parti et de les
faire touriier au profit de la society eil les faisant travailler 4 leur
bonheur meine?
Ne serait-il pas possible , pour y parvenir , de computer
l’enseignement professionnel qui existe deja en grande partie ;
de creer et d’organiser convenablement des ecoles profession-
nelles pour les besoins publics qui en manquent ? Ne pourrait-on
pas diriger ensuite , dans des voies preparees d’avance , toutes
les capacit^s que r6v61eraient des concours publics convenable¬
ment institutes? Ne pourrait-on pas, dansun concours, tenirun
compte juste de la morality des jeunes gens ?
Voyez alors les avantages qui en resulteraient pour la societe :
402 DBS PHfiNOMiiNES DE L’ENTENDEMENX
les capacites rnises en relief par leur bonne conduite et par leurs
talents eprouves pourraient entrer de droit , corame le font les
61eves de 1’Ecoie polytechnique , de l’Ecole uorniale , dans le
diverses carrieres publiques , ou 1’avancement devrait etre regie
d’apres l’intfiret general. Les capacity rooms elevees entreraien
dans une foule d’administrations et d’entreprises particulieres
auxquelles les recoinraanderaient leurs succfes des ecoles ,
l’esthne de leurs maitres et meme l’appui du gouvernement.
L’intelligence aurait alors, dans la societe , la haute place
qu’elle devrait toujours y occuper dans l’intergt de tous , pour
le bien et pour la security meme de la societe.
Je ne sais si je m’abuse ; mais je crois qu’une telle organisa¬
tion , dont je ne presente ici qu’en passant l’idee fondamen-
tale , de peur de m’ eloigner par trop de raon sujet , donnerait
au gouvcrnemeirt de la force et de la stabilite , a la societe des
ressources et de la grandeur ; car a sa tfite se trouveraient l’in-
telligence et la moralite , qui sonl la veritable aristocratic de la
nature , aristocratic un peu plus forte et plus respectable que
l’aveugle et fatale aristocratie de l’h6redite. J’aime h penser ,
surtout, qu’elle mettrait un terme a ces habitudes d’intrigue
qui corrompent les mceurs et l’esprit des nations et en prepa¬
rent I’opprobre et la ruine.
Des passions de la cupidite et de 1’ambition qui ont provoque
ces reflexions et ces remarques , decoulent d’autres passions
penibles et egalement dangereuses : ce sont l’amour du jeu et
les horribles emotions qu’il traine a sa suite , 1’aversion , la haine,
la jalousie , l’envie , qui sont encore des sources inepuisables de
crimes publics et particulars , de troubles et de desordres dans
l’Etat, en sorte que directement et indirectement l’ambition
excessive est une des plus terribles passions et une de celles
que la societe a le plus d’interet a contenir et a diriger.
Enfm , a l’age de la virilite, il en est encore une qui jouc
un grand role dans la vie de l’homme : c’est l’amour palernel.
A uiesure que l’homme approche de la vieillesse et entre plus
profondement dans cette periode de la vie , de nouvelles revolu¬
tions se passent dans son entendement. Des le milieu de l’age
mur, la memoire perd de sa fidelity pour les impressions
qu’elle rccoit ; mais les impressions anciennes et surtout les im¬
pressions de la seconde enfance s’y conservent avec une admi¬
rable fraicheur , qui fait un frappant contraste avec l’eclat terne
et efface de souvenirs beauCoup plus recents. Souvent meme, du
jour au lendemain , le vieillard oublie des faits qu’il lui importe
de retenir.
L’imagination, deja refroidie dans l’agemur, se refroiditet se
d<5coIore de plus en plus dans la vieillesse. Lejugement conserve
souvent toute sa force et ordinairement sa superiority sur les
aulres facultes , soit qu’il n’aitrien perdu, encore, de sa capacity,
soit qu’il la doive it la grande experience qui I’eclaire , soit a ce
quela voix des passions qui l’<5garent, dansla jeunesse, esteteinte
ou fort affaiblie. N’est-il pas permis de croire que toutes ces
causes reunies contribuent a donner a la vieillesse la moderation,
la prudence et la sagesse qui la caracterisent , et qui est reconnue
par tous les peuples , par les peuples civilises comme par les
sauvages les plus barbares? Aussi les vieillards siegent-ils tou-
jours en grand nombre dans les conseils des nations.
dependant la vieillesse a , comme tous les ages , ses faiblesses et
ses passions qui lui rappellent incessamment que , nialgrc les
lumieres de sa grande experience, elle fait toujours partie de
l’humanite, et s’en rapproche d’autant plus qu’elle s’eloigne du
type de sagesse dont je viens de tracer l’esquisse.
N’ayant point encore franchi la periode de l’agemur, je ne puis
m’aider de mes observations sur moi-meme , pour parler des
sentiments et des passions de la vieillesse ; je ne puis le faire
que d’apres les observations des autres et d’apres celles que j’ai
recueillies moi-meme.
404 DES PHGNOMEiVES BE L’ENTENDEMENT
Cette circonstance , je (lois 1’avouer , me cause de l’embarras
et a cause des exceptions individuelles et parce qu’on apprecic
bien mieux la puissance relative d’un sentiment , a une Epoque
determinee de la vie , lors meme qu’on l’a faiblement eprouve
soi-meme , que lorsqu’on n’a pu en ressentir l’influence et en
apprEcier l’activite , comparativement a celle des autres Emo¬
tions. Aussi , mes incertitudes et mes embarras se trahiront nE-
cessairement dans le peu que j’en dirai. Et si j’en parle , c’est
pour ne pas laisser , dans cette histoire des phases de l’entende-
rnent, un vide par trop manifeste et trop profond.
Bien que certains vieillards se montrent fort gais et fort ai-
mables , la vieillesse passe pour Eire d’une humeur triste et
chagrine. On voit , en effet , des vieillards qui offrent ce carac-
tere 4 un trEs haut degrE. On en voit qui , aprEs avoir Ete trEs
doux et peu susceptibles dans le cours de leur vie , sont devenus
d’une irritabilitE et d’une impatience extremes. Souvent louan-
geurs du passE, ils dEprEcient et calomnient le present, comme
s’ils se vengeaient de ce qu’il leur echappe trop vite. Quclques
uns se montrent d’une sEvErite pour Ies jeunes gens qui semble
aller jusqu’a la mEchancctE. C’est , dit-on , une des faiblesses du
sexe , et cette faiblesse a bien des excuses.
Les femmes perdent une si belle couronne et un si grand em¬
pire , en gagnant des annEes et franchissant l’automne de la
vie!
Les vieillards passent pour aimer gEnEralement la bonne
cl 1 Ere; inais il y a bien des exceptions. II y en a dont l’esprit
pousse lelibertinagejusqu’a la depravation. La jeunesse, surtout,
reproche a la vieillesse son Egoi'sme , sa cupiditE , son avarice.
Si le reproche est souvent fonde, la jeunesse a ses raisons pour
y insister : elle aime autant a dissiper que la vieillesse a con-
server.
L’experience prouve que l’ambition ne s’eteint pas toujours
dans le coeur du vieillard. Elle y brule mEme parfois d’une ar-
deur dEvorante , quoique le corps tombe en ruines. Cependant
le vieillard ue se laisse plus guere enivrer par les furnees de
l’orgueil , quoiqu’il puisse tenir encore aux hochets de la vanite.
Malgre rallaiblissement de son corps , son esprit peut conserver
un grand courage , mais il n’a plus l’audace de la jeunesse. II
peut regarder la mort face & face , d’un ceil tranquille , comme
Socrate, mais il ne se precipite point, seul, au milieu des enne-
mis, dans uue ville assiegee , comme Alexandre chez les Oxy-
draques. La prudence est au contraire un des caracteres sail -
lants de son age. Mais , en general , lorsqu’il est susceptible de
commettre une honteuse action , son ame n’en ropgit pas plus
que sa figure.
Gen6ralement peu sensible etpeu compatissant, il nes’emeut
guere que pour ses intimes amis , sa famille , et il aime surtout
ses petits-enfants.
Rendu calme par l’affaiblissement des passions , son imagina¬
tion ne pouvant plus le bercer d’esperances trompeuses que son
jugement et sa froide raison appricient a leur juste valeur, il
se resigne et ne se passionne plus que pour la conservation de
son repos et de sa tranquillite : aussi offre-t-il le plus frappant
contraste avec le jeune homme. Trop riche de passe , pauvre
d’avenir, le vieillard vit de son passe et tient beaucoup au pre¬
sent; le jeune homme, au contraire, riche d’avenir, gaspillele
present et ne vit que dans l’avenir. Aussi le vieillard est, en ge¬
neral , pour les institutions politiques , comme pour sa fortune
particuliere , essentiellement conservateur, et le jeune homme
essentiellement innovateur et dissipateur. Le caractere politique
et la conduite de la vie sont ainsi, bien plus qu’on ne lepense,
le produit immediat et irreflfichi de nos penchants. Ce n’est pas
que le jugement et la volonte y soient pour rien , mais ils sont
ct notre insu fortement influences dans leurs decisions par nos
propres penchants.
Quand , reflechissant a l’influence des passions dans le cours
de la vie , j’apercois que l’absence de toute emotion, et surtout
de toute emotion d’altachement, nous plonge dans un insuppor
E06 OES PHliNOMlSNES DE E’ENTENDEMENT, ETC.
table ennui qui nous detache de la vie et nous en donne un pro-
fond degout , je me demande si la plus grande partie des Emo¬
tions de Fame n’est pas prEcisEment destinEe h nous rattacher a
la vie , It en rendre le fardeau supportable et mSme agrEable ? Et,
.je l’avoue, je ne puis surtout m’empecher d’y croire, lorsque
j ’observe que les sentiments d’affection qui nous y rattachent le
plus ne nous abandonnent a aucun fige. On dirait que si le temps
les alTaiblit, le temps les renouvelle et leur conserve toute leur
vivacitE et toute leur fratclieur. Ainsi , tandis que dans l’enfance
nous nous aUaclions, surtout, aux personnes qui nous donnent
des soins et a nos parents , plus tard nous aimous nos freres et
nos camaradcsd’enfance; danslajeunesse, c’estl’amourdu sexe
opposE qui remplit notre ame ; dans la virilitE, c’est l’amour de
nos enfants ; et dans la vieillesse , Famour de nos petits-enfauts.
Comment se refuser h croire que cette harmonieuse succession
de sentiments d’amour ne soit pas destinEe E rEpandre inces-
samment de nouveaux charmes dans la vie et h nous y rattacher
par des attraits toujours nouveaux. ?
Enfin, souvent il arrive un moment, dansla vieillesse, ou les or-
ganes se dEteriorant par les progrEs de l’age, une partie des sens
s’oblitEre , l’intelligence tombe gradueliement , et quelquefois
rapidement en ruine par la pette successive des facuItEs de la
mEmoire , de l’imagination et du jugement. On dit alors que le
vieillard est en enfance ; mais on se tromperait si l’on crovait
que l’entenclement revient rEellement a l’Etat oft il Etait dans le
premier age de la vie. Cette situation nouvelle est un Etat de
dEcadence et de maladie incurable qui ne fait que s’aggraver
chaque jour; qui peut abaisser l’homme au-dessousdela brute ;
qui peut aller jusqu’a le priver des instincts de conservation les
plus importants a la vie , et faire du plus noble des animaux , du
roi de la terre , la plus triste chose qu’on puisse imaginer.
Remarquons en fmissant , et contradictoirement avec la phi¬
losophic moderne , que la plupart des fails dont nous avons parlE
jusqu’ici, dans Fhistoire des phases de l’entendement aux diffE-
rents 3ges , ne nous ont pas etc fournis par la seule observation
intfirieure de nous-meme , mais par l’observation exterieure et
par l’obscrvation interieure ; que l’homrae ne porte point en
lui le sujet enlier de ses observations pbilosophiques , comme
le crovait l’illustre Jouffroy, et qu’on ne parviendrait jamais a
connaitre l’entendement humain , et surlout la multiplicity des
especes de ses fa cult 6s gen6riques , si l’on se bornait a 1’etudier
en soi-meme. Nous en auronsbien d’autres preuves par la suite ;
mais celles-ci suffisent pour rectifier cette grave erreur.
Maintenant que nous avons suivi rapidement I’intelligence
dans son developpement , ses progres et sa d6cadence , nous de-
vons 1’ examiner en detail dans son exercice et son activity , pour
passer plus tard a l’analyse de tous ses phenoinenes et de toutes
ses facultys , considyrys separyment les uns des autres et chacun
en particulier. Ce sera le sujet de mymoires ulterieurs.
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE.
Anatomie et Physiologie.
RECHERCHES
ANATOMIQUES ET PHYSIOLOGIQUES
SUR LA CORDE DU TYMPAN,
pour servir a i/histoire de l’h£miplGgie paciale;
Par CL. BGBItARD,
La corde du tympan, depuis Eustache, qui la d6couvrit, a
6t6 pour les anatomistes et les physiologistes le sujet d’un grand
norabre de recherches et d’opinions. Toutefois, la physiologie a
peu profite de ces travaux ; et chaque auteur joignant sa thfiorie
it celles qui l’avaient pr6cedee , n’a eu souvent d’autre merite
que de laisser dans la science une hypothese de plus. Aujour-
d’hui rnSme encore , nialgre les lumiferes que les etudes experi¬
ment ales ont repandues sur les fonctions du systeme nerveux, si
on lit tout ce qui a ete ficrit sur la corde du tympan , on est
reduit a citer successivement les nombreuses opinions des ana¬
tomistes , et pour conclusion , on se trouve force de dire avec
Muller : que l’ anastomose qui ches I’homme et les mammiferes
exists entre le facial et le lingual par le moyen de la corde du
tympan est completement enigmaligue. Or , convenir que les
fonctions de la corde du tympan nous sont inconnues, n’est-ce
pas avouer que les recherches ont ete insudisantes surce point?
Au lieu done de chercher a concilier ou a refuter les dilKrentes
theories existantes , ne doit-on pas plutot scruter la nature plus
IlIiCHERCHES SDR LA CORDE DU TYMPAN. 409
profondGment ? En effet , les dGcouvertes ne consistent pas 4
demontrerles erreurs d’autrui, etla vGritG ne saurait se trouver
derriGre une hypothese qu’on renverse par une autre. Adres-
sons-nous 4 l!anatomie et a l’experience , etudions-les avec per¬
severance et rappelons-nous, comme l’a dit Vicq-d’Azyr , qu’en
anatomie et en physiologie , nous sommes autorises 4 chercher
jusqu’4 ce que nous ayons trouvG.
L’exp6rience directe sur les animaux vivants , 1’anatomie com-
parGe et les faits pathologiques sont les trois sources ou nous pou-
vons puiser. Les vivisections sont un des moyens les plus puissants
que nous ayons pour nous eclairer sur les fonctions des nerfs.
La direction experimentale imprimee 4 la physiologie moderne
par M. Magendie en France , et rGpandue en Allemagne et en
Angleterre , a fait faire dans ces derniers temps des progrGs si
grands et si rapides 4 la physiologie du systeme nerveux , qu’il
serait superflu de demontrer autrement l’utilite et l’importance
des Gtudes experimentales. L’organisation comparee des animaux
nous prSte aussi son secours ; car les organes nerveux ne pou-
vant se suppleer , il en resulte que chaque nerf subit anatomi-
quement les modifications de la fonction 4 laquelle il preside ;
et ces varietes suivies dans la serie zoologique constituent un
assemblage de vGritables experiences, d’autant plus precieuses,
qu’6tant l’ceuvre de la nature , elles sont exemptes de toutes les
mutilations qui compliquent souvent les vivisections. La patho-
logie n’a pas et6 longtemps a ressentir l’influence des decouvertes
physiologiques ; les faits en sc multipliant se sont eclairGs les uns
par les autres , et nous pouvons aujourd’hui appliquer avec fruit,
dans la plupart des cas , nos donuGes physiologiques a l’inter-
pretation des alterations et des ph6nomenes morbides.
D’apres cela , l’ordre que nous suivrons dans ce mGmoire est
tout tracG.
Premiere par lie. Recherchcs anatomiques sur la corde du
tympan dans l’homme et les animaux.
Deuxiemepartie. Experiences directes sur les animaux vivants.
MO
ANAT05IIE ET PHYSIOLOGIC.
Troisieme partie. Rapprochement des faits pathologiques
avec les resultats fournis par l’anatomie et les experiences.
Premiere Partie.
RECHERCHES ANATOMIQUES.
La corde du tympan etablit une communication entre le facial
et la cinquieme paire. Chez tous les niammifbres , elle se reunit
au nerf lingual avant que celui-ci ait fourni aucun rameau de
terminaison.
Relativement plus developpee dans l’adulte que dans le foetus,
la corde tympanique offre une disposition constante et une dis¬
tribution invariable , de sorte qu’on doit regarder comme fort
doutcuses les assertions de Schlemm, qui dit l’avoir vue manquer
deux fois chez 1’homme.
DESCRIPTION DE T.A CORDE DU TYMPAN DANS L’HOMME.
Origine. Dans sa portion descendante, k millimetres en¬
viron avant sa sortie par lc trou stylo-mastoidien , le nerf facial
fournit la corde du tympan. Tous les anatomistes ne s’accordent
pas sur cette origine. Ravius et Kulhn la font provenirdu lin¬
gual; MM. Hivzel, Rihes et Cloquet la decrivent comme la
continuation du vidien qui n’aurait fait que s’accoler au tronc
du facial sans se confondre avec lui ; M. Berard et Warentrapp
la font naftrc a la fois du vidien et du facial , et M. Chassaignac
pense que ce filet nervcucc nepeut etre ratlache comme branche
a aucun des nerfs qu’il sert a, reunir. Cependant la manierc
dont la corde du tympan se separe du nerf facial semble ne laisser
aucun doute sur sa veritable origine. On peut , en effet , admet-
tre en principe que tous les filets nerveux se detachent de leur
tronc originaire , en formant avec lui un angle aigu a sinus pe-
riph&rique; tandis que les filets d’anastomose ou dissociation
prfisentent un angle obtus avec la direction continude du nerf
auquel ils se rdunissent. Or , par la dissection de pidees frafehes
UECHEKCHES SDR LA. CORDE DU TYMPAN. 411
ou macerfies dans l’acide azotique , il est facile de se convaincfe
quo la corde du tympan se detache 5 angle aigu du facial envi¬
ron a un millimetre au-dessus du point ou elle se recourbe pour
suivre dans le temporal sa direction retrograde : de sorte que ,
pendant ce court trajet descendant , elle se trouve simplement
accol6e au tronc du nerf facial dans le canal spiroide et main-
tenue dans la meme gaine nevrilematique. Cette disposition ana-
tomique, tres bien figuree par Meckel, a 6t6 decrite par MM. Ar¬
nold, Magendie, Cruveilhier, Guarini, etc.
Mais si on veut poursuivre plus haut la corde du tympan en
remontant vers 1’origine de la septieme paire , on voit deux ou
trois filets delies se confondre immediatement avec le tronc du
facial (1) , tandis que le plus grand nombre peuvent etre suivis
sans beaucoup de diflicultfe jusqu’au premier coude que forme
ce nerf au niveau du ganglion geniculaire , ou intumescence
gangliforine , dans lequel ils semblent se terminer. Mais cette
terminaison n’est qu’apparente ; car sur des pieces macerCes
d’abord dans l’acide azotique et ensuite dans une solution tres
fitendue de potasse , afin de dissoudre la mature ganglionnaire ,
on apercoit clairement les fibres de la corde du tympan passer
au-dessous du nerf vidien pour se recourber ensuite vers l’ori-
girie du facial. La meme dissection demontre encore qu’au lieu
de descendre dans le canal spiroide , le nerf vidien remonte , au
contraire , vers le centre encephalique en s’adjoignant aux filets
de la corde tympanique. II s’ensuit que ces deux rameaux ner-
veux tirant leur origine commune des fibres primitives du facial,
il est impossible de saisir entre eux les moiudres rapports de
continuite comrne l’entendent MM. Cloquet, Hirzel, Ribes,
B6rard et Warentrapp.
iinfin , pour obtenir une preuve de plus sur la veritable ori¬
gine de la corde du tympan , on peut , comrne l’a fait M. Gua-
(1 ) Le facial offrc en ce point un petit renflement gangliforine, que j'ai
vu quelquefois assez. d^vcloppd pour conslituer un veritable ganglion.
kV2 ANAT0M1E ET PHYSIOLOG1E.
rini , en placer une portion sous le microscope , et on reconnaitra
quo ce filet nerveux est compose de fibres longitudinales , pa-
ral lfeles entre elles , tandis que les rameaux de la cinquieme paire
sou mis au meme examen presentent une texture feutree et sont
Wm6s de filaments beaucoup plus tenus.
II nous semble done bien demontre que la corde du tympan
tire du facial son origine , qui sera necessairement motrice ; et
en nous appuyant sur l’auatomie seule , nous pouvons conclure
que la maniere de voir de MM. H. Cloquet , Ribes et Hirzel n’a
pas de fondements reels. Quant aux opinions de Ravius , Kulhn
et de M. Chassaignac , elles doivent etre rejetfies comme dtant en
disaccord avec les fails.
Trajet. Une fois separee des fibres du facial, la corde du
tympan se recourbe en haut et en dehors , a la facon d’un nerf
recurrent, et se dirige vers la caisse tympanique en parcourant
dans I’apophyse masto'ide un canal courbe a concavite iuKrieure,
parallele au conduit de Fallope , et long de 8 a 9 millimetres.
Arrivde dans l’oreille moyenne , elle y penetre sur le cote ex-
terne de la pyramide , marche d’avant en arrive en decri-
vant une autre courbure qui longe le demi-contour superieur
de la membrane du tympan ; et passant entre l’enclume et le
marteau , elle adhere et se fixe au dernier de ces osselets. Par-
venue a l’extremite anterieure de la caisse, la corde tympanique
s’inflechit en bas pour s’engager dans un nouveau canal , ties
bien decrit par M. Huguier , el qui , situe parallelement entre
la scissure de Glaser et la trompe d’Eustache , se termine , apres
un trajet de 11 a 12 millimetres, par une extremite evasee
et recourbee en bas au cote interne et posterieur de l’apophyse
6pineuse du spheno'ide.
Apres s’etre degage des os du crane , le rameau du tympan
se trouve situe en arriere et au-dessous du ganglion otique , en
dedans de l’artere spheno-6pineuse et de la branche auriculaire
du maxillaire inferieur, puis continue sa direction oblique en bas
et en avaut, et a 18 millimetres environ plus loin il se reunit it
KECHERC1IES SUP. I.A CORDE J)U TYMPAN. 413
angle aigu a la partie post6rieure et interne du nerf lingual ,
avec lequel il semble se confondre.
Depuis son origine jusqu’a sa terminaison apparente dans le
lingual, la corde du tvinpan decrit line grande courbure antero-
posterieure a concavite inffirieure. Elle subit successivement des
inflexions partielles : dans son canal mastoi'dien, dans la caisse,
dans son conduit anterieur temporo-epineux , et dans la portion
extra-cranienne. Dans tout ce trajet, elle est libre et accessible
aux instruments dans l’oreille moyenne et dans la fosse epineuse,
et protegee par des conduits osseux dans le reste de son par-
cours. Les rapports de la portion mastoTdienne ne donnent lieu
a aucune remarque ; rnais dans la caisse les fibres nerveuses ont,
independamment de leur nevrileme, une autre enveloppe formee
par la snuqueuse tympanique, qui, se reflfichissant au niveau du
marteau, sert a fixer la corde du tympan dans ce point. D’apres
certains auteurs , celte gainc muqueuse mettrait le nerf a 1’abri
du contact de l’air, et le protegerait dans les cas d’otite simple
ou suppuree , en empechant l’inflammation de se propager au
tissu Uerveux. C’est sans doute a la meme disposition qu’il faut
attribuer la grande vascularite de la corde du tympan dans l’o-
reille moyenne , car M. Guarini dit 1’avoir vue couverte d’un
reseau 'vasculaire tres riche dans certains cas d’otite , ou apres
des injections tres pdnetrantes. Du reste, depuis son origine
jusqu’a sa sortie du temporal, la corde tympanique ne recoit, au¬
cune anastomose, et nc fournit aucun filet, ni a la muqueuse de
la caisse, ni au muscle des osselelsde 1’ouie. Mais bientot apres
s’etre digagee des os, elle recoit un rameau anastomotique du
tronc du maxillaire inferieur, puis deux ou trois filets plus gros
provenantdu lingual lui-meme. On peut s’assurerque ces anasto¬
moses sont fournies par la cinquieme paire, a cause de leur direc¬
tion et a cause de l’augmentation considerable du volume de la
corde du tympan apres qu’elle les a recues. Plusieurs auteurs out
encore signale un rameau de communication avec le ganglion
otique. Je n’ai jamais pu le trouver ni sur l’homme ni sur les
fSlOLOGIE.
Ill h ANATOMIE ET PHY
anunaux ; je pease qu’on a peut-etre voulu parler du filet euvoy6
par le tronc meme du maxillaire inferieur.
Terminaison. En decollant avec soin la corde du tympan du
nerf lingual , on peut facilement la conduire jusqu’au niveau
du ganglion sous-inaxillaire. Mais, dans ce point, le lingual
augmentc de volume ; son tissu devient plus serre a cause du
grand nombre de filets ganglionnaires qu’il recoit, de sorte qu’il
est difficile au premier abord d’isolcr les fibres nerveuses appar-
tenant a la corde du tympan. Cependant, sur des pieces convc-
nablement prepares, on le voit manifestemcnt se continuer
au-dela dans le nerf lingual. II est vrai qu’il existe constamment
des filets de communication entre le ganglion sous-maxillaire el
la corde du tympan ; mais il me parait bicu difficile de decider
par l’anatomie sj ces filets, qui sont du reste en tres petit nombre,
apparliennent au systeme ganglionnaire ou a la corde du tym¬
pan. Dans tous les cas, on est fonde a dire, sans craindre de se
tromper, que la presque lotalite de la corde du tympan se ter-
mine dans la langue , et constitue pour le nerf lingual , avec le-
quel elle se confond , une veritable racine motrice.
GANGLION SOUS-MAXILLAIRE.
A part son volume , qui est variable , le ganglion sous-maxil-
Iaire ne manque jamais dans l’homme. 11 presente une forme
ovo'ide, et est situe au-dessous du nerf lingual, dans Ic tissu
cellulaire qui separe ce nerf de la glande sous-maxillaire. Les
filets nerveux qui appartiennent ii ce ganglion peuveut, pour la
facility de la description, se distinguer : 1° en superieurs,
2° anterieurs , 3° posterieurs , ka inf&'ieurs. Les filets supirieurs
sont en grande partie fournis par le nerf lingual au ganglion sous-
maxillaire. Les anterieurs, au contraire, emanent tous du gan¬
glion, et se partagent en deux faisceaux, dont 1’un se confond
avec les fibres du lingual qui se dirigent vers la langue, tandis que
l’autre conlourne en sautoir le meme nerf pour sc porter plus
RECHURCHES SUR LA CORDE DU TYMPAN. 415
en avau t dans la glande sub-linguale , on formant dans ce point
un petit ganglion ddcrit par M. Blandin ( ganglion sub-lingual).
Les filets posterieurs du ganglion sous-maxillaire, qui, je crois,
n’ont pas encore ete decrits, sont les moins nombreux. Au
nombre de trois ou quatre tres greles , ils s’irradient sur la face
externe du muscle bucclnateur, penetrent dans les interstices de
ses fibres en suivant en general les ramifications vasculaires, se
termineut dans la muqueuse de la joue et probablement dan6
les glandules qu’ellc contient. Mais parmi ces filets il en est un
beaucoupplus volumineux, que j’ai constamment rencontrd, et
qui est remarquable par le trajet qu’il parcourt, Apres sa uais-
sance du ganglion , il remonte en arriere et en haut , se placant
d’abord sur la face externe du buccinateur, puis entre ce muscle
et le ptdrygoidien interne , et arrivd sur les parois latdrales et
superieures du pharynx , il se decompose en filets nombreux et
tenus , dont les uns s’anastomosent avec des rameaux ganglion-
naires qui entourent l’artere pharyngienne superieure, et dont
les autres se termineut dans la muqueuse superieure et laterale
du pharynx. Les filets infirieurs sont tous pour la glande sous-
maxillaire. Il en est qui penetrent dircclement dans son tissu ,
d’autres qui se portent en avant en s’enlacant autour du conduit
de Warthon , et un ou deux qui , descendant plus bas et en ar¬
riere, vont communiquer avec les rameaux sympathiques qui
accompagnent les divisions de l’artere faciale.
En resume, dans l’homme la corde du tympan est un rameau
du facial specialement destine a la langue. Sa fusion avec le lin¬
gual permet de considerer ces deux nerfs conime n’eu formant
qu’un seul pour la muqueuse linguale. Mais n’est-ce pas aller
contre toutes les idees admises sUr la distribution des nerfs que
de donner des rameaux moteurs aux membranes muqueuses ?
Tout ce que Ton peut repondre , c’est qu’il faut d’abord dire
d’accord avec les faits anatoiniques. Or, il est tres facile de de-
montrer que la corde du tympan se termine dans le lingual ;
et en suivant avec la plus scrupuleuse attention les filets terrni-
416 AN ATOM IE ET PHYSIOLOGIE.
naux de ce nerf avec une forte loupe ou sous le microscope , on
peut affirmer qu’ils se perdent en entier dans l’epaisseur de la
muqueuse de la pointe de la langue. Quant au ganglion sous-
inaxillaire , il a des connexions evidentes avec la corde du tym-
pan dans 1’homme ; mais il est difficile d’affirmer s’il recoit ou
s’il donne. Ses anastomoses avec le nerf lingual sont beaucoup
plus faciles a analyser, et on constate plus nettement un ^change
de filets ; mais il est indubitable que le lingual en recoit beau-
coup plus qu’il n’en fournit.
D’aprfes ces resultats purement anafomiques, sans rien pr6-
juger sur ce que pourra nous apprendre la physiologie, on est
conduit i reconnaitre dans le nerf lingual, a sa terminaison, trois
Elements nerveux provenant de trois sources difKrentes : 1“ 1’ ele¬
ment sensitif , qui predomine sur les deux autres ; 2° l’iliment
moteur, represents par la corde du tympan , tirant son origine
des fibres primitives du facial, qui ont toutefois traverse l’intu-
mescence gangliforme ou le ganglion geniculaire de la septibme
paire ; 3 ' l’element ganglionnaire provenant du ganglion sous-
maxillaire , et etablissant ainsi une relation anatomique entre la
muqueuse de la langue et les glandes sous-maxillaire et sub-lip-
guale.
ANATOMIE COMPAREE DE LA CORDE DU TYMPAN ET DU GANGLION
SOUS-MAXILLAIRE.
1° Dans les mammiferes.
Nous aurons plutot des rapprochements a Stablir que des
differences 4 signaler ; car, dans 1’homme et tous les mammi¬
feres , la corde du tympan suit invariablement la meme loi dans
son origine, son trajet et sa terminaison. Chez tous, elle se de-
tache du facial un peu avant sa sortie du trou stylo-mastoi'dien, se
place dans l’oreille moyenne entre l’enclume et le marteau, et va
se terminer dans le nerf lingual. La disposition anatomique du
ganglion sous-maxillaire est loin d’etre aussi constante. Cepen-
RECHERCHES SUR LA. CO RUE DU TYMPAN. /l 1 7
dant, alin d’eviter les repetitions, nous ne nous arreterons que
sur les particularity qui nous sembleront de quelque impor¬
tance.
1° Quadnimanes. Sur les ouistitis , je n’ai rien trouve de
remarquable dans la corde du tympan. Le ganglion sous-maxil-
laire est dispose comme dans l’homme.
2° Carnassiers. A pres l’homme et les quadrumanes, c’est
dans cet ordre qu’on observe la corde du tympan proportion-
nellement plus d6veloppee.
Dans le chien , il y a un rameau d’anastomose provenant du
tronc du maxillaire inferieur, et plusieurs filets envoves par le
lingual. Le ganglion sous-maxillaire est situe tres en arriere, de
meme que la glande sous-maxillaire, qui est recuiee jusque sous
Tangle de la machoire. Les connexions de ce ganglion avec le
lingual et la corde du tympan existent a un plus faible degre que
dansl’homme. La glande sub-linguale proprement dite manque,
ainsi que les filets ganglionnaires anterieurs.
Le chat, comme le chien, a la glande sub-linguale remplacee
par un petit amas glanduleux , place dans Tepaisseur de la levre
inferieure , prfis de la commissure labiale ; le ganglion sous-
maxillaire est peu developpe.
Dans la chauve-souris , la taupe , le herisson , j’ai trouve la
corde tympanique. J’ai constat^ son origine au facial, son trajet
retrograde dans la caisse auditive entre le marteau et Tenclume,
et sa terminaison dans le lingual. Mais la tenuitfi des filets ner-
veux dans ces animaux m’a empeche de me livrer a des re-
cherches plus minutieuses.
Rongeurs. L’ecureuil , le rat et le lapin possedent une corde
du tympan excessivement grele. La glande sous-maxillaire, pla-
cee plus en avant que chez les carnassiers, entraine avec elle le
ganglion sous-maxillaire dans son deplacement.
Ruminants. Dans le mouton, la chfevre et le bceuf , la corde
du tympan n’offre rien de remarquable : seulement, comme
dans ces animaux la glande sous-maxillaire et sub-linguale
418
NA.X0M1E ET PI1YSIOLOGIE.
existent , les filets ganglionnaires sont plus nombreux et leurs
connexions avec le nerf lingual plus multipliees.
Pachydermes. Sur le cheval et l’ane, le facial fournit la
corde du tympan au niveau de l’insertion du rameau anastomo-
tique du pneumo-gas irique , qui est tres developpe. La corde
tympanique recoit plusieurs filets de la cinquiemepaire, et apres
sou union au lingual , on peut la suivre jusque dans la langue,
et s’assurer qu’elle n’entre dans la composition d’aucunc des
branches collaterals du lingual. Les glandes sous-maxillaire et
sub-linguale sont Ires devcloppees : leur ganglion a disparu, et
est represente par un plexus nerveux, forme d’une grande quan-
tite de filets du nerf lingual, qui , avant d’entrer dans les glandes,
s’unissent a des filets sympathiques rampant sur les arteres voi-
sines.
2° Dans les oiseaux et les reptiles.
Le systeme des nerfs encephaliques eprouve, dans les oiseaux,
des modifications si profondes, les analogies sont souvent si in-
certaines, qu’il devient tres difficile d’etablir une comparaison
legitime entro eux et les mainmiferes. Cependant void ce qu’on
observe sur l’epcrvier, le coq, le dindon el le pigeon.
Le nerf maxillaire inferiour se divise en trois rameaux : 1" un
anlerieur, le plus volumineux, qui penetre dans un canal creuse
dans la machoire iuferieure. Ce rameau represeute le lingual ct
le dentaire reunis, qui vonl s’epuiser dans lamuqueusc de la ca-
vite buccale et sur la face Iuferieure de la langue ; 2" un rameau
moyen pour le volume et la position, entierement musculaire,
et allaut fournir a tous les muscles moteurs des machoires;
3° le rameau posterieur, se dirigeant en arribre, etablit des
communications entre la cinquiemepaire, le pneumo-gastrique
et l’hypoglosse.
J’ai vainement cherche un rameau analogue ii la corde du
tympan. L’oreillc moyciine, quoiquc pourvue d’ossclels, n’esl
traverscc par aucun filet nerveux ; le facial se confond avec les
HECUKRCUES SUR LA CORDE DU TYMPAN. 619
autres nerfs, et le lingual, qui a tout-a-fait change de role et de
disposition, ne recoit aucun fdet dissociation. Dans les oiseaux
de proie, la branche maxillaire superieure de la cinquieme paire
est plus dcveloppee que la maxillaire inferieure, de sorte que
l’organe de l’odorat semblerait avoir gagne ce que la sensibility
du gout a perdu.
Dans les reptiles, je n’ai jamais non plus rencontre rien d’a-
nalogue a la corde du tympan , et le trifacial offre chez eux une
distribution qui ne differe pas sensiblement de celle qu’on observe
chez les oiseaux. Dependant les reptiles pourvus d’uue languc
charnue oflrent quelques particularity ; et jc me boruerai a
decrire ce que j’ai observe sur le cameleon d’Afrique.
Get animal singulier possede uue langue rcnflee a son extre¬
mity en forme de massue, et supportee par un pedicule retrac¬
tile imagine sur un axe osseux. En etudiant les nerfs qui se
rendent dans cet organe , on les trouve fournis par trois sources.
1" Dans la muqueuse se rendent des rameaux du tronc clcnlo-
lingual de la cinquieme paire, auquel s’unit un fdet consider
table venant du pneumo-gaslrique. Peut-etre ce filet aurait-il
quelque analogic avec la corde du tympan , quoiqu’il suive un
trajet tout-a-fait different et n’ait aucun rapport avec l’oreille
moyenne. 2° Dans la partic charnue se distribue l’hypoglosse ,
en formant des inflexions multipliees, pout- se prelcr a l’allon—
genient 6norme que subit la langue dans certaines circon-
stances.
En resume , toutes ces varietes qu’offre la corde du tympan
chez les diderents animaux me paraissent conduire aux conclu¬
sions suivantes :
1° La corde du tympan n’existe que chez les mammiferes; et
lorsque dans les oiseaux et les reptiles celtc anastomose ner-
veuse disparait , le nerf lingual proprement dit , et par suite la
faculty gustative , disparaissent aussi.
2" Le nerf lingual et la corde du tympan sont en outre dans
des rapports anatomiqucs inviiriables, cl suivent la merne loi de
420 AKATOMtE ET I'HYSIOLOCXE.
developpement. Constamment ces deux nerfs se reunissent pcu
aprCs l’origine du lingual.
3° Les rapports du ganglion sus-maxillaire et de la corde du
tympan sont excessivement variables. Ce ganglion, remplace
dans la plupart des herbivores par un plexus nerveux , accom-
pagne toujours les glandes dans leurs displacements. 11 s’ensuit
que , dans plusieurs carnassiers , il est place en arriere du point
de jonction de la corde du tympan avec le lingual.
Detixieme Partie.
RECHERCHES EXPERIMENTALES.
A pres avoir demontrC par l’anatoinie que le nerf lingual est
toujours compose de plusieurs ordres de fibres , il importe d’e-
tudier par la voie expCrimentale les proprifites et les fonctions
de chacun de ses Clements nerveux , afin de mieux determiner
leur influence sur le sens du gout. Ensuite, commc la corde du
tympan traverse toujours l’appareil auditif , il ne sera pas sans
interet de savoir si une disposition anatomique si constante ne
serait pas en rapport avec quelques phenomenes particuliers de
1’audition.
Proprietes de la corde du tympan.
Si on irrite, sur un chien vivant, la corde du tympan dans
l’oreille moyenne , ou elle se trouve isolCe et tres facilement ac¬
cessible, on s’assure, comme l’a deja fait voir M. Magendie,
que ce rameau nerveux est insensible , et que sa section ou son
pincement ne determine , de la part de l’animal , aucune mani¬
festation de douleur. En agissant sur le nerf facial a son origine
avec une pile de huit ou neuf plaques , on produit des contrac¬
tions vermiculaires dans la moitie anterieure correspondante de
la langue : on les fait cesser immediatement si , pendant l’ope-
ration , on vient a couper la corde du tympan. Ces faits , qui
sont d’accord avec les observations de M. Guarini , ne me sem-
blent pas demontrer que la corde du tympan se distribue seu-
RECHERCHES SDR LA CORDE DU TYMPAN. 421
lement aux fibres musculaires de la langue , car on oblient les
memes phcnomenes en galvanisant le nerf lingual avant son
union avec la corde tympanique.
Propriete du nerf lingual.
11 est inutile d’insister sur la sensibilite du nerf lingual , qui
est connuede tout le monde; rnais, par une particularite remar-
quable , ce nerf, quel que soit le point ou on l’examine , possede
une sensibility moins vive que les autres rameaux de la cin-
quieme paire qui vont a la peau. En cela le nerf lingual se
rapproche des nerfs des sens ; car on sait , depuis les travaux de
31. Magendie , que les nerfs de sensations speciales , tels que les
nerfs optiques, acoustiques, sont insensibles aux irritations me-
caniques. Ce fait de sensibilite du nerf lingual , qui , je crois ,
n’avait pas encore cte signals , parait commun a la plupart
des rameaux du trifacial , qui se distribuent exclusivement aux
muqueuses. Ces observations se trouvent d’accord avec le
mode de terminaison de ces nerfs. Si on soumet au micros¬
cope , a un grossissement de trois cents diamktres , une por¬
tion de la muqueuse linguale convenableifient preparfie , on
apercoit les extremites nerveuses s’epanouir en larges pinceaux
parallels, qui, par leurs rapprochements, constituent une espece
de membrane nerveuse analogue k la retine ou aux houppes du
nerf acoustique. Si on examine dela meme maniere la terminai¬
son des nerfs dans la peau de la face , on remarque des especes
d’anses ou d’arcades excessivement t6nues , formfies par les Q-
brilles terminales des nerfs , qui se reunissent en affectant une
disposition tout-a-fait differente de ce qu’on observe dans la mu¬
queuse linguale.
USAGES DE LA CORDE DU TYMPAN.
Influence de la corde du tympan sur la gustation.
Si Ton a dit que la corde du tympan n’estque la continuation
h'2'2 ANATOMIE ET PH YSIOEOGtE.
du nerf vidien , on pourrait , ce me semble , soutenir la meine
opinion a l’egard du filet auriculaire du pneumo-gastrique ; car,
dans toutes mes dissections sur rhotnme et les animaux, et par-
ticulierement sur le cheval et le chien, ou cetle anastomose est tres
volumineuse, je l’ai vue bien evidemment provenir du pneumo-
gastrique et du glosso-pharyngien, pour ensuite se confondrc en
grande partie avec le nerf facial un peu au-dessus de l’origine
apparente de la corde du tympan.
Nous savons deja que l’anatomie ne permet d’admettre ni
Tiine ni l’autre de ces theories : il s’agit maintenant de le
prouver par la physiologie experimentale. Mais comment agir
sur la corde du tympan ? Sa tenuite et les detours qu’elle d6crit
dansl’os temporal rendcnt l’experimentation difficile, etplacent
ce nerf, suivant l’expression de M. Bfirard , comme une dnigme
proposde a la sagacitd des physiologistes. Cependant il y aurait
un moyen de decider la question , ce serait de couper le facial
a son origine avant l’adjonction de ses filets anastomotiques ; car
alors de deux choses l’une : oula corde du tympan provientde la
septiiime paire , dans ce cas elle se trouvera detruite par la sec¬
tion de ses fibres primitives ; ou bien elle est la continuation du
filet du vidien ou du pneumo-gastrique, et alors elle sera rnena-
gee comme ses rameaux nerveux eux-memes. C’est pour resoudre
cetle double question que j’ai institue l’experiencc suivante.
PItEMifiRE EXPERIENCE.
Sur un chien adulte, j’ai coupe , a gauche, le facial dans le
crane, au moment ou ce nerf penfetre avec l’acoustique dans le
conduit auditif interne. Par cette experience , je suis bien cer¬
tain de ne diviser que les fibres d’origine du nerf facial et de
laisser dans toute leur intdgrite les filets d’association qu’il re-
cevrait plus bas du vidien ou du pneumo-gastrique.
Pour operer cette section , je fais usage d’un petit crochet >i
double tranchant , que j'introduis dans le crane par l’orifice de
RECHURCHES SCR LA COROE DU TYMPAN. 423
la veine mastoi'dienne situfi au-dessus et en dedans de l’apophyse
mastoide. Des que l’instrument a penetre , je le dirige oblique-
ment en bas et en dedans , en suivant la face posterieure du ro-
cher, et aussitot qu’il se manifeste des contractions dans le cote
correspondant de la face , j’ai l’indice que je suis arrive sur le
facial. Alors, retournant le crochet en haut et sans quitter le
rocher , je retire avec precaution l’instrument pour accrocher et
operer la section du nerf, ce dont je suis iuimediatement averti
par la paralysie complete de tout le cote de la face. Cette expe¬
rience , qui , je crois , n a jamais ele aiusi faite, est assez facile
sur l’animal mort, parcequ’ou a un guide certain dans la posi¬
tion constante de l’orifice de la veine mastoi'dienne ; mais elle
devient tres delicate sur l’animal vivant ; car , sans parler de
l’ouverture du sinus transversal , on a encore a craindre la le¬
sion du bulbe , qui est presque inevitable dans les mouvements
violents de la tete. C’est pour obvier a ce dernier inconvenient,
et afm de rendre les chiens pour ainsi dire aussi immobiles que
des cadavres, que j’ai 1’habitude, avant l’experience, delesstu-
pefier par uue forte dose d’opium ( 0,06 d’extrait secd’opium
dissous dans l’eau dislillee et introduit dans la jugulaire).
Sur le chieh ayant le facial ainsi coupe a gauche , cinq ou
six jours suffirent pour guerir sa plaie et faire disparaitre
les phenomenes genera ux produits par l’administration de l’o-
pium. Alors je pus constater, independamment dela paralysie fa-
ciale, dont je n’ai point a parler ici, une diminution considerable
de la facullii gustative dans la mo Me unlerieure gauche de la
langue, sans que pour celala sensibilite tactile de l’organe fut
en aucune facon emoussee. Je fis a ce sujet les experiences sui-
vantes. Pendant que quelqu’un maintenait ouverte la gueule , je
pincai legerement la pointe de la langue a droite et a gauche j
l’animal le sentit ti es bien des deux cotes , et retira sa langue ega-
lement dans les deux cas aussi vite une fois que l’autre. Ensuite,
prenaiit sur la pointe d’un bistouri un peu d’acide citrique pul-
verisfi, j’en laissai tomber sur l’extremite anlerieure de la langue,
Mh ANATOMIE ET PHYSlOt.OGIE.
alternativement du cote droit et du cote gauche. Lorsqu’on agit
& gauche , l’animal resta calme pendant quelques secondes; puis,
quand il sentit Taction de la substance , il fit des mouvements de
la langue comme pour se lecher ou avaler. Si , au contraire, on
met l’acide citrique a droite , instantanement l’animal ressent la
saveur acide, piquante, remue la langue avec force, s’agite et
se debat pour se degager des mains qui le rctiennent. J’ai ob-
tenu la m6me difference gustative avec l’acide tartrique , le tabac
en poudre, la quinine, le poivre , la coloquinte et 1’acfitate de
plomb cristallise. Mais les resultats sont beaucoup plus tranches
et plus evidents avec les substances acides , parce que la pointe
de la langue est particulierementle sifige ou ces saveurs sont pcr-
cues. 11 est important de noter que cette diminution du gout ne
sfetend pas en arri&re , a la base de la langue , mais seulement
dans la partie de l’organe ou se distribue le lingual. Il est prefe¬
rable d’employer a l’fitat de poudre les substances avec lesquelles
on experimente, parce qu’il est ainsi beaucoup plus facile de
les limiter dans leur action que si elles etaient sous forme de dis¬
solution. Du reste , apres la section du facial dans le crane , les
mouvements de la langue sont aussi fibres qu’avant, el les
chiens se fechent , lapent et mangent comme a l’ordinaire.
Le chien qui fait le sujet de cette experience n’a ete sacriffe
qu’apres trente-trois jours, de sorte que j’ai pu constater un
grand nombre de fois et devant beaucoup de personnes les re¬
sultats queje viens d’enoncer (1). L’autopsie est venue ensuite
me demontrer que la septieme paire seule fitait coupde , que la
(1) Je dois dire que ces experiences n’avaient point 6te faites d’abord
dans le but de rechercher) les usages de la corde du tympan , mais pour
etudier I’influence de l’anastomose du pneumo-gastrique avec le facial.
Et c’est en me servant par hasard d’un chien ainsi opere pour faire une
autre experience sur le gofil , que je m’apcrgus de la diminution gus-
tativc du c0t6 ou la septieme paire avait ete coupee. Des lors , cher-
chant la cause de ce phenomene, je fus conduit 4 experimenter direcle-
ment la corde du tympan.
RECHGRCHES SUR LA CORDE DU TYMPAN. 425
huitifeme et la ciiiquieme 6taient intactes , comme du reste il etait
facile de le presumer , puisque pendant la vie la sensibility de la
face 6tait aussi exquise 4 droite qu’a gauche.
J’ai repet6 sur deux autres chiens cette experience avec le
meme resultat. Chez tous la sensibility gustative dtait alt6r6e dans
la moitie anterieure de la langue correspondant a la section du
nerf , sans aucun prejudice pour la sensibilite tactile, qui restait
la mfimc dans les deux cotes. Chez aucun de ces auimaux , les
mouvemenls de la langue ne furent modifies. Comme contre-
epreuve de ces experiences, j’ai coup6 un grand nombre defois
le tronc du nerf facial imm6diatement a sa sortie du trou stylo-
masloidieu , et j’ai obtenu la paralysie complete des mouve-
ments du cote correspondant de la face , sans jamais rien pro¬
duce sur le gout. Je ne pense pas qu’il y ait aucune objection
a faire contre l’experience instituee de cette maniere. Les fibres
primitives du facial ont 6te seules coupees , et la sensation
des saveurs s'est trouvee consid6rablement aflaiblie. Or, comme
cette influence sur la gustation ne saurait avoir d’autre inlermd-
diaire que la corde du tympan , il est uaturel de con cl Lire , 1° quc
la corde du tympan provient des fibres primitives du facial;
2° que cette anastomose neroeuse, d’origine motrice , exerce ,
en s’a.ssociant au lingual, une influence directs sur la gustation
dans les points de la muqueuse ou ce dernier nerf se distribue.
DEUXlfelE EXPERIENCE.
Pour fitre k l’abri de toute critique, il ne suffit pas d’avoir prouv6
par l’expcrienceprecedenteque la corde du tympan tireson origine
du facial , il faut de plus savoir si elle en provient en totality ; car
entreceux qui la regardent comme une continuation du vidien
et ceux qui la font naitre du facial , il existe une opinion mixte
et conciliatrice qui accordc a ce filet nerveux une double origine
provenanl a la fois du facial et du vidien. S’il en etait ainsi, la
corde du tympan n’aurait ete qu’a moitie detruito par la section
Z|2G ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE.
des fibres primitives de la septieme paire , et il lui resterait en¬
core soil originevidienne sens itive, dout faction persisterait , de
la meme maniere que les filets sensitifs d’un nerf mixtc sentent
encore lorsqu’ou fa coup6 en element moleur. Or , en agissant
sur la corde du tympan , aprfes son emergence du facial , on de-
vrait detruire simultanement les deux Elements nerveux qui la
composent ; et si f origine yidienne persiste encore dans notre
premiere experience , sa destruction , obtcnue par un second
proccde , devra se traduire par quelques signes particuliers.
C’est ce que je me propose de rechercher dans f experience sui-
vante.
Sur un chien adulte, je coupe la corde du tympan dans f oreille
moyenne. Lii le rameau nerveux , situ6 dans la caisse auditive
qu’il traverse , se trouve libre , isol6 , et peut litre arrachfi ou
coupe avec la plus grande facility. 11 suffit d’introduire par le
conduit auditif externe un petit crochet piquant par son dos et
tranchaut par sa concavitd. Aussitot que la membrane du tym¬
pan est perforee , ce qu’on sent a une resistance legfere , accom-
pagnee d’un craquement particulier, on tourne le crochet en
haut en meme temps qu’on f attire a soi pour accrocheret de-
chirer le nerf. Par ce moyen f experience est infaillible , et si
simple que je ne comprends pas comment M. Guarini, qui dit
f avoir tentee , a ete oblige d’v renoncer a cause de sa diffi-
culte.
Sur huit chiens op6res par ce procede , j’ai obtenu exactc-
rnent les memes resultats que ceux consignes dans la premiere
experience. Chez tons, j’ai constate une diminution considerable
de la sensation du gout dans la partie anterieure de la langue ,
avec conservation parfaite de la sensibilite tactile et des mouve-
ments. L’un de ces animaux ayant ete conserve pendant quatre
mois, j’ai pu me convaincre'que la diminution du gout a per¬
siste au memo tlegre pendant tout le temps de la vie. Cette
experience , ainsi que toutes les autres , a et6 v6rifiee par l’au-
topsie.
RECHERCHES SUR LA CORDE DU TYMPAN. 427
J’ai reussi 4 prodnire lcs mSmes phSnom6nes du cStedu gofit,
en coupant la cordc du tympan sur des lapins et des chats. Mais
en general ces an'maux sont peu propres h I’expfirience , les
lapins 4 cause du peu de dfiveloppement de leur sensibility gus-
tative , et les chats a cause de leur indocility.
En rSsume , puisque d’aprSs les l-ysultats obtenus la section
de la corde du tympan produit sur la languc identiquementles
mSmes phSnomenes quand on la coupe avant ou aprfes l’anasto-
mose du vidien, on est fondy & conclurc : 1° que le vidien n’entre
pour rien dans la formation de la corde du tympan; 2° que ce
nerf, provenant exclusivement du facial, n’a aucune action sur
la sensibiliie tactile de la langue.
Influence de la corde du tympan sur les glandes sous-maxil-
laire , sub-linguale et leurs conduits excrileurs.
Arnold est, je crois , le premier qui ait essayy d’expliquer les
connexions anatomiques de la corde du tympan et du ganglion
sous-maxillaire. Suivant cet anatomiste, la corde tympanique se
terminerait en partie dans le ganglion sous-maxillaire et rem-
plirait a son ygard le role de racine motrice de la meme maniSre
que le rameau du moteur oculaire commun constitue l’origine
motrice du ganglion ophthalmique. Or , comme parmi les filets
emanSs du ganglion sous-maxillaire , il en est un certain nom-
brc qui suivent le canal de Wharton en paraissant se ramifier
dans ses parois , Arnold en conclut que les contractions de ce
conduit excrytcur sont sous l’influence de la corde du tym¬
pan. Nous savons d6ja que cette manifere de voir est fort difficile
ii soutenir anatomiquement non seulement pour l’homme , mais
encore pour certains animaux ; car chez le cheval , par exemple,
qui possfede un canal de Wharton ynorme , on ne trouve pas de
ganglion sous-maxillaire proprement dit. Jc ne sache pas non
plus qu’aucun fait pathologique ni physiologique soit venu 4
l’appui de cette thyorie, qui n’est basye endyfinitive que sur une
/|28 ANATOM IE ET PHYSI.OLOG1E.
analogic tres eloignee. Gependaut elle a et6 reproduite et sou-
tenue par certains auteurs et regardfie par d’autres comme de-
nuee de tout fondement, sans qu’on ait apporte aucune preuve
bien valable pour ou contre. 11 n’est pourtant pas impossible de
determiner par la voie experimentale ce qu’il y a de vrai ou de
faux; si la corde du tympan preside a la contraction du con¬
duit salivaire , en la detruisant on en amfenera la paralysie ,
comme on produit la paralysie de l’iris par la section du moteur
oculaire commun ; la salive s’accumulera dans le canal de Whar¬
ton, d’ou devra dependre une serie de phenomenes appreciables.
La corde du tympan preside-t-elle a l’excr6tion de la salive ?
J’ai d6truit, chez un grand nombre de chiens la corde du tym¬
pan , soit d’un seul cote , soit des deux cotes it la fois , et , a part
la diminution du gout mentionnee plus haul, je n’ai rien observe
d’anormal dans la secretion salivaire. La langur et les parois de
la gueule n’etaient ni plus ni moins humectes par la salive : etla
dissection sur les animaux morts ou vivants ne m’a jamais per-
mis de constater, dans le conduit de Wharton , une plus grande
quanlit6 de salive qu’a 1’etat ordinaire. Sur les deux animaux
qui avaient et6 conserves, l’un pendant trente-trois jours, 1’au-
tre pendant quatre mois apres la section de la corde du tympan ,
j’ai examine avec le plus grand soin a l’autopsie les organes sa-
livaires , et je n’ai trouve ni atrophie des glandes ni dilatation
dans leurs conduits. Ces l-esultats sont , du reste , en harmonie
avec les faits pathologiques. Je n’ai jamais observe ni appris
qu’on eut observe la dilatation du conduit de Wharton dans les pa-
ralysies completes du nerf facial. Si on a quelquefois , par hasard ,
rencontre la grenouillette dans ces cas , ce ne pouvait etre qu’une
simple coincidence, car meme ii n’est pas parfaitement bien
demontree que cette maladie soit constamment produite par la
dilatation du canal de Wharton , et surlout qu’elle soit le resultat
de la paralysie de ce conduit. EnCn , comme conclusion , la
corde du tympan ne parail avoir aucune influence sur la secre¬
tion et l’cxcr6tiop de la salive.
REC1IERCHES SCR LA CORDE DU TYMPAN. 629
Mais les esprits difficiles a convaincre , et qui abandonnent
avec peine les theories, pourront-ils objecter que l’influence de la
corde du tvmpan sur les voies salivaires a pour but de regula¬
rise!' remission de la salive dans ses rapports avec la gustation ,
et que l’affaiblissement du gout qui suit la section de la corde du
tympan pourrait en partie tenir au disaccord de ces deux fonc-
tions? On peut leur opposer l’experience suivante : sur deux
chiens, j’ai extirpe les glandes sous-maxillaires , et je n’ai paspu
constater d’alteration appreciable dans la sensation gustative de la
muqueuse linguale. Sur d’autres chiens , lantot j’ai lie les con¬
duits de "Wharton au dessous de la machoire , tantotje les ai coupes
et attires au-dehors (1) en produisant ainsi dcs fistules salivaires
extdrieures. Dans aucune de ces circonslances , je n’ai observe
de modification sensible du gout. On possede , du reste , des
observations de maladies et mcme d’extirpation des glandes
sous-maxillaires qui n’ont 6t6 suivies d’aucune alteration du
gout, a moins que le nerf lingual lui-meme n’ait ete intdresse.
II me semble done bien demontrd : 1° que si la corde du tym¬
pan agit sur la gustation , ce n’est. pas par l’intermediaire du
ganglion sous-maxillaire ; 2° que si quelques filets de ce nerf se
rendent au ganglion sous-maxillaire , ils n’ont rien de commun
avec la contraction du canal de "Wharton , qui , du reste , serait
dans ce cas muni d’un appareil nerveux tout exceptionnel , car
je ne pense pas qu’on ait rien ddmontre de semblable pour les
autres conduits salivaires.
Action de la corde du tympan sur la muqueuse linguale.
Les experiences nous ayant ddmontre que la corde du tympan
a besoin d’uuir son influence motrice 6 celle du nerf lingual
(1) Dans ces operations, il faut avoir bien soin de ne pas intdresscr le
nerf lingual. C’cst pour cela quo je prdfere l’cxtirpation des glandes, qui
est plus facile a cause dc leur eioignemcntdu nerf lingual.
430
ANATOJlIli ET PHYSIOLOG1E.
pour que le gout puisse s’exercer daus toute sa plenitude , il en
jresulte que ce filet nerveux doit etre dfisorraais regarde comme
un nerf auxiliaire de la gustation. Mais comment comprendre
physiologiquement le role d’un nerf moteur sur la muqueuse
linguale? Void ce qu’on pourrait dire a cet egard. Le lingual est
bien 6videmment le nerf special du gout pour la partie ante-
rieure de la langue. Mais la perception des saveurs , pour etrc
reguliere et normale , demande aussi , de la part des papilles
linguales , une modification active qui leur permette de s’empa-
rer convenablement des molecules sapides, et de rendre leur
appreciation instantanee. Or cette reaction particuliere des pa¬
pilles sur les corps sapides , que ce soit par simple contact ou
autrement , semblerait dfipendre de l’influence motrice de la
corde du tympan , puisque la gustation est pour ainsi dire pas¬
sive et perd son instantaneite lorsque le nerf lingual agit seul.
En effet , nous avons vu , dans nos experiences , que la section
de la corde tympanique apporte dans la faculty gustative un af-
faiblissement, mais surtout un retard trfes notable dans la per¬
ception des saveurs. Quelle que soit la vraisc-mblance de cette
explication , le fait persiste toujours , et il n’en restfe pas moins
demon t re que la corde du tympan agit direclement sur la mu¬
queuse de la langue. Toutefois , comme son absence ne fait que
modifier la fonction sans l’abolir , il serait inexact de dire avec
Bellingeri que la corde tympanique est chargee de transmettre
au cerveau les sensations gustatives; car, en effet, la section de
ce filet nerveux n’agit sur le sens du gout qu’en determinant un
simple trouble , analogue h celui qu’on produirait sur le sens de
la vue , par exemple , en coupant les filets ciliaires du moteur
oculaire connnun qui animent la pupille.
Influence de la corde du tympan sur les mouvements de la
langue et du voile du palais.
La corde du tympan tient-elle sous sa dependance certains
mouvements de la langue? Cette opinion, d6ja emise par Panizza,
RECHERCIIES SUR LA CORDE DU TYMPAN. 431
a ete reproduite par M. Guarini , qui a essaye de la demontrer
par des experiences. Void les r&ultats auxquels il est arrive.
Premiere experience sur des chiens. Apres la section des
nerfs hvpoglosses, clit l’auteur, tous les mouvements gdieraux
sont paralyses dans la langue qui reste pendante, au-dehors. Mais
si alors on excite cet organe , soit en le piquant , soit en ver-
sant a sa surface de l’ammoniaque ou de l’alcool , on y produit
manifestement des contractions vermiculaires. Si on divise la
langue sur sa partie moyenne , les deux levres de la plaie se r6-
tractent.
Cette experience ne me semble pas prouver que les mouve¬
ments intrinseques de la langue soient sous l’influence de la
corde du tympan; car les mouvements vermiculaires qu’on pro¬
duit dans les muscles par des irritations mecaniques ou chimi-
ques, persistent encore plusieurs jours'apres qu’on a operd la
section complete des nerfs qui s’y rendaient.
Deuxieme experience. Lorsqu’on coupe le uerf lingual apres
son union a la corde du tympan , tous les mouvements de la
langue restent intfcgres , excepte ceux de lapement et de mas¬
tication , qui sont devenus plus difficiles.
Troisieme experience. Ayant divisfi sur plusieurs animaux
la corde du tympan avaut son union avec le lingual , M. Guarini
a constate que les chiens ne pouvaient plus se lecher ni laper ,
et que la langue , quoique encore mobile , restait aplatie vers sa
pointe.
Mais il y a un reproche tres grave a adresser a cette ex¬
perience relativement au procede op6ratoire. En effet, M. Gua¬
rini coupe la corde tympanique dans la fosse temporo-Cpineuse,
au moment ou ce filet nerveux vient s’accoler au lingual. 11 lui
faut pour cela faire une Jarge plaie , detacher les pterygoidiens,
diviser un grand nombre de vaisseaux volumineux et mettre a
nu plusieurs nerfs impoi'tants et particulierement les rameaux
du maxillaire infdrieur : aussi les deux premiers animaux sont
morts d’hemorrhagie , et le troisieme, sur lequel on a pu con-
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIC,
4 32
stater les r&ultats enonces , etait-il , de l’aveu mfime de l’auteur ,
plus mort que vif apres l’opfiration. Apres de semblables mu¬
tilations , comment oserait-on conclure sans craindre de se
tromper , surtout d’apres une seule experience et quand il s’agit
d’apprecier les nuances d’un phenomene?
Je dois dire que sur aucun des aniraaux auxquels j’ai coupe
la corde du tympan , soit dans l’oreille moyenne ou dans le crane
avec les fibres primitives du facial, je n’ai pu constater rien
d’anormal dans les mouvements ni dans la forme de la langue.
Ils buvaient , inangeaient , se lechaient et avalaient comme h
1’ordinaire. J’ai pu m ’assurer , en outre , que les mouvements
vermiformes de la langue ne sont pas sous l’influence de la corde
du tympan ; car ayant empoisonne par l’acide cyanhydrique deux
chiens opfirgs d’un seul cote et depuis plusieurs semaines , j’ai vu
les mouvements fibrillaires de la langue qui existent ordinairement
dans ce genre d’empoisonnement au moment de la mort, etre
aussi prononcfe et aussi durables du cote sain de la langue que
sur celui ou la corde du tympan ne pouvait plus avoir d’action.
Enfin', M. Guarini , pour dissiper tous les doutes que pour-
raient laisser dans l’esprit les experiences precedentes , emploie
le galvanisme comme moyen plus concluant. Son procedc , qui
n’est peut-etre pas exempt de tout reproche , consiste & separer
la tSte du corps de l’animal et a la diviser en deux moities ; puis,
implantant une aiguille dans le tissu de la langue, il applique l’au-
tre pole sur la septieme paire a son origine dans le crane et obtient
ainsi des mouvements vermiculaires dans le tissu charnu de la
langue et des'mouvements d’elevation de l’organe qui cesscnt aus-
sit6t qu’on a coup61e stylo-glosse, qui d’apres M. Guarini serait
anim§ par le facial. Apres plusieurs autres experiences compara¬
tives, l’auteur tire ses deductions et arrive a cette conclusion
generale : que la corde du tympan a pour usage de donner les
mouvements au muscle lingual , et de servir a la production de
la parole par les changements de forme qu’elle peut faire subir
RECHERCH liS SUU M. HORDE 1)U TYMPAN. /|33
Cette conclusion me parait inadmissible, d’abord parce qu'elle
ne semble pas rcssortir directement des experiences; car, en
supposant meme que la corde du tympan fit contracter les mus¬
cles intrinsfeques de la langue , comment savoir si ces mouve-
ments sont en rapport avec la parole, sur des animaux qui ne la
possfedent pas? Si l’on veut entendre par la les cris, les hurle-
mcnls , je puis certifier que les chiens etles chats auxquels on a
coupe la corde du tympan seule , aboient , hurlent et miaulent
aprfescommeavant. Du restc, les oiseaux, qui n’ont pas de corde
tympanique, produisent les modulations vocales les plus variees,
et mfime plusieurs d’entre eux peuvent imiter la parolede 1’bomme :
et ne voit-on pas d’ailleurs tous les jours des individus a qui on
a enleve la rnoitid et meme les deux tiers de la langue , pouvoir
encore , malgrd la deformation qu’a subie cet organe, parler sans
on presque sans difficult!;? Si , dans quelques cas d’hemiplegie
faciale, on observe une lesion de la parole , c’est du a une tout
autre cause qu’a la paralysie de la corde du tympan.
Quant a l’action de la corde du tympan sur les mouvements
du voile du palais , Ch. Bell est , je crois , le seul qui l’ait invo-
qu£e pour expliquer certains cas de deviation de la luette dans
I’hemipiegie faciale. Comme cette opinion est basee sur desfaits
anatomiques qui ne sont rien moins que prouves , je crois inutile
d’entrer dans plus de details a son egard.
Influence de la corde du tympan sur l- audition.
Les rapports anatomiques qui existent entre l’oreille moyenne
et la corde du tympan ont du faire supposer que ce nerf avait
quelque influence sur l’oule. Ainsi , pour les anciens , la corde
tympanique fait vibrer la membrane du tympan ; pour Nicolls ,
elle tient le marteau en equilibre ; pour Sabatier et Tissot , elle
sert a etablir des relations nficessaires entre certains plidnomenes
de la parole et de l’ouie , etc. Mais a part ces opinions purement
speculatives , je ne pense pas qu’on ait jamais tentd des expe¬
riences directes.
434 ANAT0M1E ET PHYSIOLOGiE.
11 faut rappeler d’abord que janiais , sur l’homme au moins ,
oil ne trouve de filet fourni par la corde du tympan a la mu-
queuse ni aux muscles de 1’oreille moyenne. 11 semble done peu
probable que ce filet nerveux ait quelque influence sur l’ou'ie :
e’est ce que l’experience confirine.
Dans certains animaux et particulibrement dans les lapins , le
canal spiroide est tres court , de sorte que la corde du tympan se
delache tres bas et tres pres du trou stylo-mastoi'dien. II devient
alors facile , avec un bistouri a pointe etroite ou avec un petit
instrument en fer de lance, introduitde bas en haul, de couper
le facial et la corde tympanique en meme temps. On agit ainsi
sans leser aucun organe contenu dans 1’oreille moyenne et avec
la certitude de menager le muscle de l’fitrier et son filet nerveux.
J’ai r6p6t6 cette experience sur plusieurs lapins des deux cotes a
la fois; et a part les phenomeues dus a la paralysie des filets exte-
rieurs du facial et de la corde du tympan , je n’ai jamais pu con-
stater aucun trouble appreciable dans l’audition. Un chat opfire
de la meme maniere n’avait rien perdu dans la delicatesse de
l’ouie , et se r6veiilait parfaitement au bruit d’unc porte qu’on
ouvrait ou qu’on fermait , et fuyait pour se cacher en entendant
les aboiements d’un chien place dans une piece voisine.
Mais comment pourra-t-on expliquer les rapports si constants
et si intimes entre la corde du tympan et les osselets de 1’ouie?
Ce qu’il y aurait a repondre, e’est que cette disposition n’existe
que chez les mammiferes. Or , les oiseaux, qui ont le sens audi-
tif tres developpe , ne possedent cependant aucun filet analogue
qui traverse librement la caisse tympanique; de sorte que, sans
vouloir donner ni rechercher la raison physiologique du trajet si
bizarre de la corde du tympan , on peut affirmer que ce filet ner¬
veux n’a aucune influence manifeste sur l’ audition.
RECJIERCHES SUR
CORDE DU TYMPAN.
435
'1'roisieme Partie.
FAITS PATHOLOGIQUES.
La science possede un tres grand nombre d’observations d’ he¬
miplegic faciale; et quoique cette maladie ait ete vue et decrite
des les temps les plus anciens , elle n’a cependant ete bien ddfinie
et bien connue que depuis les travaux des physiologistes mo-
dernes sur les nerfs de la tete. L’anatomie et les experiences sur
les animaux rendent parfaitement compte des phdnomdncs mor-
bides , et c’cst pour ainsi dire le scalpel a la main qu’on explique
les syraptoines de la paralysie de la face. Toutefois , ce que je
viens de dire n’est applicable qu’aux filets faciaux ou extdrieurs
de la septieme paire. On est loin d’etre aussi availed sur les
fonctions des rameaux que ce nerf fournit avant sa sortie du
trou stylo-mastoidien ; lb , en effet, la situation profonde des
organes, la disposition mdme des parties rendent les recherches
analomiques et pbysiologiques plus difficiles, et il n’est pas
dtonnanl que la pathologie, suivant lesprogres de la pbysiologie,
soit restde impuissante lorsque ce secours lui manquait. Aussi le
role de la corde du tympan est-il reste obscur et inddtermind ;
et maintenant , que nous pouvons nous guider sur des resultats
plus precis de l’expdrience , essayons de trouver dans la patho¬
logie un nouvel appui.
Les cas d’hemipldgie faciale dans lesquels on a observd uue
altdration du gout ne sont pas trds nombreux. Cela pourrait,
jusqu’a un certain point, s’expliquer ; car la paralysie de la corde
du tympan n’apporte qu’une modification gustative dans un
point assez circonscrit de la langue , lorsque la ldsion n’existe
que d’un cotd, et les malades ne s’en plaigpent pas ordinaire-
ment parce qu’ils peuvent encore gouter dans une grande dten-
due de la muqueuse linguale. Ensuite , comme , d’autre part , ce
symptome n’est ni visible ni apprdciable extdrieurement , il a
fort bien pu arriver qqe le fait , quoique existaiit , ait passd ina-
636 ANA.TOMUS ET PHYSIOEOGIE.
percu pour l’observateur non prcvcnu. II faut tenir compte en¬
core des circonslances dans lesqueJIes ce phenomene doit neces-
sairement manquer lorsque la cause de la paralysie exisle
au-dessous de l’origine de la corde tympanique ou a l’extremite
inferieure du conduit stylo-masto'idien.
M. Montault rapporte, dans sa thfese, trois observations d’he-
ruiplegie de la face avec alteration du gout. Voici ses paroles :
« Dans les paralyses faciales exemptes de complication , la sen-
» sibilite , la vision et l’odorat sont conserves du cote afTecte; il
» en est de meme du gout. Cependant , dans trois cas (observ.
» de M. 1c professeur Roux, du frere deM. Gueneaude Mussy,
» et chez un malarlc qui est aclucllement 6 l’Hotel-Dieu , dans
» Ie service de M. Petit) le sens du gout fitait sinon aboli, du
» moins perverti dans le cote correspondant de lalangue. » Plus
loin , voulant donner Implication de ce fait , M. Montault s’ex-
prime ainsi : « Comment rapporter cette lfision du gout a l’af-
» fection dunerf facial? Le voici : Par la continuation ou espfcce
« de continuite entrc le facial et le lingual de la cinquieme
» paire, par l’accolement a ces deux branches nerveuses de la
» corde du tympan , soit qu’on fasse provenir cette corde du
» tympan de la cinquieme paire , ou de la septifcme avec Bellin-
» geri , soit des deux a la fois avec Lieutaud. »
M. B6rard , a propos des memes faits, leur donne une expli¬
cation qui semble plus precise et plus rigoureuse. Suivant cet
auteur , comme nous l’avons deja dit , on doit considerer la corde
du tympan comme un nerf mixte provenant en partie du facial
et renforcee par l’adjonction du filet vidien. C’est en vertu de
cette derniere anastomose sensible que la corde du tympan
pourrait influencer la gustation.
Si ces explications ne sont pas d’accord avec l’anatomie et la
physiologie , elles servent au moins 6 constater une chose , c’est
je fait de l’alteration du gout , qui n’est certainement pas aussi
rare qu’on le supposerait. Depuisque j’ai commence des recher-
ches sur la corde du tympan , j’ai observe deux casbien tranches
RECHERCHES SUR LA. CORDE DU TYMPAN. 437
d’hemipMgie faciale avec alteration du gout , que je vais rap-
porter :
1“ La femme Pinot, agee de trente-trois ans, placee h la
Salpetriere , dans le service de M. Falret , eut, il y a huit ans,
une hemiplegic faciale 4 gauche, a la suite d’un coup de tabou¬
ret sur la region temporale du merne cote : la sensibilite etail
conservee. Peu 4 peu la paralysie diminua et avait completement
disparu au bout de deux ans. Mais cinq ans plus tard, la ma-
lade fut prise d’accidents cfirebraux et de douleurs violentes
dans tout le cote gauche de la tele , et l’hemipl6gie faciale, cette
fois accompagnee de surdite , reparut et persistait d’une maniere
complete depuis seize mois , lorsque je pus voir la malade et
constater les symptomes de sa maladic , savoir : paralysie com¬
plete du mouvement des muscles de la face dans tout le c6t6
gauche, avec conservation de la sensibility. La langue possede
tous ses mouvements , n’est pas divide et n’ollre aucune defor¬
mation particuliere. Le gout est altere a gauche, et voici ce qu’on
observe a cet 6gard : si I’ou place sur la pointe de la langue uu
peu d’acide citrique pulverise , la malade eprouve une sensation
beaucoup plus prompte et beaucoup plus intense du cote droit
que du cote gauche. Si l’on agit avec le sulfate de quinine , la
sensation d’amertume estdgalement beaucoup plus rapideducotfi
droit que du cote gauche ; mais ce ph6nomene, quoique ires evi¬
dent, estmoins prononce pour cette derniere substance que pour
l’acide citrique. Du reste , la sensibility tactile de la muqueuse
liuguale n’offre aucune altyration et est aussi exquise d’un coty
que de l’autre. Cos experiences ont 6t6 repytees un grand nom-
bre de fois et avaient pour temoius les yieves du service. Les
troubles intellectuels et la surdity qui ont coincide avec la
reapparition de rhymiplegie faciale doivent lui faire supposer
pour cause une lesion organique siegeant a l’origine de la sep-
ti6me paire et situye par consyquent au-dcssus de la naissance
de la corde du tympan.
2° Le malade qui fait le sujet de cette deuxifeme observation
438 ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE.
est un jeune homme que je n’ai pu voir qu’une seule fois. Je
vais rapporter cc qu’il m’a clit et ce que j’ai pu observer :
Depuis un mois la paralvsie existait 4 droite et ytait survenuc
brusquement apr6s quelques douleurs nevralgiques dans le c6t6
correspondant de la face : la sensibility ytait cnlifirement con-
servee , ainsi que tous les sens , except^ le goflt. Des les pre¬
miers jours de la paralysie, le malade avait reinarqu6 qu’il
goutait moins bien sur le cot6 droit de la langue ; les impres¬
sions gustatives 6taicnt obtuses , comme s’il avait eu , disait-il ,
la muqueuse linguale ldgerement brulee de ce.coty. Je me suis
moi-mfime assure du fait avec de l’acide tartrique en poudre :
le malade 6prouvait la saveur fralche et acide de cette substance
d’une manure moins prononede et beaucoup plus lentement du
c6t6 droit que du col6 gauche.
Toutes les h6mipl6gies faciales ne sont pas accompagnees
d’une altfiration du godt. On en observe tous les jours, et e’est
mtime le plus grand nombre , dans lesquelles la faculty gustative
reste intacte. II y aurait done une distinction a ytablir dans cette
maladie suivant que sa cause rhumatismale ou autre agit seule-
menl sur les filets pyriphyriques du facial , ou suivant que cette
cause affecte le tronc du nerf et les rameaux qu’il fournit dans
le canal spiro'ide. L’altyration du gout fournirait dans ce cas un
signe prycieux de diagnostic differentiel. Mais avant de savoir si
cette distinction devrait modifier le pronostic et motiver une
thyrapeutique diffyrente , il serai t nycessaire d’accumuler un
plus grand nombre de faits et surtout d’avoir des recherches
d’anatomie pathologique faites 4 ce point de vue. Ici la physio¬
logic nous a montry la lysion , et e’est 1’ observation seule des
phynomenes morbides qui peut nous en reveler la valeur.
Ainsi , pour le moment , nous devons nous borner it rappro-
cher les rysultats physiologiques des symptomes pathologiques.
Nous verrons qu’ils se prStent un mutuel appui , qu’ils s’inter-
prbtent les uns par les autres et que nous pouvons tirer de leur
rapprochement les conclusions suivanles :
RECHERCHES SUR LA CORDE DU TYMPAN. 439
1° Les h6mipl6gies faciales avec alteration du gout dependent
d’une cause qui paralyse la corde du tympan et agit sur le facial
au-dessus de Emergence de ce filet nerveux.
2° Cette alteration du gout est caracterisee non seulement par
une diminution de la faculty gustative, mais encore par une
grande lenteur dans sa manifestation.
3" Cette modification du gout a son siege dans la partie ante-
rieure de la muqueuse linguale qui refoit des filets nerveux du
lingual et de la corde du tympan reunis.
CONCLUSIONS GEnERALES.
1° La corde du tympaii nait exclusivement du nerf facial et se
confond avec le lingual pour se distribuer a la muqueuse de la
langue.
2° La corde du tympan agit exclusivement sur le gout ; c’est
done un nerf auxiliaire de ce sens.
3° Les modifications du gout observes dans l’hfimipMgie fa-
ciale dependent de la paralysie de la corde du tympan.
Etudes cliniques
IM
Patliologie. Maladies mentales.
ETUDES CLINIQUES
SIR LA DEMONOMANIE,
MAURICE MACARIO ,
Esquirol a dit , et les auteurs out repfit<5 , t|ue la deraono-
manie est excessivement rare dans le xix' siecle , etqu’on n’ob-
serve plus cette forme de folie que sur quelques personnes
ignoranles, superstilieuses et pusillanimes. Les demons, dit-on,
sont remplaces par la terreur chimerique de la police , du ma-
gu6Usme et de I’eleclricite. Tel individu , ecrit Esquirol , estaux
Pelites-Maisons parce qu’il craint la police , qui cut 6td brule
autrefois parce qu’il aurait eu peur du diable.
Esquirol et les auteurs qui ont ecrit apres lui se sont trornpes ;
ils n’ont vu des fous qu’a Paris. Lb, en effet, la philosophie
malerialiste du xvm' siecle a ebranle et affaibli les croyances
rcligieuses. Lb , en effet , on a moins peur de l’enfer, parce
qu’on y croit moins. Est-ce bien un progrcs de la civilisation ,
comme le veulent' certains esprits? — Ce n’est pas b ce signe
que je reconnais les progres de la civilisation.
. Mais le mat^rialisme n’a pas encore pousse de si profondes
racines dans le sol francais qu’on pourrait le croire. Mon opi¬
nion se dfiduit tout naturellemenl de la forme de folie qu’on
SUR LA DEM0N0MAN1E.
till 1
reniarque dans les asiles dfipartementaux d’alien<$s , et en par-
ticulier a Mareville. La forme religieuse y est nombreuse , et la
deraonomanie , qui tire egalement sa source des idees religieuses
fausses et superstitieuses , v est trfcs frequemment observee : il
serait absurde d’enfaire un crime a la religion , comme il serait
absurde de rejeler les decouvertes de nos jours , l’61ectricit6 , le
magnetisme etles institutions modernes, parce qu’elles devien-
nent les idees dominantes et si souvent les causes eflicientes de
certaines folies.
Si done Esquirol avait eu le loisir de bien examiner les maisons
d’alienes de province , il n’aurait pas avanefi qu’on trouve a peine
un d6monomaniaque sur 1,000 alifines. Dans l’asile de Mareviile
( Meurlhe ) , qui ne contient pas moins de 550 alienes des deux
sexes, j’ai etc a meme de recueillir un grand nombre de rensei-
gnements sur cette etrange maladie , et certes elle n’est pas aussi
rare qu’on le pense g6neralement.
Le sujet est vaste et prete beaucoup aux meditations du phi—
losophe. — Je ne sache pas que depuis Esquirol personne l’ait
Iraite. Apr6s un si grand maitre, il y a peut-etre de la hardiesse
ii aborder un tel sujet. — Mais j’ai vu beaucoup de possedds,
j’en ai vu gu6rir un certain nombre , j’ai concouru moi-meme
h la gufirison de quelques uns; et dans l’espoir d’etre utile , jc
me suis decide a exposer le resultat de mes etudes a cet egard.
Ge memoire est destine 5 coordonner les resultats de mes pro-
pres observations; degag6 de tout prejuge , j’exposerai nies con¬
victions etce que j’ai vu.
SIGNES DE L’ OBSESSION DU DEMON D’APRLS LES DEMONOGRA-
PHES ANCIENS.
Rien de plus ridicule , de plus absurde que les signes de la
possession du demon admis par les medecins, les pretres, les
magistrals , et les savants de toute espfece aux xve, xvr et xvu'
siecles.
442 ETUDES CL1NIQUES
Le possede a la science infuse, et parle des langues etran-
gfcres etinconnues; il distingue les hoslies consacrees de celles
qui ne le sont pas; il fait des tours de force exlraordinaires ,
qu’un simple mortel ne pourrait jamais exdcuter ; il reconnait
toutes les personnes qui se presentent a son regard sans les avoir
jamais vues ni entendues. — Il palit et s’agite en presence des
hosties consacrees et autres choses saintes. Durant l’agitation ,
son visage est effarouchc , sesyeux sont etincelants ct roulants
dans leurs orbites , ses regards sont admix et sa contenance hi-
deuse; il pousse des cris sauvages, hurle, jappe, mugit a la
facon des bStes fauves. Sa figure et tous ses membres sont agit6s
par des mouvements convulsifs ; il maudit , deteste , blaspheme
les sacrements , les saints , la Vierge et Dieu mfime , car les
diables n’ont pas d’autre exercice. Les possides opposent une
forte resistance quand on veut les faire entrer dans une 6glise ,
leur faire prendre de l’eau benile , ou leur faire faire le signe
de la croix ; ils ressentent surtqut de grands malaises quand ils
sont en j r6sence du saint-sacrement, objet de terreur pour les
demons. — Ils manifestent une grande repugnance ii avaler le
pain consacre ou l’eau benite. — Ils ont des visions etranges ; le
diable leur apparait , les maltraite , et les frappe au point de leur
laisserdes marques ; d’autresfois il les excite aux joubsances de
l’amour; sa sentence est froide et glacee.
Mais je m’arrete , car je n’en fmirais point , d’enumerer tous
les signes de l’obsession du demon rapportes dans les ouvrages
des del Bio, des Pierre de l’Ancre, des Bodin , des Pichard et
autres demonographes. Il y a vraiment lieu de s’etonner que de
pareilles reveries aient pu trouver credit aupr6s des savants , et
que des medecins aient meconnu parmi elles les symptomes du
delire meiancolique.
Mais nous, hommes du xix' siecle, nous, enfants de la civi¬
lisation moderne, sommes-nous plus sages, moins faciles 4
tromper que nos ancetres ? — L’hydrosudopathie , l’homoeopa-
thie, le magn6tisme animal, sont 14 pour prouver le contraire,
SUB LA DttMONOMANIE.
M3
et a 1’heure qu’il est , il existe , au milieu de Paris , plus d’une
vieille sibylle a la porte de laquelle stationnent des equipages
magnifiques, et que viennent interroger avec anxiete les personnes
les plus aisees de la capitale. — Tant il est vrai , comme le dit
un des philosophes les plus distiugues de notre 6poque, de l’ami-
ti6 duquel je m’honore (1), que la multitude, meme dans les
nations les plus civilis£es , est inculte et sans experience , et
tient et tieudra encore longtemps de l’enfance plutol que de la
virilite.
J’opposerai maintenant au tableau que je viens de tracer, les
symptomes de la demonomanie tels que je les ai etudies moi-
mfime , chez les trente-trois malades dont l’observation journa¬
lise m’a fourni les elements de ce travail.
Le dfimonomaniaque porte je ne sais quoi de particulier, de
caract6ristique sur sa figure, que par l’habitude on peut arriver
a reconnaitre au premier coup d’oeil. Son extSieur est grfile et
maigre , son teint jaune et hale , son regard inquiet , timide et
soupfonneux ; ses joues sont creuses et dessechees par la dou-
leur et le desespoir ; son humeur est acariatre et impatiente ;
son temperament nerveux et plus souvent mfilaucolique , ce qui
11’echappa point k l’oeil observateur de Zacchias, mfidecin d’ln-
noceut X , lorsque , domine par les idees superstitieuses de son
siecle, il ecrivait ces mots : Gaudet humore melancholico
dwmon.
Comme on le voit , le possede ressemble sous beaucoup de
rapports au mfilancolique , ou , pour parler le langage du jour,
au lypemaniaque : aussi la demonomanie n’est-elle qu’une va-
ri6te. de la lypemanie ; mais elle se distingue neanmoins de
celle-ci par des caracteres assez tranches. En effet, le m61anco-
lique reste toujours taciturne , immobile et presque insensible
au monde exterieur ; son regard est fixe, baiss6 vers la terre ou
tendu au loin ; jamais le sourire ne vient errer sur ses Ifivres ;
(1) V. Giobcrli. Teoriru del sovrannalurule.
UUU f/rUDES CLINIQUES
ses extremites soni froides et livides, faute de mouvement ;
c’est, on un mot, unc statue de chair et d’os.
Lc demonoma'niaqnc , au contrairc, est toujours en mouve¬
ment ; on dirait que Ie feu de l’enfer I’agite et le ponsse ; son
mil tet mobile, son babil intarissablc, et snuvent il vous ac-
cable d’injures et d’imprecations ; le sourire vient parfois ani-
mer sa physionomie. Et, contrairement h {’opinion d’Esquirol ,
il verse dcs pleurs. Mais c’est son regard surtout qui offre je ne
quoi de caractdristique , de malicieux , j’allais presque dire de
diabolique.
Chez les possddes, les affections sont perverties; ils prcn-
nent en haine les personnes qu’ils affectionnaient le plus; h la
moindre contrariety ils se mcttent en fureur et se portent h des
actes de violence envers les personnes qui les entourent; ils
dechirent, brisent tout qui tombe sous leur main ; des id6es de
meurtre, d’incendie, de suicide, les excitent et les entrainent
a mal faire. Quelquefois, surtout chez ies femmes, le sentiment
de la pudeur est eteint; leurs idfies sont tristes et sombras. Ils
se plaignent de leur sort en gemissant et en versant des larmes.
Tout leur fait ombrage ; ils sont persuades que des ennemis les
poursuivent et veulent les faire perir par le fer ou le poison ;
pour eux le pain se fransforme en sang , le vin en urine ; lous
les aliments prennent un gout detestable : aussi refusent- ils
souvent de manger. Ils ont uue foule d’illusions et d’hallucina-
tions plus bizarres les tines que les autres. Le diable se presente
k leur vue , tantot sous la forme animale , quelquefois sous la
double forme d’un homme-chieu , d’un homme-crapaud ; il
revet dans d’autres cas l’aspect d’un eclair. Il penStre dans leur
corps et parle par leur bouche ; il s’empare de toutes leurs fa-
cultes , les pique , les bride , leur arrache le cceur, le cerveau ,
les iriteslins, et les tourincnte de mille manieres ; il repand une
odeur infecte , tantot de soufre , tantot de bouc , etc. D’autres
fois, et cette particularile se remarque surtout chez les femmes,
l’csprit malin leur tient des propos obscenes et se livre avec
SUR I.A DfiMONOHANIE.
UUo
elles aux jouissances de l'amour ; sa sentence est brulanle.
Quelques uns sont souleves dans les airs on transports dans les
enfers, ou, saisis d’effroi et de terreur, ils contemplent les tour-
menis des damnes. D’autres se crqient transformes en animaux,
en arbres , en fruits , ou reduits en cendre , et puis , nouveaux
phenix, rdgdnerds ; ils sout entoures de reptiles hideux, de ca-
davres ; on en voit qui sont persuades d’avoir vendu lour ame
au 'diable et signd Le pacte avec du sang ; ils se croient a jamais
darands. D’antres ne mo u non t jamais; ii la fin du monde ils
seront seuls sur la terre. Quelques uns sont plus heureux ; le
diable les protege , leur apprend le secret de faire de Tor, leur
prddit 1’avenir, . leur ddvoile les secrets de l’enfer, et leur ac-
corde le pouvoir de faire des miracles ; h leur voix la foudre
delate, le lonnerre gronde, la pluie tombe, la terre s’entr’ouvre
et les morts ressuscitent.
Tel est le portrait et tels sont les phdnomdnes psychologies
des possddds que j’ai. observes a Mardville. Tels ils ont sans
doute toujours dte, ii pen de chose prds, dans tous les temps ,
si Ton a spin de faire la part de ce que le fanatisme et les pre-
jugds ont du y ajouter.
En cffel, en quoi Oreste, Mdleagre, OEdipe , poursuivis par
les noires furies , par des cris funebres et percants, dill'draieut-
ils de nos possddds actuels ? En quoi en diffdre Saiil , abandonnd
du Seigneur, et agitd de l’esprit malin qui s’attache a ses pas
comme l’ombre a son corps? En quoi Luther, ce redoutable
censeur des abus de la cour de Rome , aiguisant son esprit de
controverse dans ses disputes avec le diable qui se pendait ii son
cou et couchait quelquefois avec lui ; en quoi Luther diffdre-t-il
des possddds? Ces malades ( car c’dtaient rdellement des ma-
Iades ) prdsentaient absolumeul les memos symptomes que nous
voyons tous les jours dans nos maisons d’aliends. Seulement les
Grecs ont ddsignd sous le nom de Furies, Eumdnides, Ndmesis,
ce que plus tard ou appela diables, demons, malins esprits, etc. ;
et les dcrivains ddmoniaques ont appeld diables, ddmons, malins
h 46 ETUDES CLINIQUES
esprifs, ce que les medecins d’aujourd’hui rapportent aux hallu¬
cinations et aux illusions des sens.
Les causes de la possession sont encore les mgmes qui pro-
duisent de nos jours la demonomanie ; ce sont des affections
morales vives , les regrets et les remords. La seule difference ,
c’est que dans ces temps recufes tout le monde dtait convaincu
que les furies et les demons sortaient reellement, en mugissant,
du fond des enters , se glissaient dans le cceur des mortels , s’at-
tachaient h leurs ames comme a leur proie , et les trainaient
dans le gouffre du Tartare. De Ih la distinction des maladies
sacrees, que pourtant le ggnie d’Hippocrate rejeta formelle-
ment, en soutenant qu’il n’y avait point de maladies ca usees par
lesdieux, et que toutes les maladies gtaient physiques. Mais,
malheureusement pour l’esp&ce humaine, les paroles de ce grand
maitre ne furent point entendues, et, a quelques exceptions
prgs , on continua toujours a marquer du sceau de la repro¬
bation ces infortunfe malades. 11 a fallu en venir jusqu’au
xvm° siecle pour reconnaitre la verite des paroles du pere de la
nfedecine. — Helas ! et pourquoi la vdrite porte-t-elle si lente-
ment et si difficilement la conviction dans les lines ! Est-il done
dans la nature de l’homme de se laisser induire en erreur et de
fermer les yeux 4 la lumifere !
Les symptomes que je viens de tracer ne se rencontrent pas
tousrgunis chez le mime malade; mais 1’ordre dans lequel ils
sc montrent m’a permis d’etablir quatre groupes bien tranches
de dgmoniaques.
Dans le premier groupe, je range les d6monomaniaques qui
ont des rapports externes avec le d-iable ; dans le deuxigme,
ceux qui le portent dans leur corps ; dans le troisifeme, les de-
moniaques inenbes et succubes ; et enfm , dans le quatrigme , je
parle des matheureux tourmentes par la terrenr de la damnation.
Je decrirai ensuitc les fesions qu’ou rencontre snr les cada-
vi'es des d6moniaqnos ; j’essaierai d’etablir le sfegc etla nature
de cette maladie; et apres avoir t|jt tin ipot des causes, des
SUR LA DEMONOMANIE.
447
complications, du pronostic et des terminaisons de la ddmono-
manie , j’exposerai les bases du traitement qui me parait le plus
convenable , en faisant toutefois quelques excursions sur le trai¬
tement de la folie en g6n6ral.
§ I". DEMONOMANIE EXTERNE.
Les malades qui entrent dans ce groupe ne sont point des pos-
sfides proprement dits ; ils ne sont en rapport avec le diable
que par les sens externes; ils le voient, ils l’entendent, ils le
sentent , ils le louchent , mais ils ne le portent point dans leur
corps : ce sont , ce me semble , es sorciersdesxv0, xvi” et xvn'
siEcles. — La vue , Louie, le toucher et l’odorat sont 16s6s ; il y
a hallucination et illusions de ces sens. D’aprfis les observations
que j’ai recueillies , les deux premiers sens sont le plus souvent
affects ; vient ensuite le sens du toucher ; celui de l’odorat ne
l’est que rarement; et quant a celui du gofit, je ne l’ai observe
qu’une seule fois dans cette forme de demonomanie ; c’6tait
chez un d6monomaniaque hallucind des cinq sens.
A quoi tient cette difference ? — C’est parce que les sens
de la vue et de l’ouie sont continuellement exerces , et que les
sensations qu’ils produisent sont gravies , sculpt£es en quelque
sorte dans la mSmoire , ou parce que ces sensations sont, comme
le dit M. Archambault , concretees, , matdria'isees , chaque
couleur , chaque nuance , chaque forme , chaque objet , ayant ,
en effet , un nom ou un signe caract£ristique qui le repr6sente ,
qui le dessine, qui le materialise a 1’esprit : aussi se retrace-t¬
on fidiilement une image , une personne eloignee , qu’on n’a pas
vues depuis long-temps , surtout si cette imago vous a frappe
par sa beautd . si cette personne est chfcre a votrc ceeur comme
une mere , une dpouse, etc.; — et cola est si vrai que jc ne sa-
che pas qu’on ait jamais obscrvd des hallucinations de la vue et
cl’ouie chez les avcugles et les sourds de nahsance; car ces
personnes ignorent les signes au moyen desqucls les objets
448 p’liUES CUKtQUJiS
sont traduits a noire esprit : aussi leurs facultes intellectuelles
sont-elles boruees et retrdcies d’une maniere remarquable.
C’est done avee raison qu’on a dit que les sens de la vue et de
1’oule sont les sens de [’intelligence , la source la plus feconde
de toutes les.connaissances humaines.
Par la meme raison , les hallucinations du toucher sont aussi
assez frequentes, mais moins cependant que celles de la vueet
de 1’oui'e; ellcs sont aussi plus mobiles et d’une appreciation
plus difficile , parce que les signes qui expriment les ph4no-
mfcnes du toucher sont plus obscurs et moins determines que
ne le sontceux des deux sens intellectuels.
Les hallucinations du goflt etde 1’odorat sont , comine nous
l’avons dit , tres rares, parce que les expressions manquent pour
definir d’une maniere precise et exacte les dilKrentes nuances
des saveurs et des odeurs. — Nous disons bien : Cette substance
esl amfere , celle-ci est acide , celle-la est douce; cette odeur cst
suave , cette autre est infecte. Mais combien de variates et de
nuances n’y a-t-il pas d’amertume, d’aciditfi et de douceur ;
combien n’y a-t-il pas d’odeurs suaves et d’odeurs infectes que
nous ne saurions rendre par des mots techniques /‘par des ex¬
pressions definies, determinees ! Aussi toutes les classifications
des odeurs et des saveurs que les physiologistes nous ont donnees
jusqu’a ce jour, sont-elles imparfaites , et elles le seronttoujours ;
car je ne pense pas qu’on parvienne jamais a concreter , a mate-
rialiser a l’aide du langage , en un mot a leur donner un signe
transmissible , les sensations du gout et de l’odorat. En effet , quel
est le gourmet qui serappelle exactement la saveur d’un mets ,
d’un vin quelconque? — Quel est le parfumeur, meme le plus
excrc6, qui se rappelle parfaitement l’odeur d’un baume, d’une
essence, d’une fleur, etc? — On n’a , 4 ce sujet, que des sou¬
venirs vagues et confus ; ce n’est que pendant qu’on savoure ce
mets, qu’on goute ce vin , qu’on flaire cette odeur, que I’on
se rappelle avoir deja savoure , goute, flaire ce mets, ce vin ,
cette odeur, etc. C’est done avec raison que , pour lM. Archam-
sue LA OEMONOAIANIE. /|/i9
baull , les hallucinations sont des pheuomenes de mSmoire dont
l’ordre de production, sous le rapport de leur frequence rela¬
tive', repond li unfait physiologique , c’est-a-dire au degr6 de
m6moire qui caraclerise chaque sens.
Je crois utile d’appeler ici l’atlention des observateurs sur les
gourmets , sur les cuisiniers , sur les parfumeurs ; en un mot ,
sur les personnes qui , par leurs professions, exercent d’une
manifcre speciale les sens du gout et de l’odorat, pour s’assurer si
les hallucinations de ces sens ne sont pas plus frequentes chez
elles que chez loute autre personne.
De toutes les formes de demonomanie , la demonomanie ex-
terne esl la plus fr£quente ; sur mes trente-trois observations
j’en compte dix-sept. Dans ce nombre, j’ai observd trois fois
des penchants & l'incendie , deux au suicide, une fois h l'homi-
cide , une fois a 1’infanticide , et sept fois les affections etaient
perverties ; enfin deux fois il y avait ab"rrationde la sensibility,
ou complication de terreur de la damnation.
Ainsi , en general , chez les demonomauiaques qui n’ont des
rapports avec le diable que par les sens externes, prMomine la
perversion des sentiments aflfectifs ; voila le caractbre saillant de
cetle forme de folie.
Obs. I". — Catherine J... est une vieille fille de soixante-huit
ans; elleest petite, maigre et tres vive, sa physionomie exprime
la bontd et la douceur; ses traits sont grippes, son teint est jau-
n4lre, el sa toute petite figure est sfeche et decharnye.
Cette bonne vieille femme est infatigable au travail ; & toute heure
de la journde on la trouve filant a son rouet ou occupde a la
couture.
Quoique port6e au manage, Catherine vecut dans le celibat; il
lui a fallu faire de necessity vertu ; et comment se serait-elle enga-
gee dans les liens dela vie conjugale aprfes le terrible malheur qui
lui est arrive ! Pauvre infortunye ! Des rage de qualorze ans , ytant
a l’yglise , on lui a jety un sort sur la main clroiie, qui est restye
contractye pendant trois ou quatre ans. Aussitdt sa vue fut trou-
blde, son intelligence bouleversee. Arrivye chez ellc, apres la
messe, elle tombe sansconnaissance; le cury, appeiy, accourut et
450 ETUDES CLINIQUES
l’aspergea d’eaubdnite. Ellefut nn pea soulagde, maisnon ddlivrde.
Depuis lors, pour son grand malheur, elle nepeut plus dlever son
Sme & Dieu, car l’esprit malm qui voltige sans cesse autour d’elle
1’en ddtourne , lui inspire de mauvaises iddes ; il l’excite & blasphe¬
mer, a renier Dieu et la Sainte-Vierge. Ildlas 1 elle est bien malheu-
reuse : le repos et le sommeil ont fui loin de sa paupidre.
Catherine couchait habiluellement avec son p£re et sa mfere ; un
soir, elle voulut coucher seule ; mais elle ne fut pas aussitbt dans
son lit qu’un homme it figure sinistre parut tout-it-coup , comme
par enchantement , au milieu de sa chambre ; elle poussa des cris
d’effroi et de terreur, fit le signe de croix : son pftre accourut, et
l’homme mystdrienx disparut.
Une autre nuit, c’dtait une belle nuit d’dtd, la lune rdpandait
ses pales rayons sur tout le pays ; un profond silence enveloppait
toutes les choses crddes; Catherine dlait aux pieds d’une croix
champfitre, et priait Dieu avec ferveur, lorsque tout-a-coup parut
a cdtd d’elle 1’esprit des tdnfcbres ; un dnorme chapeau lui cotivrait
la figure , une ample tunique obscure recouvrait toute sa personne,
ses pieds seuls dtaient nus,et, chose remarquable, c’dtaient des pieds
fourchus. Elle voulut recourir & son signe de croix, mais ce fut en
vain , car ses membres engourdis , glacds d’effroi , n’obdircnt point
a sa volontd ; l’inspiration lui vint alors de faire le saint signe
avec la langue , et Phomme aux pieds fourchus disparut comme
l’dclair.
Souvent, pendant la nuit, quelque chose de tres lourd, ce ne
peut dtre que le ddmon , monte sur sa tdte , d’ou il saute sur ses
jambes de manidre a les lui dcrascr. D’apres le conseil d’une
vieille femme , une nuit elle plaga une dcuelle remplie d’eau bdnite
dans la ruelle de son lit , et a l’approche de l’esprit malin , elle la
lui jeta a la figure : depuis , il n’est plus venu gambader et sautiller
sur elle.
Que q’a-t-elle pas fait pour en dtre ddlivrde 1 Elle s’est adressde h
Dieu , .s’est imposd de longs jeunes, a mdme entrepris de longs pfe-
lerinages; mais le tout en vain. C’est a peine si un ldger soulage-
ment est le prix de ses pri&res et de ses larmes. A qui la faute? a sa
m6re, qui n’a pas voulu ouvrir la porte a la femme qui lui a jetd le
sort, lorsque celle-ci dtait venue pour la ddlivrer. Catherine avait
fait cuire , d'apres le conseil d’uri mddecin qu’elle avait consultd a
cetdgard, un cceur de bete, et cette opdration avait pour but de
forcer la sorcifere en question a venir la ddlivrer;
Obs. Ile. —Jeune encore et d’une figure belle et agrdablc, mais
fldtrie par la douleur et le ddsespoir , Madeleine C... add, avant sa
SUR LA D1SM0N0MANIE.
451
maladie , Atre jolie et pleine de charmes ; sa taille est svelte et bien
prise; sonteint est d’un brun pile, sa chevelurc noire et Apaisse,
son front dAveloppA ; ses grands yeux bleus sont remarquables de¬
pression et de beauts. — Son caractfire est vif, impatient et enclin
A ia tristesse.
Vers la fin de janvier 1841 , ses regies coulaient depuis quatre
jours lorsqu’elle eut une vive altercation avec son pi: re, qui la me-
naQa de la dApossAder du bien qu’il lui avail donnA lors de son ma¬
nage ; le jour mfime, les regies s’arrfitferent. Depuis lors, elles ne
coulferent plus que pendant quatre jours, landis qu’auparavant
elles duraient huit jours; en mfime temps on remarqua chez la ma-
lade un changement dans son moral ; elle devint triste et sombre,
fuyait la society , se plaignait d’un cancer A l’utfirus , oil rien n’Alait
apparent; en un mot, elle fut atteinte de lypdmanie avec compli¬
cation d’liypochondrie. BientOl des hallucinations de la vue etde
l’ou'ie 1’effraient et l’Apouvantent. Le diable s’offrc a ses regards^
habillfi en rouge ; il la tente , et elle lui vend son Ame pour 1,000 fr.,
etlepacte est immfidiatement signfi avec du sang; dAsormais plus
de repos , plus de bonheur pour elle sur la terre ; elle est ii jamais
perdue si on ne lui apporte pas 1,000 fr. pour aequitter sa dette
infernale; elle vivra longtemps, trfes longtemps sur la terre, plus
de deux cent mille ans , et apres la mort son corps n’aura point les
honneurs de la sApulture ; il sera consume par les flammes de l’en-
fer. Son dAsespoir est tel, que pour mettre un terme A ses souf-
frances , elle tente a plusieurs reprises d’abrAger ses jours.
Elle fut assaillie par ces idees diaboliques A trois reprises diffe-
rentes; chaque accfis durait trois ou quatre jours, et l’intervalle
Atait d’un mois. Pendant ses accfis , son mari tAchait de la dislraire ,
et de la calmer en lui disant : Envoie-moi le diable ctje luipaie-
rai les mille francs, et qu’il n’en soil-plus question. Depuis, elle
n’en parla plus.
Jadis, Madeleine A tail tendre Apouse et mAre affectionnfie; m'ais
maintenant elle a vouA une haine implacable A son mari et A ses
enfants; elle se porte souvent A des actes de violence envers eux.
— Ala moindre contrarifitA, et souvent sans raison, elle casse,
brise , dAchire tout ce qui tombe sous sa main ; elle a mfime essayfi
d’incendicr sa propre maison. On la voit parfois causer seule; alors
elle s’anime , geslicule; lour A tour elle interroge et rfipond comme
si ellcsuivait une conversation.
Enfin , le 27 avril 1842, elle fut ainenfie A Marfiville. Elle Alait
alors atteinte d’une affection de poitrine A iaquelle elle succomba le
25 du mois suivant. Pendant son sAjour A l’asile , lout sentiment de
Zl52 ETC DES CUNtQUES
pudeur dtait dteint chez elle ; elle n'avait plus qu’un souffle de vie,
et elle selivrait encore avec fureur a la maslurbalion.
Necropsie. — Habitude externe maigre.
Tete. - f’arois du crdne minces. — Meninges saines, nullement
adhdrentes, ni dpaissies. — Petit kyste sdreux , du volume d’un
haricot, situe dans le sillon qui separe la couche optiquedu corps
strie du ventricule lateral gauche ; la substance grise de cc Corps
parait un peu ddcolorde.
Cercelel. — A l’dlat normal.
Poitrine. — Poumon gauche adherent dans toute son el endue
avec la pldvre , ei compldtement hdpalisd , a l’exception d’une pe¬
tite portion du lobe supdrieur.
L’hepatisation est rouge dans sa plus grande dtendue , avec quel-
ques points albutnincux, comme purulents , dissdmines ci et li. —
Elle est grise vers )a base et au milieu du poumon ; par la pression
on donne issue a du pus qui sort d’un foyer large comme une pidce
d’un franc , place a la base du poumon. — Poumon droit sain. —
Cceur normal.
Abdomen. — Foie hypertrophid descendant 8 centimetres envi¬
ron au-dessous des fausses cfttes droites. Vdsicule remplie d’nnebile
couieur vert foncd , assez iluide. — Hate et reins sains. Muqueuse
gastrique pale. — Intestins greles ldgferemenl injectds et arborisds
dans dilKrents points , mais sans dpaississemenl ni ramollissement,
ou ulcdration de la muqueuse. — Colon transverse un peu abaissd
du c6td de la cavitd du petit bassin.
Le pancreas parait comme endurci ; ses granulations sont hyper¬
trophies. — Utdrus a i’dtat normal.
Le clitoris est un peu ddveloppd , mais il ne prdsente rien qui
puisse expliquer cette fureur de masturbation dont Madeleine dtait
atteinte vers la fin de ses jours.
Obs. III. — Nicolas , 3gd de vingt-deux ans , nd dans les Vosges ,
est dond d’un temperament bilieux Ires prononcd ; il est enclin a la
tristesse ; il est a la fois simple et ddvot.
Nicolas dtait sujet a des dpistaxisabondantes qui se supprimerent
quelque lemps avant l’explosion du ddlire ; des lors affections per-
verties , haine contre sa more et ses parents.
Au mois d’aoilt 1830 , le diable lui apparait pour la premidre fois
enlourd de llammes ardentes , lui adrcsse la parole, jette des pou-
dres malfaisantes dans sa nourriture pour l’empoisonner.
Une ldgion de ddmons s’empare de son corps , le soulfevc dans les
airs; alors le pauvre malheureux jelte les hauls cris. fait force si-
gnes de croix pour les chasser.
SUR LA DtiMONOMANIE. 453
Parfois il voit l’espritmalin voltigerautourdesamfere; il donne
des coups de pieds et des coups de poings au demon pour le chas-
ser, mais c’est sa mbi-e qui les recoit. — Tous ses parents sont dain-
nes: uVous brulez deja, leur dil-il souvent ; I’ablme est entr’ouvert\
sous vos pieds; changez dc conduile, ou vous fites perdus. — Je
ferai penitence pour vous, et j’implorerai la misericorde de Dieu.
Il se flagelle , se mortiiie , se fait des privations de toute sorle, et
reste huit jours sans manger ni boire , car Dieu ne mange pas. — .
Souvent il se deshabille tout nu , se met it genoux , les bras tendus,
les parties giinitales recouverles d’un mouchoir, et adresse de fer-,
ventes priferes au ciel.
Les croyances religieuses s’icroulent , etle voila devenu le cham¬
pion de la religion ; il dcrit , blame , tonne contre l’impiete et l’a-
thdisme. — Le Christ sepresente a ses regards couronne (Repines ,
etendu sur la croix. 11 lui adresse la parole avec bienveillance, et
l’encotirage a sttivre la voie oh il est engage. — Elle le condidt top/
droit 4 Mardvillc, le 29 septembre 1831. Il y finira ses jours, car il
est maintenant tombd dans une demence profonde.
Obs. IV. — Marianne V... est une veritable sorcifere ; l’Arioste de-
vait avoir presente & 1'esprit une vieille femme semblable lorsqu’il
traqa en main de maitre le portrait de la FataMorgana et de la Fata
Alcina. — Figurez-vous une vieille femme boiteuse , ayantdes veux
de singe, et dtincelants toujours de rage; une bouche baveuse qui
s’entr’ouvre et laisse voir quelques dents noires et isolees ; des traits
grippds et farouches ; un menton qui se recourbe et va toucher le
nez. Rien de plus hideux et de plus ddsagrdable it voir que cette
femme. Ajoutez a ce tableau son humeur sombre et acariatre. Si
vous lui adressez la parole, quel que soit le ton honndte el bienveil-
lant que vous preniez, elle vous rdpond par des injures et des im¬
precations.
Ce sont les gueux de Bordeaux et le batard du faux evique qui
se sont unis avec lesmagiciens et les sorciers pour la poursuivre
jusque dans sa respiration , et l’enfermer a Mardville par la plus
noire des trahisons. Ce sont les memes qui ont conspire contre la
France. — Pendantla nuit , it son reveil , elle est saisie dans la pen-
sie et la respiration par les sortileges et les demons qui l’insultent
et la provoquent. Ces demons, elle ne les voit jamais , car ils sont
invisibles, mais elle les entend parler ; et si elle avait ete une femme
vicieuse, ils l’auraient en trainee avec cux , car ils ont 1’esprit de la
fornication, du vice et de l’adulterc. Cc sont eux qui se sont edges
en tribunal revolutionnaire, et ont assassine Louis XVI; Robespierre,
Danton, Marat etaientdes demons incarnes. — Cesont encore eux
U5U ETUDES CUNIQUES
qui ont renouvefe Ja revolution de 1830 , et qui ont pris le nom
d’Orfeans, de Lafayette, etc. Cesont les demons qui suscitent les
revolutions qui viennent ddsoler la terre.
§ II. DfiMONOMANIE INTERNE.
Dans cette seconde forme de la demonomanie , on reniarque
constamment la lesion de la sensibility interne ; cette lesion en
constituc le caractere fondamental. — Les malades qui compo-
sent ce groupe sont de veritables possedes ; ils sont intimement
convaincus de porter le diable dans leurs corps, et presentent
ordinairenient des symptdmes d’hypochondrie : ce sont des
fous hypochondriaques. — Comme les hypochondriaques en ge¬
neral , ils ont des douleurs dans l’abdomen , dans la poitrine ,
dans la fete; jusqu’ici rien d’extraordinaire, maisils en ddnatu-
rent l’origine; ils les attribuent a une cause chimerique , aux
demons : la est la folie. Un hypochondriaque ordinaire exag§-
rerait son mal, 1’attribuerait a des causes plus graves qu’elles ne
sont , peut-etre des causes chimeriques , mais pas absolument
deraisonnables : voiia toute la difference. — Les illusions et les
hallucinations des sens exlernes ne sont pas indispensables dans
cette forme de la folie ; mais cependant ellespeuvents’y rencon-
trer. Sur six observations deddmonomanie interne quej’ai recueil-
lies a Maryville , le sens de 1’ouie etait lese cinq fois , celui de
l’odorat deux fois, celui de la vue une seule fois; enfin, j’ai re-
marque trois fois de la tendance au suicide , et deux fois des pen¬
chants a l’homicide. Ainsi les hallucinations ou les illusions de
1’ouie sont presque aussi frequentes que celles de la sensibility
interne , et cela devait 6tre , car le possedc s’observe et s’ecoule
attentivement. Au moindre craquement des articulations, au
simple bruit des borborvgmes, au moindre fremissement des
arteres et des organes internes, son imagination s’effraie et
cr6e le reste. Ces craquements, ces borborygines, ces fremis-
sements , sont pris pour des sons articules , pour des voix que
le malade attribue aux demons qui sont dans son corps. El quel
StJR LA DEMONOMANJE. /|55
est l’homme le plus sain d’ esprit qui , dans un lieu ddsert , pen¬
dant Ie silence de la nuit , n’ait , sous l’influence de la crainte ,
pris 1’ombre projeteepar les arbres, Ie murmUredes ruisseaux,
le bruissement du vent, pour des malfaiteurs embusques, pour
des chuchotements reels , etc. ? C’est a des illusions absolument
pareilles que sont continuellement en butte les malheureux pos-
s6des.
La demonomanie interne presente quelque varietd qu’il est
utile de signaler : il est , par exemple , des malades qui n’enten-
dent point la voix du diable , mais ils ont 1’intime conviction
que le diable parle par leur bouche , ou pour mieux dire par
leur voix; c’est une illusion interne, une conception deliranle
que je ne saurais definir ; c’est bien leur timbre de voix , c’est
bien eux-memes qui parlent , si 1’on veut ; mais c’est le malin
esprit, qui les pousse , qui les excite a parler et h dire des choses
qu’ils ne diraient pas s’ils n’y etaient point forces , entraines
nialgrd eux. — G’est fatal , c’est irresistible chez eux.
Cette variate est tr6s rare ; je ne l’ai observee qu’une seule fois.
Voici 1’observation :
Obs. I'e. — Les premiers jours que nous avons pris le service
de Maryville (enjanvier 18Z|2), notre attention futfixde par un pe¬
tit jeune homme grfile et mince , au regard oblique et timide, mais
spirituel ; au teint pale, a ia demarche prdcipitde. II se promenait
a grands pas dans la salle sans faire la moindre attention a notre
presence. — M. Archambault s’approche et lui adresse la parole
avec intdrfit et bienvcillance ; mais le petit jeune homme lui rdpond
brusquement ; « Laissez-moi tranquille , » et continue a marcher
de plus belle. — Le mddecin insiste et lui reproche son impolitesse.
« — Ce n’estpas moi qui parle, repartit alors le petit jeune homme.
— Ce n’est pas vous , qui est-ce done ? — C’est le diable qui parle
par ma bouche. — Comment! le diable. — Oui,le diable de l’enfer
qui parle maigrd moi. » — Aprfes l’examcn du rnalade, M. Archam¬
bault se tourne vers moi et me dit : « Ce jeune homme doit gudrir;
prenez son histoire et je vous le recommande particuliferement. »
oici les renseignements que j’ai recueillis.
R... est agg de vingt-sept ans; il a toujours prfeente quelque
chose de bizarre et d’insolite dans son caractfere et ses habitudes.
456 fcTUDES CLINIQUES
Ses parents lui ont do nil ime instruction au-dessus de son dial :
aussi, arrivd a un certain age , refusa-t-il d’embrasser la profession
de tisserand avec son pfcre; il voulait devenir savant : la vanitd l’a
perdu.
Ses camarades sont ses ennemis ; ils ont mdld & ses aliments des
poudres malfaisantes qui ont vide ses humeurs. A la moindre con-
traridtd , et souvent sans cause , il s’iri'ite et s’emporte contre ses
parents. — Une idde atroce, irresistible . s’cmpare de son ame; il
lutte une nuil entidre contre le ddsir dpouvantable de cooper la
gorge & son pfere , qui est cn proie a on profond sommeil ; et il en
sort vainqueur. — Il fait des rdves alfreux : tantot 1’enfer vomit de
son sein des monstres hideux qui lui font des menaces horribles ;
tantbt il croit dire plongd dans un feu ardent, dcorchd tout vif el
hachd par morceaux.
Son dtat s’exaspdre de plus en plus; l’intcrdiclion est prononcde,
el R... est apiend a Mardville. Il y est depuis cinq ans. G’est sa der-
nifere annde , il y mourra ; des voix le lui ont prddit.
Le diable lepossede et parle par saboucbe. Comment en douter?
est-ce qu’il parlerait de la sorte? Jamais : ce n’cst pas son habi¬
tude.
Quel malheur que d’etre condamne a prdter sa voix au diable !
aussi , pour s’y soustraire , a-t-il eu plusieurs fois l’inlention de se
ddlruire ; mais il a Old ddtourne de ce funesie projet par ordre sa-
tanique. 11 recoil des ordres du diable, mais indirectement, par
rmtermddiaire d’une troisieme personne.
R... nie lout ce qu’il vient de me dire ; car ce n’est pas lui qui a
parlfi , c’est le demon.
R... est mis au bain sous la douche; voici la conversation que
nous eumes ensemble :
ii Pourquoi medonnez-vous la douche? — Pour chasservos iddes
folles, car vous nous avez dil que le diable parle par votre bouche.
— C’est la vdrite. — il est done dans vous? — C’est la folie. — Dites
la verild, et peut-etre que nous vous ferons grace dela douche. — Je
me rapporte aux pi incipes religieux qui nous enseignent que lors-
que quelqu’un divague , c’est la plupart du temps le diable qui
parle par sa bouche. — Vous faites ddja des exceptions ; et sur quoi
vous basez-vous pour dire que le diable emprunte votre voix ? —
Parce que G’est irresistible chez moi de parler. Il y a lutte dans mon
interieur, etle diable l’emporte. — L’avez-vous send le diable? —
Oui , par sa pression sur mon coeur. — L’avez-vous vu? — Non. —
Avez -vous senti son odeur? — Non. — Avez-vous entendu sa
voix i _ Je ne sais pas si c’est la sienne ; mais j’en entends une ires
SUR LA DEMONOMANIE.
h 57
souvent qui me dit : Creve. — Ceite voix est-elle bieu arliculde?
— Je l’ai cru , mais je nie de l’avoir rdeilement entendue. — Avez-
vous vu le diable en r£ve 2 — Oh! oui , souvent.
» Eh bien! mon ami, tout ce que vous nous dites la sont des
chimftres ; vous avez rdvd tout eveilld , et vous avcz pris vos rdves
pour de la rdalitd ; voila votre folic. Or, la douche est on puissant
moyen pour vous gudrir. » — AussitOtla colonned’eau se prdcipite
sur sa tdte ; R... pousse des cris , nous demande grace, nous pro-
met de renoncer A toutes ses iddes par force; — il prompt de tra-
vailler, etc.
Le lendemain, R... nous dit que par le diable il entend ddsigner
une maladie quelconque. — Quelques jours aprfes, R... divague de
nouveau, et il regoit.une nouvelle douche. — Dds cet instant, il se
tient sur ses gardes et fait des progrds rapides vers la gudrison.
La lecture de Particle Demonomanic d’Esquirol a con tribud
beaucoup a hater sa gudrison. R... a did fortement dmu de l’idde
qu’il y a deux cents ans, il eut dtd bruld comme possddd. « Com¬
ment , s’dcriait-il , brdler des malheureux malades ! mais c’est in-
fdme. »
Voyez a quoi tient la gudrison d’un maladelQui auraitpensd que
la lecture de sa propre maladie aurait gudri R...2 Notre maladc est
parfaitement raisonnable. Il est occupd toute la journde a dcrire
dans les bureaux de la direction ; il concourt par le raisonnement
et la persuasion a la gudrison d’autres alidnds. — Pour occuper son
esprit , nous lui faisons apprendre des vers par coeur ; il a appris le
rOle d’Aman dans Esther, de Racine, qu’il ddclame avec intelli¬
gence et avec dnergie ; et il serait ddja sorti de l’asile s’il n’dtait pas
atteint d’une aifection du cceur pour laquelle nous le traitons au-
jourd’hui.
Je dois avouer que pendant son sdjour aMardville , R... a appris
tout seul la langue italienne , qu’il parle et dcrit passablement , et
cette occupation 1’a sauvd de la ddmence.
Obs. IF. — A. C... est un homme fort instruit, d’un tempdra-
ment bilieux ; il est age de quarante-deux ans ; ses traits sont regu¬
lars , sa figure est distingude , mais triste et abattue ; ses mouve-
ments sont ients et engourdis ; la crainte du choldra a troubld son
esprit.
Des ddmons se sont glissds dans son crane, dans sa poilrine,
dans son ventre , ou ils se ddcfelent par des bruits et par des borbo-
rygmes. — Il entend leurs voix et leurs conversations ; ils rdpfetent
tout ce qu’ils entendent, et rdvelent tout ce que le malade pense ,
fait , voit et dit; ils prennent les formes de divers objets ; tantot
ann. MED.-I'SVCII. r. I. Mai 184-t. 8. 30
'i58 6+imftS iitlwQUES
fc’est la foriile d’liti instrument acfere , tanlot d’titt instrument tran-
cliant , qui piqueiit on fbndent le. cbeur du mdlheUreux C...
Parfois its caloniiiieilt ou injurient les personnes qui pourraient
lui Otre utiles, et par ce itloyen peffidfe ils ifes eiblghcrlt de idi , et
les malveillants problem de cetie occasion pbuf lUt tiuirc.
LOi'sque C.i. fecrit qttelque chose, les pensbes qu’il jette silt le
papier sont immbdiaterneht conniies dans les quattc parties dti
UtOhde. — Ainsi, gardez- volts bieh de lui dbtlttfer qUelque secret
k copier ; car, dfes lots s te iie serait plus Uh Secrfet.
Des ennemis le poursuivenl partout ; ils s’entendent it distahcc
avec sfes demons poUr le faire pbrir;
SouventG... refuse de manger , il craittt d’etre ehipbisonne.
Une ntoitche tjui voltigeait satis cessb atitour de Sa tfite lui a fait un
jour dans son boUrdoUnerHeht entendre ces mots i « Tit as perdu
la vie eternelle. »
Dans le bourdonnementdes insectes; dans les eclats de la foudre *
dans le fremissement du vent , il t-eConnalt la vblx des personnes
qu’il connalt.
Que n’a-t-il pas fait pour se deiivrer de ces mauvais esprils ! —
Les priferes , les jeiliies , les privatibhs , tout fut inutile : aussi hu¬
ll a plusieurs repi-ises assailli par 1’idbe litgubre dta sUieide.
Obs. III*. — J.;. est Uh pauvre oUvrler* 9gb de qhafAtatfe* IqUatre
ans et pere de famille ; son regard est mbrnfe et tri'stfe ; ses trails
grippes annoncent la sbuffrauce et le dbsespoir; soh teiht est jau-
natre , hale ; son temperament est bilieUX.
J..i s’est fait , il y a ddjS longtemps, une BlessUfeau police droit,
et c’est par cctte blessufe qU’tin grand nonibre de sbrrieres et de
demons sont e litres dans soh corps ; ils Ini btreigheht le cccur, lui
tordent les entrailles , montent dans sa tele et lui inspirent des ideas
de meurtre fet de sUieide. Ils l’texcitertt stirtOUt a intniblfer Sa femme
et sbs enfants; mals 0..; eSt un lidnnfite hommej il repbUsSe ces
funestes pensbes. — Pour guferir de ces idbes, il a AU recOUrs a
Dietlj s’est iniposb des jeflneS; a entrepHs un long peibrinagc a
Nbt're-Dame-des-Ermites eii Suisse ; tatais rieii H’a teossU — 11 he
ini reste plus qu’d tlescendre dans la tombe; id; seuiemeriti il trou-
vera hue treve a ses longues eoufTrancfes.
Obs. IVe. — Anne C... , est une femme bizarre; sa figure est
tbUjbUrs rittnte ; sa langue est t’OUjoil'rs fed Action fet Sbs thembres
sotit tblijburs eta ttioUvemtint. — La dblileurfet le dbsespbir He sont
poiht gravfes sur Son front , et p'oUrtdtat elite SbUffre lVoferiblelheht.
Des dembns &ibleurs vierirteht la tburnlenter pendant la hiiit ;
ils l-epandent tine bdettr sUlflirense ( d’AHUWettes ) Abominable; ils
suit La diMosomaNie.
liti oiit brdld le cdi’px avtifc de la ctiauX vivc, eta (ltd l'dtlniteen fcfeli-
dres ; nlais , houveatl phdnix , elle S’est rfigetifil'dei Ces demons
entrent dans son corps parJa Louche et par l’amls , et le criblent de
toui'e facon ; ils ne lui laissent plus que l’dcorcc; 11 en eat de son
corps comme d’line orange doiit oh aiirait exprimC le jus.
11 y a plusieurs esprits danS les corps, dhlit Its tins Sbnt spirituds
et les autres tcmporels : les criblelirs ne peuvent cflbler qite ceS
derniers ; les autres sont hors de leur puissance;
Nouveau Prolhde, Anne subit des metamorphoses extraordinai-
rcs : tantSt elle Sc iraiisforme eh raisin, idhtflt en oranges, tantdt en
pftches, etc. , scion la saisoh , tet (hi shite les demons vieiinent crtbler
ces fruits. — C’est horrible ; elle n’y peut plus tehitq elle sohffre les
feux de l’enfer. Rien de plus hideux que les formes des criblelirs;
il y en a qui out la forme d’hommes-chiens , d’autres d’hommes-
lbups, d’hommeS-serpenls, d’homnies-crapauds. — feiie ne peut
JiaS s’en debat'i-assef. t’rife-t-elle ? C’eSt Ch vain : les cribietil-s eth-
porteht ses prieres.
Anne est le tonnerre ; c’est elle qui parcourt l’espace pendant les
orages; c’esl elle qui gronde dans les nudes, d’oii ellefoudroie Jes
thorittttiehtS de la Verre.
§ ill. SUCCUBES ET INCUBES DEMONOMANIAQUES.
Hallucination de la sensibility gCnitale.
On appelie incubes demonomaniaques les femmes qui ont
1’ intime et entiere conviction d’avoir des rapports sexuels avec
le diable. Par coning on donne le nom de succubes aux homines
qui ont la meme conception delirante que les incubes. La lesion
de la sensibilite gonitale forme done le caractfere principal de
cette variete de la demonomanie.
Chez les Juifs, les etres surnaturelsqui jouaientle rdle d’in-
cubes etaient Asmodee (dieu des tenebres) ; Haza* Lilith, etc.
— Chez les Grecs et les Romains ; c’etaielit les sirCnCs , les
nymphes , les dryades , les satyres , les faunes •, etc. j Chez leS
peuples d’Orient, d’apres Avicennes, ils etaiertt conniis sous 1C
nom d’Albedilon et d’Alcrates ; Averroes les appelie Elgades, et
Azaravius les designe sons le nom d’Alcaibes. — Chez les sau-
A60 ETUDES CLINIQUES
vages de l’Anhrique , c’fitait le redoutable Cocoto ; et pour les
chr6tiens, c’est le diable sous toutes les formes. 11 est & remar-
quer, comme le dit Zacchias , que ce demon fornicateur se plait
surlout a tourmenter les religieuses et les vierges consacrees a
Dieu; et il n’y a pas mthne les femfnes vieilles et hides qui
soient A l’abri de ses poursuites , ce qui n’est pas etonnant.
Les Juifs 6laient convaincus que les incubes et les succubes
etaient des creations imparfailes que Dieu , surpris par la nuit
du sabbat , n’avait pas eu le temps d’achever.
Dans les siecles primitifs de 1’Eglise , les auteurs sacres se
sont occupes beaucoup de savoir si les incubes et les succubes
etaient propres a la fecondation ; la plus grande lumiere du
moyen-age , saint Thomas d’Aquin , Lactance et autres, 6taient
pour l’affirmative ; saint J6rome,. saint Augustin, saint Gregoire
de Nazianze , etc. , soutenaient le contraire ; et si toutefois ,
ajoutent-ils , il en provient quelque chose , ce serait plutot un
diable incarne qu’une creature humainc.
Jean de AYier opposa le raisonnement a toutes ces absurdity,
et dit formellement que les incubes et les succubes sont des
reveries de fous : .« Quum itaque hvjus hceresis maleficis et
prwstigiis dclusce dementatceque anus, a dcemone se comprimi,
incubosque pati arbitrentur , hanc commixtionem , ut reliqua
propemodum omnia , mere esse ex Icesa mente imaginariam ,
vel solum qualicumque affrictu tilillationem cieri, accedentc
rei imaginations : nec vere congressum fieri, rationibus de-
monstrabilur evidentissimis (1). » — Aussi Bodin, ce juge fa¬
rouche des sorciers, qui en a tant poursuivi et fait bruler,
aurait-il voulu aussi faire bruler de Wier.
Maintenant, les incubes sont-ils plus rares qu’autrefois ? Les
auteurs le pretendent ; pour moi , je n’oserais me prononcer.
Quoi qu’ilensoit, jeposs&de quatre observations d’incubes de-
moniaques. — On ne remarque, certes, plus des epidemies d’in-
(1) J. 'Wierus , De lamiis, cap. XIX.
SUR LA DEMONOMANIE.
461
cubes comme celle qui affligea Rome, et dont parle Coelius Au-
rdlianus (1) ; mais il n’est pas moins vrai qu’on en rencontre
encore assez souvent.
Je n’ai pas observe de succubes demoniaques a Mareville ; il
paraitrait done que les femmes sont beaucoup pins frequem-
ment atteintes de la lesion de la sensibilitc genilale que ne le
sont les hommes , ce qui s’explique facilement. En effete chez
les femmes , le systfeme nerveux est d’abord plus developp6 ;
ensuite les femmes n’ont pas la facility qu’ont les hommes de
satisfaire leurs penchants amoureux : aussi voit-on les vieilles
femmes , ainsi que les vierges cloitr6es , comme 1’ observe Zac-
chias, etre frfiquemment poursuivies par l’incube. — Enfin,
j’ajouterai que l’utfirus parait jouer un grand role dans cette
affection : mulier in ulero.
Dans cette forme de la d6monomanie , tous les sens peuvent
etre Agalement hallucines ; mais on concoit qu’ils penvent de-
meurer tous intacts, 4 l’exception de celui de la sensibility ge¬
nital e et du toucher. Quoi qu’il en soit, voici ce que j’ai observe
sur les quatre incubes : hallucination de la vue, troisfois;
hallucination de l’oui'e, trois fois; hallucination de l’odorat,
une fois ; l&ion de la sensibility interne , une fois ; metamor¬
phose de la malade en rat , une fois.
Obs. [re. — Marguerite G... est une grande femme agee de cin-
quante -neuf ans , maigre et sfcche , d’un temperament nerveux et
d’une figure toujours souriante. - - Elle a toujours ete trfes devote
et trbs pieuse ; et lorsqu’elle avait quelques instants libres, elle les
passait 4 Veglise ou au cinieli&re a prier Dieu pour le repos des trd-
passes.
Elle est entree a Mareville le 7 avril 1842.
Cette pauvre femme , lors de la suppression des rfegles a son re¬
tour d’age , a perdu ia tete. — Elle prit en haine ses parents , s’ima-
ginant que ceux-ci voulaient la faire perir par le poison, Heureu-
(t) M. Archarabault , Introduction a la traduction du Train de fa-
litnaliou mcnlale , do Willis.
462 l^TUDBS CUNIQUKS
semegl que, pour ddjouer leur coupable projet , trois curds , aiissi
purs que le soleil , out etabli leur demeure au-dessous d’elle pour
veiller h sa stiretii. Lorsque la nourrliure qu’on lui prdsenlait (5 1 ait
empoisonnde, ils l’avertissaient de ne pas manger. — Ces trois curds
veillaient de leur personne a tour de rdle. Ses parents , voyant
que le poison qe leur reussissait pas a cause de la vigilance dcs
curds, sc sont adressds & l’enfer et ont suscitd conlre elle les de¬
mons ; depuis lors, les diables la poursuivent et la tourmentent nuit
et jour. — La nuit, it peine le sommeil appesantit ses paupieres ,
(ju’ils yjenneni en grand noiqbre la reveiller en sursaut, la mena-
ceut , lui tiepnept dps prqpos pbspenes , grlmpqnf sqr die , portepl
leurs mains impurs sur les parties les plus secrdtes de son corps. —
La chair est faible : elle cfede et se livre avec eux aux jouissances de
l’amour ; leur sentence est si brulanle qu’elle en est dpuisde et
andftptie de fatigue, — Ges ddmons fornicateursluipaiaissent tan tot
sous forms d’dp|ajrs, laijtqt sqps fortnp dp jobs garpons, dtalent it
ses yeux loutes leurs nuditds et lui poussent leurs cxcrdments a la
figure.
Mais Dieu n’alfllge que ceux qu’il aime ; il lui inspire sa grace
quatre fois par jour, lR matin , a midi , a quatre heures et le soir
avant cjp se cgucber : pussi , lorsque lps ddmons paraissent, e||pl&ye
la main, donne la bdnddiction, et les esprits tdndbreux sp sauven
aussitdt a Unites jambes; mais elle n’en est pas aussitOt ddbarrassde
que d’autres ldgions viennent a leur tour l’inquidter, et elle de re-
cotpmsncer ses bduddicijons , et les diables de s’enfuir , ct ainsi de
suite tpute la nuit ; elle ne saqrait dope goiter yn instant de repos,
Parfois , ce rie sont plus des esprits infernaux qui vienpent la
tourmenter. Des cadavres hideux paraissent dans sa cliambre, lui
parlent avec une voix lugubre et sdpulcrale , allongent leurs bfas
pour la frapper; mais Marguerite fait du hrujt, et les cpdavres se
resolvent en fpmde. BientOt ils reparaissetit. Elle recoiptrjence 4
faire du bruit, et ainsi de suite jusqu’i l’aube.
Pendant le jour elle est plus calme et plus tranqniHe : aussi dans
la nuit appelle-t-elle de tous ses vceux les rayons du soleil ; alors
elle s’assoupit , et , dans son sommeil , Dieu et la bienheureuse
Vicrge Marje lui paraissent en songe, la consolent , Pexbortent A la
patience et |uj jnspirent du courage. — Tant il est, vrai que Dieu
n’affljge que ceux qu’il aime.
Obs. IP. — Charlotte est Sgde de quarante-trois ans ; sa pbysio-
nomie est douce ; son teint hdld et son regard oblique et limide;
sou. cpjpr est sensible ptujmant; le ddlaissemeut d’pn amant 1’a
rendue folle.
SUJl LA DliMONOMANIE 463
Satan , sous la forme d’un joli garcon et entourd d’un million
d’animaux divers , vient souvent la visiter pendant la unit ; il Ja
earesse movement, lui imprime des baisers brOlants sijr la bouclic ;
avec sa main droite fait des signes cabalistiques sur son corps, et
puis il se livre avec elle aux plaisirs charnels. C’est bien contre son
gre ; e)le voudrait s’y opposerde tomes ses forces ; mais, comment
s’ppposer pux puissances de l’enfer ?
Quclquefpis Satan, a pres avoir asspuyi sa rage apiqureuse, l’en-
dort et latransporte dans l’enfer, oil une fois elle fut mdtamprpho-
sde en rat pendant une minute et demie et pii elle endura les souf-
frances des damnds pendant une demi-heure; apres ce[a , elle fut
ramende sur terre. - Tout eg qu’elle a vu et enfendu dang ces antres
souterrajns , elle ne poprrajt |p dire : cela ddpasse loqte imaginalion
humaine. Elle n’ep conserve qn’up souvenir vague et confus ; seu-
lement elle se rappelle que les tdnebres de l’enfer repandent une
odeur si inl'ecte qu’elle en tomba malade d’pup fidvre peslijeutielle.
Mais le diable ne sent pas mauvais.
Dutpe ce diable amoureux, 1) y en a d’apt.res qui enlreprennent
aussi de la tourmenter; ceux-ci ne ddpassent pas le volume d’une
puce ; ils se glissent dans ses entrailles, ou elle les sent remuer,
1’dtoufl'ent et lui prddisept l’avenir. — Up jpur, ils lui ont dit que
si elle voulait faire bouillir pendant un mqis dans une ebaudiftre
pleine d’hpile 144 prdtres qui avaiept dtd tppfmentds par l’enfer,
ces prdtres monteraient au cie).
Cette pauvre femme est bien malheureuse. Les spuifrapees qu’elle
endure sont horribles et surpassent toute imagipaliop ; elle sera
encore endiablee pendant hull ans, au bput desquels pile sera dd-
ljyr.de , si toutefois elle yeuf apaiser l’epfep ep faisant beaucotip de
mal et en devenant pdcheresse.
Obs. III*. — Marianne T... est ftgde de cipquante-six aps. — C’est
line grande femme sdche , d un tempdrament bilienx, d’un teint
jaundtre, a l’ffiil erratique, aux traits grjppds. --- F,J)e verse souvent
des pleurs ; mais parfois tQUt-il.-cpnp ses lames se gisphept et elle
se met 4 rire.
Des sa plus tendre enfanpe elfe fpt dlevde dans les pratiques de
la religion : aussi a-t-elle toujours dtd d’une pidtd et d’une de¬
votion exemplaires, — Jamais l’approche des homines ne l’a souil-
Ide, et pourtant elle n’a plus sa fleur virginale ; le malin esprit a en
soin de la cueillir, de la lui arracherVle force. Une fois , vers le mi¬
lieu de la nuit , 4 l’heure oil les 3mes des trdpassds se plaisent a
errer au sejn des (pmbeaux fct que l’esprit de la fornication vp tenter
la vcrlii des vierges pudiqpes consaprdes a Dieu ct ,dc cclles aussi
464
ETUDES CLINIQUES
qui ne le soul ])as, le dgmon est venu se placer i cdtg d’elle. Ce
demon repandai! nne odeur de bouc ; il porta une main lgggre sur
certaines parties que la pudenr nous defend de nommer. Les nerfs
de T... frgmircnt. — Kile avait horreur de ce qu’il voulait faire ;
mais comment la chair frele et impuissante resisterait-elle il la puis¬
sance du roi des enfers ? Elle fnt comme saisie dans sa pensde et
dans les sens. Et, ii trois reprises diffgrentes, l’esprit fornicateur
se livra avec elle ii des plaisirs impurs. — Dfes que ses dgsirs furent
satisfaits , le demon lui ouorit la poitrine, lui perpa le cceur et
en retira la Hour. — Et voila comment la pauvre Marianne a perdu
sa virginity.
Cette pauvre femme entra ii l’iniirmerie au commencement
d’aoilt , aiteinte d’une affection chronique de la poitrine et de l’ab-
domen , accusant des douleurs ii I’epigastre ; et , le 20 du meme
mois, elle mourut de consomption et de marasme.
Necropsie. — Habitude externe maigre.
Tele. — CrOne mince ; — serositg a la base du crime et dans les
deux ventricules latgraux ; — meningite chronique a la parlie su-
pgrieure des deux hgmisphfcres , ainsi qu’a la face supgrieure du
cervelet ; — substances grise et blanche du cervcau molles ; cette
dernifere est lggfcrement pointillge ; — petits calculs dans la glande
pingale ; substance du cervelet molle.
Poitrine. — Un peu de sgrositg dans la cavitg pleurale gauche ;
— poumon gauche adhgrent a son sommet ; poumon droit forte-
ment adherent dans toute son elendue et splgnisg en grande partie ;
— sgrositg dans le pgricarde.
Abdomen. — Quantity tres considerable de sgrositg citrine et
un peu trouble dans la cavile pgritongale ; — le pdritoine parait
macgrg.
La substance du foie est d’un jaune de garance ; — vesiculc remplie
d’une bile noire ; — pancreas atrophig et d’une couleur verd&tre ;
— parois de 1’estomac lgggrement gpaissies ; — muqueuse gastrique
taclige de rouge ; — matiferes fgcales dans le colon transverse; —
mesenlere rouge ; — pgritonite chronique.
llate chagringe a la surface et comme flgtrie.
§ IV. TERREUR DE LA DAMNATION.
Damuomanie.
llien de plus malheureux, rien de plus dgchirant que les
damnes. — Plus de repos, plusdecalme possible pour eux sur
SLIt LA DEMONOMANIE.
165
la terre. Ils sont en proie a la plus noire melancolie , au deses-
poir lc plus accablant. Une idee lugubre , une idee tenace, une
idee atroce , la crainte de la damnation , les obsede et les pour-
suit sans cesse. — Chez ces inalades, d’apres M. Leuret, la
perversion de la sensibility et des sentiments affectifs est con-
stante ; — et , chose bizarre et inconcevable , tous offrent plus
ou moins de tendance au suicide : comment expliquer ce phe¬
nomena ? Ils craignent d’etre damn6s , et pourtant ils hatent
le moment d’un supplice etcrnel dont l’idfie seule les accable :
c’est que les maux presents sont plus redoutables que les maux
5 venir.
Les femmes sont plus exposes a la damnomanie que les hom¬
ines (sur six observations que j’ai recueillies k Maryville, cinq
sont des femmes , dont trois agees de plus de cinquante ans ).
D’aprfes M. Leuret, l’idee de damnation neseraitque secon-
daire; elle serait souvent le resultat de la terreur qui arrive
aprfcs la perversion dela sensibility etdes sentiments : .<Qu’une
personne soit ymue fortementpar des predications f par des re-
mords ou par quelque autre cause , tout son 6tre en eprouve la
secousse ; elle troitve en elle-meme qnelque chose d’inaccou-
tume , d’inconnu ; elle ne sent plus comme elle sentait aupara-
vant; il y a comme un voile , un nuage , qui s’interpose entre
elle etles objets , qui emousse toutes ses sensations; elle n’a plus
de caiur moral; si alors l’idye de damnation arrive dans l’esprit ,
comme elle peut servir a tout expliquer, la malade s’en empare
et la conserve jusqu’k ce que l’intygrity des sentiments soit re¬
venue (1). <>
Les consolations el la persuasion ne peuvent rien sur les
damnys ; non pas qu’ils ne compreunent parfaitement la force
de vos arguments , mais l’id6e de damnation se prysente sans
cesse a leur esprit effraye. — Mon cher garcon, me disait un
.1) Leuret, Frai/menis pujcla
466
ES CX UNIQUES
jour une damnee que je tachais de consoler, yous parlez trfes
bien , votre logique est sdvdre , je le sens ; mais que voulez-vous?
c’est plus fort que moi; cette idee effrayante pullule a chaque
instant dans moil cerveau, et je ne puis ef je ne pourrai jaiqais
la cbasser loin de mpi. A qpoi attri(jvier cette idee si ce n’est
4 raberratioii de la sensibilite , comme le dit M. Leuret ? Une
seule corde , ajqute pet fiuteur, vibre encpre phez les damnes ,
celje (je ]a douleur : ayez agsez de courage ppjir |a toucher.
Obs. I". — On voit souvent se promener dans les cours ou les
prdaux del’hospice de Mardville une vieille femme maigre et grfile,
au teint jauneet ldtld, 4 la physionomie triste et sombre, aux traits
grippes et contractes par la douleur, Si votpe cpepr n’est pas aussi
dur que le ropher, approchez-vous d’elle avec intdrPt et bienveil-
lance , inspirez-lui des pensdes de douceur et de consolation.
Pauvre infortunPe! il 'n’est plus de repos, plusde bonheur pour
elle sur la terre ; la douleur et le ddsespoir se sont empards de son
&me,
Le repos et le sommeil depuislongtemps, lidlas! depuis bien long-
temps ont fui loin de sa paupiere ; son coeur est sec et aride. Elle
n’a plus de ftceur moral.
On la voitcependant quelquefois a genoux surle gazon , la figure
calme et rayonnante, les yeux tournds vers le del ; son esprit paralt
s’dlancer dans l’abime de I’dternitd; elle adresse de I'erventes prif:-
res au Crdateur.
Retirez-vous ; n’allez pas interrompre , hdlas I ces trop courts
instants de bonheur. Attendez!.., la voila revenue sur la terre;
la yoi|a replongde dan? Ja.souflVance. Approchez, approchez...
Mais elle voqs fuit, une idde lugubre la poursuil, l’agite sans
cesse. Elle est daninde. — Oh ! horreur 1 damnde , dternellement
damnde 1 Ddj4 les ddmons Pentourent et l'dtreignent ; ddj& les
ilammes de l’enfer la devorent ; ddj& la justice inexorable de Dieu
J’a frappde,
Mais quel crime a-t-elle commis pour rqdl'iler une si grande pu-
nition? A-t-elle , comme Oreste , portd une main homicide sur sa
mferc ? S’est-elle, comme Myrrhe oil OEdipe, souillde d’un inceste?
Non1. Elle n’a point commis de crimes , elle n’a fait que du bien sur
la terre ; les pauvres l’appellent leur mere ; les affligds leur refuge.
Et pourtant elle est damnde , rien ne pent l’arracher 4 cette idee
lugubre. Dej4, pour s’y soustraire, plusieurs fois le suicide lui a
SUIl (.A UliMQMOMANIE. 467
souri. Les consolations et le raisonnement passent sur l’infortunfie
et n’y laissent aucune impression.
Elle a cqnsultfi les mjpistrcs du Seigneur, et les minis ires du Sei¬
gneur lui out dil : Votts n’fites point damnfie , car la misfiriqprde de
Dieuest grande. Mais les ministres du Seigneur peuvent se trom-
per.
Elle a consultii les rafidecins, et les mfidecins lui ont dit : Vous
files malade, mais vous n’fites point damnfie. Mais les medecins
peuvent se (romper.
Elle a consultfi les gens du monde, et les gens du monde lui ont
dit : Vous n’fites point damnfie ; car qui pourrait se flatter d’aller au
ciel si vous fitiez damnee? Mais les gens du monde peuvent se
t romper .
Ainsi lien ne peut dfitramper la pauvre Catherine , et ses idfies
sombres ncs’en iront qu’avec le dernier sonpjr.
Depuis longtemps elleporte a la partie jnffiricure etlatfirple droite
du cou uue tuineur canefireuse de la grosseur du poing f et ulefirfie
4 son sommet ; toute la surface de son corps offre la teinte caractfi-
ristique de la cachexie canefireuse. Le 6 novembre, ii la visite, nous
la trouvons souffrante ; sa respiration est gfinfie, rfileuse ; sa parole
languissante et entrecoupfie ; ses traits sont dficomppsfis. Nous
l’envoyons ii l’inlirmerie , et dans l’aprfis-midi du mfime jour elle
mourut.
piecropsie, Tote. — Cnipe fipais ; — sfirositfi entre les mfininges ;
— mfiningite ebronique ii la partie supfirieure des hfiniispheres. —
Cbapclets de petits kystes sfireux dans le plexus chorpide du ventri-
citle gauche.— Substance efirfibrale poinljilfie, et couleurde cafe au
lait clair.
Poitrine. — Quanlitfi Ires considerable de sfirositfi citrine dans
la eavitfi de la plfiyre droite.— Poumon droit dur, squirrheuxdans
toute son fitendue , et cancfireux a sa base ; — par son sommet il
communique avec la tumeur canefireuse situfie a la partie latfirale
droite du cpp. -r- Poumon gauche sain; — un peu de sfirositfi rous-
satre dans la plevre correspondante ; . — sfirositfi dans le pfiricarde.
Abdomen. — • Sfirositfi dans la eavitfi pfiritonfiale ; foie trfis vplu-
mineux, descendant 8 centimfitres environ au-dcssovis des fausses
edics drpites. — Absence de la vfisicqle biliaifc, qui pai ait avoir fitfi
envahie par un cloaque purulent du panerfias; — estomac distendu
par des gaz ; — ganglipns dfiveloppes dans l’fipiploon gastro-hfipa-
tjgpe , et rempli d’un pits jaune et concrct ; — quelques kystes pu-
rulrnts dans la paroi postfirieure de I’estomac. — Rate trfis volu-
minettse, se redoisant ep LoqiHic co.ulpur lie de vin.— Heins sains.
468 ETUDES CLINIQUES
— Surface interne de 1’intestin grele tapiss<?e d’unecouclie de sub¬
stance noire, non visqueuse ; — pancreas rempli de foyers puru-
lenls, dont quelquesuns volumineux , et parmi lesquels il en est
un gros comme le poing, sitin' ii la tele de l’organe, et envahissant
la vdsicule du fiel.
Obs. II'. — Toute jeune encore , Marie-Anne A.., s’est ddvoude a
Diett. — Elleprit I’habit des soeurs de la Doctrine chrelienne. Jamais
fcinme ne fut plus digne qu’elle de le porter ; sa vie fut entidrement
consacrde a soulager les malheureux et ainstruire l’enfance. Quels
soins , quelle palience , quelle douceur, quelle sagacitd nefaut-ilpas
pour guider les premiers pas que l’homme fait sur la terre !
Marie-Anne a parcouru les trois quarts de sa vie. Sa conscience
est pure ; elle ne ddsire rien , elle ne demande rien aux hommes ;
;on esprit est toujours dlevd vers le ciel ; lapaix et la tranquillity
d’flme suivent partout ses pas; elle goille le vrai bonheur ! Mais
helas 1 est-il un bonheur durable sur la terre?
Marie-Anne a des scrupules qui germeht sourdement dans son
cceur, semultiplient, grandissent, eclatent et empoisonnent son
existence. — Voycz-la maintenant cette femme nagudre si calmeet
si rdsignde ; voyez qnel changement s’est opiird dans sa personne ;
son regard est morne et triste ; ses joues sont creuses et ddcharndes;
le ddsespoir estpeint sur sa figure. — Nurt et jour elle ponsse des
cris dechirants; e’en est fait, elle est damnde: l’esprit du Seigneur
s’est relird d’elle ; cette idde l’accable, cette idde la torture, cette
idee 1’andantit ; aussi , pour s’y soustraire , a-t— elle essayd plusieurs
fois de se ddbarrasser dif fardeau de la vie. Ddjd elles’est jelde d’un
deuxidme dtage, ddja elle s’est prdcipitde dans les flammes; mais ,
par la vigilance de ses gardiennes, ses funestes projets ont toujours
dtd ddjouds : aussi leur voua-t-elle une haine implacable, et se por-
tait-ellesouvent enversellesd des actesde violence; elle lesmordait,
' les frappait , les pincait , etc.
Cel dtat, an lieu de diminuef, empirait tons les jours. Enfin la
dilBcultd de lui donner des soins d’une manidre rdgulidre obligea
la supdrieure de la placer d Mardville , cc qui eut lieu en seplembre
1839.
Pendant son sdjour d l’asile , son dtat se conserva longtemps a
peu pres le mdme ; elle ne faisait que gdmir sur son sort et parler
de damnation. Elle eut une fidvre qui dura deux mois, pendant la-
qnelle elle fut plus calme; mais, gudrie de cette maladie intercur-
rente, leddlire chroniquea repris son caractdre primitif. — Sa santd
physique s’afTaiblissait tousles jours. Enfin , lorsque nons avons pris
le service, au mois de janvier 1842 , nous l’avons trouvee dans un
SUU LA DEM0N0MAN1E.
469
etat deplorable ; sa maigrenr est extreme; ses gemissemenls sont
continuels , sa ddmence est complete. A toutes ses iddes il n’en sur-
vecutqu’une scule; dfes qu’clle nous voyait, clle se jetaitS genoux,
et nous demandait la sortie du prince Cigale ( Cigale dtait un enfant
dont elle avail soigne reducalion). Enfin, le 14juillet 1842 , elle
mourut en demandant grace pour le prince Cigale.
Pourquoi a l’aneanlissement de toutes les families del'entende-
ment a survdcu l’idde , la seule idee du prince Cigale ?...
Necropsie. — Habitude externe maigre et seche.
Tele. — Crane epais a la region temporale droite; diplod in-
jecte et d’une couleur bleuatre foncee.
Mdningite chronique a la partie superieure et moyenne des he¬
mispheres ; elle s’dtend a la face superieure du cervelet.
Serosite a la base du crane et dans les deux venlricules late-
raux; — plexus choroi'des decolords, ayaut un cliapelet de petils
kystes sereux.
Substance blanche du cerveau pointilhie et assez ferine.
Poitrine. — Adherence avec la pievre du poumon gauche , a ses
faces posterieure et interne.
Poumon droit adherent au sommet , oh il est tuberculise ; — tu-
bercules crus disseminds , faisant saillie sous la sereuse.
Coeur petit , emacie.
Abdomen. — Peritonite chronique ; tous les viscferes abdominaux
adherent fortement enlre eux.
fipiploon sus-hepatique adherent.
Foie noiratre 4 l’exterieur ; sa substance est couleur lie de vin ,
surtout celle du lobe droit.
Vdsicule contenant dix-neuf calculs plus ou moins anguleux,
dont le volume varie entre r.elui d’une grosse noisette et celui d’un
haricot.
Rate se reduisant en bouillie couleur lie de vin , moins foncee
cependant que celle du foie.
Ovaire droit hypcrtrophie , fibro-cartilagineux , osseux, mince
dans quelques points , cliagrine a sa surface externe. — Ovaire gau¬
che atrophie et d’une durete osseuse.
Kyste fibreux, compactea la partie superieure et posterieure de
l’uterus. — Quelques kystes tres petits dans l’epaisseur des parois
de ce visctre.
Obs. III0. — Voyez cctte vieille femme, comme elle est maigre
et sfeche ; comme son regard est triste et abattu ; comme tous ses
traits sont composes 4 la douleur. Le sourire lie viendra plus errer
sur ses lfevres. — Voyez-la, comme elle recherche la solitude pour
Q70 Etudes ciiiNiQtJES
selivrer tout cnlifere a ses tristes pensfieS et genii' SUr-SOil sort.
Plaignez- la , 6 hiiires de famille ! elle vient de pei'dfe l’enfatit qili
faisait le bonbeur de sa vieillesse. — Dt'sormais la dohleur serii sort
apanage; sabouthehe prononcera plus d’aulre nohi que celrti de
son enfant clifiri : ihais non , son ertfant ii’cSt pas inort; car elle en-
tend sa voixqui l’appelle a son sccours ; il brflle tout vivant au
fond des enfers. — Dieu la punlt dans la persortne de son fils ; il
n’y a pas de plus grands cfimihels tju’elle siir la terre. C’cst tih
monstre vomi par 1’enfen Elle est la cause de tous les tttalheurs
qui allligent l’huhianitfi; ses enfahts sont les enfartts du diable.
0 crime, 0 horreur 1 Son tour viertdra 1 Dfij& les demons lui prfipa-
rent un lit de fianimes darts leurs antres tfinfilirehx. — 0 justice
inexorable de Dieu , que voils files terrible I Lies hoinrties , les filfi-
menis, la nature lout entiere, conspirent a sa perte; lepdirt qu’elle
mange, c’est du sang; le Vita qU’elle bttit , b’est de l’ufine ; les ail¬
ments sont du poison.
La vie lui est a charge, ilfaut en finir; son parti est pris, elle se
laissera mourir de faiiii ; mais la pifitfi et la tendresse filiale l’obli-
gent a manger malgrfi elle.
Une nuit , c’fitait line belie rtuit d’fitg, les fitoiles brillaient dans
le firmament de l’ficlat le plus pur ; la lutte se dfivoilait darts Sbn
plein derrifire les monts , et , rfipandant une ltimifire lilrtpide a tra¬
vel's les clairieres j pretait a tout des formes iticertaines et fahtasti-
ques, que Thdrese prenait pour des demons. Riert lie trotiblaitie
silence de la nature, excepld le gazouillement de qrtelqrtes oiseaux
Tjui erraient sorts la feuillfie , le bourdonneinent de quelqrtes sphinx,
moissonnant les fleurs , et la scie monotone de qrtelques sartierelles ;
et 1’infortunee Thfirese redisait ses ma'lliertrs et rdpfitait aux echos
le nom de sou fils bien-aime ; puis tout-a-coup une idfic atroce
s’empare d’elle; les cheveux fipars, Toed hagard, elle cortrt aux
bords de la riviere. Sa fille a bid enlevfie par le diable; elle veut la
suivre. Doit-elle s’y prficipiler ? G’est le seul moyeh d’arriver a ses
fins, d’aller lout droit a l’enfer, et partartt de s’uriir aveC Sa fille
et son autre enfant, car le suicide est dfifendu par la religiort-, et
range parmi les pfiehes mortels. Son projet est art-file* ddja elle
prend soil elan , dfija les eaux paraissent s’ouvrir pour l’englbUlir...
Mais tout-a-coup la ctaini'e de Dieu et de dfishortorer sa famille la
retienl , et elle se retire corame ponssfie par une main invisible.
Plus tard, le 25 dbcembre 18111, l’idbe du suicide la prtrtrSuit
encore ; elle se prbeipite dans un puits d’ort elle est i'Ctiffie sabs
blessures ; et dernifirement enebre , elle se jeta dans urt feu de forge
d’ofi elle fiit encore retiree.
suit f.A HlijtONbMANIli. kli
Sbli 'sdlliirtell bSl agile et ihtferi'Hihpit par cites fdves cilVayants;
die He lait qbe gdrtiir ibute la iitllt; elle sc lfcve, sc pi oinfehc h
glands pas dabs ties appartemertts , s’aeciise avee l’bcccnt dli ddses-
poir dc mi He crimes imaginaires, et redobte les cliatiliients de la
vie tetcrnelle.
L6 5 abflt, cette ihfortundc fdit une cliute su'd la haiicllC gauche,
et il en rSsulte line fracture CottimiHUiive de la pdrtie supdrieure dii
fdmur correspondante ; le grand fet le petit trbchdtater sont cornple-
tchieilt stepdres du reste du corps db l’os.
Position librlzbiitdle;
12 aollt. — TllterCste n'b Va pas dial ; a qudttee lieures , die mange
Cnmrne a rotedlliaire, et a six heures elle n’est plus.
Nicfdfsie. — Ilabittltle texterbe inaigre.
Tele. — Crane diploiqiie injecte. — Traces de meningile chrO-
nique sur Id partie supdrictird dtes litefhisptifertes cdt'dbfaux.
Substance edrdbrale ttiolle, sarts injection notable. — Cervelet
sain.
Poitrine. — Poumon gauche adherent a ses faces posldrieure et
externe , a,sa base el a son sonnmet ; il cst en outre engoud , solide
a sa partie postdridntee \in dtegtd de Id pttteutribmd).
Poumon droit tuberbiileux a Sbii Sotnlndt dans la largeur d’une
piece de deux francs.
Coeur normal.
Abdomen. — Poie sain ; vdsicute contenant de la sdrositd au
lieu de bilte 'i et 31 CBldilS; i-ess'eihblaht patefaiteWtent , pal- la fbte’m'e
et le volbme , a s’y mdpreridrej a de petits pois secs, et d’unC
couleur jaune-serin.
Pancreas nn peu voiumineux.
Hate tres petilte ; mds'entterd parsem'd dC pdtites masses gangiioii-
hdifeS tin vblutHd d’nh pb® ; fees maS'sbS s’ont Cbiiittib bibuHiirtteUses ;
Cn lesderasaut1, ellesserilblcnt composites de hiatifcre encdphaloi'de ;
— muqueuse gastrique lapissant le grand cul-de-sac rouge, injec-
tde , veloutee ; la muqueuse duodertale offre le mfime caractere. —
frracturd cottimiiiulivd dd c'bl ciniiifgical du femur gauche ; separa¬
tion du grand et du petit trbciiattter ; eccHytttbse debs rdpaissem-
du muscle tenseur du fascia lata.
Obs. IV'. — Pierre N... est on hoinme grand et sec, agd de qua-
rante-quatre ans. ■ — Il est toujours de niauvaise humeur ; si vous
Idi Adr'essed 1A pAIrbld , Sa lighted s’atiiibb , Sd& ydiix deviennent
dtineelants, et il vous rdpond par des injures. — Il fut toujours
d’un caractere bizarre, mais paisible; il avail une socur qui est
morte d’une maladie chaude.
472 ETUDES CLINIQUES
En 1835 , Pierre fit une maladie grave , 4 la suite de laquelle ses
facultes intelleciuelles furent troubles. — Son esprit est tourmente
par la terreur de la damnation. Au travail, dans son sommeil,
pendant ses repas , cette id6e lo poursuit sans cesse.
Souvent, pour se distraire, peut-<Hre , il prend au hasard uu
livre , l’ouvre , et se met 4 lire ; mais au bout de quelques instants
illejette loin de lui en disant qu’il est dammS s’il continue.
Parfois, en lisant, il s’arrfite, parle et rit en mfime temps ; puis se
lfeve tout-4-eonp et dit : « II ne me rcste qu’un moyen d’dviler les
tourments de l’enfer ; il faut que je tue un homme ou que je melte
le feu a la maison ; en un mot, il faut que je commette un grand
crime ; voila ma rancon. >> Et certes il aurait deja mis 4 execution
son coupable projet , si la surveillance la plus active n’edt dte excr¬
ete sur lui.
Une de ses dies est morte depuis deux ans; il veul toujours la
faire inhumer, en disant qu’il la voit ressusciter, autrement il sera
dam i)6.
CAUSES, INYASION, MARCHE, TERMINAISON ET PRONOSTIC
DE LA DEMONOMANIE.
La demonomanie est 6minemment hereditaire , et comme
toutes les maladies nerveuses , elle se propage par une sorle de
contagion morale ou par imitation. On a vu plus d’une fois, dcrit
Herodote , les thyades atheniennes celebrer avec fureur les or¬
gies de Bacchus, et se repandre en grand nombre dans les villes
et dans les campagnes, echevelees et 4 demi nues , poussant des
hurlements effroyables. Quelques unes d’entre elles, saisies tout-
4-coup d’une espfice de vertige , se croyaient poussees par un
pouvoir surnaturel , et communiquaient ces frenetiques trans¬
ports a leurs compagnes. Quand Faeces du delire etait pres de
tomber, les remfedes et les expiations achevaient de ramener le
calme dans leurs ames (1).
En 1552 ou 1554, la demonomanie a ete epidemique 4 Rome
(I) H6rodot., lib. 9, cap. 54.
SUR LA DEMONOMAN IE.
473
parmi les juives converties au catholicisme ; vers la ntenie epo-
que elie a ele epidemique dans Ie monaslfcre de Kerndrop en
Allemagne, ou toutes les religieuses etaient possedees. La cuisi-
niere du couvent convint qu’elle etait sorcifere ,, ct fut brulee
avec sa mfcre. Lorsque Luther poussa le cri d’ernancipation et se
delacha de la cour de Rome , les esprits se prfioccup&rent des
dissensions religieuses, et sous l’influence de ces preoccupations,
la demonomanie se repandit avec rapidite. Luther lui-meme
etait convaincu d’avoir des rapports aveclediable. Tout le inonde
sail que ce fameux chef de secte, cache pendant neuf mois en¬
viron dans le chateau de Mecteur de Saxe, et excite par les me¬
ditations ct les discussions thCologiques, crut avoir avec le diable
la fameusc conference qui se termina par l’abolition des messes
privees, etc.
L’age le plus favorable a la demonomanie est de quarante h
cinquaute ans ; sur 33 observations de possedes que j’ai recueillies,
le plus jeune est ag6 de vingt ans et le plus age de soixante-quinze
ans; mais ce dernier 6tait malade depuis dix-huit ans; l’accfes
a done chez ce vieillard edate a cinquante-deux ans , et , chose
remarquable, il a gueri.
Les femmes y sont un peu plus exposees que les hommes, mais
pas autant que le disent les auteurs ; sur 33 j’en ai rencontre 18.
D’apres mes observations, il paraitrail que les professions stP
dentaires, telles que l’etatde tailleur, de cordonnier, de coutu-
riere, etc., sont les plus favorables a Pexplosion du delire demo-
nomaniaque; viennentensuiteles laboureurs etles cultivateurs.
Sous ce rapport la demonomanie se rattache aux autres formes,
de la folie.
Les temperaments bilieux et melancoliques , une constitution
nerveuse, une imagination ardente , un caracttre faible et pusil-
lanime, les prAjuges, l’ignorance, le fanalisme religieux, l’educa-
tion, les enseignements superstitieux , des idees fausses et exa-
gerees sur la justice divine et sur la damnation ; les contes de
revenants et de sorciers dont on berce imprudemment l’enfance,
asn. mku.-I’Svcii. t. i. Mai 1542. ‘J. 31
JxVi Etudes cunjques
lie mysticisme, la lecture ties livres de sorcellerie, etc. , predispo-
seut essentieilement Si cette afFeclion (1).
Les prejuges et l’ignorance, avons-nous dit, sont des causes
eloignees de la demonomanie ; j’ai cependant rencontre sept de-
monomaniaquesdontl’instruction fitaitplusqu’ordinaire, etparmi
lesquelsilen fitait deux ou trois dont les facultes intellectuelles
fitaient tres developpees etl’esprit cultive; etpar contre je n’ai
vu que quatre dfimonomaniaques tout-ii-fait illettrfis.
Telles sont les causes qui predisposent plus ou raoins forte-
ment a la dfimonomanie.
Les chagrins, la misfire, la jalousie, 1’amour contrarie, la va-
nitfi et l’ambition, une vive commotion morale, une frayeur, l’in-
quifitude, la crainte, l’effroi, la description vive et sombre des
tourments de l’enfer, sont les causes morales qui peuvent pro-
voquer cette maladie.
Le cfilibat, le veuvage, l’age critique, la suppression d’un flux
babitucl, telsque des hfimorrhoides, d’une epistaxis, de la mens-
truation (2), la repercussion d’une dartre, 1’ivrognerie, sont des
causes physiques qui peuvent egalement faire ficlater ce genre de
delire.
Des breuvages , des frictions , des suppositoires narcotiques
sont dans le mfirae cas. Les prfitendus sorciers avaient fixe pour
leurs assembles un certain jour ou plutot une certaine nuit de la
semaine; car la nuit prfiside aux songes, elle est 1’amie des mys-
(1) M. le docteur Cerise , rfiunissant les donnees de l’Uistoirc religieuse
a celles de l’observation clinique, distingue deux formes de mjslicisrne :
la forme pfinilenlc ou oppressive , et la forme contemplative ou expan¬
sive. La dfimonomanic appartient presque exclusivement a la premiere
de ces deux formes. ( Des fonctions et des maladies nerveuses, etc., eba-
pitre IV.)
(2) Mon ancicn maltrc , M. Voisin , a cherchfi a prouver, dans son
excellent livre sur les causes des. maladies mentales , que la suppression
dcs regies n'est pas loujours la cause , et qu’elle est souvent I’cffet de la
folie. Ce que J’ai observe lend A confirmer colle opinion.
SUR la dSmonomanik. 475
teres: c’etait le sabbat; le lieu des rendez-vous etait une ile d6-
serte, uue roche escarpee, une caverne entourde d’une antique
foret , un vieux chateau abandonne, une chapelleen ruines, un
cimetiere , etc. Pour s’y rendre , ils commencaient par evoquer
les esprits infernaux par des pratiques et des ceremonies super-
stitieuses; ils lisaieut la description du sabbat , ce qui etait tres
propre 4 faire de fortes impressions sur leur imagination ; ils se
frottaient ensuite tout le corps avec des pommades narcotiques, et
notamment de datura stramonium , appeie pour cela herbe aux
sorciers. Dans leur somineil, souvent provoque par des breuvages
narcotiques , leur imagination ardente , exaltee par une pensee
dominaute , par une croyance aveugle dans les pratiques du gri-
moire, et surtout par l’irritation et la congestion c6r6brale, en-
fantait mille objets terribles, diaboliques, fantasmagoriques ; et
quand la lumiere du jour venait les tirer de cet etat, leur cerveau
encore faible avail conserve l’impression des visions de la veille,
et les rSves etaient , pour ces intelligences malades , des r6alit6s„
L’acces de d6monomauie, comme l’a dejit dit Esquirol, eclate
ordinairement tout-a-coup; son invasion est brusque , sa duree
plus ou moius longue; elle setermine par la demence. Le ma-
rasme, la pleuresie chronique, les tubercules, la peritonite chro-
nique, la fievre lente, des affections chroniques du foie, viennent
ordinairement mettre un terme aux souffrances des demonoma-
niaques.
Suivant Esquirol , la guerison de cetle affection est douteuse ;
cependant je ferai observer qu’a Mareville nous avons gueri pres-
que tous les possedes qui n’etaient pas encore tombes en de-
mence, c’est-5-dire sept. Mais le medecin, avant de se prononcep
sur Tissue de cette maladie, doit tenir compte de 1’age du ma-
lade, de la duree de la possession, des complications, de Thermite
et d’une foule d’autres circonstances qui peuvent rendre le pro-
noslic plus ou moins facheux. En general, lorsqu’elle est heredi-
taire, elle se termine presque toujours par la demence ; en d’au¬
tres terraes, elle est iucurable.
476 ETUDES C UNIQUES
11 en est de infime lorsqu’elle est compliquee de quelque lesion
orgaaique des cavites thoracique ou abdominale, car ces I6sions,
rfifractaires a toutes les ressources de la medecine , entretiennent
etalimententindefinimentle delire, etla demence s’ensuit. L’es-
prit , comme le dit M. Archambault, a force d’etre tendu et fixe
sur un seul objet, fatigue d’abord le cerveau, puis il I’irrite, puis
il l’enflamnie d’une maniere lente et chronique ; de Ih la de-
mence ou la meningite chronique. Operez done proniptement
une diversion morale , fixez ailleurs l’attention du malade ; ne
laissez pas le temps 4 la lesion organique de se produire.
Principiis obsta sero medicina paratur.
De meme , lorsque votre cerveau est fatigue et dpuise par uue
longue meditation , vous le reposez en fixant votre attention sur
un autre sujet d’etude. — G’est une observation vulgaire que
tout le monde peut faire.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE.
Si nous jetons un coup d’oeil sur les autopsies que j’ai rap-
portecs dans ce memoire , nous nous convaincrons facilement
que dans le premier cas ( 2e obs. de demonomanie externe ) , ou
la demonomanie existait 4 l’etat de simplicity , l’encephale ne
presente aucune 16sion qui puisse expliquer la cause immediate
du delire. Dans les quatre autres cas, nous avons rencontre de
la serosite entre les meninges dans les ventricules lateraux. Il y
avait m6ningite chronique, injection de la substance cere¬
brate , etc. Mais ces lesions sont Telfet et non la cause de la
folie ; elles nous ren dent comp te de la demence, et voilh tout;
et encore les lesions organiques de l’enc6phale et de ses envelop-
pes, remarque Esquirol, les 6panchementssanguins ou sereux, les
injections oules infiltrations du cerveau et des m6ninges, l’epais-
sissement de celles-ci et leur adherence entre elles avec le crane,
avec la substance grise, le ramollissement partiel ou general du
SUR LA. DES10N0MANIE. hll
cerveau , la density de cet organe , les tumeurs fibreuses , tuber-
culeuses, cancereuses, observ6cs dans la cavite cranieune,
toutes ces alterations se sont rencoutrees dans les cadavres d’in-
dividus qui n’ont jamais cu de delire chronique; et par contre,
beaucoup d’ouverturcs de corps d’aliSnes n’ont presente au-
cunes lesions cerebrates , quoique la folie persislat un grand
nombre d’annees.
D’ailleurs , comment peut-on admettre des lesions organiques
en presence de guerisons subites et instantanees de quelques
abends ? Ces guerisons ne sont pas rares. Pour moi , j’en ai ob¬
serve quelques unes , je les ai publiees dans mon mdmoire sur le
traitement dela folie, insert dans les Annalcs medico-psycho-
logiques. De ces fails , on est done en droit de conclnre avec
Esquirol que la cause immediate de l’alienation mentale echappe
a nos moyens d’investigation; que la folie depend d’une modi¬
fication inconnue du cerveau , qui n’a pas toujours son premier
point de depart dans la lesion de cet organe, mais bien dans les
divers foyers de sensibilite , places dans les diverses regions du
corps.
Quant ii moi , je suis porte a admettre avec les anciens que
le point de depart de la lypemanie, etpar consequent de la de-
monomanie, qui n’est qu’unc variete de la premiere, doit etre
recherche dans les organes abdominaux.
En diet, dans les cinq necropsies de dernoniaques que je
viens de rapporter, le foie elait malade ou la bile alteree , et j’ai
observe des alterations a peu prfes semblables sur plusieurs
autres cadavres de lypemaniaques.
Je ne veux pas inferer de la que l’appareil biliaire est le
sifige primitif du ddlire ; non , car e’est bien le cerveau qui est
ce siege; maisje dis (et personne ne pourra le contester ) que
la lypfimanie n’est que l’expression d’une telle organisation ,
d’une telle constitution ; qu’il faut un certain nombre de circon-
stances pour qu’elle eclate; que chez les melancoliques predo-\
mine le systeme hepatique ; que tous ou presque toussont doues
478 Etudes clinjques
du temperament bilieux; qu’il y a correlation intime entre
ce temperament et le delire triste ou la lypfimanie , et qu’en-
fm le d6rangement des fonclions de l’appareil biliaire doit entrer
souvent pour qUelque chose dans la production de ce genre de
folie.
Ainsi , il serait done important d’interroger avec soin , cheZ
ces malades , l’etat des organes abdominaux , et d’examiner si
les fonctions digestives s'executent avec facilite et avec harmo-
hie. Et ne sait-on pas qu’une constipation opiniatre engendre
uhe humeur sombre et acariatre , des idCes tristes et lugubres
qui voUS plongent dans le degout et le decouragemcnt, et qu’au
contraire, d6s que la regularity de cette fonction se retablit ,
vous vous sentez plus legcr et plus dispos , et les choses et l’a-
Venir se dessinent a votre imagination avec des couleurs vives
et brillantes?
TltAITEMENT DE LA BEMONOMANIE.
Chez les anciens, les maladies nerveuses avaient une origine
sacree , et leur traitement etait exclusivement confie a la caste
sacerdotale , qui mettait en usage une foule de pratiques reli-
gieuses. — Salomon calmail les maux par des charmes autant
que par des sues de plantes; il chassait les demons par des in¬
cantations (1) ; les prophfetes Elie , Elisee et Isai'e , etc. , jouis-
saienl du meme privilege. — Ezechias supprima un traite de
Salomon sur la cure des maladies par les remedes physiques ,
de crainte que les secours sacres de la tribu de Levi ne fussent
abandonnes.
Dans la Grixe, les pretres d’Esculape seuls avaient le droit
d’exercer la medecine; e’etait dans leurs temples qu’on accou-
rait en foule chercher la guerison el la saute; des ceremonies,
telles que des purifications, des ablutions, des onctions, etc.,
(I) Bibl. sacr., lib. Begum III.
SUR I. A. DES10N0MANIE.
479
faites avec une pompe religieuse imposante , agissaient puissam-
ment sur l’imaginatiou de quelques alienes qui recouvraient la
raison.
Lorsque le christianisme parut, les oracles se turent; rnais
les possddes ne continuerent pas moins a rosier dans les mains
des pretres. On proceda aux exorcismes ; on s’imposa desjeunes
etdes macerations detoute espece; on entrepritdespelerinages
aupres de quelque saint renomme; on fit dire des priercs pu-
bliques avcctoutes les pompes du culte. Un grand nombre de
demoniaques accouraient a Besancon , lorsqu’on y monirait le
saint-suaire; ils y occasionnaient souvent de grands desordres
par leurs cris, par leurs contorsions et par leur fureur , que des
soldats reprimaient a force de coups; traitement qui, joint 4 la
circonstance dont l’esprit etait frappe , aux cris de miracle, mi¬
racle , que poussait le peuple, produisait tous lesans quelques
guerisons.
Les pelerinages de Saint-Maur, pres Paris , elaient c^lebres
pour la gu^rison des alienes. — La patronne sainte Dvmphne ,
du village de Ghfiel en Belgique, avait acquis une grande c61e-
brit6 dans les exorcismes.
Le cure d’un petit village des Vosges et celui d’une petite ville
du Languedoc jouissaient du meme privilege.
11 est it remarquer, d’apres le temoignage de Pomponius
Mela et de Jean Wier, qu’avant de proceder aux exorcismes
on purgeait d’abord les malades, et que les exorcismes n’en
reussissaient que mieux.
Heureuse l’humanite, si on se fut loujours borne a ces pra¬
tiques innocentes ; mais malheureusement on crea des tribunaux,
et les demoniaques furent assignesa comparoir; des juges tels
que Martin del Eio, Jacques Sprenger, Bodin et autres, les
trainaient dans les cachots, les livraient a la torture, les pour-
suivaient devant les tribunaux, et enfin ils allumaient les bu-
cbers sur lesquels montaicnt ces malheureuscs victimes de l’i-
gnorance et des prfijuges. Dans la seule principaule de Treves ,
680 - fiTUDlSS CMN1QUES
on fit perir en peu d’annees 6,500 personnes accusees de
sorcellerie. En Lorraine et dans lesautres conlrees del’Europe,
un tres grand nombre de ces malades subit le memo sort. Enfin,
le progres des lnmieres (it cesser cet etat de choses, et ies de-
moniaques furcnt confi6s aux soins des medecins. Quelle ine-
thode de traitement doit-on leur appliquer ?
N’essayez-pas de guerir les demoniaques par le Iangage de la
raison et de la bienveillance , par des syllogismes et des raison-
nemenls, carvous echoueriez completement.
L’ellGbore d’Antycire, tant vante dans l’antiquite, les dras-
tiques, les vomitifs, lesevacuanls de toute sorte, echoueraient
egalement si les functions digestives etaient en bon etat. II n’en
serait plus de meme si ces fonctions etaient derangees ; ces re •
medes, convenablement administres, deviendraient alors de
puissanls auxiliaires dans la cure de cette nialadie. 11 faut done
examiner avec la plusgrande attention la caviteabdominale, car il
n’est peut-Stre pas rare, commeje 1’ai dej&dit, de rencontrer
quelque affection des systfemes hepatique et digestif.
Mais lorsque la demonomanie est simple , sans complication ,
si vous vqulez dissiper les nuages qui obscurcissent 1’intelli-
gence, si vous voulez dechirer le voile qui couvre les facultes
de 1’entendemcnt, si vous voulez briser la chaine vicieuse des
idees des demoniaques , provoquez des secousses morales ener-
giques qui ebranlent tout l’organisme , brisez le spasrne par le
spasme, opposez des passions reellesa des passions imaginaires,
touchez la seule corde qui vibre encore dans leur ame , celle de
la douleur, et de cette lulte , la raison sortira souvent victorieuse.
Des quo vous etes parvenu a fixer l’attention du malade , ne
vous arrfltez pas , ou tous vos efforts seront perdus. C’est le
moment d’employer le Iangage de la raison, de iui devoiler
toute l’absurdite de ses idees , de faire appel a ses sentiments,
de l’encourager par la perspective de sa sortie , de le soutenir
dans sa marche chancelante, de l’aider a renouer le fil qui l'at-
tachait 6 1’existence morale , ce qui exige de la part du medecin
SUR LA BliMONOMANIE. 481
une grande sagacite, la connaissance profonde du coeur humain,
car les caracteres varient autant qne les individus; c’est au m6-
decin a connaitre le cote faible du inalade, a ouvrir une breche
par Iaquelle il penetrera dans soil intelligence et la dirigcra vers
la raison (1).' Ce sont c.es principes qui ont preside dans beau-
coup de cas au traitement moral de la folie a Maryville. Ce trai-
tement, M. Archambault I’appelle m6thode perturbatrice.
I/observation de R..., quej’ai rappelee dans cememoire, en
est un exemple ; je le complete par l’observation suivante :
Francois Q... , jardinier, est ag6 de quarante-trois ans. C'est
un homme au teint bruni , 4 l’oeil sombre et oblique , a la de¬
marche lente et mesuree. Il nous a avoufi qu’une de ses soeurs ,
est folie. — Il est a Mareville depuis six ans, et depuis six ans ;
son ange gardien l’a abandonne , et deux demons se sont glisses
dans son corps d’une manure bien singuliere : le possdde du
■grand Vulcain et le possede de Robert-le-Diable s’etaient meta¬
morphoses en boeufs. — Ces boeufs fnrent tu6s , et Q... eut le
malheur de manger de leur viande, qui, dans ses entrailles, sc
r6g6n6ra aussitot dans sa forme primitive, savoir, en demons,
et ( chose remarquable ) ces demons , tout en le tourmentant
horriblement , l’excitaient a la verlu.
Le possede du grand Vulcain , qui est son plus puissant de¬
mon, le passe souvent a la question, lui fait des lecons, lui parlc
du Grand Albert , de griinoire , lui-devoile les secrets de l’enfer,
et l’instruit de ce qui se passe sur la terre. Quelquefois il lui
donne des nouvelles du paradis. C’est lui qui lui a annonc6 la
revolte de saint Michel Archange contre le Ciel , et sa chute sur
la terre, au milieu d’un lac, oh il a ete metamorphose en re¬
quin.
Le possede de Robert-le-Diable ne lui donne jamais de nou-
(1 ) Yoyez mon Mfimoire snr le traitement de la folie, ou je rappeile sept
observations de diimoniaques gueris par eelte mfithode , chez Just. Rou-
vier, rue de I’Ecolc-de-Mcdecine, S, a Paris.
482 EXUDES CLINIQUES
velles, car il n’eu a pas le droi t ; mais il reste la, dans son corps,
pour empecher son confrere, le grand Vulcain, de lui mentir,
et donne ses ordres apres celui-ci.
Ces deux diables lui rongent les entrailles et lui font endurer
des tourments inouis, et pourtant Q... n’a jauiais eu recours
aux exorcismes pour en etre delivre ; car, sans ses possedes, il
ne vivrait pas longtemps, le souffle lui manquerait, ce sont eux
qui le lui coramunjquent. Il a bien son souffle naturel , c’est
vrai ; mais ce souffle est trop faible , et seul il ne suflirait pas
pour entretenir et alimenter sa vie. — Q... , tel qu’il est, ne
raourra jamais ; il vivra jusqu’a la fin des si&cles , et le monde
n’aura pas de fin. G’est le possede du grand Vulcain qui lui a
rendu ce jugement.
Dans la premiere annee de son s6jour a Mareville, Q... etait
continuellement agite ; il s’arrachait les cheveux, se frappait 4
coups redoubles la poitrine avec son sabot ; semblable 4 un
mouton , il donnait de la lete contre les murs et les arbres ,
disant que c’etaient des possedes qui le poussaient , et criait du
matin au soir avec une voix dechi ran te : « Sortez , sorted de
mon corps , possedes du grand Vulcain et de Robert-1 e-Diable ! »
Lorsque nous avons pris le service, en janvier 1842, ce ma-
lade etait calme et tranquille ; il n’avait plus d’acces d’agitation ,
mais il restait toujours possede, et il ne parlait plus de posses¬
sion , a moins qu’on ne le remit sur ce chapitre.
1" aout. Q... est au bain, la douche est suspendue sur sa
tele. Nous lui lisons chef par chef son histoire , et il soutient
que c’est la veritfi. Aussilot la colonnc d’eau lombe et l’inonde ;
il pousse des cris de frayeur et demande grace. Ce sont des folies
que ses deux diables : ils n’existaient que dans son imagination.
La douche cesse, et Q... est ramen6 dans son quartier.
Le surlendemain , a la visile , Q. . . divagua de nouveau : c’est
aussi vrai que le soleil luit que deux demons le possedent. On
se fache et on 1’envoie a la douche. Le medecin en chef me
charge de la lui administrcr. Q... en est fortement emu; il
renonce a ses chimbres ; il n’y pensera plus. Je profile de son
SUR LA DEMONOMANIE.
Emotion pour lui arracher la promesse de travailler et de se
conduire en homme raisonnable. Des cet instant, Q... entre en
convalescence. Tous les jours, nous le raffermissons dans ses
bonnes iddes par le raisonnernent, et nous l’encourageons par la
perspective de sa sortie. 11 travaille avec ardeur, apprend des
vers par coeur, et lui-meme nous demanda a reraplir le role d’Hy-
daspe dans Esther de Racine. — Enfm , le 24 novenibre 1842 ,
Q... a quitte 1’asile dans la plenitude de ses facultes.
Dans ces observations , on peut voir comment une violente
perturbation a permis au medecin de s’emparer de 1’esprit du
malade , de le dominer, de le forcer au travail, et lui procurer
ainsi une utile diversion a son delire , diversion qui a amend la
guerison. — Dans mon memoire sur le traitement de la folie-,
je rapporte beaucoup d’exemples analogues. La pratique de
M. Archambault confirme , sous certains points, les iddesde
M. Leuret sur le traitement moral.
Esquirol veut que les conversations avec les alidnds soient
vives, animees et courtes. Le bon Pinel conseille de fortifier leur
ame par les maximes de morale des anciens philosophes, les
dcrits de Platon , de Plutarque , de Seneque , les Tusculanes de
Cicdron , etc. ; ouvrages , dit-il , qui valent bien mieux pour les
esprits cultives que des for.mules artistement combindes de to-
niqueS et d’antispasmodiques. — Je dois ajouter a l’appui de ces
iddes que j’ai acheve la guerison d’un demonomaniaque que
M. Archambault avait confie a mes soins , en lui faisant lire Par¬
ticle Demonomanie d’Esquirol.
Les exercices du corps, l’equitation, la danse, la paurae,
l’escrime , la gymnastique , les jeux qui exigent quelques opdra-
lions de Pentendement , tels que les dames et les dchecs , con-
courent puissaniment a leur guerison. La culture de la terre ,
qui exige Pexercice de tout le corps, et qui par cela meme dis¬
trait davantage 1’esprit des iddes delirantes , remplace avanta-
geusement, pour une certaine classe d’alidnes, tous ces exercices.
Les fous , a dit Paracelse , sont des hommes rentrds dans l’dtat
de nature; ils sont independants, paresseux et insubofdonnds ;
484 Etudes cliniques
il faut refaire leur Education , et on n’atteindra ce but que par
un regime de sev^rite et de contrainte morale.
Tous ces principes sont etablis a l’asile de Maryville (Meurthe) ,
ou , h l’exemple de M. Ferrus , M. Archambault s’est efforce
d’organiser sur une vaste echelle le travail des champs pour les
hommes ; et les femmes sont occupees toule la journee dans un
puvroir aux travaux de leur sexe , tels que la couture , le tricot ,
le rouet , etc. — J’ai , pour ces derniferes , introduit la danse. —
Tous les soirs , elles sont reunies dans une salle , ou je leur fais
executer plusieurs especes de danses , en encourageant les plus
6veill6es, en grondant les recalcitrantes , en stimulant les plus
engourdies ; et les avantages de cet exercice commencent dejh
& se faire sentir : la lypemaniaque est en trainee malgre elle par
le tourbillonde lavalse, son attention est fix6e, subjuguee; la
monomaniaque est arrachfie a ses idees fixes, et toutes eprouvent
une heureuse diversion a leur delire.
Des vers sont appris par cceur, et Esther de Racine a dte
jouee avec un ensemble vraiment remarquable.
Les voyages, malgr6 l'opinion contraire de Seneque, sont lr6s
utiles aux lypemaniaques par la diversion de tous les moments
qu’ils causent. La musique , quoi qu’en dise Esquirol, est un
moyen de guerison ; elle 6veille des passions fiteinles , elle pro-
voque des secousses morales, elle excite la circulation, elle fixe
l’attention , etc.; mais on ne doit pas faire choix indistinctement
d’un mode determine pour tous les alifnes. Pour celui-ci , il
faudra un m&tre energique et guerrier; a celui-lh , conviendra
une musique gaie et joyeuse; pour un troisifime , il faudra des
accords doux et suaves, etc. C’est a la sagacity du m£decin a va-
rier les modes et a en choisir un plutot qu’un autre.
Quant au traitement physique, il faut saisir les indications in-
dividuelles qui indiquent les causes physiques , hygiSniques et
pathologiques ; retablir les menstrues si elles sont supprimees ;
provoquer un ecoulement qui a disparu ; rappeler une dartre ,
rouvrir un ulcfcre dont la guerison subite fut la cause de I’explo-
sion du d61ire, etc.
SUR LA DKM0N0MAN1E.
485
Je termine par quelques mots sur la police intfirieure d’un
hospice d’ali6n6s, chose de la plus haute importance, puisqu’elle
concourt si puissamment a la guerison. Dans ces maisons, la po¬
lice ne doit pas se borner, comme elle le fait malheureusement
trop souvent encore, h une simple surveillance et h entraverpar
des parcimonies inesquines et mal entendues ou par des jalou¬
sies stupides et coupables, les innovations utiles ; elle cxige une
6tude particulierc du caractere de chacun des alienfo, pour re¬
primer avec sagesse leurs hearts , dviter tout ce qui peut les
exaspdrer et contenir avec severite lesgardiens; car le succes de¬
pend non seulement du medecin , mais encore du zfele et de la
sagacite de ceux qui l’entourent. II estdonc utile que sa pensee
soit comprise et qu’elle preside a tous les actes qui sc passent
aupres des alifiries, autrement tous les mouvements de l’asile ne
concourraicnt plus au traitement et au bien-etre des malades ,
et la maison ne deviendrait jamais , suivant la belle idee d’Es-
quirol , un instrument de guerison. icoutons ce grand maitre :
« Une maison d’alidnes , dit-il , ne doit avoir qu’un chef 4 qui
tout doit ressortir. Si l’autoritd est partagde, l’esprit de ces ma¬
lades ne sait sur qui se reposer; il s’egare dans le vague, il
trouve des faux-fuyants pour eluder l’obdissance. Les alienes
sont de grands enfants qui ont recu d6ja de fausses idees , de
mauvaises directions ; les uns et les autres doivent 6tre conduits
d’apres des principes semblables. Le medecin doit donner l’im-
pulsion ; il doit etre le centre auquel tout se rapporte , duquel
tout mouvement doit partir ; il doit etre inform^ de tout ce qui
interesse les malades, il intervient dans toutes les altercations,
lesdissidences; il trace a chacun sa conduite ; il dirige lespensees,
les desirs, les actions de tous ; il est le surveillant supreme et des
malades et des serviteurs (1). »
(1) Esquirol- article Ahinauon mentalc, de 1’EncyclopiSdie du xix«
REVUE FHAN(.;AISE et RtrangEre.
REVIIE FRWCAISE ET ETRAMiERE.
JOURNAUX FRANQAIS.
I. Gazette niedicnSe de Paris.
M^VROSES SYPHILITIQUES , PAR M. EBHARD , D. M. P. A JUJURIEUX.
(N° du 25 fevrier 1843.)
Les medecins n’ont point donnd une part d’action assez grande
au vice sypbilitique dans la production des affections nerveuses ,
dont quelques unes|, lMpilepsie, l’amaurose, 1’asthme, la paralysie,
sont souvent des accidents consdcutifs de la syphilis.
Le caractfcre syphilitique de quelques amauroses n’a cependant
point ete meconnu, et.grftce peut-etre aux ophthalmies blennor-
rhagiques, aux deformations de la pupille, aux vegetations de l’iris,
qui ont attire l’attention des syphilographes sur l’organe de la vue ,
la science possible un grand nombre d’observations d’amauroses
syphilitiques; mais elle ne serait point aussi riche en observations
d’une valeur incontestable, s'il s’agissait de prouver qu’jl existe
souvent un rapport de cause 4 effet enlre 1’ affection venericnne et
cerlaines nevroses, telles que l’epilepsie, l’asthme, la paralysie, etc. ;
aussi crois-je que les fails suivants ne scront point lus sans in-
teret.
Premiere observation. — Asihme et epilepsie syphilitiques. —
Le 2 avril 1841, je fus consulte par Peravier, proprietaire ii V...
(Ain). Cet homme, age d’environ quarante ans, etait blond et d’une
faible constitution. Sa plleur et sa maigreur etaient extremes ; il y
avail quelque chose d’anormal dans la forme de ses pupilles.
JOURNAL! X. FRAN(.!AIS.
487
Depuis six mois , il dtait sujet 4 de grands maux de tSLe , et ne
pouvait dormir line partie de la nuit, parce qu’a partir de la on-
zieme heure il lui survenait a plusieurs reprises , dans les parois
de la poitrine, une constriction et une pesanteur douloureuse qui
rendaient sa respiration difficile, et le forcaient 4 aller au grand
air. Ces accfis de dyspnde dtaient suivis d’une expectoration abon-
Pfiravier sentait souvent dans les jambes des douleurs , des en-
gourdissements , et quelquefois des courants froids qui montaien1
aussi le long de la colonne vertcibrale.
Le 19 du mois de mars , des ouvriers l’ayant vu tomber dans sa
vigne, dtaient altes le chercher, et 1’avaient rapports chez lui. Il
ffiait, disaient-ils, comme mort, par consequent dans un dtat com-
plet d’immobilite et d’insensibilite.
Le 28 du rafime mois, sa femme, dtant dans le bas de la maison,
avail entendu au-dessus de sa tfite le bruit de la chute d’un corps
sur le plancher; elle <■ tait montfie, et avait trouvd son mari en proie
a des convulsions dpileptiformes : je dois dire cependant que la
bouche etait sans 4cume. On le saigna.
Aprils ces deux attaques , le malade avait pu se remettre au tra¬
vail ; elles n’avaient dure que huit 4 dix minutes. Il n’avait aucune
idee de ce qui lui etait arrive , et il ne se plaignait que d’un mal de
tfite plus fort que d’habitude.
Le 2 avril , le malade, ne ressentant aucun trouble dans les fonc-
tions digestives , si ce n’est une constipation habituelle , son pouls
etant plein et dur, aucune lesion organique n’existant dans l’appa-
reil de la respiration, je lui prescrivis des pilules aloetiques 4 dose
purgative, et ordonnai de lui metlre vingt sangsues au fondement.
Le 5 avril, nouvelle attaque ; je fais continuer l’emploi des pilules
purgatives.
Le 12 avril, le malade fait une nouvelle chute accompagnee de
mouvements convulsifs dans les membres , de grincements de
Prescription. — Tous les soil's un grain d’opium , un vesica-
toire 4 chaque jambe , une bouteille d’eau de Sedlitz, on un pedi-
luve sinapisfi, alternativement tous les deux jours.
, Le 20 du mfime mois, appelfi aupres du malade, qui a eu la veille
une cinquifime attaque, je le trouve trfes fatigue; il se plaint d’une
douleur dans les bourses, et il me raconte alors pour la premitre
fois qu’un nourrisson de Lyon avait donne 4 sa femme, et par suite
4 lui-mfime, une maladie vdnerienne. Trois ans se sont licoulds de¬
puis cette tipoqiie , et il y a plus de deux ans qu’il a eu des ^rup-
488 REVUE FRANCAISE ET fcTRANGfeRE.
tions cioQ leases (probablement sypbilitiques), qu’on a gurries avec
des bains et des pilules.
J’examinai le frontal et la face interne des tibias : leur surface
filait inegale , bosselfie.
Je trouvai un leger fipanchement dans la tunique vaginale ; l’dpi-
didyme etait dur, tumfilifi , peu douloureux 4 la pression.
Prescription. — Frictions avec. la pommade d’hydriodate de po-
tasse iodurfie sur le front et les tibias ; empiatre de Vigo cum mer-
curio autour des teslicules; pilules opiacecs contenant chacune un
douzitme de grain de deutochlorure de raercure depuis 2 jusqu’a
12 par jour.
Sous riniluence de ce traitement, l’astbme nocturne perdit de sa
frequence et de son intensity, puis disparut; les atlaques 4 forme
(ipileptique revinrent a des intervalles de plus en plus filoignfis , et
cessfirent entitlement. Le malade n’eut aucune inflammation des
gencives , et etait entitlement gueri apres quatre mois de ce traite-
tnent antisyphilitique.
Df.uxieme observation. — Epilepsia syphilitique. — Au com¬
mencement du mois d’aoflt 1841, le nommfi Pfiravier, qui fait le
sujet de 1’observation prficfidenle, m’amena sa femme, qui, quel-
ques jours avant, avail fitfi prise comme d’un fitourdissement , et
fitait tombfie sans connaissance. Le manque de sensibility fut con-
statd. Le lendemain de cette chute , elle avait repris ses occupations
habituelles , et elle ne ressentait qu’une grande pesanteur dans la
tfite.
11 y avait deux mois qu’elle eprouvait habiluellement de la cfiplia-
laigie ; elle sentait des fourmillements dans les jambes, et avait sou-
vent froid aux pieds.
Toutes ses fonctions s’accomplissaient normalement.
Prescription. — line saignee au pied ou au bras ; une bouteille
d’eait de Sedlitz tous les deux joursi
Douze jours apres le premier accident, nouvel fitourdissement,
nouvelle chute, pertc de toute connaissance, de tout mouvement,
roideur du membre inffirieur droit. Au bout de deux heures , la
malade fitait revenue a elle ; elle n’avait aucune connaissance de ce
qui lui etait arrive. La jambe droite avait perdu sa roideur, mais
elle etait encore engourdie.
Prescription. — Fomentations d’eau vinaigree sur le front; fric¬
tions avec liniment ammoniacal a la jambe droite ; vingt sangsues
aux parties gfinitales. ( Les rfegles , qui auraienl dil venir il y avait
trois jours, n’avaient pas paru.)
L’ficoulement du sang est abondant ; il dissipe le mal de tfite de
JOURNAUX FRANQAIS.
)a malade; mais ellene tarde pas a rep rendre deux nouvelles atta-
ques Si huit jours d’intervalle; chacone est suivie d’un engourdis-
sement de la' jambe droite. La m^moire semble dimiuuer.
Malgrd la preexistence d’une affection vdndrienne que la femme
Pdravier avait regue, comme nous l’avons dit, d’un nourrisson de
Lyon, je n’avaispas voulu avoir recours au traitement antisyphili-
tique, parce que je n’avais trouvd chez elle aucune exostose; mais
la resistance de la maladie aux antiphlogistiques et aux derivatifs ,
et la demande de la femme Pdravier elle-mdme , me lirent avoir re¬
cours a la medication qui avait gueri chez son mari des accidents
a peu pres semblables a ceux qu’elle dprouvait.
Je prescrivis des frictions mcrcurielles le long de la colonnc ver-
tebrale, des pilules de deutochlorure de mercure, de la tisane de
salsepareille.
Pendant le premier mois du traitement, la malade eut deux nou¬
velles attaques, mais elles ne reparurent plus a parti r du second
mois.
TROisifeME observation. — Vertige epileplique; gudrison par
I’cmploi des mercuriaux. — Au mois de janvier de l’annde 1842 ,
j’etais chez M..., jeune homme de trente-deux ans, et je causais
avec lui, lorsque, se levant tout-4-coup, il alia d’un pas mal assure
s’etendre surun lit qui (itait derriere nous. Je m’approchai delui,
cl le questionnai inutilement ; sa figure dlait trbs pale et couverte
de sueur; ses paupiferes, que je soulevai, me laisserent voir ses
yeux renversds en haut; j’dlevai sa tete, elle retomba de tout son
poids ; ses poings etaient fermes ; son pouls etait petit et irrd-
gnlier.
Je n’avais point encore pris une determination sur les moyens
que je devais employer pour le soulager, lorsqu’il ouvrit les yeux ,
aprfes une profonde inspiration.
M... me dit d’abord que cet accident ne lui etait pas encore ar¬
rive ; mais , pressd par mes questions , il m’avoua quo cela lui sur-
venait presque tous les mois depuis deux ans. Ordinairement il etait
averti quelques minutes avant par des envies de baffler irrdsistibles ;
puis il sentait un frisson qui lui remontait des genoux vers la tete,
et il perdait entiferement connaissance.
11 avait souvent des maux de tete, douleur a laquelle il n’etait
point sujet avant son affection nerveuse.
Un medecin qu’il avait consulte sur son etat lui avait dit que
e'etait un commencement d’epilepsie , et lui avait ordonne une ap¬
plication mensuelle de sangsues au fondement, puis un cautfere, des
grains de sante , de la decoction de racine de valdriane , et autres
anx, mkd.-psvc. T. i. Mai 1843 10. 32
490 REVUE FRANUAISE ET ETRANGliRE.
moyens qui avaient dtd sans rdsultat, quoiqu’ils eiissenl dtd employes
avec exactitude pendant six mois.
II n’avait rien fait depuis quatre mois , dtant dans l’inlention de
venir consulter a Paris.
En 1837, M... avait eu des ulcerations sur le gland 4 la suite d’un
contact impur ; elles se cicatrisferent apres plusieurs cauterisations.
En 1838, au mois de janvier, il eut une maladie de la peau que son
medecin regarda comme syphilitique ; on le soumit a un traitement
mercuriel qui dura plusieurs mois, et c’est a l’emploi du mercure
que M... attribue le vertige epileptique dont il est affecte depuis le
mois de mai 1839.
Je ne partageai pas son opinion , et me rappelant lcs accidenls
nerveux observes chez les epoux Peravier, accidents dont j’avais
dfl la disparition au traitement antisyphilitique, je resolus d’avoir
recours aux memes moyens.
Prescription. — Pilules opiacdes de deutochlorure de mercure,
des bains dans une solution de la mdme substance, puis de la tisane
de salsepareille.
. Le malade mit d’abord peu d’empressement a suivre mes conseils ;
mais le premier acces qui survint lui ayant paru avoir dtd retarde ,
il mit plus de zele dans l’exdculion de mes ordonnaqces, et il guerit
au bout de trois mois. Je l’ai vu au mois de juin; sa gqdrison s’d-
taitmaintcnue.
QuATRifeME observation. — Asthme gueri par i’emplpi du mer¬
cure. — B..., propridtaire a Aran, Agd de soixante-deux atis , avait
aux jambes une maladie qui datait de huit aris et avait resist^ a une
foule de remedes tant internes qu’externes, lesqueis lui avaient die
presents par des mddecins , des empiriques , des rebouleurs, etc.
La maladie dtait devenue a peu pres stationnaire ; B... n’y faisait
rien depuis trois ans , lorsque des douleurs ostdoeopes qui le tour-
mentaient snrtout pendant la nuit le ddterminferent a venir me
trouver.
A chacune des jambes au-devant de la face interne du tibia, la
peau est ldgdrement tumdfide ; clle est d’un rouge violacd au mi¬
lieu, jaune a la eirconfdrence de la partie malade. et la appa-
raissenl des crodtes, des ulcdrations a fond gris et a bords irrdgu-
liers , de petit abces , alterations diverses qui gudrissent pour
reparaitre bientdt. Elles avaient paru pour la premiere fois apres
une meurtrissure par un corps contondant.
A rexeeption de douleurs osldocopes, de cdphalalgies assez frd-
quentes, B... n’accuse aucune autre incommoditd.
La face interne du tibia est parsemee d’indgalitds qui n’ont ce-
JOURNAUX F1UNCAIS. 491
pendant pas la duretd des exostoses. Les yeux et le front ne sont
point examines.
Je demandai an raalade s’il n’avait point eu de maladies vdnd-
riennes, question qui lui dtait faite pour la premidre fois. II me rd-
pondit qu’il avait cu un dcoulement, il y avait plus de vingt ans;
mais ilne put me dire s’il avait dtd accompagnd d’ulcdrations, et
quel avait dtd le traitement.
Prescription. — Lotions des jambcs avec eau de pavots, panse-
rnent avec du cdrat laudanisd au calomel. Pilules contenant 5 mil-
ligrames de deutochlorure de mercure, une d’abord, en augmen-
tant d’une chaque jour.
i J’avais expressdment recommandd au malade de cesser tout trai¬
tement et de venir me parler s’il lui survenait de l’inflamination
auxgencives; elle parut le huilidme jour; maisB,.. ne se rappe-
lant pas ma rccommandation ou n’en tenant aucun compte , con-
tinua a prendre ses pilules^ de telle manifere qu’aU bout de trois se-
maines il fut obligd de se mettre au lit.
Je me rendis alors auprds de lui : il avait une stomatite avec des
ulcdrations; la salivation dtait abondante ; paietir de la peau ;' pe-
titesse et frdquence du pouts ; grande maigreur.
Quant a lui, il ne s’inquietait nullement de cet dtat alarmant ,
qu’il croyait ndcessaire pour sa gudrison ; du reste , presque plus
de douleur a la tfite, ainsi que dans les os des jambes ; elles n’offrent
ni crofttes ni abces ; la peau a conservd ses couleurs jaune et rouge,
mais avec une teinte moins violacee.
Ayant combatiu 1 ’inflammation de la bouche par les gargarismes
astringents, les fomentations emollienles , etc., j’ordonnai ude
nourriture forliiiante, et je revins ensuile a l’emploi du deuto-
chlorure de mercure qui acheva la gudrison du malade,
Le traitement dura pres de trois mois.
Non seulement B... n’eut plus de douleUrs ostdocopes, vit ses
ulcdrations des jambes se cicatriser ; mais ce qui fut pour lui Un bien
plus grand sujetde contentement, des acces d’asthme nocturnes
qui le prenaient toutes les fois qu’il dtait couchd horizontalenieht ,
qui lui survenaicnt sans cette cause plusieurs fois par mois, qui
rcndaient sa respiration haletante et difficile, quidlaient accompa-
gnds d’une sueur froide et suivis d’une expectoration abondante,
ne repururent plus k partir du premier mois du traitement. Le ma¬
lade ne m’en avait pas parld d’abord, parce qu’il les regafdait
commc incurables.
il y a quelques mois que j’ai revu B...; sa gudrison s’dtait main,
tenue; il se plaignait cependant d’avoir des maux de idle; je lui
/l92 REVUE FliAN(.',ALSE ET tfTRANGliRE.
conseillai ties pastilles purgatives de calomel. II n’est pas rcvenu me
J’ai gudri par les frictions , avec 1’onguent mercuviel et par [’ad¬
ministration des pilules de sublime , deux homines ayant a la face
extcrne et antdrieure de la jambe des ulcerations qui existaient
depuis nombre d’anndes , et auxquelles les remedes pi'dcddeinment
employes n’avaient apportd aucune amelioration. Je n’ai pu savoir
s’ils avaient eu une maladie vdndrienne antdrieure ; mais la dis¬
cretion qu’ils meltaient dans leurs demarches me le fait soitp-
conner.
CiNQUtfeME observation. — Amaurose commenfante; tumours
lacrymales ; paralysis du muscle elevateur de la paupiere (lu
cole droit ; traitement mercuriel ; guerison. — Alt mois de j uin
de l’an 18/tO, je fus consulte par tin maitre mardchal qui demeurait
pres de Trdvoux.
Cet homme , 8gd de cinquante et un ans , dtait rdduit au dernier
degrd demarasme; 6a voix etait rauqucet presque dteinte; sa pau-
pidre superieure droite retombaitau-devantde l’oeil ; il avaitdeux
tumeurs lacrymales accompagndes de larmoiement. II se plaignait
de ressentir des douleurs, principalement pendant la nuit, le long
de lacolonnc vertebrate, dans les genoux , dans lesjambes, qui
quelquefois dtaient aussi le siege defourmillements.
Sa mdmoire avait diminud, et il craignait de devenir aveugle ,
sa vue s’dtant beaucoup allaiblie.
Ces maux divers dtaient venus lentement depuis quelques mois
et avaient dtd prdcddds, il y avait un an et demi, par un mal
de gorge qui rendait Ja deglutition douloureuse et la parole dif—
flicile.
Il avait consultd plusieurs mddecins qui lui avaient ordonnd des
emissions sanguines locales et gdndrales , des cataplasmes, des vd-
sicatoires, des gargarismes , des purgatifs et autres moyens qui
n’avaient jamais produit qu’une amelioration de peu de durde.
Un examen attentif du malade me fit reconnaitre de suite l’origine
de la maladie ; la vofite palatine et le pharynx dtaient rouges , en-
flammds , prdsentant des ulcdrations a fond gris , a bords taillds &
pic ; la luette n’existait plus.
J’observai des exostoses sur le coronal, sur la face interne des
libias. L’ouverture pupillaire des deux yeux dtait anormalement et
irrdgulidrement dilatde. Je ne pusattribuer la chute de la paupiere
supdrieiire droite qu’a la paralysie de son muscle dldvateur.
Je demandai au malade s’il avait eu des maladies vdndriennes ;
ilm’avoua, apres plusieurs rd ponses negatives, qu’il avait eu des
JOUHNAUX FHANC'AIS. h 93
chancres autour du gland, il y avail pres de septans. 11 avait gueri
sans 1’emploi d’aucune medication.
Prescription. — Pilules opiaceesde deuto-chlorure de mercure.
Gargarismes avec de l’eau d’orge aciduiee contenant 20 centigram¬
mes de la menu; substance* minerale pour 1 kilogramme de liquide.
Frictions avec de l’onguent incrcuricl au-devant de 1’apopliyse
montante du maxillaire superieur ; tisane de salseparcille.
Quinze jours de ce traitement suflirent pour produirc tine grande
amelioration dans l’dtat du malade qui avait ete regarde comme
incurable, ct, au mois de seplembre, il etait entierement gueri ,
moins la persistance de 1’affaiblissemcnt de la memoire. L’ouver-
ture pupillaire etait moins grande; mais elle avait conserve son
irregularity ; la voix etait toujours un peu rauque.
Ces observations sont une nouvelle preuve de la puissance patho-
genique du vice syphilitique , et peuvent justifier l’emploi du trai¬
tement mercuriel dans toutes les affections nerveuses ne pouvant
6tre rapporiees it une lesion organique (non syphililique), et ayant
resiste it toutes les medications ordinaires chez des individus qui
ont eu anterienrement une maladie venerienne.
IS. ©azette aEes MojuiUaisx.
NEVRALGIE SIJS-ORBITAIRE INTERMITTENT E. SULFATE DE QUININE N’AYANT
FAIT QU’ACTIVEIl LES ACCfiS. APPARITION D’HfiMORRHOlDES ; CESSATION
immediate des ACCfcs. (16 fevrier 18/i3.)
Au n° 6 de la salle Sainte-Madeleine (HOtel-Uieu, service de
MM. Iiecamier etTessier) est entre un homme ayant un astiime
avec catarrhe pulmonaire. Cet homme a presente dans le cours de
sa maladie une nevralgie sus-orbitaire a type intermittent , revenant
periodiquemeiit et reguliferement tons les jours it la meme heure.
D’aprfes les questions que nous avons i'ailes a ce malade, il est
evident que cette complication etait accidentelle , et qu’elle n’etait
liee it aucun etat morbicle antecedent , ni it aucune disposition qui
fdt chez lui habituelle ; il ailirmait n’avoir jamais ressenti jusque la
aucune atteinte de nevralgie, et n’avoir jamais eu aucune maladie
intermittente. Cette nevralgie nous parait avoir ete determinee par
un courant d’air, ce qui est d’autant plus probable que le malade
etait place dans les conditions les plus favorables pour cela, expose
& tous les eourants d’air de la salle. Quoi qu’il en soil de la cause ,
la nevralgie portant avec elle l’indication des antiperiodiques, on
k 94 REVUE FRANgAISE ET ETKANGfcRE.
administra le sulfate de quinine & la dose de 50 centigrammes. Pen¬
dant plusieurs jours , le medicament , bien qu’on en edt graduelle-
ment augmentd la dose , parut n’avoir pas son plein effet ; les accfis
de ndvralgie revinrent periodiquement aux mfimes heures, mais
avec une intensite moindre et decroissante , ce dont nous n’dlions
pas surpris d’ailleurs, sachant bien que souvent les acc&s de cette
nature ne cAdent pas immedialement , et qu’il faut, pour les faire
disparaitre compietement , pousser la medication antipdriodique
jusqu’au cinquiAme, sixiAme, et meme quelquefois jusqu’au sep-
tiAme jour. Au bout de cinq A six jours environ , il survint une ir¬
ruption soudaine d’hemorrhoides , qui fut suivie de la cessation im¬
mediate des accAs nevralgiques qui avaient j usque 1A resiste au
sulfate de quinine, dont la dose avaitete AlevAe jusqu’A 1 gramme
et demi.
Ce malade nous a assure n’avoir jamais eu d’hemorrhoides ; c’A-
tait la premiere fois qu’il en eprouvait une atteinle. On a garde le
malade pendant quelques jours encore A l’hOpital, afin de s’assurer
que les accAs ne se rcproduiraient plus, aprAs quoi le malade est
sorti, n’ayant plus que ses hemorrhoi'dcs. Quant au catarrhe pul-
monaire et A l’aslme, pour lesquels il etait cntre A l’hftpital, le repos
seul etle regime en ont notablement amende les symptdmes.
Ill. Journal tie inedecine lie Lyon.
EXPERIENCES SDR LA RAGE; TRANSMISSION DE CETTE MALADIE DANS
l’espAce dd modton; par m. rey. (Decembre 1841.)
AprAs avoir expose les deux series d’experiences tentees , et les
rAsultats observes, M. Rey s’exprime ainsi : « Par nos experiences,
nousconfirmons ce point, savoir. que si la salive du chien a la pro¬
priety de faire naitre la rage chez le mouton, celui-ci ne pour-
rait la donner par inoculation aux animaux de Vrspece canine,
et que si les moutons ne sont pas susceptibles de communiquer
directement la rage aux animaux de leur espece, c'est que leur
morsure, grdce a la disposition de leur systeme dentaire, est
peu favorable d I'inoculation. D’un autre cdte , nous contribue-
rons A prouver que tous les individus d'une meme espece peuvent
se transmetlre cette affection, et que les carnivores seuls ont le
funeste don de la communiquer aux autres especes d’ animaux.*
La premiAre sArie d’experiences consistait dans la communication
du chten au mouton par morsure; la seconde consistait dans la
JOURNAUX ALLEMANDS. 495
communication par inoculation arti/icielle du mouton auchien.et
du mouton aux animaux de son espfece (1).
JOURNAUX BELGES.
Annales lie la Society lie anedecine ale SSaaid.
RECIIERCHES Still LES APPARENCES V1SUELLES SANS OBJET EXTERIEUR ,
CONNUES SOUS LE NOM VULGA1RE DE MOOCHES VOLANTES ; TAR M. LE
docteor sotteau. (Scptembre 1842.)
Ge Mdrnoire a surtout pour objet do ddlerminer 1c sidge ct la na¬
ture du trouble fonctionnel qui donne lieu aux mouches volantes.
Cette partie de pathogdnie y est savamment exposde et discutde.
L’auteur pense que l’humeur aqueuse estleseul milieu transparent
ou elles puissent se produire.
JOURNAUX ALLEMANDS.
Zeitsehrift fui- die gesaminte luedecines
herausgegeben von F. W. Ojipenheim.
CAS DE RA5IOLL1SSEMENT DU CERVELET, PAR LE DOCTEUR SEIDLITZ.
Lesion des mouvements et de V intelligence.
Mademoiselle N... montra , le 27 mars 1837, les premiers signes
d’un ddsordre intellcctuel. Se trouvant chez sa scour, elle devient
tout d’un coup taciturnc , a les yeux continuellcment fixds au ciel ,
et se prdcipite dans les bras de sa pavente , implorant son pardon ,
et lui promettant de se corriger.
Ramende chez elle, son agitation continue, ne cesse de demander
J sa soeur de ne pas la prendre cn aversion. La nuit du 27 au 28
mars se passe pour celte malacle sans qu’clle puissc gortter un in-
(I) Notts compldterons dans lenumdro prochain la revue ties joitrnaux
frantais.
696 REV Uli FRAN(;A1SE et etrangEre.
stant de repos : elle est continuellement poursuivie par l’idfie d'etre
devenue un objet d’horreur pour le genre humain : son unique
refuge se trouve dfisormais dans l’affection de sa soeur.
Malgrfi 1’agiLation, la pcrle de somineil et d’appfitit , N... n’a pas
de fifivrc, et ne se plaint d’aucune douleur. On trouve au reste
dans ses antficfidents l’explicalion de ce derangement dans les idfies.
Depuis un certain temps, la malade recherehait la solitude, ne ces-
sait de lire la Bible, et d’y trouver des sujets conlinuels de repro-
ches qu’elle s’appliquait. Un voyage entrepris pour la distrairc
n’avait eu aucun effet , et on avait fitfi oblige de la renvoyer chez
elle.
Pendant tout l’automme de 1836, elle s’fitait au reste plainte de
migraines continuelles, et souffrait d’un fitat de constipation per¬
manent. Des remedes de toutes sortes n’avaient pu hi soulager,
malgrfi que Ton y eftt joint les distractions et beaucoup d’exercices
corporels. Quatorze jours avant la crise dont nous avons parlfi , les
maux de tfite avaient disparu pour faire place A des douleurs abdo-
minales que Ton traita comme une nevrose. Deux ou trois jours
avant les accidents qui fixfirent l’attention sur son <Stat intellectuel ,
on remarqua chez elle de fortes congestions a la tfite et un cliange-
ment notable dans toute son habitude extfirieure. Sa dfimarche prit
un caractfire frappant de roideur, et sa tfite fitait penchee en arrifere.
Sa figure, qui auparavant fitait tres colorfie , est maintenant d’une
pAleur rcmarquable.
Soupqonnant une affection du cerveau, et particulierement du
cervelet et de la moelle allongfie comme cause de ces plifinomenes,
le mfidecin de la malade fit appliquer douzc sangsues A la nuque,
recommandant de les faire beaucoup saigner; A l’intfirieur, il fait
prendre du tartrate soluble A fortes doses ( 16 grains en vingt-
qnatre heures). Cette dernifire prescription est motivfie par une sur-
excitation extraordinaire de l’appareil gfinfirateur chez une femme
qui, jusqu’alors, fitait restfie chaste, malgrfi les combats intfirieurs
qu’elle avait A soutenir contre des dfisirs se faisant jour avec une
violence inaccoutumfie.
Du 29 au 30, peu de changements dans l’fitat de la malade ; elle
delire toujours dans le infime sens , parle de sa mort prochaine
comme d’une expiation nficessaire. Le tartrate soluble amfine quel-
ques selles ; mais le front est brfflant , et elle se plaint de douleurs
dans la tfite. Nouvelle application de liuit sangsues. De plus , on
ordonne de raser les cheveux, et d’appliquer d’une manifire con¬
tinue deux vessies pleines de glace, 1’une sur le front, l’autre A la
partic postfirietire de la tfite. Pour la nuit , on prescrit Zi grains de
JOURKAUX ALLliSIANDS.
Zi9?
poudre de Dower, 1 grain de digitate; on fait, de plus, a la partie
interne du bras, des frictions d’onguent mercuriel et de tartre dmd-
tisd, pour rappeler une eruption qui maintenant avail disparu.
L’opiuin avait procurd un peu de repos a la malade ; mais ses iddes
ddlirantes n’en suivaient pas moins leur cours. Ses manifestations
de tendresse envers sa soeur cessent tout d’un coup ; elle se croit
maintenant donee d’un genie prophdtique. A l’emploi des moyens
extdrieurs on ajoute celui du tarlre dmdtisd & hautes doses.
II en rdsulte une ddpldtion notable des vaisseaux , et l’afflux du
sang vers la tdte diminue. Elle a des nausdes continuelles que l’on
a soin d’entretenir. Les selles sont abondantes, mais son urine cst
notablement troublde dans sa coloration , et 1’odeur en est pdnd-
trante. A ces phdnomimes se joint celui d’unc sdcrdtion d’un liquide
que Ton croit venir des ovaires, sdcrdtion qui se fait avec une telle
abondance que deux matelas en sont totalement traversds. Ce li¬
quide est au reste d’une odeur trds fdtide , et l’dmission est suivic
de grandes douleurs dans la rdgion lombaire.
L’emploi de l’acdtate de morphine amene quelques repos , mais
est bientdt suivi de congestions plus fortes el de vomissements. La
malade se plaint maintenant de douleurs intoldrables le long de
la moelle epinifere, surtout vers la sixidme on septidme vei'tdbre 'dor-
sale. Des vomissements continuels la jettent dans un grand abatte-
Jusqu’au 13 avril, dpoque de la mort de la malade , les phdno-
menes morbides que nous venons de signaler ne firent qu’accroitrc
d’intensitd. II s’y joignit, comme il est facile de le concevoir, des
symptdmes de paralysie gdndrale ; et dans les derniers temps, la
deglutition dtait presque impossible.
L’autopsie est l'aite quarante-huit heures aprds la mort. L’auteur
de I’obscrvation dit qu’il s’atlend it trouver de graves ddsordres
dans le cerveau. II ajoute que dans les premiers jours de sa mala-
die, N... dprouvait, outre des maux de tete intoldrables, un grand
bruissement dans lesoreilles et une sensation singulifere qu’elle com¬
pare a des bulles qui dclatent.
L’aulopsie de la moelle dpiniere ne fut pas faite ; mais I’auteur
fit avec soin celle du cerveau et des organes abdominaux.
La bolte osseuse presente l’dpaisseur normale. La dure-mere
aussi ne prdsente rien d’extraordinairc. Sous la pie-mfere, dans la
rdgion paridtale , se trouve des plaques d’nne exsudation jaunfltre
ressemblant a de la bile ; mais ni cette membrane ni l’aracbnoi'de ne
prdsentent aucune trace d’inflammation. Les vaisseaux de cette der-
nifire membrane sont plus dislendus qu’4 l'ordiuaire par le sang.
498 REVOE FRANfjAISE ET ETRANGERE.
Le cervelet seul ct le pont de Varole prdsentent de grands change-
ments , car le reste de la substance cdrdbrale est dans I’dtat normal.
Le cervelet et le pont de Varole dtaient notablement ramollis, mais
surtout le pont de Varole, qui se laisse dlendre cotnme un fromage
cn decomposition. Le ramollissement du cervelet n’dtait pas aussi
avancd ; il se faisait remarquer par la ddpldtion complete de ses
vaisseaux.
Les intestins , l’eslomac, le foie, la rate, sont dans leur dtat
normal; Putdrus , plus dpais quedans l’dtat normal , prdsentait une
vascularitd remarquable surtout au col ; la coloration de l’organe
dtait d’un bleulivide; les ovaires dtaient petits et durs. L’dtat de
congestion de Putdrus suflit-il , dit l’auteur, pour expliquer cette
sdcretion anormale si abondante dontil est fait mention dans l’ob-
servation? II pense que oui; cette sdcrdtion ne pent venir des ovai¬
res, qui dtaient petits et compactes.
Quant aux ldsions du cervelet etdu pont de Varole, Pauteur, en
dloignant l’idee d’inflammation dans cesorganes, croit que leur
ramollissement remonte A une dpoque avancde. Deux ans ddjA
avant samort, la malade, outre d’intoldrables mAuxde tdte, avait
plus de lenteurdans ses mouvements; la moindre marche la fati-
guait ; sous Pempire de cet dtat nerveux , la menstruation se faisait
pdniblement etpeu abondamment.L’dpoque, du reste, ou la malade
a succombd a dtd remarquable a Saint-Pdtersbourg par la grande
quahtitd d’affections cdrdbrales qui y regndrent.
JOURNAUX ESPAGNOLS.
Keiista metlica. Periodico mengual, Cadiz.
ANALISIS FISIOLOGICA DE LA INTBLIGEXCIA , POD EL PItOFESSOR
D. JOSE M. SANTDCHO.
Numdro de Mars 1841.
Le professeur Santucho est ennemi de la synthdse; il n’adople
avec confiance que l’analyse; il n’aime pas la mdtaphysique ; il
ddtesle l’ontologie; il s’arrete avec predilection A l’observation et A
Pexpdrience. Aussi ecartera-t-il toute discussion sur I’Ame, sur ses
facultds , sur ses rapports avec Porganisme, toutes choSes abstraites.
Sachez qu’il a hofreur de l’abs traction, ce qui ne Pempdchc pas, dans
JOURNAUX ESPAGNOLS.
499-
le cours de son analyse , de nous representer l’abstraclion comme la
plus importante , la plus dlevde de nos faculty. Ce n’est pas la seule
contradiction de ce travail , qui se distingue , au reste , par un rare
altachement aux doctrines de l’ecole sensualiste. Pour lui , Yalteiv
lion , la riflexion sont des actes passifs ; car il ne voit en ellcs que
des iddes se prdsentant it l’imagination plus vives que les autres.
Cependant , il dit que la volonte est une faculty en vertu de laquelle
l’homme determine librement ses actions; il dit encore que le ju-
gement et le raisonnement consistent dans le choix , la creation et la
combinaison des iddes acquises par les sens , conserves par la md-
moire ou assocides par l’imagination. Or, vouloir, choisir, crder,
combiner, sont des faits dminemment actifs.
Quant aux donndes physiologiques de ce travail, dies se borncnt
it faire au cerveau l’honneur de toutes les operations de l’entende-
ment , ce que personne ne conteste. 11 parait mdme rapporter it
cet appat-eil tons les plidnomenes aflectifs; car il accuse certains
pbysiologistes d’avoir placd dans des orijanes autres que le cer¬
veau les penchants qui, dit-il, s’y font sentir plut&t coniine eftets
que comme causes.
Il termine en exprimant l’espoir que la sdverc observation et la
ddfiance des theories parviendront a completer nos connaissances
sur les dldments intellectuels de la passion.
JUDICIO CRITICO DE LA ANALISIS FISIOLOGICA DE LA IKTELIGENCIA ,
ESCRITA POR EL PROFESSOR D. J. M. SANTUCHO , POR JOSE MARIA
ESTRADA.
Numdros d’Avril et de Mai 1841.
Le mdmoire de M. Santucho a trouvd en M. Strada un adver-
saire qui nes’estpas fait attendre. Cet dcrivain oppose a lapassivitd
de l’entendement 1’activitd du mot qui rdagit sur les impressions
en vertu d'une force propre, et qui est accessible it l’observation
de chacunde nous. Ildtablit : 1° que l’hommemanifeste des families
et opdre des actes, inexplicables par la seule intervention des sensa¬
tions , ct impossibles par la seule organisation ; 2° que ces facultds
et ces actes ddrivent d’un principe distinct de la matidre ; 3° que le
moyen de s’en convaincre consiste it observer impartialement , exa¬
miner attentivement les actes humains; it les classcr en en signa-
lant les diversitds.
Bien que la reponse de M. Estfada soil empreinte d’un caractdre
plus pbilosophique , nous regrettons d’y voir le efttd physiologique
de la question entidrement oiiblid. Sous ce rapport, il est peut-dlre
restd infdrieur it son adversaire , qtii a associd tant bldn que mal
la doctrine de Condillac it celle de Gall.
-500
REVUE FRANCHISE ET ETRANGfiRE.
CURACION DE LA HEMERALOPIA Y DE LA AMACROSE IRRITATIVA ,
POR MEDIO DE LA PRIVACION DE LA LUZ.
' II s’agit, dans cet article , de quelques cas de gudrison rapports
par un journal amdricain. Le rddacleur les menlionne, parcc qne
la methode signalee dans ce journal est cn usage depuis longtemps
chez les oculistes espagnols, tels que les docleurs D. Manuel llancds,
D. Antonio Espaiia etD. Andrds Joaquin Azopuedo. Les casd’hdmera-
lopie qui y sont mentionnds ont die produits chez des soldats exposes
4 une lumiere solaire pendant un temps prolongd. Un sdjour pro¬
longd daDS l’obscuritd devait ndcessairement en amener la gudrison.
Mais s’agit-il la d 'amaarose irritative?...
Kepei-torio iiietliew lie la Societal! lie
Emulacioii i!e Barcelona.
SOBRE LA FISIOGNOMONIA ; MEMORIA LEIDA EL 26 DE SETIEMBRE
DE 1841, POR EL SOCIO D. FRANCISCO VINADER.
L’auteur divise la Fisiognomonia ( physiognomonie ) en expres¬
sion naturelle ou infuse et en artificielle ou dtudidc. La premifere
est commune aux liommes et aux animaux , cn raison du ddvclop-
pement de l’organe ou de la facultad fisiognomonica, qui corres¬
pond probablenicnt a l’imitativile des phrdnologistes ; la seconde
est le rdsultat de 1’observation , et peut etre cnseignde.
Les ddtails dans lesquels entre M. Vinader ne sont pas nouveaux,
et sont peu nombreux. 11 a eu toutcfois le bon esprit de considdrer
la physionomie au point de vue symptomatiqne, ce qui donne a son
court travail quelque intdrdt.
UTILIDAD DEL INSLAMIENTO EN LAS ENFERMEDADES MENTALES,
POR J. C. Y F.
L’utilitd de l’isolement dans le trailement de l’alidnation mentale
est slmplement rappelde , avec les considdrations gendrales habi-
tuellement invoqudes a l’appui de ce systtmc.
DE LOS AFFECCIONES MORALES Y SU INFLUENCIA EN LA PRODUCION DE
las enfermedades en general {Memoria leida el 10 de octobrc
1841, por el socio D. Mariano Segarra).
Le rddacteur donne une idde fort reslreinte de ce mdmoire , cn
disant qu’il se limite 4 quelques donndes prdliminaires auxquelles
doivent succdder des travaux ulidrieurs du mdme auteur sur les af¬
fections morales.
SOCIETES SAVANTES. 501
SOCIETES SAVANTES.
Academie dies Sciences de Paris.
Stance du 3 avril 1843.
M. Serres lit un memoire intitule : Observations sur la trans¬
formation ganglionnaire des nerfs de la vie organique et de la
vie animate. Coinmc ces observations, au nombre de deux seule-
ment , ont ttt faites sur deux jeunes gens qui ont succombe a une
lit v re typhoi'de, l’honorable membreen conclutque les prodromes
de cctte lievre sont peut-ttre les prodromes de cetle transformation
ganglionnaire. Cetle conclusion , osons le dire, cst un pen liardie,
en presence d’une maladie dont tant de malades sont victimes et
dont les caractferes anatomo-patliologiques sont si connus et si aists
a verifier dans nos hOpilaux. Nous reviendrons non sur celte asser¬
tion du savant acadtmicien , mais sur les observations qui y ont
donne lieu.
Academic royaie de ITIcdccine.
Stance du 14 mars.
T Li ME U 11 SQUIR1U1EUSE OCCUPANT LA PLACE DES DEUX LOBES
ANTERIF.URS DU CERVEAU.
M. Velpeau presente une piece d’anatomie palhologique assez
inttressante au point de vue de la phrdnologie. II s’agit d’un per-
ruquier tres loquace et trds adonnd aux femmes , qui , entrd a la
Charild pour une affection des voies urinaires , succomba en pen
de temps dans un dlat d’affaissement progressif. A l’autopsie , on
trouva une tumeur trds volumineuse, de nature squirrheuse, ddve-
loppde dans la faux du cerveau et ayant pris la place des deux
lobules anterieurs. Ce fait est uu de ceux qui peuvent etre opposes
a l’opinion de M. Bouillaud, qui place dans les lobes anldrieurs
1 'organe legislateur de la parole.
Societe de medecine pralique.
Stance du 2 ftvrier 1842. — Prtsidence de M. Fouquier.
I-lYDROPIIOBIE AIGUE APRES UN AN D’lNCUBATION.
M. Duperthuis donne lecture d’une observation de rage commu-
niquee , qui mtrite d’etre rapportte dans son entier. Nous la repro-
duirons dans le prochain numero avec la discussion qui a suivi
cette lecture. Nous reproduirons tgalement une observation ana¬
logue et trfes ttendue de M. Aubanel.
502
milLIOGBAPHIE.
B1BLI0GRAPHIE.
DE L’IDIOTIE CHEZ LES ENFANTS,
El' DES AUTRES PARTICULARITES D’lNTELLtGENCE
KT DES CAHACTBHES
QUI NliCESSITENT POUR EUX UNE INSTRUCTION
ET UNE EDUCATION SPiiCIALES. — DE LEUR RESPONSABIL1TE MORALE;
PAR FELIX VOISIN,
Pour le moraliste, pour le legislateur, lMducation est un ensemble
de moyens approprids au but que l’homine est appeie a poursuivre
dans ses relations avec lui-meme , avec le monde, avec la socifMA
et avec Dieu. Pour le physiologiste , pour le mddecin , l’education
est plus specialement un ensemble de moyens approprids aux be-
soins de l’organisme nerveux, qui, sans elle, restant pour ainsidire
inaclieve, ne saurait concourir a la manifestation des facullds morales
et intellectuelles. Le mfidecin voit done dans F (Education une source
d’influenccshygidniques etthdrapeutiques, Elle forme lecompldment
de Fhygifene en fournissant aux aptitudes psycho-cilrebiales de l’en-
fant, lorsqu’elles sont normales , les elements excilatcurs que ren-
ferme la tradition sociale, et qui doivent servir a les exercer et a les
developper. Elleformele complement de latherapeutique, en don-
nant a ces aptitudes , lorsqu’elles sont anormales, une direction
habile, une impulsion speciale et energique , en harmonie a vec les
forces encore viyes qu’il faut savoir decouvrir et feconder. Les fa-
cultiis de l’homme frappe d’idiotisme ne sont pas, en general,
compietement inactives : tandis que les unes sommeillent et sem-
blent condamneesaun eternel silence, il en estd’aulresqui veillent
et qui suHisent encore pour manifester sa nature. II en resulte que
les malheureux idipts ne doivent pas tons fit re confondus dans art
mfime deiaisscment. II en resulte qu’au lieu de se borner a assurer
BIBLIOGRAPHIC.
503
tear existence v^gfSlalive, ia charity publiquc doit enfin les faire
participer, par quelques cdtes plus ou moins restreinls, a la vie
sociale, la vie rdelleinent hutnaine. Elle le doit , parce qu’elle le peut.
Si elle a tant tardy & le faire, c’est sans doute parce qu’elle n’a pas
cru a cette possibility. Cette possibility une fois dymontree , et elle
ne peut l’y.tre que par le succes, les bonnes voiontys, jusqu’alors
faibles et dycouragyes , deviendront ardenles et opiniatrcs. Mais la
dymonstration est une oeuvre de science profonde et d’expyrience
laborieuse: s’il appartient aux medecins de rentreprendre, il est
du devoir des gouvernements et des corps scientiflques lygalement
constituys d’en fournir les principaux yiyments.
Le moment est arrivd ou cette grande lache va etre entreprise
sur une grande ychelle. « Leconseil gynyraldes hospices, ditJVl.Voi-
sin , toujours preoccupe du soin d’ameliorer le sort des aliynys ,
vient de prendre en considyratiou particuliere la scule et dernifere
classe de cesmalheureuxqui, jusqu’a pi-ysent, hit restye en quelque
sorte dans I’oubli : je veux parler des enfauts idiots. Cette adminis¬
tration supyrieure , qui cherche et vent le bieu en toute chose , a
entendu la voix des hommes qui n’ont point compiytement deses-
pyrd de ces infortunes; elle apensy avec ettxqu’il y avail des dis¬
tinctions it faire et it clablir enlre des individus compris sous cette
fatale dynomination , et qu’il etait possible d’en appeler quelques
uns a une partie del’existence intellecluelle et morale propre a l liu-
manite. » 11 n’en fallait pas da vantage pour que les medecins, qui
dyjit avait tenty des oeuvres partielles et restyes isolees , accourus-
seut au premier signal. C’ytait leur voeu le plus cher. Ils avaient
manque d’appui et conservy leur foi ; cet appui leur est offert ; ju-
gez de leur empressemcnt a seconder d’aussi puissantes coopy-
ratiqns.
M. Yoisin , mydecin en chef de l’hospice de Bicfitrc , ne pouvait
manquer de se presenter 4 un appel que tant de fois il avait sollicile
et qu’il avait si vivement, si impaliemment attendu. En homme
prypary de longue main a l’ceuvre dont il vient d’ytre charge, il
emploie 5 agir le temps que d’autres auraienl employe a mediter.
Il improvise h la fois un rapport verbal devant one commission
nommye par l’Acadymie des sciences morales et politiques , et un
mymoire-programme devant l’Acadymie royale de mydecine. Il avait
yty ymu par la dycision du conseil gynyral des hospices et par l’inlcr-
vention spontanye de l’Acadymie des sciences morales et politiques, ;
il yprouve le besoin d’y.mouvoir it son lour l’Acadymie royale de my¬
decine. Ce n’est pas assez que Tadministration et la philosophic
soient reprysentyes dans les conseils qui protfegent son oeuvre, il veut
504
BIBLIOGRAPHIE.
encore, et avec raison , que la science mddicale y compte ses plus
dignes interprfttes. 11 prie l’Acaddraie royale de mddecine de vou-
loir bien nommer une commission qui le suive dans ses travaux ,
et qui lui offre aide , conseils et patronage ; et tout en lui adressant
modeslement cette demande , il expose ses plans , ses vues , ses
espdrances. G’est ce mdmoire-programme que M. Voisin vient de
publier et que nous desirons faire connaitre a nos lecteurs. A la suite
de ce travail , sont rdunis , sous le titre commun que nous avons
reproduit en tdte de cet article, les m (-moires , les rapports et les
notices publies a diverses dpoques par l’auteur sur le mfeme sujet ,
et dont nous ne parlerons point.
Esquirol a defini l’idiotie : « Cet etal parliculier dans lequel les
faculty intellectuelles nc sesont jamais manifestoes, ou dans lequel
elles n’ont pu se ddvelopper que trfes imparfaitement ». M. Voisin
ne peut agree r celte definition, parce qu’elle ne laisse pas entre-
voir la difference qui existe entre les diverses facultes, ni la possi-
bilite , pour les lines , d’exister et de se developper, dans 1’absence
des autres. « Pour connaitre toutes les espfeces d’idioties, dit-il,
pour s’apercevoir de ce qui manque dans une tfite quelconque de
l’esp&ce humaine , il est essentiel avant lout de connaitre la nature
de l’homme dans son ddveloppement integral ; il faut savoir quels
sont les elements instinctils, intellectuels, moraux et perceplifs qui
entrent dans la constitution de notre entendement , en d’autrester-
mes, les elements qui par leur ensemble etleurharmonie constituent
l’homme comme animal, l’bomme comme etre moral , et l’liomme
comme etre intellectuel et perceptif. L’idiolie ne respecte aucune
faculte, de quelque ordre qu’elle puisse etre, et n’a point de siege
determine. Elle peut frapper l’liomme partiellement et compldte-
ment, dans toutes les virtualites de son etre. Tantdt elle le frappe
dans ses instincts de conservation ou de reproduction , tant6t elle
le frappe dans ses sentiments moraux , tantdt dans ses puissances
intellectuelles et tantdt dans ses facultes tfe perception , et elle peut
le frapper dans l’un ou l’autre de ses pouvoirs fondamentaux , sans
que les autres cessent pour cela de remplir ce que j’appellerai vo-
lontiers leurs fonctions individuelles. TantOt enfin, et c’est le der¬
nier degre, elle frappe etdetruit tout, et tout it la fois,dans riiomme ;
elle ddlr nit tout l’fitre instinctif, lout I’atre moral, tout l’6tre intel¬
lectuel et tout l’fitre perceptif; l’ombre de l’animal et del’liomme
alors n’est pas mtaie apercue... Dans I’d tat actuel de la science,
l’idiotie pourrait done Gtre ddfinie ; Cet dtat parliculier dans lequel
les instincts de conservation et de reproduction , les sentiments
moraux et les pouvoirs intellectuels et perceptifs ne se sont jamais
BIBLIOGRAPHIC.
505
manifestos, ou cet flat particulier dans lequel ces difTdrentes vir-
tualitds de notre ctie, ensemble ou sdpardment, ne sc sontqu’in-
parfaitcment devclnppees. »
M. Voisin admet quatre categories d’idiolie. Dans la premifere ,
l’idiotie est complete : ces cas sont rares, mais ils existent ndan-
moins; dans la seconde sont placds les idiots « moins maltraitOs
par la nature , mais cependant singulierement dangereux pour eux-
mfirnes comme pour la societO : ce sont ceux dent les penchants
infOrieurs sont complOtement et fonement ddveloppcs , tandis
que les facultds intellectuelles et les sentiments inoraux sont it peine
ebauebes dans leur constitution ; » a la troisieme categoric appar-
tient I’idiotie' qui atteint particllement I’ensemble des facultes.
« L’idiot de celte espfcce aura les penchants conservateurs de l’es-
p&ce humaine, mais il ne les aura pas lous: un , deux ou trois lui
feront ddl'aut. II possOdera Ogalement les sentiments moraux , mais
l’un ou l'autre de scs attribuls superieurs manquera dans sa tote.
11 se fera remarquer aussi par scs facultOs intellectuelles et pcrcep-
tives; mais le nombre n’en sera point complel, et on ne pourra
non pins le placer, sous ce dernier rapport, au niveau de l’organisa-
tion commune. Son idiotie, regardde jusqu’a present d’une maniere
si vague, si banale et si gOnOrale, se compose done d’idioties par-
tielles qui le frappent dans chaque ordre de ses facultds. ■> C’cst cede
forme de l’idiolie qui, selon M. Voisin , doit appeler plus particu-
lieremcnt l’atten Lion du mddecin. D’une part, les idiots de cette
catdgorie peuvent ais^ment succomber aux excitations exterieures
qui en font des criminels aux yeux du vulgairc ; et de l’autre , ils
peuvent aisgment aussi repondre, dans la mesure de leur capacild
naturelle, ii l’instruction ct it lYdueation qn’on ieur donne. A la
quatrifeme categoric appartiennent ces idiots «qui se rapprochent
davantage encore de l’homme ordinaire , quoique bien ostensible-
ment privfs de quelqucs facultes sup.tirieures (comparaison et cau-
salitd. ) » M. Voisin ddplore les condamnalions qui, selon lui, pen-
plent les prisons et les bagnes de pareils idiots. La socidte , dit-il ,
devait sans doute les metlre dans l’im possibility de nuire , mais elle
ne devrait pas tletrir leurs families. Avant d’accuser les juges d’une
aussi aveugle sdvdrite , il serait peut-etre necessaire de leur donner
uue notion plus nette , plus prdcise, plus exacte des caractbrcs dif-
fdrenliels de cette forme de l’idiotie , qui , comme le dit M. Voisin
lui-m6me, rapproclic celuiquien est atteint dcl’homme ordinaire .
Apres avoir exposd ses idees nosologiques ct exprime ses veux
philanthropiques relatifsaux idiots, M. Voisin prdsente le cadre qu’il
a tract! et qu’il ddsire remplir pour chacun de ceux qu’il appelle ses
ANN. med.-psvc. -r. t. Mai ISIS II. 33
506 BIBL10GKAPH1E.
pauvres enfants. Ce cadre , conforme aux donndes de ia psycho¬
logic de Gall et surtout de Spurzheim , est destind a recueillir md-
thodiquement a leur cnti-de dans l’hospice tousles reriseignements
concernant : 1° leurs instincts de conservation et de reproduction
et leurs penchants infdrieurs ; 2° leurs sentiments moraux; 3" leurs
facultds intellectuelles ; /Fleurs facultds de perception. « De cette
manidre, dit-il aux acaddmiciens mddecins, comme il l’a dit aux
acaddmiciens philosophes , de cette manidre vous saurez dans quel
dtat nous aurons pris nos idiots , vous aurez un point de ddpart , un
terme de comparaison , et vous pourrez apprdcier avec plus d’exac-
titude et de vdritd les rdsultats de nos efforts. »
M. Voisin termine son mdmoire par un liommage rendu a ceux
qui Pont prdcddd et a ceux qui l’ont secondd dans la carridre d’a-
mdlioration anjourd’hui enfin largement ouverte. Cet liommage
s’adressc a M. Ferrus , qui , en 1828 , organisa a Bicdtre une dcole
oil dtaient appeids les idiots prdseiitant quelques lueurs de sensibi-
litdet d’intelligence; a M. Falret, qui, en 1831, rdpanditles mfimes
bienfaits a la Salpdlridre , et a M. Lduret , qui , en 1839 , fit prdva-
loir de concert avec M. Voisin un systdme d’instruction et d’dduca-
tion appliqud aux malades de Bicdtre; Le service des enfaUtS idiots
que M. Voisin organisa j en 1833, dans Phospice dela Cue de Se¬
vres , et l’lnstitut orthophrdnique qu’il fonda eh 183/1, ne devaient
pas dtre oublids. M. Voisin ne les rappelle que pout- exprimer le
regretde n’avoir pas dtd alors secondd malgrd d’imposants suffrages.
Cette courte notice historique devait comprendre Id nbm de 1\1. Se-
guin , qui s’y trouve, en effet , irietitionnd avec l’dloge qtl’il mdrite
pour le ddvouement avec lequel ce disciple d’ltard a cotisacrd sa Vie
a la thdrapeuliqne dducatrice des tftaliteureUk idiots. Notts nous as-
socions a cet dloge , et c’est avec plaisir que nous saisissons cette
occasion d’exprimer a M. Seguin toutbs nos sympathies pout 1’cEUvre
ardue, pdnible a tantd’dgards, qu’il poursuit avec ime.rare patience
et une grande abnegation.
M. Voisin est un disciple fldele et tervent del’dcolephrdnologique.
Celui qui dcrit ces lignes n’est pas imbu des mdmes doctrines. Mais,
a mon avis , l’dducation des enfants idiots ne saurait dtre conque et
rdalisde de deux manieres K et la dissidence des opinions doit dis-
paraitre devant 1’identitd forcde du but et de moyens. Le sens com-
mun se fait jour , quand il s’agit de la pratique , a travers toutes les
prdtentions de la thcorie. Ce sera toujours a la sensibility et a Pin-
telligence que l’dducateur des idiots s’adressera, et IBs moyens qu’il
mettra en oeuvre seront toujours ceux qui sont employes a Pegard
des autres hommes. Les donndes de Porganologie cdrdbrale peuvent
BIBLIOGRAPHIC.
507
trfes bien vivve en dehors dcs rdalitds de la thdrapeutiqiie morale et
intellecluelle , sans que celle-ci en sonffre le moins da mondc. Cela
Slant, jc p rdf fere l’dnergiqne et hardie intervention d’nn dissident
qul veut et qui agitavee les lumifei es du sens commun, a la doctri-
naie et snperbeprdtention d’un coreligiortnaire qui disserteraitad-
mirablement sansjairiais vouloir ni agir. L. C.
ESSAI SUR L’lDIOTIE,
PROPOSITIONS SUR L’EDUCATION DBS IDIOTS MISE EN RAPPORT
AYEC LEUR DEGRE D’lNTELLIGENCE ;
Par le S' BELHOMMS,
Nous venons de voir que les premiferes tentatives d’dducation et
d’instruction faites dans nos hdpitaux, dans le but d’amdliorer l’dtat
moral et intellectuel des idiols, datent de 1828. Telle est au moins
l’dpoque A laquelle les fait remonler M. Voisin dans le memoire-
programme dont je viens de parler. II est inutile de faire observer
quel’idde d'appeler les ressourees d’une therapeutique dducatrice
dans le traitement isole de quelques idiots, est certainement
beaucoup moins rdeente. Ce n’est pas toutefois cette idde-Ia que
M. Belhomme iixe en 1824, dpoque oil il publia sa thfcse , vdritable
monographic de cette triste infirmitd.' Cette ideedtait depuis long-
temps la pensee de tous , des ignorants aussi bien que des savants ;
elle a mfeme dte appliqude tres gdndralement a l’egard des enfants
idiots nds dans les families opulentes ou aisdes. Quoi qu’ii en soit,
cette idee prend, en 1824 , dans les dcrits de M. Esquirol et dans la
these de M. Belhomme, tin caractere nouveau, en ce sens qu’elle
appelle sur les idiots de nos hospices les bienfaits d'line dducation et
d’une instruction cn quelque sorte communes et ofllcielles, commc
d’auires avant eux les avaient appelds sur les sourds et muets. Ces
medccins protestent contrc l’abandon dans lequcl on les y Iaisse
languir; ils s’opposent A ce-qu’on ddsespfere systdmatiquement de
leur avenir moral et intellectuel. « Cliargd de la division dans la¬
quelle ils se trouvent rdunis , j’ai dd les observer, dit M. Belhomme,
et lAclier de pdndtrer s’il n’existe pas des moyens d’amdliorer leur
508
filBLIOGRAPHUi.
sort. Je crois qu’on peut le faire en Ies soumetlant dds l’enfance a
une Education tout & la fois intellectuclle et mddicale. On apprdcie-
rait avec soin leur degrade capacity , et l’ou proporlionnerait leurs
travaux a leur intelligence. Le mddecin ies entourerait de toutcs
les precautions hygidniques convcnables, et favoriserait les efforts
de la nature. A l’age de la puberle , on proliterail de I’dnergie qui
se ddveloppe a cette dpoque pour leur donner une direction quel-
conque. On aurait soin de regularise!' leurs actions , ce qui mana¬
ger ait leur attention. L’habitude et l'iuiitation seraient, pour beau-
coup d’entre eux , les seules causes de progrds ; mais qu’importe
pourvu qu’ils devinssent utiles ! L’expdrienceet la philanthropic dd-
termineraient bientOt quelles sont les rfcgles les plus convcnables a
stiivre dans ccs diffdrentes circonstances. »
Cette citation nous suflira pour faire ressortir la part qui appartient
a M. Belhomme dans l’oeuvre d’cducation et d’instruction des en-
fants idiots. Cette part est honorable : aussi ddsirons-nous la rappeler
ft tons ceux qui ont pu l’oublier. Nous regrcttons (et M. Voisin le
regrette plus que personnel qu’elle n’ait pas etd signalde dans le
memoire analysd dans l’article precedent. Cot oubli , toutefois , s’ex-
plique , it mon avis au moins, par les preoccupations toutes de pra¬
tique et d’execution qui se font jour dans le travail de M. Voisin et
qui le dominent.
Nous ne parlerons pas davanlage de cette excellente monogra-
phie qui se trouve dans nos biblioth&ques depuis dix-neuf ans ,
par la ratline raison qui nous a fait passer complement sous si¬
lence les divers mdmoires , rapports et notices que le mddecin de
Bicfitre a fait reimprimer ft la suite de sa rdeente allocution ft l’Aca-
dtlmie royalede mddecine: nous la tenons pour sullisamment con-
nue. M. Belhomme a eu le tort de croire que sa these , soutenue en
1824, etait tombde dans 1’oubli. C’est ft cette erreur, sansdoute,
que nous devonsla brochure de 70 pages, rdeemment publide , et
qui en est la rdimpression tcxtuelle. Nous serions toutefois injuste
enversnotre confrere si nous ne disions pas qu’en se trompant ainsi
il a rendu un nouveau service a la science , car cette rdimpression
comprend quelques notes additionnelles qui seront lues avec fruit
Ces notes se rapportent : 1" a une classification des idiots proposde
par M. Dubois (d’Amiens) ; 2° ft un mdmoire de M. Desmaisons
Dupellans; 3° aux observations de M. Marchant sur leserdtins des
Pyrdndes ; 4° ftcertaines ldsions pathologiques du cerveau des idiots
qui ont did notdes par quelques observateurs. L. C.
REPERTOIRE.
509
REPERTOIRE
D’ OBSERV ATION S INEDITES.
Delire melancouque , HALLUCINA¬
TIONS , PERCEPTIONS CONFUSES , 1M-
M0BIL1TE, PARALVSIE DE LA VOLOSTS,
APPARENCE DE STUPIDITE; GUERISON
APRES CINQ MOIS.
L. M..., ncc de parents sains, do-
mestique, d’un temperament lym-
phalico-ncrveux, ayant des habitudes
d’ordre , dc proprete , des mceurs
honnetes , un caractere doux el sen¬
sible, a etc reglee a seize ans , et a
joui d’une bonne sante jusqu’a dix-
huit ans et dcmi environ , 6poque ou
clle alia trouver scs freres et soeurs a
Paris , qui lui fircnt un mauvais ac-
cueil. Elle en Gprouva unc vivc con-
traridte, sc mit en service. Ses regies
se supprimerent;ct quatrc mois apres
son s6jour chez scs maitrcs, on rc-
marqua le changemcnt suivant :
Tristesse, malproprcle, insouciance,
paressc , desordre , cfiphalalgie , delire
mdlancolique , insomnic , inappe¬
tence, choleur inlestinaie. Bientdl
apres, les mouvements deviecnent
lents, l’apathie succede a l’agitation.
Ses parents viennenl la chercher et se
determinent a la placer dans l’liospicc
desalidnes d’Auxerre, le 21 juin 1842.
A son entree , nous constaUmes les
symptomes ci-apres: tcint pile, ocil
fixe , tourne vers le sol , pupilles
largement dilutees , physiononne im¬
mobile exprimant la tristesse. Elle
conserve l’atlitude dans laquellc on la
place, pourvu ccpendant que celte
position ne soil pas contraire aux lois
dc la pesantcur; garde le plus profond
silence jlc pouls cst petit, lent, les ex¬
tremes froides , la sensibility 6mous-
see ; il fant pincer fortementson bras
pour qu’clle le retire ; soif et appdtit
■ nuls ; on est oblige de lui faire prendre
sa nourriturc; constipation. Cct etat
persiste jusqu’au mois d’aoOt, malgrd
l’emploi des bains liedes ordinaires,
par affusion et des douches , malgre
l’application de deux vesicatoires aux
mollets, des pediluves sinapises et
[’administration de l’emetique.
Aoiit. Apparition de furonclcs sur
l’abdomen sans amelioration. Elle
voit sa mere; elle verse des larmes
sans lui parler.
Seplcmbre. Meme immobile.
En octobre , elle apprend qu’unc de
ses compagnes a trouve une bouclo
d’oreilles et une bourse qu’elle avail
perdues ; Ic plaisir qu’elle dprouve en
revoyant ces objels brise le spasme
qui la retenait muette, insensible, dis-
sipe le charmc qui cnchainait toutes
ses puissances actives. Elle manifestc
sajoie, promet de travailler. Depuis
cetle epoque , elle se met a la vie la-
boricuse el commune; son excessive
timidite se perd peu a peu ; sa figure
se colore , reprend son expression na-
turelle; retour des faculties affectives
et dc I entendement : les regies repa-
raissent; clle revoit sa mere avec
bonheur'; et, sur sa demande, sort de
I’ctablissemcnt complelement gueric,
Ic 11 novembre 1842.
Elle nous raconte alors qu’elle en-
tendait imparfaitement ce qu’on lui
disait, quelle voyait confusemcnt ce
qui l’cnlourait, qu’clle savourait a
peine ses aliments, enfin que la sen¬
sibility tactile dtait fort 6moussec,
qu’elle etail en proie a une espece de
reve pendant lequcl son imagination
lui retragait diff6rents tableaux. Elle
510
REPERTOIRE.
croyait entendre sa mere ; ignorail sage du Yin et de l’eau-de-vie. C’est
oiiellcse trouvait. Interrogec sur les un petit homme trapu, bienmuscld,
motifs de son immobility , de son si- dont le visage esl fortement injecte ct
lence, elle r6pond qu’une puissance couvertde varus gunarosca.Ses mem-
supdrieurc a la sienne paralysait sa bres infdrieurs etsupdrieurs son t dans
volontd. un ytat permanent de vacillation qui
Cette observation est intyressanle donne une sorte d’inccrlilude a sa dd-
sous plus d’un rapport ; cite prouve, marchc, et qui ne lui permet pas d’e-
ainsi que ill. Ic docteur Baillarger l'n crire avec r6gularity. Son intelligence
ytabli dans un mymoire remarquable esl fort obtuse ; rnais it n’a pas le ca-
sur la stupidity , 1° que l’intelligence ractere irascible, car il souffre pa-
n’est point suspendue dans les cas de tiemment les rcprochcs , comprcnant
ce genre. parfaiteinent sa degoulanle passion ,
2° Elle eorroborcl’opinion dcs my- mais avouant qu’il lui sera impossible
decins qui font jouer au cerveau un de la surmontcr tant qu’il travaillera
rdlc actif dans l’cxercicc de la mens- dans I’Enlrepdl. Conslamment plein
truation. En effet, les rfegles, suppri- de vin ou d’cau-de-vic , il n’yprouve
mdes par le trouble des fonctiuns in- jamais un veritable besoin de manger,
nervatrices cdrdbrales produit par et ce n’est que sur les sollicilalions
une cause morale , se rdlablissenldes pressantes de sa femme et de son fils
que le cervcau renlre dans son dial qu'il sc ddcide a prendre de la nour-
normal par les seuls efforts de cct or- rilure solide.
gaiie. Les observations 1, II , III, IV, Cette funcste habitude a depuis
V, rccueillies par M Baillarger, con- longlemps portd ses fruits: aussi est-
firment la justessc de cette proposi- il , depuis plusieurs anndes, pris tous
tion , sur laquellc j’ai cru devoir in- ies trois ou quatre mois d’un needs
sister dans mon mdmoire sur l’hys- de delirium tremens des plus violents.
tdrie. Quelqucs joins avant I’invasion , il
3°Elleddmontre la grande influence dprouveun nialaisegdndral;labouche
quo les passions excrcentsur les fonc- devient pdteuse , la soif s’allurnc , ses
tions nerveuses , puisque la maladie yeux s’injectent et la tete est le sidge
ddterinindc par des conlraridtds est dune cdphalalgie obtuse et continue,
gudric par une surprise agrdablc , Ccs prodromes sont bienldl suivis de
l’organisme se trouvanl probablement I’acces lui-mcme, qui ddbutc brus-
prddisposd a cette crise heureuse. quement ; alors son visage s’enfiamme
GIRARIL et devient plus rouge qued’habitude ;
ses yeux sent fortement injeetds ; il se
delirium tremens traite et gueri plaint d’une cdphalalgie vive et opi-
rAR LES emissions sanguines a doses nidtre. Le tremblcment des membres
elevfes. supdricurs augmcnle , et est assez fort
'quelquefois pourrappcler les mouve-
Thirion est un homme decinquante ments ddsordonnds et involontaires
k cinquante-cinqans, employd depuis de la danse de Saint-Guy ; et ce n’est
plus de trente ans comrne tonnelier a qu’apres une lulleopinidtre qu’il par-
l’Entrepdt des vins, section dcs eaux- vient a porter un verre a sa bouche,
de-vie. Il est par consequent plongd et encore rdpand-il les trois quarts du
dans une atmosphere chargde d’dma- liqnide qu’il contient.
nations alcooliques; et loin de cher- L’dpigastrcestsensible, etil so plaint
cher a contrebalancer les influences d’y ressenlir une violente oppression ;
ddldtercs de sa profession par la so- il a des vomissements muqueux , une
bridtd , il se livrail avec passion a l’u- ' soif ardente ; le pouls est plein , fort
REPERTOIRE. 511
tendu; les veines sont turgescenlcs,
mais la peau n’est pas plus chaude que
d’habitude.
I.c delire n’csl pas constant ; mais
lorsqu’il apparail, il revet la forme
d’un souvenir pfinible; il verse deslar-
mes abondantes , appellc a lui sa pre¬
miere femme , ct lui tdmoigne avec
ardeur toute l’affection et ton te la sym-
pathie qu’il avait pour elle. Sans
iprouver dc impulsion pour sa seconde
femme , qui cst bonne ct qu’il aiinc,
il nc 1 ui temoigne aucune tendresse, et
l’oublie compietement , restant stran¬
ger a toute la solliciludc qu’elle deploie
pour lui. Dans quelques acces , il per-
dit compietement connaissancc. Il
tombait a terre et s’y roulait, en proie
a dc violentes convulsions cinniques.
Il Sprouvait dcs grincements de dents,
des mouvements de diduction dans
les mAchoircs, et quelquefois une sorte
de constriction IStanique. Lc mouve-
ment et la constriction des inAchoires
Staient si forts , qu'une fois entre au-
tres il broya entre ses dents un vase
de faience commune , contenaiit dc
l’eau qu’il avait demandSe pour Stan¬
cher sa soif. Toutes les fois que son
acces lui prit , il lui fut fait une tres
forte saignSe, qu’il demandait avec
instance pour calmer son mal de lete,
qui Stait effectivement calmS presque
immSdiatement. On le mettail a l’em-
ploi de la limonade citrine , aux re-
vulsifs sur les membres infSrieurs, et
aux compresses d’eau froide vinaigrSe
et renouvelSes souvent sur la tele.
L’insomnie durait jusque vers la On
de la nuit; alors il s’endormait, et
tout rentrail dans l’ordre sans crise
mauifeste. Le lendcmain iletaitcalme,
sans cSphalalgie , se sentait allege, el
il reprenait son travail habitucl.
Jamais la saignee n’cut chez Jui
le moindre inconvSnienl, quoiqu’on
lui etlt tirS quelquefois jusqu’a six
ou sept palettes de sang. Rien loin
d’avoir du dSsavanlage , nous avons
obscrvS que lorsqu’i) nous faisait
appeler pendant la pdriode des pro¬
dromes , I’acces n’eut pas lieu. L’in-
nocuite de ce moyen etait telle chez
cct homme, qu’une fois, pendant
recoupment du sang , il fut prisd’up
acces de fureur ; il se leva ct se init a
marcher dans sa chambre avec des
gesticulations monacal) les tellcs, qu’il
nous fut impossible de faire la liga¬
ture, et que le sang volail par jets rc-
bondissanls sur les murailles et les
meubles. Enfln il tomba a terre ct se
roula convulsivement avec tant d’d-
ncrgic ct de resistance , que lc sang
continua a coulcr abondamment , a
tel point que le plancher ressemblait
a une veritable mare de sang. Malgre
cette perte effrayante, l’acces n’eut
pas une plus longue durde ; et sauf
une depression plus grande des forces,
il se portail ties bieu lc lendemain.
Noia. AGn de completer cette ob¬
servation, nous devons ajouter que
depuis un an il a quilie l’Entrcpdt ,
qu’il est effectivement devenu plus
sobre , et qu’il n’a pas ete repris d’un
nouvcl acces. Dr VINCHON.
ACCES DE DELIRE CHEZ UN IVROGNE ;
SAIGNEES C0P1EUSES. — GUERISON
M. R..., ige de quarant.e-qualre
ans , l.iinonadicr depuis quatorze ans,
s’adonne avec exces aux boissons al-
cpojiques. C’.ette mauvaise habitude
n’a pas encore derange en aucune fa-
(;on ses facultesintellecluelics. Depuis
deuxoutrois mois. irritation du foie,
et du conduit gastro-inlestinal, carac-
terisd par des vomisscmcnls asscz
abondants de rnatieres muqueuses et
Glanles, mciees d’un peu de bile, re-
tat suburral de la langue, ct une
constipation opinitoe. Get bomme est
d’ailleurs robuste ct d’une constitu¬
tion tres forte ; sa face est pale , et
offre une legerc teinle vcrdAlre , qu’il
n’est pas rare de renconlrer chez les
grands buveurs. La sante avait ete
jusque la tres bonne. Un des onclesdu
malade est mort fou.
512
REPERTOIRE.
M. K... est bon el facile a vivrc, i
mais tres irascible. II y a peu dc i
temps, il a fait des pertes d’argent i
qui l’ont vivement affecli , mais sans i
provoquer aucun derangement dans i
les facultis inlellectuelles. i
Le 5 juillet 1841 , dans la journic , i
il itait plus triste , plus irascible que i
de coutume. Dans lasoirie de ce me-
me jour, il cut une conversation ani-
mie avec un voyageur, quise prolon-
gea jusqu’.i minuit. Ilse couchaalors
aussi tranquille que d’habitudc , et
s’endormit profondiinent ; mais les
recits du voyageur vinrent troubler
son sommeil, et son imagination, vi¬
vement frappie , parcourut les pays
donl on venait de lui donner la des¬
cription. Vers quatre heurcs du ma¬
tin , il se riveilla en pronon^ant des
paroles incohercntcs. Sa femme , ri-
veillce par ses cris , crul qu'il revait,
l’examina, et vit qu’il avait les yeux
fixes et immobiles comme un hoinme
qui dort les yeux ouverts ; elle lui
adressa quelques paroles , mais il ne
repondit pas ; elle lui passa les mains
devantles yeux, luifitbaisscr les pau-
pieres, mais ilne lui ripondit pas da-
vantage. Elle le poussa , et e’est alors
qu’il lui ripondit ; mais il delirait
deja. Son dilire etait vague , roulant
tantdt sur des souvenirs de famille ,
tantfit sur le voyageur de la veille, qui,
disail-il , 6tait le bon Dieu deguise. Il
melait aux idiies religieuses des pen-
sies sacrileges et libidineuses. Il s’i-
maginait qu’une pendule placie au
pied de son lit l’examinait ets’ouvrait
d’elle-meme. J’avais 616 appcliaupres
de lui aquatrchcurcs et demie du ma¬
tin, une demi-heurc apres son riveil.
Voici, outre led61ire dont je parle,
ce que je constatai : visage pile,
comme d’habitude ; yeux brillanls,
largemcnt ouverts et hagards ; front
ciiaud ; peaudu corps chaude; pouls
dur, ilevi , 70 a 80 pulsations ; pas
dc mouvements convulsifs , ni memo
dc trcmblemenls dans les membres ,
ni de contracture , ni de paralysie ;
intigriti des sens. La voix articule
bicn les mots , mais les cadence et les
sipare avec une sorte dc pretention
musicale ; agitation Ires grande; le
malade sc remuc constamment dans
son lit, se dicouvrc, puis s’entortilie
dans ses couvcrturcs. 11 met un ob¬
stacle invincible a la saignec, priHcn-
danl qu’il n’etait pas malade.
Une heure apres , l’etat du malade
(Hait le meme ; mais je parvins a pra-
tiquer une saignec de trois livres au
moins ; il n’y cut pas de syncope. —
Glace sur la tele , limonade citrine ,
obscurit6 complete dans la cliambre,
silence absolu autour de lui.
Vers une heure de 1’apres-midi , je
revins pour la troisieme fois. Mieux
r6el ; delire plus tranquille , n’a plus
d’agitation; sueur abondantequi inon-
de son lit.
Le soirdu meme jour, presque plus
de dilire.
Le 7, aucun delire ; le malade se
rappelle ties bien ses divagations pas-
, sies , et cause raisonnablement.
Depuis ce temps , l’intelligence s’est
mainlenuc calme et sensee.
La saignee, qui si souvenl, au debut
1 d’un acces de dilire, cst suivie d’unc
■ aggravation des symptimes , parait
■ ici au contraire en avoir arreli le di-
vcloppement. Cela tient-il a l’inergie
t avec laquelle elle a ili employie?
; Pourrait-on dansbcaucoup de cas ju-
■ guler ainsi la folic ou le delirium tre-
. men! au dibut par la saignie a haute
, dose ? Je ne fais que poser ces ques-
, lions a l’occasion de l’observalion qui
, pricide.
1 IP VINCHON.
VARIETIES.
513
1ARIETES.
SOCIETE DE PATRONAGE POUR I.ES FEMMES ALIENEES SORT ANT DE LA
SALPETRIERE.
Nous avons , dans notre dernier numtro , appel6 l’attention de nos lec—
teurs sur I’idGe. des sociGtGs de patronage pour les aliGnGs guGris ct indi¬
gents , Gmise il y a plusicurs annGes par M. Cazauyielh. Nous avons
surtout cherchG a dGmontrer de quelle utilitG pourrait etre unc sociGtG
de ce genre pour les femmes aliGnGes qui sortent chaque annGe de la
Salpelrierc , ct qui jusqu’a prGscnt out GtG complGtemcnt abandonnGes a
ellcs-memes. Nous sommes heureux de pouvoir annoncer aujourd’liui
qu’une sociGtG s’est constituGe pour sccourir et protGger les femmes
aliGnGes gucries aprGs ieur sortie de l’hospicc. Les fondateurs de cettc
sociGtG sont des hommes auxquels ou leur position GlevGc et les services
qu’ils ont rendus, ou les devoirs et les habitudes de leur Gtat donnent
unc action puissanle sur les souffrances qu’ils auront a soulager. Le con-
scil gGnGral des hdpitaux , les bureaux des principals oeuvres de bien-
faisancc, la magistrature , 1c clergG , les administraleurs , directeurs ou
mGdecins de grandes maisons hospitalities , sont rcprGscntGs dans cettc
sociGtG naissante. On nc peut que la fGlicitcr de l’heureuse idGe qu’elle a
euc d’appcler a ellc des dames patronesses, qui multiplicront son in¬
fluence et sa force par leur active ct infatigablc charitG. Nous recevons
en communication un document emanc de son conseil d’administration,
et nous sommes aulorisGs a y puiscr les passages suivants :
« II s’est forinG depuis quclques annGes un grand nombre de sociGtGs
de patronage pour venir au secours de toutes les infortunes. Une scule a
etc oubliGc , la plus aflligeantc , car clle frappe l’homme dans son plus
haut attribut, dans son doinaine moral. Les aliGnGs pauvres recoivent
aujourd’hui , pendant le corns de leur maladie , des soins dignes de
l'adminislration charitable qui les recueille dans ses vastes asiles; mais
aucun genre d’assistance n’est prGpare pour affermir au dehors leur
convalescence, pour soutenir leurs premiers pas, pour faire comprendre
que , plus ils ont souffert , plus on leur doit de dGdommagcment, qu’au-
cun bien ne mGritc plus d’intGrGt et plus de respect que le retour d’une
raison GgarGe , qu’il n’est nen de plus nGcessairc et de mieux entendu
pour la fGcondcr encore que la tendressc ct la confiance , rien de plus
bltlinable au contrairc ct de plus dGsastreux que l’Ggo'isme ou la tiGdeur.
Les aliGnGs guGris sont des enl'ants auxquels il faut donner la main. Bon
nombre ne sont vGritablement guGris qu’autant qu’on veille sureux;
ils peuvent , a cette condition , se rendre encore utiles. S’ils ne trouvent
aucun bras pret a les soutenir, a qui faut-il en imputer la faute , sinon
516
VARIATES.
aux hommes qui , pourvus d’une intelligence plus ferme , doivent preter
aux faibles une partie de leur propre force?
» Ceux dontnous nous occupons ici ne peuvent vivre que de leur tra¬
vail , et sc trouvent, en quittqqt leur lieu de traiteinent, dans l’impos-
sibilitA d’attendre longlemps de nouveaux moyens d’existence. Le secours
Montyon que re?oivent les convalescents qui le demaudent est insuf-
fisant pour adoucirlcs premieres rigucurs de leur retour a la vie com¬
mune. Quand ils l’ont ApuisA , la tristessc et !e dAcouragement les attei-
gnent : ils redeviennent malades; la sociAlA perd par sa faute une
ressource que Dieu lui avait rendue ; les Atablissements de charite , ac-
cablAs deja de tant de miseres a secourir, se voient imposerdenouvelles
charges qu’on eftt pu leur A viler. Ils se rouvrent pour ceux qu’on avait
mis dans le cas d’en sortir. Les premieres semaines sont , pour 1’aliAnA
gueri , les plus difliciles a passer : les rechutes du premier mois, com¬
pares aux autres , sont les plus frAquentes ; les rcchutcs de la premiere
annAe, compares aux suivantes . sont aussi les plus multiplies. Un
grand nombre pourraientetre AvitAes parunesollicitudeinoins oublieuse
et plus AclairAe.
» On a pense qu’une sociAte de patronage qui veillcrait snr les alienes
a leur sortie de l’asile de traitement, qui obtiendrait leur confiance, sou-
tiendrait leur faiblesse , les aiderait a renouer leurs liens de famille r er
ItichAs, leurs relations rompnes, aplanirait, en un mol, les obstacles qu’ils
trouvent devant leurs pas, devrait etre une fondation utile, et que le
moment est venu de la considArer corarae necessaire. 'route oeuvre de
charite doit Adore, en effet, du jour ou I’on en a compris le bienfait;
mais, pourl’obtenirsflrement, il faut que ceux quis’y consacrent sachcnt
mesurer et restreindre convenablement leurs efforts. Dans le genre de
souffrance qui fait le sujet de ces reflexions , les femmes alienees ont plus
besoin encore d’appui que les hommes. Elies sont plus nombreuses et plus
environ nAes de perils : e’est done par elles qu’il conYientde commencer.
D’autres secours ne manqueront pas de s’Atendrc plus tard a ceux dont
on ne- peut s’occuper aujourd’hui. Deja quelques rapports paralleles se
font en ce moment; ils devront Avciller de plus en plus les ressources
inApuisables de la bienfaisance etconcourir a les feconder.
» On s’Atait exagArc jusqu’ici les difficultAs du patronage applique aux
aliAnAs. C’Ataitune crainte qu’ontdAja effacAeles progres d’une charite
qui ne recule plus devant aucune douleur quand il s’agit de l’adoucir.
On s’effrayait d’ailleurs bien a tort a la vue et meine a la pensAe de ceux
qui ne doivent inspirer qu’une tendre compensation au milieu de leurs
plus vives souffrances, et qui ne demandent qu’un peu d’appui lorsque
le nuage qui obscurcissait leur raison vient a se dissiper. Entrez aujour¬
d’hui dans nos maisons d’aliAnAs : vous n’y tronverez plus de furieux
comme on se les figure dans le monde, depuis qu’on traite avec douceur
et avec bontA tous ceux qui les habitent , depuis qu’on les exborle au tra¬
vail, qu’on les encourage par de nobles dAlasseinents, qu’on leur adresse
des paroles affectueuses , qu’on les adoucit enfin en se montrant cheque
jour a eux exempt de tout ennui , de tout* crainte , de tout dAgoflt et
de toule colAre.
VARlfTfiS.
515
» Les alienAs gueris peuvent etre rcndus a leurs occupations. Rouvrezr
leur la porte des ateliers ; faites apprendre un 6tat facile aux femmes de-
laissfies on aux veuves qui n’avaient d'autrc moyen d’existence que le
travail d’un homme, et qui ne doivent plus desormais compter que
sur elles-memes. Essayez de donner de la force a loulcs cclles qui cn
manquent.
» Les oeuvres de bienfaisance procAdant toutcs du meme principe , la
chariti que Dieu a donnAe a l’homme pour que chaquehormne ne fOt pas
seul sur la terre, se tiennenttoulesentrc ellescomme les anneaux d’une
meme chaine : aussi la nouvelle society se meUra-t-elle autant que pos¬
sible en rapport avec les fondalions exislantes pour s’inspirer de leurs
exemples et rechercher leur appui. C’est en elles et par dies qu’on es-
pere puiser une parlie de ses forces.
» Les Ames les plus compatissantes , celles qui savent le mieux faire
comprendre la douleur et l’apaiser, sont cedes des femmes. Pourrait-on
appeler a soi , pour les pauvres alienees sortant de la Salpetriere, de plus
dignes intermfidiaires , de plus fideles intcrpretes et des guides plus stirs
que des dames patronesses, sollicitant partout les secours , les dAposant
dans la caisse de l’oeuvre , et chargees ensuite de les porter avec leurs
religieuses et douces consolations dans la main du pauvre ? On doit fon¬
der sur dies et sur leur infatigable sollicitude une grande part des espA-
ranccs confucs.
» Qu’elles appuient done la nouvelle oeuvre el qu’elles aident ceux qui
l’ont fondee a confirmer la convalescence de deux cent cinquante ali6—
nties gueries qui sortent chaque anntie de la Salpetriere , et a diminuer
parmi elles le chiffre des cecidives (1). I) y a la un but digne de leurs
efforts et du pieux concours de tous les nobles cceurs. »
Le eonseil d’administrmion de la socidtd de patronage pour les
abends se compose de M. le due de Liancourt , membre du con-
seil-gendral des hospices, charge de la surveillance superienre de
la Salpetrifere ; M. le vicomte de Melun , M. Ba telle j adminislrateur
deshbpilaux ; M. Esquirol, conseiller Ala Gour des comples ; M. Du¬
rand, aum&nier de F hospice de la Salpeiriftre ; M. Censicr, directeur
de la mfime maison ; M. Chapellier, nolaire; MM. Mitivie, Baillar-
ger et Trdlat , medecins de la Salpetriere.
Les souscriptions sont recues des A present en l’etude de M" Cha-
pel'ier, tresorier dela socidte, rue Saint-llonore, n” 370.
— M. Falret, qui poursuit de son cdte la realisation d’unc ceuvre ana-
(1 ) On comptc a la Salpetriere 1 ,GOO femmes alienAcs ou 6pileptiques.
La moyenne annuelle des entrees d’alidnees , calcuiee sur une periode
deneuf ans, de 183-1 a 1843, aete de987 ; la moyenne annuelle des sor¬
ties apres guerison , de 27 1 ; la moyenne annuelle des recidives , de 8T.
516 VARlfiTfiS.
logue a celle dont il vient d’etre fait mention , et qui , de plus , a eu la
pensee d’ouvrir un asile aux convalescentes de la Salpetriere , nous
adresse la note suivante.
PATRONAGE ET ASILE DES CONVALESCENTES DE LA SALPETRIERE.
o De toutcs lcs miseres humaines , la plus lamentable est certainement
1’aIiGnalion mentale, et cependant, a l’aspectd’unc telle dGchGance , la
sociGte refusait de reconnaltre dans cet etre que la raison abandonne,
1’homme , le citoyen , a qui elle doit aide et protection. Ellc Ie rcpoussait
de son sein , et , dans son effroi , ellc lc confondait dans les prisons avec
les plus vils infracteurs des lois, ou elle le rclGguait dans la partic la
plus reculGcde ses hospices , comme pour le soustraircalous les regards.
» Grdce aux progres des temps eta l’impulsion donnftc par quelques
hommcs d’Glite, tels que lc due de Larochcfoucaull-Liancourt , Pincl ,
Esquirol , Desportes, etc., la dignitG humainc est rGhabililGe dans la
personne des alicnGs; ils ne sont plus assimiles aux criminels, et con-
fondus avec eux dans un meme lieu et sous une meme direction ; on ne
les voit pas non plus crrants dans lcs cites , objets dc derision et d’in-
sultes, a la mcrci du dGsordre de leurs idecs cl dc leurs sentiments ,
troublant le repos public, offensant lcs bonnes moeurs. et cxposGs a
toutes les embflches que pouvaient leur tendre l’intriguc et la cupiditG-
» Maintenant, ces inforlunGs reijoivent des soins omprcssGs, qui, nous
1’espGrons , deviendront de plus cn plus eflicaces, et leurs i rite rets sont
bicn protGgGs par la loi de 1838 , pendant leur sGjour dans les hGpitaux
qui leur sont spGcialement consacres.
»Mais, a leur sortie, que deviennent les convalescents pauvres, et
quclles sont les dispositions de la sociGte a lear Ggard?
»Ces questions a peine posGes, on apercoit une lacune bien deplorable ;
d’abord , nous devons en fairc l’aveu , quelques alienes guGris sont con-
servGs dans lcs hdpitaux par la charilG des mGdecins , contre lcs pres¬
criptions de la loi, el l’on regrette de ne pouvoir pas en conserver un
plus grand nombre. Certes e’est un grand mal ; mais Ie moyen pour le
mGdecin de ne pas s’identificr avec la malheureuse position de ses ma-
lades , surtout lorsqu’une trisle expGrience lui a appris que, quelques
jours apres leur sortie, ils venaient, conlraints par la misGre, solliciter
de son humanitG leur rGintGgration dans l’hospice. !
» Sans doulc , ce sont la des exceptions ; mais il est tres vrai de dire
que, dans la gGnGralitG des cas, des personnes d’une raison encore va-
cillante, d’une sensibilitG arriGrGe ouaffaiblic, passant, sans transition
prGparatoire , d’un Gtat de dGpendance a une libertG entiere , se trouvent
aux prises avec la miserc et toutes les causes qui ont provoquG leur dG-
lirc. Eh bien , nous le demandons , comment ces personnes pourront-
elles rGsister a 1’activitG de leur influence , rendue plus grande encore
par l’absence meme, privGes qu’clles sont de la puissance dc rdaction
primitive ? Comment pourront-elles rGsister au milieu d’une sociGlG qui,
ue croyantpasalaguGrison de la folie, ou dumoins la regardant comme
incomplGte , et la rechute comme imminente , redoute leur prGsence et
leur refuse son appui? Pour comble de mnlheur, dans les families
VARlfiTfiS.
517
mimes des eonvalcscenls , a toutcs ccs defiances, a toulcs ccs craintcs ,
viennent s'ajouter des irritations ct quelquefois des haines violentcs ,
par suite des changemenls de caractercs manifestos pendant les diverses
piriodes de leur inaladie , comme si le delire des sentiments ne rneritait
pas l’indulgence de la famille , au lieu de provoquer sa repulsion !
» Les femmes surtout(l), dont les carrieres sonl restreintes et ingrates,
dans les conditions les plus favorablesde santi, deviennent viclimes de
ccs prijngis, de ces injustes preventions , ct par cela meme, elles ont
cs premiers droits a unc reparation complete.
» Naturellement timides, et rendues plus timidcs encore par la maladie,
elles auraient besoin d’encouragemcnt, de consolations, etgfineralement
elles se trouvent isolies, dfilaissees par les personnes qui, auparavanl ,
leur venaient en aide ; quelquefois meme elles sont indignemenl blessics
dans leurs sentiments d’ipouse el de mere.
» Sans asile , sans ouvrage . sans soutien aucun , elles lombent dans
l'immoraliti ou dans lc dcsespoir qui les entrainc au suicide , ou pro-
voque une rechute dont les premieres manifestations sont trop souvent
le vol , l’inccndie ou le meurtre, ainsi que le timoignent l’observation
midicalc, la presse et les annales judiciaires.
» Pour obvier a taut de maux, une voie stire est ouverle a la chari ti, a
la religion , a la science ; il faut assurer aux convalescents d’alienalion ,
continuation des soins et des egards dont ils itaient entouris dans l’hos-
pice. II faut les riconcilier avee leurs families , en faisant mieux appri-
cier leurs paroles et leurs actes , et tendre , par l’affermissement de leur
raison et 1’iloignement des causes de rechute , a dissiper les craintes
qu’ils font iprouver a la societe.
»Par quelle fatalitc seraient-ils done toujours plus maltraitis que les
criminels? Les hdpilaux d’alienes n’ontsubi de notables ameliorations
qu’apres les prisons ; les malfaitcurs ont une sociili de patronage , et les
convalescents dont l’alienation mentale a eu pour cause l’exaltation des
sentiments les plus honorables , ne trouveraient que des prejuges et de
funestes priventions dans la societi etjusque dans leurs families! Non,
une telle situation n’est pas en rapport avec la dignite de la nature
hutnainc, et elle doit cesser.
» Un patronage special et un elablissemcnt de charite , intermediaire
entre l’hospice etla societe , I'onde rue Plumet, n» 35 , ont pour but de
remidier , autant que possible , a tous ces malbeurs ; on previent les be-
5i8 Vareetes.
soiris les plus press,- ints , cn offrant aux pauvres convalescentes d’aliina-
tiorl, un asiie , du travail , et la continuation des conseils de la m6decine
et des enseigncinents de la religion , si propres A affermir leur raison , a
rigler leurs sentiments , a les fortifier conlrc les rcchutcs. Ensuite, a
la sortie del’asilc, dies Irouvent un nppui moral dans chaquc patron
ou dans chaque patronesse , qui , apres leur avoir servi d’introducteurs
dans la socidt6 , les suivent avecun veritable inlfirfit dans les di fie rentes
positions qu’elles occupent.
a Le bienfait du patronage s’elend naturellement des meres a leurs en-
fants, dont les predispositions heridUaires reclament si imperieusement
une education speciale.
» Ainsi done, affermir la raison des convalescentes d’alienation inen-
tale, les primunir centre la raisire el toutes ses funestes consequences ,
les moraliser, les protCger contrc les preventions de leurs families et de
lasociete, les fairc accepter pour ce qu’cllcs sont redevenues, desetres
raisonnables que le malheur a rendus sacres pour tous , les suivre par-
tout afln d’amortir les causes et de parer aux premiers signes de recidive,
patroner les enfanls comme les mires , pour donner a leurs idCes et a
leurs sentiments la direction la plus convenable ; telle est l’ceuvre de
science , d’humaniti , de morale et de religion qu’il importe tant de
rCaliser.
» Quel but plus digne peut se proposer la bienfaisance publique et
privicP
» Quel ilablissement mirlle mieux d’obtenir le concours et l’appui de
tous ceux dont la charilc intelligente et refltchie cherche non sculement
a soulager des miseres presenlcs , mais a remidicr aux causes meines de
ces infortunes? »
raOMEMADES DES ALIENES AU DEHORS DES HOSPICES.
Nous empruntons au mimoire de M. David Richard, sur le rCgime
moral dans les asiles d’aUCnis , les passages suivants sur les promenades
que font les inalades de l’hospice de Stephans'feld dans les campagnes
environnantes (1) :
« Les direcleurs des asiles d'aliCnds sont responsables , sous des peines
assez graves , des maiades qu’on leur confic. Par suite de cctte responsa-
biliti et de craintes exagCries , on a 616 longtemps fort circonspecta per-
mettre des promenades extirieures. Jusqu’en 1840 , l’administration de
Stephansfeld poussait la circonspeclion jusqu’a la tim'ditc. A peine
si de loin en loin quatre ou cinq maiades oblenaient la permission
de sorlir dans la campagne, toujours accompagnCs d’un pareil nombre
de surveillanls. A cette ipoque, on crut qu’on pouvait inontrer plus de
hardiessc, et on essaya successivement d’en faire sorlir dix , quinze ,
vingt, cinquante, puis une centaine; etenfin, cette annfie , au premier
essai , 1ST aliinCs , 95 femmes et 92 hommes , e’est-a-dire presque toute
(1) Revue Imlipendame , t. V, p.592.
VARIETliS. 519
la population Valide de Stepliansfeld , ont fail en memo temps , chaque
seie a part , une promenade de plus de trois heures dans les bois et les
villages environnants , sans qu’aucun aitcommis le moindrc ddsofdre ill
fait la moindre tentative d’evasion. Unpareil resultatest consolanl, parce
qu’il reieVc la nature humainc ; parce qu’il prouve, fnieux que tous les
raisonneiiients , l’ihfludnce salutaire des mOyeiis de douceur ; parce qu’il
venge d’une maniere frappante les abends des preventions dont ils sont
l’objet.
» Uh fait encore a propos de ccs promenades : il y a quelques sc-
maines , par un beau jour, soixante alidrids environ se reposaieiit sUr le
penchant d’une colline , d pres d’une lieue de Stepliansfeld ; ils avaieht
apportd avec eux , sur un chariot, du pain et un tonuelct de biere , et la
distribution dtait faitc en parlie. Au fort de leur collation alsacienne, vient
a passer tout aupres un char-a-bancs chargd de femmes , d’enfants , de
vieillards. Le cheval , cffrayd ou mal conduit, fait un dealt , rase un
fossd, et toute la famille y tombc , exposde all plus grand danger. Yoir
(’accident , quitter leur collation , voler au secours , ce fut pour les alid-
nds l’affaire d’un instant. Les surveillanls , troublds , courcnt aprcs eux ;
mais le char-a-bancs cst ddjii relevd, et la famille remise sur pied.,Peut-
etre ignore-t-elle encore quels hommes ont did ses sauveurs. Dans ce
mouvement spOhtane personne n’avait songd a profiter du trouble pour
s’enfuir. Mais tout tableau a ses ombres : pendant que le plus grand
nOmbre des alidnds accomplissai ce devoir d’huinanild , quelques uns
d’entre eux, reslds pres du tonnelet de biere, l’avaient dpuise jusqu’a
la derniere goutte. On se fdclia bien quelque peu de cel acte d’dgo'isme ,
mais on finit par en rire, et les promeneurs reprirdrit eh chantanl le che-
min de Slephansfcld. »
— Les joulnaux allehidnds s’occupcnt bdaticoup des rapports faits par
les medecins anglais sur Ids hospifces dont Ils out la direction ; nous fe-
licitons nos confrdres d’outre-ManchC des siictes qu’lls obtienhent et du
zelii qu’ils montreiil dans des fonbtiohs parfois si pdhiblds. L’dspril d’as-
sociatioh qui unit les hiddecins de cetld spdelalltd rend leur liiclie plus
facile; les cortlniunidlitiohs qU’ils font, et les rdUhions qu’ils ont entre
eux ne peuvent que hater lbs progtes de id science. Ddtis six leltres
adiessdes au president de l’hospicc de Beldih , 1’duteUr ditiCt le voeu de
voir s’dlcvcr une chaire de psychiatric dt und Clinique des maladies mcn-
tales, A titular de ce qui existe SI i Prance. NOus rdmertiOns notre con-
frdre de la bonhe idde qu’il a de l’dtat do t’iUstrUctibti dhdz nous. Nous
en sommes malhcureusement a dmettre le meme voeU <JUd lui. Ajoulons
toutefois que si I’ense gncmcnt officiel a manqud , les mddecins lranpais
se sont efforeds d’y suppldcr par des cours particulicrs.
— M.Falrct, mddecin enehefde la Salpclriere, commcnccra le 15 mai
un cours sur les maladies mcntales et les affections nerveuses. Ce cours
sera divisd en deux parties : la partie thdorique sera professdc deux fois
par semainc , le lundi et le vendredi , a dix heures du matin ; la partie
Clinique sera professdc tous les matins a huit heures el demie , les diman-
ches exceplds. Le cours sera fait a la Salpclriere.
520 YARIETES.
— Cours public theorique et cliniqua sur les maladies mentales
{iroisibme annie). — M. Baillarger cpimuencera ses Icfons cliniques a
l’hospice dc la Salpetrierc, Ic diinanche 14_mai , 4 neuf heures du matin,
et lcs conti- uera tous lesdiniaiiches-SULvaiils a la meme heure.
Les legr s thdoriqucsfcommencdes depuis lc 9 avril a l’Ecole praUque,
continue nt a avoir lieu le mardi et le samedi de chaque semaine ,; a
sept tiei s et demie du soir.
— TT Jr .embres du comity de redaction des Annates rnidicq-psy-
choloi ui vl. Lclut, a re?u, il y a quelques semaines , de M le do.c-
teur J. n! edecin-directeur de 1’hospice des alicnes d’Ancdne , une
lettre oil c onorablc confrere , s’associant a la pe.nsde qui a donnd lieu
a la crfia ce journal , Ini annonce qu’il esl sur le point , lui et
qhelquesi .Ko medecins, de fonder, en Italic , un rccueil analogue,
sous le titre d 'Annates anlhropologiques , et d’uu point de vue a la fois
spiritualiste et rationaliste. Le titre de cc rccueil dit asscz qu’il y sera
fait une grande part a la philosophie, et surtoul ii la philosophie de
l’homme; et sous ce rapport > a notre tour , nous nous associons avec
empressemcnt a la pensee d'inddpendance qui prdsidera sans nul doute
4 I'etablissement des Annates anlhropologiques ilaliennes. Nous souhai-
tons, en outre, que ce journal trouvc dans la Pdninsulc , et surtout 4
Rome , autant de sympathie qu’il ne peut manquer d’en rencontrer 4
Nous ne manqucrons pas de faire connaitre 4 nos lecteurs les travaui
qui seront publics dans les Annates anlhropologiques.
— On icrit de Montpellier :
Mademoiselle Grouvelle, condamnee politique, a (it6 extraite de la
prison centrale et conduitc 4 la rnaison de sante du docleur Rech dans
un dial d’alidnalion mentale qui laisse pcu d’espoir de gudrison. A sa
sortie de prison , ellc n’a manifesto aucune dmotion.
— Le dernier rapport des directeurs do la prison dc Rhode-Island
( Elats-Unis d'Ameriquc ) mentionnc six cas d’alidnalion mentale confir¬
ms sur trcntc-cinq dfitenus ; il y est question de quelques autres cas
ou cette maladie aurait 614 passagere. Le pdnitencicr de Rhode-Island
esl rcgi d’apres le systeme dit de Philadelphie.
— A la suite du verdict qui venait de declarer alidnd et non coupable
le dernier assassin de la reine Victoria , le lord-chancelier annonpa 4 la
Chambre des Lords qu’il avait l’intention de prdsenter un projet de loi
special sur la matiere. Quelques paroles furent dchangdes entre de no-